‹ les nouvelles de cervantes saaved4raChapitre 11 sur 34 · I. ILLUSTRE SERVANTE · texte numérisé non relu

I. ILLUSTRE SERVANTE

et revêche comme nne ortie ; mais elle a une figure de Pâques , une mine de bonne année. Une de ses joues porte le soleil, et l’antre, la lune; celle-ci est faite de roses et celle-là d’œillets, et sur toutes deux il j a des lis et des jasmins. Mais je ne te dis rien de plus, sinon que tu ailles la voir, et tu verras que je ne t’ai rien dit en comparaison de ce que j’aurais pu te dire sur sa beauté. Des deux mules grises que j’ai , comme tu sais bien, je la doterais volontiers, si on voulait me la donner pour femme ; mais je sais qu'on ne me la donnera pas. C’est un bijou réservé pour un comte ou pour un archiprêtre. Enfin , je te répète que tu ailles la voir, et adieu. Je m’en vais. »

Sur cela , les deux muletiers se séparèrent , laissant muets les deux amis, qui avaient entendu toute leur conversation, spécialement Avendaiio, chez qui la simple relation qu’avait faite le garçon de mules des attraits de la servante d’auberge éveilla un ardent désir de la voir. Carriazo le partageait aussi, mais non cependant de manière qu’il ne désinlt plutôt arriver à ses madragues que s’arrêter à voir les pyramides d'Égypte , ou toute autre des sept merveilles du monde, ou toutes les sept ensemble. En répétant les paroles des muletiers, et en singeant les gestes et les grimaces dont ils les accompagnaient, ils amusèrent le chemin jusqu’à Tolède. Là , guidés par Carriazo, qui était déjà venu dans cette ville, ils arrivèrent, en descendant la côte du Sarijr du Christ, à l’auberge du Sevtllano; mais ils n’osèrent point y demander un logis , car leur costume ne le permettait pas.

Il était déjà nuit, et bien que Carriazo pressât son

l’illvst&e sekvamti. iJi

camarade d'aller ailleurs chercher un gîte , il ne pat rarracber de la porte du Seviilaiin, où il attendait $i, par hasard, la tant renoinmt^e servante viendrait à se montrer. La nuit se fermait , et la servante ne paraissait point. Carriazo se désespérait, mais Avendanose tenait coi. Enfin, pour venir à bout de son projet, et sous prétexte de s'informer de certains gentilshommes de Bnrgos qui allaient à Séville, ce* lui-ci pénétra jus(|tie dans la cour de l’auberge. A peine était-il entré que , d'une salle qui donnait sur la cour, il vit sortir une jeune fille d’environ quinte ans, vêtue en paysanne, tenant une chandelle allumée. Avendaùo ne jeta point les yeux sur l’babillement de la jeune fille, mais sur son visage, et il lui sembla y voir ceux que les peintres ont coutume de donner aux anges. Il resta frappé , étourdi de sa beauté, et ne sut rien trouver à lui dire, tant étaient grandes sa surprise et son extase. La jeune fille, voyant cet homme devant elle, lui dit : « Que cherchez-vous , frère? êtes-vous par hasard valet de quelqu’un des hôtes de céans? — Je ne suis valet de personne. sinon le vôtre, » répondit Avendaùo, plein de trouble it d’émotion. La jeune fille, qui se vit répondre de la sorte , reprit aussitôt : u Allez , frère, et que Dieu vous conduise; nous autres qui servons, nous n’avons pas besoin de valets. » Appelant alors son maître, elle lui dit ; « Voyez, seigneur, ce que veut ce garçon. » L’aubergiste vint, et demanda à Avendaùo ce qu'il cherchait, u Des gentilshommes de Bnrgos, répondit celui-ci, qui vont à héville. Un d’eux est mon maître; il m’a envoyé en avant par Alcala de Héoarès, où j’avais à faire quelque chose

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pour lui i il m’a de plus ordonné de m’en venir à Tolède, el de l’attendre à l’auberge du Sevillano , où il viendra descendre ; je pense qu’il arrivera cette nuit même, ou demain sans plus tarder. »

