‹ Les noyades de NantesChapitre 15 sur 19 · PAVILLON DU JARDIN DE LA MAISON DL'CROS · texte numérisé non relu

PAVILLON DU JARDIN DE LA MAISON DL'CROS

C'est dans cette maison éloignée que se confina Carrier. Ne pouvait-il plus supporter la vue de la Loire, charriant les corps que le flot refoulait jusque sous les ponts de l'île Feydeau, ou bien voulait-il cacher sa vie crapuleuse? Les deux motifs sont admissibles. Son domestique, Jean Cousine, raconte qu'un soir le proconsul lui ordonna de « le renfermer sous clefs, dans sa chambre », où il resta reclus jusqu'au lendemain à onze heures du matin1. De quelles ter-

Pièces remises à

à la Commission des Vingt-un, p. 84.

reurs, de quels spectres le despote était-il donc poursuivi? Le plus souvent, il n'était pas seul : outre les compagnes de rencontre que lui procurait Fonbonne *, promu, bien qu'illettré, en récompense de ces bons offices, directeur général des hôpitaux, le représentant entretenait des relations suivies avec une superbe fille, Angélique Caron, et avec la citoyenne Semine Lenormand qui fut la favorite en titre. Lenormand était directeur d'un hospice, celui de l'Humanité, établi dans les bâtiments du ci- devant monastère des Ursùlines : il connaissait l'inconduite de sa femme et en tirait profit. Une ouvrière en linge, Louise Courand, qui travaillait à la journée, vit souvent, chez les Lenormand, Carrier s'y comportant en maître, jurant, criant, tempêtant et s'enfermant, durant des heures, avec sa maîtresse. Le mari arrivait, demandait où se trouvait sa femme, et sur la réponse qu'elle était avec le citoyen représentant, il s'en allait discrètement.

Louise Courand, ravaudant aussi bien pour Carrier que pour la Lenormand, s'avisa de réclamer un jour le prix de ses journées et demanda qui la paierait. Le conventionnel-, qui était là, et à qui on transmit, aussitôt la requête, répondit :

— La guillotine !

L'ouvrière crut prudent de quitter la maison2.

La citoyenne Lenormand était aux ordres de son amant : un matin, à huit heures, il lui fit savoir qu'il

1 Pièces remises à la Commission des Vingt-an, page 14. * Idem., p. 91.

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l'attendait, dans une voiture, à la porte. Elle s'habillait, descendit à demi vêtue et tenant en main un médaillon où était peint le portrait de Carrier et qu'elle n'avait pas eu le temps de se passer au cou. Vn fétiche ■ !

Elle l'aimait peut-être. On se demande ce que pouvait être l'intimité de cette femme et d'un pareil homme. Lui confiait-il ses pensées, ses projets? Lui f

►aria it- il éehafaud, carnage et novades ? Ou hien

écœuré et las de soi-même, avait-il, au contraire, des moments d'abandon, des attentions d'amoureux "? Essayait-il de plaire? Se montrait-il tendre ? Ces deux hypothèses provoquent l'une et l'autre une égale épouvante. Brutal, Carrier fait effroi; qu'on le suppose langoureux, il inspire l'horreur.

Parfois on soupait chez la Lenormand et la euisinière de la maison, Olive Recapet, entendait, à la fin du repas, les convives, dont était Carrier, porter la santé « de ceux qui avaient bu à la grande tasse » \ On festoyait le plus souvent à la campagne du représentant et ces réjouissances n'étaient pas sans saveur. On peut s'en convaincre par le récit d'une de ces fraternelles agapes.

Ce jour-là étaient conviés Fonbonne, le médecin Laubry et son confrère Noël, Ducros, le propriétaire évincé de la maison, Guesdon, capitaine de navire et juge au tribunal de commerce, Dujar, ordonnateur

Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 91. Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 94 et 95.

des guerres et quelques noyeurs, parmi lesquels Robin et 0' Sullivan. Quand les docteurs Laubry et Noël se présentent, il leur est répondu que Carrier n'est pas. visible : Laubry sort de sa poche l'invitation, la porte s'ouvre, ils pénètrent dans la cour. Carrier, du fond de son jardin, les aperçoit : pris aussitôt d'une crise de fureur, il accourt, le sabre nu à la main, vers ses invités, poussant des cris de forcené ; il se rue sur Noël, lui passe le tranchant de son arme sur le cou.

— Tu n'es pas digne d'être guillotiné ; je vais te faire ton affaire sur-le-champ.

On le maintient, on s'explique : Noël, paraît-il, s'est permis d'avancer que l'insurrection de la Vendée ne lui semble pas aussi vaincue qu'on le prétend, car un grand nombre de blessés est amené, chaque jour, de la rive gauche de la Loire. Or Carrier ne veut pas qu'il soit question de la Vendée : depuis qu'il règne sur le pays, il ne peut plus exister de rebelles. Tel est son bon plaisir et il ordonne qu'on se taise. Noël se retire effaré, se jette dans une voiture et quitte Nantes le soir même l.

Chez Carrier, pourtant, ce petit incident vidé, on se met à table et la conversation est telle qu'on peut la supposer entre ces héros. On parle des hauts faits accomplis, chacun conte ses exploits et la causerie dévie sur la force musculaire dont sont doués certains hommes : ainsi O'Sullivan reconnaît qu'il a, — qu'il avait, pour mieux dire, — un frère beaucoup plus fort

' Il a raconté les souvenirs de sa carrière mouvementée dans une brochure imprimée à Reims, en 1826, sous ce titre : Noël à ses concitoyens.

qu'il no l'est lui-même ; ce frère vient d'être guillotiné, car O'Sullivan lui-même Ta dénoncé comme royaliste ; eli bien, le couperet n'a pu trancher d'un seul coup les solides muscles de sa nuque. Il a fallu que le bourreau s'y reprît à deux fois.