Avendano sut enfin si bien colorer son mensonge qu’aux yeux de l’aubergiste il passa pour une vérité. Celui-ci lui dit en effet : » Restez, ami, dans la maison: vous y pourrez attendre votre maître justju’à ce qu’il vienne. — Bien des remerciements , répondit Avendano, et que votre grâce veuille bien me faire donner une chambre , pour moi et mon camarade qui est resté là dehors. Nous avons de l’argent pour la payer aussi bien que d’autres. — Volontiers, » répli([ua l’hôte -, puis ,‘se tournant vers la jeune fille : « Costancica , dit-il , va dire à la Arguello qu’elle mène ces galants dans la chambre du coin , et qu’elle leur mette des draps blancs. — Je vais le faire, seigneur, » répondit Costanza (c’était le nom de la jeune fille) , et faisant une révérence à son maître . elle s’éloigna sur-le-cliamp.

Son départ fut pour Avendano ce qu’est pour un voyageur la disparition du soleil et l’arrivée d’une nuit obscure. Toutefois, il alla rendre compte à Carriazo de ce qu’il avait vu , et de la négociation qu’il avait entamée. Celui-ci reconnut bien à mille signes que son ami revenait atteint de la peste amoureuse ; mais il ne voulut rien lui dire jusqu’à ce qu’il eût vu si la beauté de Costanza méritait les louanges extraordinaires et les éclatantes hyperboles par lesquelles il l’élevait au-dessus du ciel même.

Ils entrèrent enfin dans l’auberge, et la Arguello , qui était une femme d’au moins quarantesiinq .ans ,

l.'lLLLSlUE SEnVAMTE.

surintendante des lits et du mobilier des appartements , les mena dans une chambre qui n'était ni de gentilshommes, ni de valets , mais de gens qui pouvaient tenir le milieu entre ces deux extrêmes. Ils demandèrent à souper ; la Arguello leur répondit que, dans cette auberge , on ne donnait à manger à personne, bien qu’on y fit cuire et préparer ce que les hôtes achetaient au dehors; mais qu’il y avait tout auprès des cabarets et des gargotes où , sans scrupule de conscience, ils pouvaient aller souper comme il leur plairait. Les deux amis suivirent le conseil de la Arguello ; ils allèrent tomber dans un cabaret où Carriazo mangea ce qu’on lui donna , et Avendano ce qu’il apportait avec lui , c’est-à-dire des pensées et des rêveries. Cette abstinence qu’ Avendano gardait surprit Carriazo, lequel, pour s’assurer pleinement des idées de son camarade, lui dit, au retour à l’au-' berge : « Il convient que demain nous nous levions de bonne heure , pour (|u’ avant le fort de la chaleur nous soyons à Orgaz. — Ce n’est pas mon avis , répondit Avendafio , car je pense bien , avant de partir de cette ville , voir tout ce qu’on dit qu’elle renferme de curieux, tel que le tabernacle de la cathédrale, la machine de Juanelo >, les hauteurs de San-Agustin , le Jardin du roi et les bords du Tage. — Qu’à cela ne tienne , reprit Carriazo , en deux jours tout cela peut être vu. — En vérité , répliqua Avendano ,

' Cette machine n’esitte plus. Elle servait à faire monter l’eau du tlenve jnsqn’i l’Altazar, bâti snr la cime d’nne hante montagne. On l’appelait ainsi , parce qu’elle fut construiu par un certain Gianello , ingénieur italien. , i . . r

l'illvstrs servants.