Voyant le succès de cette aimable anecdote, O'Sullivan poursuit : certes il est loin d'être aussi robuste que son frère ; mais il supplée à ce manque de vigueur par l'adresse et l'agilité.

— Un homme beaucoup plus fort que moi et que je voulais noyer, raconte-t-il, tenta de me résister; je le couchai par terre avec plusieurs autres et je le saignai comme un mouton au moyen de mon petit couteau.

Il ne s'en sépare jamais de ce petit couteau; il Ta sur lui, le tire de sa poche et l'exhibe aux convives qui l'examinent avec intérêt. Le capitaine Guesdon, assis à côté du narrateur et qui n'est pas très à son aise, remarque qu'une telle opération doit être, pour le patient, particulièrement douloureuse. O'Sullivan réplique qu'il l'a cependaut pratiquée ; mais, à la vérité, en usant de stratagème et le jeune Robin affirme le fait.

— J'avais remarqué, explique O'Sullivan, comment les bouchers saignaient les moutons. Je mettais la main sur l'épaule d'un prisonnier et je lui disais : — « Toi, tu es un bon républicain; regarde un tel, il ne te ressemble pas. » Je lui faisais tourner la tète sur mon observation, et je profitais de ce moment pour lui plonger mon couteau dans le cou1.

• Bulletin. VI, n» 97, p. 399 et suiv.

Il nous est impossible de comprendre comment des hommes peuvent arriver à ce degré de sauvage jactance et de sanguinaire dilettantisme. Il ne peut s'expliquer que par la nécessité où ils se trouvaient de faire leur cour à Carrier. L'indigne représentant avail volcanisé les têtes 1 ; c'était à qui mettrait, en ce genre, la surenchère. L'assassinat était devenu titre de gloire; le jeune Robin montrait, aux soldats du poste de la chaussée de Barbin, son sabre ensanglanté et tordu, disant : — « Il a servi à couper une soixantaine de têtes à des brigands que nous avons noyés cette nuit". »

Et l'on voyait paraître à la Société populaire, sans que l'indignation osât se manifester, un inspecteur des vivres, Dhéron, portant, en manière de trophée, un collier d'oreilles de chouans et de débris humains'. La bestialité était à l'ordre du jour, la pitié réputée crime et le Comité révolutionnaire faisait placarder à sa porte, ainsi qu'à celle de tous ses membres, l'avis impitoyable dont voici le texte :

« Le Comité révolutionnaire, investi, désolé par des demandes perpétuelles qui entravent ses travaux, neutralisent ses opérations ; arrête que, dorénavant, il sera sourd à toutes réclamations faites en faveur des détenus par leurs parents ou alliés.

« Le Comité déclare môme qu'il regardera comme sus-

Notes de Bachelier.

Bulletin, VI, n° 97, p. 398 et Notes de Bachelier.

Bûchez et Roux, XXXIV. p. 185 et Notes de Bachrlior.

l/ÉPOLVANTE 165

pect tout individu qui sollicitera1 pour son parent. Il prévient en outre que les mandats de délivrance devront, pour être valables, être revêtus de la signature de huit membres au moins.

« Les concierges des diverses maisons d'arrêt tiendront sévèrement la main à l'exécution du présent. Arrêté en Comité révolutionnaire, le 24 frimaire.

« Signé, pour le président : Goullin, secrétaire. »

Il fallait réunir huit signatures pour obtenir la liberté d'un détenu, et le caprice d'un seul Moral ivre suffisait à édicter la mort. Telle était la justice, à Nantes, au temps de Carrier.

La Terreur est-elle un moyen efficace de gouvernement? Ce fut l'erreur tragique du Comité de Salut Public de voir en elle une panacée aux maux de la patrie : on s'aperçut trop tard que ce remède dévastateur était aussi vain que néfaste. A Nante-. son application fut calamiteuse. Très étonné à la constatation que sa seule présence ne pacifiait pas la Vendée et ne suffisait point à ramener l'abondance et la prospérité, Carrier employa la « manière forte »; mais sans résultat. II lui fut très facile d'ordonner à ses généraux, à ses armées2 « d'incendier toutes les maisons, d'en massacrer tous les habitants et d'en enle-

1 Bulletin, VI, n° 99, p. 401. Goullin a observé que, par faute de rédaction on avait omis après sollicitera, ces mots : « dans la demeure des membres du comité, pour n'en pas faire des antichambres de ministres » et qu'il les avait écrits de sa main sur plusieurs affiches, notamment sur celle qui était à sa porte.

'- Bulletin, VI, n° 76, p. 304.

ver toutes les subsistances »*; mais, dans la pratique, cette draconienne mesure n'avait d'autre effet que d'aviver la résistance. Tous s'accordent à reconnaître que c'est l'entêtement féroce de Carrier qui prolongea la guerre de Vendée2. Et quel intérêt les rebelles auraient-ils trouvé à se rendre, puisque la noyade ou la fusillade leur étaient, en ce cas, réservées? Les charrois manquaient, d'ailleurs, pour ramener en ville les subsistances enlevées aux régions insoumises : on brûlait donc le grain sur place, on brûlait le foin, on brûlait les fours, on détruisait les bestiaux comme les habitants et Nantes continuait à mourir de faim.