je prendrai mieux mes aises. Nous n'allons point à Rome solliciter quel(|ue vacance. — Bah , bah , dit Carriazo, qu’on me tue, ami, si vous n’aimez pas mieux vous arrêter à Tolède que continuer notre pèlerina^^e. -- Je l’avoue, répondit Avendano; il m’est aufôi impossible de m’éloij'ner d’où je puisse voir le visage de cette jeune fille qu’il est impossible d’aller au ciel sans bonnes œuvres. — Voilà , parbleu, s’écria Carriazo, une gracieuse comparaison et uné résolution digne d’un cœur généreux comme le vôtre! Qu'il sied bien à un Don Tomas de Avendano, fils de Don Juan de Avendano , gentilhomme autant qu’on peut l’ôtre, riche autant qu’il en est besoin, assez jeune pour réjouir les autres, assez spirituel pour k*t charmer, d’être en outre amoureux fou d’une écurcuse qui sert dans l’auberge du Sevillano l -** C’est absolument ce qui me semble , répondit Aven*» daàov quand je considère un Don Diego de Carriazo, fda égaleitaent de gentilhomme , dont le père porte llubit d’Alcantara et laissera sôn majorât au (Us , non moins aimable de corps que d’esprit, pourvu enfin de tous ces attributs brillants , et que je le vois ansoureut, de qui, pensez- vous? de la reine Ge^ nièvre ? non pas vraiment , mais de la madrague de Z dura, qui est aussi laide, à ce que j’imagine, qu’une tentation de saint Antoine. — Nous voilà quittes, ami, repartit Carriazo; du coup dont je te blessais tu m as tué. Mais ipie notre ilispiite en reste là , et allons dormir, et Dimi ramènera le jour, et nous eu profilerons. — • Écoute , Carriazo , reprit Avendaâo , jusqu’à présent ta n’as pas Vu Costanza ^ quand tu l’auras vue , je tè pehttets dë mè dire tdirtèl

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L ILLUSTKE SEUVàMTE.

l<>s injures , et de me faire tous les reproches qu’il te plaira. — Je sais dt'jà, dit Carriazo, quelle sera la fin de tout cela. — El laquelle? reprit Avendano. — Que j’irai rejoindre ma madrague , répondit Carriazo , et que tu resteras avec ta servante. — Oli ! je ne serai pas si heureux , dit Avendano. — Ni moi si bêle, repartit Carriazo, que, pour suivre ton mauvais goût , je manque de satisfaire ma bonne envie. » C'est en causant ainsi qu’ils arrivèrent à l’aulx rge, et la moitié de la nuit se passa en conversations semblables. Quand ils eurent dormi un peu plus d'une heure, ils furent réveillés par le bruit de plusieurs larigots ' qui résonnaient dans la rue. Ils s'assirent sur leur lit, et se mirent à écouter attentivement. « Je gagerais, dit Carriazo, qu’il est déjà jour, et qu’on doit faire quelque fête au couvent de Notre-Dame du Carmen, qui est ici près. C’est pour cela que ces instruments jouent. — Ce n’est point cela , répondit Avendano \ il n’y a pas assez longtemps que noos dormons pour qu’il puisse être jour. » En ce moment, ils entendirent frapper à la porte de leur chambre , et ayant demandé qui frappait, on leur répondit du dehors : « Jeunes gens, si vous voulez entendre une fameuse musique , levez-vous , et mettez-vous è une lucarne qui donne sur la rue ; elle est dans la salle en face, où personne ne couche. » Les deux amis se levèrent en effet ; mais quand ils eurent ouvert leur porte , ils ne trouvèrent personne , et ne surent qui

‘ Chirimias , anciens initraments conservés des Arabes. C’étsientdes espèces de longs hautbois, li doute Irons, d’on son grave et r^ntissant.

L 1LLVSTHE SERVANTE.

leur avait donné cet avis. Toutefois, entendant le son d’une harpe, ils crurent à la vérité de la sérénade , et ainsi , tout en chemise , comme ils se trouvaient , ils entrèrent dans la salle, où étaient déjà trois on quatre hôtes , appuyés à la lucarne. Ils trouvèrent aussi place , et peu de moments après , au son d'une harpe et d’un luth , ils entendirent chanter d’une voix ravissante ce sonnet, qui ne sortit point de la mémoire d’ A vends no.