Les capitaines de navires, venus pour essayer d'y contracter des assurances, voyaient les magasins fermés, les prisons pleines, l'échafaud en permanence, et prenaient la fuite sans idée de retour. De là, disette et misère. Personnellement Carrier n'en souffrait pas puisque la Convention avait mis à sa disposition, non pas 500.000 livres, comme il s'en vantait, mais 200.000 3, dont il pouvait, à son gré, faire usage « pour l'utilité publique ». Sur ce trésor il prélevait

1 Bûchez et Roux, XXXIV, p. 170. Le texte de cet ordre a clé produit par Romme. dans son rapport à la Commission des Vingtun... « 11 entre dans mes projets, il est dans l'intention de la Convention, d'enlever tous les grains de ce pays, de brûler les maisons, de détruire les habitants qui ont déchiré la patrie par une guerre atroce. Fais tout enlever ; en un mot, qu'il ne reste rien dans ce pays maudit; que tout soit envoyé à Nantes. » L'ordre était adressé au général Haxo et daté du 28 frimaire. Il est l'origine des colonnes infernales .

2 Bulletin, VI, n° 76, p. 304,

3 Lettre de Bourbotte à Carrier. Collection Dugast-Matifeux, Bibliothèque de Nantes.

les gages de ses noyeurs, le prix de ses gabares et les gratifications de ses compagnons de débauche. Les choses, du reste, n'en allaient pas mieux et, dans son incapacité d'étudier une question, de s'éclairer d'un conseil, il promulguait des arrêtés imbéciles dont il attendait merveille. Le commerce se plaint; les vivres manquent : — ordre de mettre en arrestation « tous les acheteurs et acheteuses, tous les vendeurs et vendeuses de denrées de première nécessité »*. Carrier est avisé que le son fait défaut : — il décrète que tous les citoyens de la ville devront déposer, dans un lieu indiqué, le son qu'ils peuvent avoir, sous peine de voir leurs maisons rasées dans un délai de vingtquatre heures. Huit jours s'écoulent avant que le local désigné se trouve prêt et que des employés soient nommés pour la réception de la marchandise2. Les étrangers n'osent plus entrer en ville et se refusent à vendre au maximum ; — point d'embarras : tous les interprètes et tous les courtiers seront mis en prison et poursuivis comme accapareurs3. Ce sont les marchands maintenant qui, pour ne point céder à vil prix leurs denrées, préfèrent renoncer au commerce ; — rien de plus simple : on enfoncera les boutiques à coups de hache et on les mettra au pillage \ C'est ce que Carrier appelle clore 1ère des demi-mesures \ Et, conti-

' Bulletin, VI, n" 98, p. 403.

; .A. Lallié. J.-B. Carrier, 214.

! Idem., 215.

x Déclaration de Minée, administrateur du département. Bûchez et Roux, XXXIV. p. 187.

1 Déclaration! de Goullin. Bulletin, VI, n» 100. p. 409.

nuellement, comme s'il eût souhaité quelque grandiose catastrophe, il proteste imprudemment contre l'inégalité des fortunes et des jouissances. — « C'est aujourd'hui la guerre des gueux contre ceux qui ont quelque chose », dit un Nantais, membre du Comité révolutionnaire1. C'est aussi l'opinion de Carrier, Je législateur ! Il s'applique, de cœur léger, au plus grand, au plus lâche des crimes sociaux : il excite contre les riches les convoitises des pauvres, auxquels, jusqu'alors, on s'est efforcé de prêcher la résignation patiente, l'effort honnête et lent vers le bienêtre; il déclare que les négociants sont « dépositaires des propriétés du peuple », du numéraire et des ressources dont tous les citoyens doivent également profiter :

— Est-ce que vous seriez assez sots pour être dans la misère à côté de l'abondance? N'êtes-vous pas auprès de l'eau ? N'avez-vous pas des poignards2?

Tels sont ses principes politiques; et il les érige en système. Devant ses invités, il développe ce programme :

— Le gouvernement a fait la récapitulation de la population de la France ; il a reconnu l'impossibilité de nourrir tant de monde; il a été pris des moyens pour diminuer la masse, pour en retrancher une certaine portion : les nobles, les magistrats, les prêtres, les agents de change, les ennemis les plus prononcés

1 Courrier républicain du 26 brumaire, an III, p. 132. * Discours à la Société populaire d'Ancenis. Noies de Bachelier, déclaration d'Aaregnaudeau.

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du peuple1... On réduira la population à sept cents habitants par lieue carrée, au lieu de mille qu'on en compte-.

Il cite l'exemple engageant de Lyon, dont on va ramener les habitants au nombre de vingt mille', et il conclut :

— Nous ferons plutôt un cimetière de la France que île ne pas réussir '.

C'est pour avoir entendu tomber de sa bouche ces maximes et bien d'autres que les Nantais voyaient en Carrier Y Ange exterminateur*.

Sous l'influence d'un tel homme, la désorganisation, l'incurie sont devenues si générales que, dans la filé superbe, administrée par sa bande, tout est désordre et anarchie. A la famine, à la ruine. ;i la stagnation absolue du commerce et des transactions, s'ajoute la peste engendrée dans les prisons par Faffluence des détenus qu'on y laisse pourrir sans réglementation et sans hygiène. Depuis le désastre de l'armée catholique à Savenay, l'Entrepôt est un enfer. Huit à dix mille individus y sont enfermés pèle-mèle, débris sans nom du grand exode de la Vendée, villageois, prêtres, enfants, gentilshommes, paysannes,

1 Déclaration de Alexis Monneron, négociant à Nantes. Bûchez et Rouv, XXXIV. p. 183.

s Déclaration de Villemain, négociant à Nantes. Bûchez et Roux, XX XIV. 200.

:es de Bachelier.

1 Déclaration de Lamarie, officier municipal de Nantes. Noies de Bachelier.

3 Bûchez et Roux, XXXIV, p. 182.

femmes nobles, servantes, la population de cent villages, tout ce qui a été ramassé par les bleus pendant et après la déroute. Ces troupeaux bumains, vêtus de haillons, souillés par deux mois de randonnée dans les boues de Bretagne, sous les pluies d'hiver, affaiblis par le manque de nourriture et la dysenterie, harassés, fiévreux, à demi-morts de misère et de découragement, grouillent dans ces bâtisses sombres où ils n'ont trouvé ni paille, ni lits, ni eau, ni feu. La commission militaire y siège en permanence, opérant, par la fusillade quotidienne, des vides dans cet entassement sans cesse accru pourtant, car les bleus font bonne chasse et rabattent ces infortunés qui, fascinés parla vue de la Loire, au delà de laquelle ils savent qu'est le salut et qu'ils ne peuvent traverser, se laissent prendre par milliers le long du fleuve. A l'Entrepôt ils attendent la mort; ceux qui ne gagnent pas à la loterie de la fusillade, succombent à la peste. — « Cette affreuse maladie, écrit le docteur Pariset, les emporte chaque nuit par centaines; le matin, on jette les cadavres par les fenêtres, on en fait des tas qu'on couvre de voiles, puis on en charge des charrettes qui les portent aux carrières du faubourg de Gigant. On m'avait beaucoup parlé, ajoute Pariset, de l'infection de l'Entrepôt. Je crus que j'y rencontrerais une de ces odeurs qui révoltent. En mettant le pied sur l'escalier je ne sentis qu'une odeur fade et douce qui me portait à vomir. Je traversai lentement les salles : elles avaient perdu dans la nuit plus de cent de leurs tristes habitants, spectres pales, décharnés, couchés, abattus sur les planchera,

ESCALIER DE L'ANCIEN ENTREPOT A NANTE! Etat actuel.

ou s'y traînant en chancelant comme dans l'ivresse1.

Sur trente-deux hommes de garde, dix-neuf sont morts en peu de jours2. Thomas, officier de santé à Nantes, vit, dans les salles, qu'il eut le courage de parcourir, des cadavres encore palpitants, « tombés dans des baquets remplis d'ordures ». Les femmes, en l'apercevant, poussaient des cris d'effroi, croyant qu'il était un noyeur'. Fontaine, garde-magasin des vivres, dut, lui aussi, se rendre à l'Entrepôt pour y porter du pain; il n'y trouva ni feu ni lumière; l'obscurité, dans ce grand tombeau, était telle qu'il ne put procéder à la distribution ; au moment où il se retirait, il fut abordé par un petit homme, en pantalon et en bonnet rouge, qui se présenta comme un agent du Comité révolutionnaire :

— C'est moi. dit à Fontaine cet inconnu, c'est moi qui suis chargé de toutes les exécutions : c'est moi auquel le soin est confié de tirer la soupape dans les noyades, et rien ne se fait sans mes ordres. Si tu veux venir, je te ferai manger du crâne des brigands'...

Aux diverses prisons, même imprévoyance et même cauchemar; dans l'une, le docteur Guillaume-François Laënnec5 fait exposer les détenus en plein air :

1 Lettre de Pariset, docteur-médecin, datée du 8 février 1837. Communication de M. A. Lailié.

* Bibliothèque de Nantes, 50.577. Communication de M. A. Lailié.

3 Courrier républicain, 2 brumaire, an III.

1 Bulletin, VI, n° 92, p. 367.

5 Cousin du célèbre Laënnec dont l"un des hôpitaux de Paris porte le nom.

— « ils n'en avaient pas moins, dit-il* l'odeur de cadavre portée à un point tel qu'ils empoisonnaient l'atmosphère...1 »; dans un autre, le docteur Noël trouve, couchés côte à côte, cent vingt-deux vivants et quatre-vingt-onze morts dont plusieurs sont (répassés depuis deux mois \ Les rues de la ville ne sont plus balayées ; on s'y heurte, non seulement « à des immondices en si grande quantité qu'on ne sait plus où mettre le pied, mais encore à des cadavres d'animaux à moitié rongés par les vers3 ». Et cinq cents femmes et enfants, détenus à l'Éperonnière, sont tellement enragés de faim, qu'on les rencontre épars dans la campagne, graltanl la terre comme des bêtes et ravageant les jardins'.

A Gigant où l'on fusille, les corps restent là, enchevêtrés et nus ; on ne prend pas la peine de les inhumer. Debourges, officier au 0° bataillon de la garde nationale, aperçoit soixante-quinze cadavres de femmes étendus aux bords de la carrière, le dos en l'air ». Toutes, déclare-t-il, étaient de l'âge de quinze à dix-huit ans5; un forgeron de Nantes, Bourdet, en voit un tas de quatre-vingts, resté trois jours sur la place6; Binet, commandant de bataillon, envoyé par

1 Bulletin, VI, n° 57, p. 226.

2 Noël à ses concitoyens, Rhoims, imprimerie de Régnier, 1825.

3 Noël à ses concitoyens.

* Bulletin, VI, n° 97, p. 399. Déclaration de Lenoir, ci-devant président de la Commission militaire.

• Bulletin, VI, n° 96, p. 381.

0 Bulletin, VI, n° 81, p. 322.

i/ÉPOlVAMT. 173

Boivin pour obliger les commissaire? à enfouir ces corps amoncelés, a le spectacle de trente femmes encore « toutes nues et massacrées1 ». Les soldats allemands, qu'on emploie à ces fusillades, estiment, sans doute, qu'un mort n'a plus besoin de chemise et que celle-ci, fût-elle en loques, ils trouveront toujours à l'échanger contre un verre d'eau-de-vie. Ils dépouillent donc les corps sans plus de vergogne que n'en met le Comité révolutionnaire à piller les vivants. Car le Comité bat monnaie : il est fécond en ressources. L'idée est lancée que si les prisons sont empestées, c'est parce que les riches sont égoïstes cl aussitôt Chaux, Bachelier, Goullin, Perrochaud et leurs compères lèvent un impôt pour la salubrité de fair. Lieutaud, lieutenant général de l'ex-amirauté, est taxé, pour cet objet, à oO.OOO livres : il s'en tire en versant 24.000 livres2. Le négociant Vallée, avisé qu'il est inscrit sur la liste des contribuables, apporte 600 livres : le secrétaire qui le reçoit se récrie : c'est 6.000 livres qu'il faut verser. Et, sur ce simple mot, dit d'un certain air : — « Je vous conseille de payer », Vallée comprend, court chez lui et revient avec le complément de la somme3. Il ajoute 1.000 livres « pour la maison de campagne de Chaux ». Car celuici a conçu l'ingénieux dessein de faire contribuer les aristocrates à l'établissement d'une avenue conduisant à sa villa. Ce chemin, a l'en croire, serait d'une très

' Bulletin, VI, n° 98, p. 401.