« Rare et humhle objet , qui élèves la beauté à une telle hauteur que la nature s’est surpassée elle-même en la formant, et qui la portes jusqu’au ciel ;

« Si tu parles , si tu ris , si tu chantes , si tu montres de la douceur ou de la dureté , par l’effet seul de ta gentillesse , tu nous enchantes les puissances de l’ûmc.

« Pour mieux faire connaître la sans pareille beauté que tu renfermes et lahaute honnêteté dont tu te piques, « Cesse de servir, car tu dois être servie de tous ceux qui voient dans leurs mains et sur leurs tempes briller les sceptres et les couronnes. »

U ne fut pas nécessaire qu’on dit aux deux amis que cette sérénade se donnait pour Costanza. C’était assez clairement expliqué par le sonnet, qui sonna de telle manière dans les oreilles d'Avendano , qu’il aurait volontiers consenti , pour ne l’avoir pas entendu , à être né sourd , et à rester sourd tons les jours de la vie qui lui restait, car, depuis ce moment, il commença à la passer aussi mauvaise que celui dont le coeur est sans cesse percé par la lance de la jalousie. Le pire est qu’il ne savait point de qui il devait ou pouvait être jaloux. Mais il fut bientôt tiré de ce souci par un de ceux qui s’étaient mis à la lucarne , et qui s’écria :

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a Est-ii possible qae ce fils du corrégidor soit asseï^ simple pour s’amuser à donner des sérénades à une servante d’auberge ! II est vrai que c’est une des plus jolies filles cjue j’aie jamais vues , et j’en ai vu beaucoup ; mais ce n’est pas une raison pour lui faire la cour avec tant de publicité. — Eh bien ! en vérité , ajouta un antre auditeur de la lucarne, j’ai ouï dire comme une chose certaine qu’elle fait autant de cas de lui que si ce n’était personne. Je gagerais quelle est maintenant à dormir tout de son long derrière le lit de sa maîtresse , où l’on dit qu’elle couche , sans réver seulement aux musiques et aux chansons. — Rien de plus vrai, répliqua l’autre, car c'est la plus honnête fille qu’on connaisse. C’est une merveille qu’étant dans une maison où passent tant de gens , et chaque jour de nouveaux, et parcourant, comme elle le fait , toutes les chambres , on ne sache pas d’elle la plus petite équipée. » Ces paroles rendirent la vie à Avendaho, et lui firent prendre courage pour entendre plusieurs autres morceaux que les musiciens chantèrent au son de divers instruments , mais tous adressés à Costanza , laquelle, comme avait dit l'hôte, était à dormir sans aucun souci.

Quand le jour vint, les musiciens s’en allèrent, reconduits par les larigots. Avendano et Carriazo retournèrent dans leur chambre, où dormit, celui qui le put , jusqu’au matin. L’heure venue , ils se levèrent tous deux , et tous deux avec le désir de voir Costanza; mais le désir de l’un était seulement de la curiosité , celui de l’autre de l’amour. Costanza les satisfit l’un et l’autre en sortant de la salle de son maître, ' si belle qu’ils reconnurent tous deux que les louanges

L ILLUSTRE SEKViNTE.

du muletier étaient plutôt faibles qu’exagérées. Elle portait une jupe et un corsage de drap vert, avec des bordures de même étoffe. Le corsage était court, mais la chemise montait liant, et le col roulé était orné d’une broderie en soie noire. Un petit collier d’étoiles de jais entourait un fragment de colonne d’albâtre, car son cou n’était pas moins blanc. Elle avait pour ceinture un cordon de saint François, et à son côté droit pendait un gros tiousseau de ciels. Elle ne portait point de pantoufles , mais des souliers à deux semelles rouges , avec des bas qu’on n’apercevait pas , si ce n’est un peu de profd , et rouges également. Ses cheveux étaient tressés avec des rubans blancs de filoselle , et les tresses étaient si lotigues qu'elles lui tombaient sur les épaules plus bas que la ceinture. Leur couleur était moins foncée que le châtain , presque aussi claire que le blond. Mais cette chevelure était si propre, si soyeuse , si bien peignée, qu’aucune , fûtelle de tresses d’or, ne pouvait lui être comprée. Elle portait pour pendants d'oreilles deux petites poires de verre, qui semblaient des perles, et ses cheveux eux mêmes lui servaient de coiffure. Quand elle sortit de la salle , elle fil le signe de la croix , et alla trèsdévotement faire une profonde révérence à une image de Notre-Dame qui était collée à une des murailles de la cour; puis, levant les yeux, elle vit les deux amis qui étaient à la regarder, et, dès <iu’elle lèsent aperçus, elle rentra dans la salle, d’où elle appela la Ârguello pour la faire lever.

Il reste maintenant à dire quel effet fit surCarriazo ' la beauté de Costanza , car sur Avendano , on l'a déjà dit lorsqu’il la vit pour la première fois. Je ne dirai

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rien de pins , sinon que Carriazo la trouva aussi bien que son compagnon -, niais il s’en éprit beaucoup moins, et tellement moins qu’il eût voulu ne point passer la journée dans l’auberge, mais plutôt se mettre en roule sur-le-champ pour ses chères madragues.

Dans ce moment , et aux cris de Costanza , la Arguello parut sur les corridors , avec deux autres grosses filles, servantes aussi dans la maison , et Galiciennes, à ce qu’on dit. Il était nécessaire d’en avoir autant à cause du grand nombre de gens qui descendent à l’auberge du SeviUano , l’une des meilleures et des plus fréquentées qu’il y ait à Tolède. Les valets des hôtes vinrent aussi demander de l’orge pour leurs montures. L’hôtelier sortit de la maison pour leur en donner, maudissant ses servantes, qui avaient, disait-il, fait partir de chez lui on garçon qui distribuait l’orge, et en tenait si bon compte que, jusque-là , U ne s’en était pas égaré un seul grain. Avenda&o, qui entendit cela, dit aussitôt : n Ne vous fatiguez pas , seigneur hôtelier, et donnez-moi le livre des comptes. Pendant les jours que je resterai ici, je tiendrai si bien celui de l’orge et de la paille, que vous ne regretterez plus le garçon qui s’en est allé. — F.n vérité , jeune homme , je vous en sais gré, répondit l’aubergiste, car je ne puis me mêler de cela, tant j'ai de choses à faire hors de le maison. Descendez .je vous donnerai le livre , et prenez garde à ees muletiers ; c’est le diable en personne , et ils vous soutHenl un boisseau d’orge avec aussi peu de conscience que si c’était un brin de paille. »

Avendano descendit dans la cour , prit le livre de comptes , et commencé à répandre dès boisseaua

L ILLUSTRE SERVAME.

d’orge comme de l'eau , en les enregistrant avec tant d’ordre , que l’hôtelier, qui le regardait faire, fut enchanté , et lui dit ; « Plût à Dieu que votre maître ne revînt point , et qu’il vous prît envie de rester à la maison; par ma foi! vous entendriez chanter un autre coq. Le garçon qui m’est échappé était entré céans, ily aurahuitmoisjtoutdéchiréet tout maigre; maintenant , il emporte deux paires de fort bons habits , et s’en va gras comme une loutre , car il faut que vous sachiez , mon enfant, que , dans cette maison , il y a de bons profils par-dessus les gages. — Si je restais ici, répondit Avendaho , je ne regarderais guère au bénéfice , et me contenterais de quoi que ce soitpouravoir le plaisir d'habiter cette ville , qu’on dit la meilleure d’Espagne. — Au moins , répliqua l’bôtelier , c’est une des meilleures et des plus abondamment pourvues ; mais une autre chose nous manquerait encore : ce serait de trouver quelqu'un qui allât chercher de l’eau à la rivière ; car il m’est aussi décampé un autre garçon , qui , avec un fameux âne que j’ai à l’écurie , tenait toujours le réservoir plein ', et faisait un lac d’eau de ma maison. Un des motifs qui font que les muletiers amènent avec plaisir leurs maîtres à mon auberge , c’est l’abondance d’eau qu’ils y trouvent toujours , et parce qu’ils n’ont pas besoin de mener leurs bétes à la rivière , car on les fait boire à la maison dans de grandes auges de bois. »

Carriazo entendait tout cet entretien ; voyant qu’Aveiidano était déjà installé dans la maison, et pourvu

■ Las linajas , grandev cruches de terre, où l’on garde, selon les pros-inces, l’eau, le vin et l'iiuile.