- Bulletin, VI, n° 56, p. 233.

3 Bulletin, VI. n° 78. p. 312.

grande utilité pour toute la contrée environnante4. Aussitôt on s'empresse de souscrire « pour le chemin de Chaux2 ». Puis le Comité taxe les individus mis en liberté; puisqu'ils ont été détenus sans motifs, ne faut-il pas qu'ils payent? Le prétexte : frais de voitures ; exemple : le citoyen Perrotin, reconnu innocent, verse 1.300 livres pour son transport à Nantes qui n'est éloigné de sa demeure que d'un quart de lieue ». On paie donc à la sortie de prison; mais on paie bien davantage à l'entrée : Goullin n'a point de sympathie pour les deux frères Toinette, opulents négociants de la ville : ils sont arrêtés par ordre du Comité ; une perquisition est opérée chez eux par Lévêque et Gallon qui n'ont point songé à se faire accompagner d'un juge de paix. Ils ouvrent la caisse, y trouvent deux portefeuilles :

— Bon ! Voilà ce que nous cherchons.

Et ils se retirent, emportant le magot. Quand on reprochera ce vol à Goullin il répondra : — « L'enlèvement d'or, d'argent et effets qui s'est effectué chez les Toinette est une confiscation que le Comité a cru pouvoir faire au profit de la République. » Et Grandmaison ajoutera : — « Moi, je les croyais coupables sur ce que j'avais entendu dire3. »

' — « On m'a parlé de celte souscription, dit le maire Renard, et le chemin m'a paru être de quelque utilité à la commune de Nantes et à celles environnantes. » Bulletin, VII, n° 2, p. 8.

- Lenoir, président de la commission militaire déclare : — « J'ai donné 25 livres pour le chemin de Chaux, en annonçant que je donnais cette somme pour l'utilité publique et je n'en ai pas reçu quittance. Bulletin, VI, n° 07, p. 386.

■■ Hullelin, VI, n° 77, p. 307.

Les frères Toinette étaient mariés : douze enfants étaient nés de leurs deux ménages. Cette famille « inlassablement charitable », était si riche et généreuse que, dans le cours de 1793, elle avait versé 300.000 livres pour les nécessiteux, et si estimée que, afin de sauver ces braves gens de l'infection des prisons, plusieurs citoyens s'offrirent personnellement comme caution. Mais Grandmaison disait :

— « Plus tôt ils mourront, plus tôt nous aurons leurs biens. »

Un an plus tard, les Toinette étaient dans la misère. La Révolution leur avait tout pris... pour la salubrité de l'air ou pour le chemin de Chaux? On ne sait pas1.

Le Comité s'était créé ingénieusement d'autres ressources encore : ses commissaires parcouraient la banlieue, — du moins sur la rive droite de la Loire, car ils ne se hasardaient point en Vendée, n'étant pas gens à guerroyer, — avec mission d'opérer des arrestations, d'apposer les scellés, d'enlever les bijoux, l'argenterie, les objets de valeur, d'incarcérer les hommes aux Saintes-Claires, les femmes au Bon Pasteur et de rapporter le butin au siège du Comité2. Un certain Pinart, qu'on retrouvera plus tard, tra-

' Bulletin, VI, n» 77, p. 307.

* Bulletin, VI. n° 72, p. 235. Joseph Vie, commissaire du Comité révolutionnaire, capitaine de la légion nantaise, dépose au tribunal un ordre signé des membres dudit Comité, en date du iu ventôse» en vertu duquel il lui est enjoint de se transporter dans toutes les municipalités do la rive droite de la Loire, pour y faire des arrestations, sceller les maisons, séquestrer les biens, enlever les bijoux, l'argenterie, conduire les hommes à Sainte-Claire et les femmes au Bon-Pasteur.

vaillait la plupart du temps pour son compte; il avait enrôlé une bande de coupe-jarrets etécumait les campagnes.

En peu de temps, les locaux du Comité furent encombrés d'objets précieux : il y en avait « pour des sommes immenses1 ». On enregistrait fort sommairement ces richesses 2 et on les déposait en des armoires dont Bachelier etGoullin gardaient les clefs. De temps en temps, entre amis, on procédait à une vente ; le compère Bollogniel, fraternellement, faisaitles évaluations. Bertrand, secrétaire du Comité, s'adjugea six petites cuillers ; le général Viineux se fournit de douze couverts; Bachelier fit choix d'argenterie, Chaux, Grandmaison et d'autres montèrent également leur ménage. Une vente de diamants fut même annoncée à son de trompe; mais il ne semble pas, si elle eut lieu, qu'elle fut très productive. Qui aurait osé acheter des diamants, à Nantes, au mois de nivôse an II? Les sommes ainsi perçues allèrent rejoindre celles qu'on attribuait « à la salubrité de l'air » et les Nantais ne s'en portèrent pas mieux.

Ils souffraient d'un mal aussi terrible que la peste et la famine : la peur. En apparence, le mouvement de la ville, en certains quartiers, n'est pas ralenti. L'étendard tricolore flotte à toutes les maisons; les cafés de la place Graslin sont remplis de buveurs et l'on joue, au théâtre, des pièces patriotiques ou des

1 Bulletin, VI, n° 83, p. 330.

- Bertrand et Barras, secrétaires du Comité, tenaient les registres. Bulletin, VI, n° 83, p. 330.

drames attendrissants. Mais on entend de fréquentes fusillades du côté de Gigant ou de Mauves; on rencontre bien souvent, par les rues qui enserrent le BoutTay, certaine charrette trop connue dont chaque cahot égoutte du sang sur les pavés; la nuit, à l'extrémité de la Fosse, résonnent, sur le port endormi, des bruits lugubres de marteau clouant des planches. Oui, Nantes a peur. Ses quatre-vingt-dix mille habitants tremblent à la pensée d'un homme, qu'ils ne connaissent guère, que beaucoup n'ont jamais vu et qui vit, terré, là-bas, dans une maison du faubourg.

Car lui aussi a peur : le Comité, les Marais, les membres du tribunal, les magistrats du peuple, les soldats, les noyeurs, tout le monde a peur. On va, on vient, on circule, on alïecte la tranquillité; mais la terreur est telle qu'on craint de se parler1. Si l'on rencontre son frère, on passe sans l'aborder2. Boivin, le commandant de la place, un brave pourtant, dit : — « Qui aurait eu l'audace d'exprimer sa manière de penser? ? » Flavreau, le directeur de la fonderie d'Indret, déclare que ses hommes ont tellement le cœur comprimé a qu'ils n'osent respirer4 ». Un autre militaire, Binet, porte toujours deux pistolets dans ses poches : l'un pour brûler la cervelle à l'homme qui viendra lui mettre la main au collet, l'autre pour se faire ensuite sauter la tète : « cruelle expectative, ajoute-t-il, qui a consumé une partie des habitants de

1 Xoles de Bachelier.

* Déclarations de Renard, maire de Nantes. Bulletin, VIF, n° 2, p. 6. 3 Bulletin, VI, n° 99, p. 408.

* Bulletin, VI n» -.6, p. 3S2.

Nantes1 ». Et Vaugeois, qui, pourtant, est le pourvoyeur de l'une des commissions militaires, Vaugeois, qui fait peur aux autres, dira, quelques mois plus tard : — « La ville était frappée de la stupeur la plus accablante. Tel qui se croyait innocent le soir, n'était pas sûr d'être reconnu tel le lendemain. Il serait difficile de peindre l'anxiété des mères, des épouses, lorsqu'elles entendaient, dans leur quartier, le roulement d'une voiture après huit heures du soir. Il leur semblait qu'elles et leurs maris allaient être arrachés à leur foyer pour être plongés dans les cachots2. »

Quand, après le départ de Carrier, l'un de ses successeurs, Dubois-Crancé, se fixera à l'hôtel de la Petite Hollande, il sera effrayé de la torpeur qui pèse sur la grande ville ; et il constatera qu'un député de la Convention inspire tant d'effroi et de répulsion que, pendant longtemps, les Nantais fuiront son approche3.

Mais Carrier n'est point parti : durant un long mois encore il va régner sur Nantes et poursuivre son œuvre maudite.

Bulletin, VI, n° 97, p. 400.

Bulletin, VI, n° 5f, p. 230.

Bulletin, VI, n° 59, p. 235.

Quel fut le nombre des noyades?

Il est impossible de le préciser. Si, recueillant les indications fournies par les divers témoins, les dépositions des charpentiers et des mariniers qui furent employés, les aveux laconiques des exécuteurs, on s'appliquait à identifier chacune de leurs expéditions, on arriverait à un total assez voisin de trente. Mais ces déclarations sont, pour la plupart, très confuses ; rarement elles fixent une date; elles « chevauchent», si l'on peut dire, l'une sur l'autre, et tels témoignages paraissent s'appliquer à des faits distincts qui ne sont, en réalité, que les récits d'un même événement.

Le président du Tribunal révolutionnaire, Phélippes- Tronjolly, certainement bien renseigné, compte vingt* trois noyades1. Cette assertion n'est assurément pas émise à la légère, et, autant qu'il est possible de la contrôler, se rapproche certainement de la vérité.

On fixe assez facilement les dates de quelques-unes de ces « submersions », — c'est l'euphémisme dont

1 Bulletin, VI, n" c.9. p. 236.

se servait Grandmaison. Cependant, bien des points restent obscurs. Usa-t-on de ce procédé d'extermination avant l'arrivée de Carrier à Nantes ? Il semble bien qu'une première expérience de ce genre se place vers le 16 octobre, alors que le représentant était à Cholet. A cette date, Goullin et Cbaux autorisaient deux citoyens, Magniant et Marin, à « requérir la force armée qu'ils jugeaient convenable pour une expédition secrète1 ». Grandmaison lui-même assurait que, vers cette époque, la ville de Nantes « assiégée de tous les fléaux qu'une guerre civile entraîne », s'était trouvée dans la dure nécessité de « supprimer des bouches inutiles » : — « Plusieurs submersions, dit-il, furent opérées, dont à peine parla-t-on dans la ville2. » 11 serait hasardeux, cependant, de croire ici le noyeur sur parole : peut-être avait-il intérêt à invoquer ce qu'on appelle, en style administratif, « un précédent », he mot de Carrier qu'on a cité, — événement d'un genre nouveau, — appliqué à la noyade du 16 novembre, établit suffisamment que celle-ci fut la première de toutes.