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d’un ottice , il ne voulut pas rester , lui , à la belle fltoile , considérant surtout le grand plaisir qu’il ferait à son ami, s'il entrait dans ses projets ; il dit donc à l’aubergiste : « Amenez l’âne, seigneur hôte, je saurai aussi bien le sangler et le charger que mon camarade sait enregistrer sa marchandise dans le livre. — Oui, s’écria Avendano, mon camarade Lope l’Asturien servira comme un prince pour amener l’eau , et je réponds de lui. » La Arguello, qui, du haut du corridor , écoutait toute cette conversation , entendant dire à Avendano qu’il répondait de son camarade: « Dites donc, gentilhomme ! lui cria-l-elle, et qui répond de vous ? car, en vérité, vous me semblez avoir * plus besoin d’être cautionné que d’être caution. — Tais-toi , Arguello , s’écria l’hôtelier, ne mets pas le nez où l’on ne t’appelle pas. Moi, je réponds de tons les deux, et par votre vie, mesdemoiselles, n’ayez rien à démêler avec les garçons de céans , qui s’en vont tous à cause de vous. — Tiens , tiens , dit une autre fille, ces deux galants entrent à la maison? Par le saint nom que je porte, si je faisais route avec eux , je ne leur confierais jamais l’outre au vin. — Assez de facéties , madame la Galicienne , répondit l’hôtelier ; faites votre métier, et n’ayez rien i» voir avec mes garçons, où je vous moudrai sous le bâton. — Ah bien , par ma foi , reprit la Galicienne , voyez un peu les beaux bijoux pour qu’on en ait envie ! En vérité , seigneur notre maître, vous ne m’avez pas trouvée si joueuse avec les garçons d’ici ou de dehors que vous deviez avoir de moi si mauvaise opinion. Ce sont de vrais garnements, et ils s’en vont quand il leur en prend fantaisie, sans que nous leur en donnions aucune occasion ;

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bonnes petites f^ens, pardieu, pour qu’ils aient besoin de sauces qui les excitent à planter là leurs maîtres un beau matin, quand on s’attend le moins à leur escapade! — Vous parlez beaucoup, Galicienne ma sœur, répondit l’Iiôtclier; cousez-vous la bouche, et retournez à vos affaires. » A ce moment, Carriazo avait déjà bâté son Ane , et sautant dessus d’une cabriole, il prit le chemin de la rivière , laissant Avendai'io ravi d’avoir vu sa courageuse résolution.

Voilà donc que nous tenons déjà , grâce aux licences du conte, Avendano devenu garçon d’auberge, sous le nom de Tomas Pedro , car c’est ainsi qu’il dit s’appeler, et Carriazo, sous celui de Lope l’Asturien , devenu porteur d’eau : métamorphoses dignes d’étre préférées hautement à celles du poète au grand nez A peine la Aiguello eut-elle entendu que les deux nouveaux venus entraient à la maison , qu’elle jeta son plomb sur l’Asturien Lope, etle marqua pour sien, bien résolue à le choyer et à le régaler de telle façon, que, fût-il d’une humeur sauvage et revêche, elle le rendit plus souple qu’un gant ; la mijaurée de Galicienne fit le même projet sur Avendauo , et comme ces deux lèmelles , vivant et couchant ensemble , étaient devenues grandes amies, elles se déclarèrent sur-le-champ l’une à l’autre leur amoureuse résolution , et tombèrent d’accord de commencer dès cette nuit la conquête de leurs deux amants sans amour. Mais la première chose dont elles convinrent , ce fut qu’elles devaient leur demander de n’avoir jamais la

‘ Ovide, que Cervuitès appelle ainsi ii cause de ton nom (Mdius Niuo.

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