On noya donc, cette nuit-là, les quatre-vingt-dix prêtres détenus sur la galiote; on noya, de nouveau, le 9 décembre : les victimes étaient, cette fois, les cinquante-trois, — ou cinquante-huit, — ecclésiastiques amenés d'Angers ; on noya, dans la nuit du 11 au 15 du même mois (25 frimaire), les cent vingt-neuf prisonniers du Bouffay. Nous avons conté ces trois

1 Bulletin, VI, n° 98, p. 401.

i Mémoire de Grandmaison, daté de Nantes, prairial an II, Archives nationales, W, 493, cité par Lallié, Noyades, p. 4.

LA ÎÎAI'INOIRE NATIONALE 183

expéditions rappelées ici seulement « pour mémoire ». Quelques jours plus tard eut lieu une autre « baignade » au sujet de laquelle les renseignements font défaut ; Carrier, seul, l'indique : dans une lettre au Comité de Salut public, datée du 2 nivôse (22 décembre 1703 , il dit un mot, en passant. « des miracles de la Loire, qui vient encore d'engloutir trois cent soixante contre-révolutionnaires l. » Rien de plus : ce n'est point là une allusion aux précédentes expédition*, le chiffre des victimes mentionné par le proconsul ne laisse point place à une confusion. 11 est singulier, pourtant, que, dans la masse des témoignages recueillis postérieurement, aucun ne paraisse s'appliquer à cette mystérieuse exécution.

Le 23 décembre 3 nivôse), grande noyade de huit cents prisonniers « de tout âge, de tout sexe * »; pour celle-ci les déclarations abondent. Noyade le lendemain. 2i décembre : trois cents victimes3. Noyade de deux cents encore le jour suivant, fête de Noël. C'est à cette date qu'un correspondant écrit de Nantes au Journal de la Montagne ce court article qui fut reproduit par le Moniteur : — « Le nombre des brigands qu'on a amenés ici depuis dix jours est incalculable. Il en arrive à tout moment. La guillotine étant trop lente, et attendu qu'on dépense de la poudre el des balles en les fusillant, on a pris le parti d'en

1 Aulard, Recueil des actes du Comité de Salut public, IX, 589, cité par Lalli-.

2 D. ilaration de Colas Freteau. marinier. Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 89.

A. Lallié, Soyades, p. i>2.

mettre un certain nombre dans de grands bateaux, de les conduire au milieu de la rivière, à demi-lieue de la ville, et là on coule le bateau à fond. Cette opération se fait continuellement1. » Et le bourgeois nantais, dont on a déjà cité la correspondance, notait à la date du 2 janvier. — « Il nous est venu beaucoup de prisonniers, dont on se défait à mesure par le fusil ou par l'eau 2. »

Noyade de quatre à cinq cents détenus, le 26 ou le 27 décembre (6 ou 7 nivôse)3. Noyade le 29 % noyade de quatre cents le 5 janvier 1794 3. Noyade de trois cents le 17 6, noyade de trois cents encore le 187, noyade le 29, le 30 ou le 31 8. Telles sont les treize expéditions dont les dates peuvent être, à peu près exactement, fixées. Mais il y en eut bien d'autres, moins nombreuses en victimes, il est vrai, et qu'on peut nommer les noyades particulières ou individuelles. Ainsi le taillandier Vernet voit jeter à l'eau quatre hommes, dans les premiers jours de nivôse9.

1 Journal de la Montagne, du 13 nivôse an III. Moniteur du mémo jour, cités par A. Lallié.

- Lettres d'un bourgeois nantais pendant les guerres de la Vendée, 1793-1795 (communiquées par M. L. Bonnemère à la Nouvelle revue rétrospective, 1902).

3 Déclaration de Charpentier, joaillier, Pièces remises à la Commission des Vingt-un.

* Déclaration delà femme l'ichot. Bulletin, VI, n° 98, p. 403.

5 Déclaration du marinier Robert. Pièces remises ù la Commission des Vingt-un, p. 101.

0 Idem.

7 Déclaration de Jeanne Cliesneau. Pièces remises à la Commission des Vingt-un.

* Lallié, Noyades, p. 69.

8 Les nouvelles politiques, 10 brumaire an III.

Julien Pichelet, sauvé une première fois, est reconduit en fiacre à la rivière, avec quatre compagnons, dont deux seulement périssent1. Goullin parle d'une noyade de vingt-quatre à vingt-cinq prisonniers qui ne peut pas être confondue avec Tune de celles précédemment citées 2. Le coutelier Jacques Gauthier déclare avoir accompagné seize personnes prises à l'Entrepôt et qui furent précipitées au fleuve par Fouquet et Lamberty*. Guillaume Cruaut, matelot de la Dura?ice,esl témoin d'une noyade « en plein jour1 ». Lecocq, concierge des moulins à fer, voit « donner des coups de sabre à des hommes et à des femmes en chemise, à bord d'une galiote et un jeune homme prendre un prisonnier par la jambe et le jeter à l'eau5. Blovesse 6 commis aux contributions, voit également « en plein jour », déshabiller, attacher et jeter à l'eau des détenus. 11 serait oiseux de multiplier les citations similaires : celles-ci établissent suffisamment que les noyeurs trouvaient à s'occuper dans l'intervalle des grandes exécutions, qui, toutes, furent opérées pendant la nuit.

1 Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. î 03. • Bulletin, Vf, n° 89, p. 355.

3 « J'ai accompagné seize personnes prises à l'Entrepôt et qui devaient être noyées par Fouquet et Lamberty. Foucaud était de cette expédition. Dans le nombre des prisonniers que l'on conduisait à l'eau, je reconnus deux soldats de Westermann. Je parle à Fouquet, je lui demande la grâce de ces soldats. Il me répond : — « Tu n'es donc pas républicain, de t'intéresser pour des brigands? » J'insiste et je parviens à les sauver ». Bulletin, VI, n° 94, p. 374.

4 Bulletin, VI, n« 85, p. 340 et 86, p. 341.

5 Bulletin, VI, n» 85, p. 337.

a Le rédacteur du Bulletin écrit Besse, VI, n° 81, p. 323.

Si l'on est dans l'impossibilité de préciser le nombre des noyades, il n'est pas plus aisé d'évaluer celui des victimes. Neuf mille, disent les uns l ; quatre mille, — deux mille huit cents, selon d'autres. Ces appréciations extrêmes ne reposent sur rien. On a bien un mot de Lamberty, rapporté par Martin, inspecteur de l'armée de l'ouest. Un jour, raconte ce témoin, Lamberty se trouvant dans l'appartement de Carrier à Nantes, dit à plusieurs généraux, en leur montrant la rivière :

— Il y en a déjà passé deux mille huit cents.

L'un desgénéraux demanda ce qu'on entendait par l'indication. Carrier répondit :

. — Eh bien, oui ! Deux mille huit cents dans la Baignoire nationale2.

Manifestement cette conversation s'échangeait, au plus tard, vers le 12 janvier, puisque, à cette époque, le représentant quitta l'hôtel de la Petite Hollande pour se confiner dans la maison Ducros d'où l'on ne voyait pas la Loire. Or, des noyades que l'on connaît, plusieurs sont postérieures à cette date. A la lin de janvier le nombre des victimes s'était donc accru. Seul de tous les historiens, M. A. Lallié, se basant sur des chiffres et défalquant du total des individus détenus à Nantes au cours de la Terreur, — treize mille deux cent quatre-vingt-trois — celui des guillotinés et des fusillés, des acquittés, des morts par suite de mala-

1 La citoyenne Dumais, veuve durcisseur do l'Entrepôt. Bulle/i/t. VI, p. 2C8 et le forgeron Moutier. Bulletin, VI, p. 31 «J.

2 Bulletin, VI. n° 79, p. 315.

die ou de misère, etc., aboutit à un « reste » de quatre mille huit cent soixante prisonniers dont on ne retrouve aucune trace : ce serait là le nombre approximatif des noyés. Il peut être moindre; il n'est probablement pas supérieur.

Pour la plupart, ils furent extraits de l'Entrepôt; presque tous, on l'a vu, étaient les survivants du grand exode de l'armée vendéenne qui, si longtemps victorieuse sur la rive gauche de la Loire, passa le fleuve après la bataille deCholet et erra pendant deux mois de Laval à Granville et du Mans à Savena\ r. C'étaient ces paysans, dont Carrier avait eu si grand' peur, lors de sa première rencontre avec eux; il prenait sa revanche, maintenant qu'ils étaient vaincus tl désarmé*, réalisant ainsi la prophétie de Kléber à ses grenadiers : — « Laissez passer le représentant ; il tuera après la victoire. »

Certes une si sauvage conception des droits du vainqueur est sans excuse ; mais il faut reconnaître que la situation était embarrassante. Les Nantais voyaient avec terreur refouler sur les prisons de leur ville ces masses de malades apportant l'infection. Comment recevoir ces bandes d'hommes, de femmes et d'enfants épuisés? De quoi les nourrir, puisque, par suite des circonstances et de l'incurie générale, la population manquait de pain? Les garder à Nantes jusqu'à la pacification complète de la Vendée ? — Mais cette pacification, sans cesse annoncée, devenait chaque jour moins probable, car l'atroce système de dévastation, prôné par Carrier, exaspérait la résistance des rebelles et rendait l'en! ente impossible.

Devait-on évacuer sur les îles du littoral cette armée de prisonniers? — Là encore se poserait le problème de leur subsistance, avec, en plus, l'appréhension d'une révolte dont les Anglais et les émigrés se hâteraient de profiter pour opérer un débarquement. Disséminer ces malheureux en Normandie ou dans le Maine? — Comment les transporter et les surveiller dans ces régions mal soumises, et quelle ville aurait accepté ce surcroît de bouches inutiles? Il ne fallait pas davantage songer à les renvoyer chez eux, dans le Bocage ou dans les Mauges : tout y était ravagé et, faute d'un abri, ils auraient immédiatement grossi les bandes de Charette ou de Stofflet. C'est ainsi que par son impéritie et comme en précoce châtiment de son incohérente et implacable gestion, Carrier fut acculé à la nécessité de ces destructions en niasse que, avec un autre homme, un peu d'humanité et de prévoyance aurait épargnées à l'histoire.

Notre intention n'est pas de raconter, dans leurs péripéties, les diverses noyades de nivôse et de pluviôse an II. Ce serait répéter des scènes d'horreur semblables à celles que nous avons précédemment décrites : les récits de ceux qui vécurent ces nuits tragiques devant présenter un intérêt plus nouveau, nous en reproduirons quelques-uns choisis parmi les plus circonstanciés. Mais il n'est pas inutile de grouper d'abord quelques traits communs à toutes les noyades afin de faciliter la lecture de ces documents et de permettre d'en localiser les particularités dans

un ensemble dont ils ne donnent, pour la plupart, qu'une idée imparfaite.

Nous connaissons les chefs de ces expéditions : dans presque toutes est constatée la présence de Lamberty, de Grandmaison, de Foucaud, de Robin, de Fouquet, d'O'Sullivan, de Jolly, de Lavaux, ayant en sous -ordre quelques Marats de choix : Durassier, Naux, Ducou, Richard, Lucas, mêlés à d'autres acolytes de bonne volonté, sortis on ne sait d'où et venus là pour voler une chemise ou une paire de souliers. Le charpentier Affilé, promu, en quelque sorte, l'ingénieur ordinaire de cet état-major de bandits, s'occupait de machiner les bateaux et de recruter les mariniers indispensables à leur conduite en Loire

Les embarcations destinées aux noyades étaient. on s'en souvient, des sapines ou gabares, en forme de chalands, grossièrement établies, utilisées d'ordinaire comme allèges, entre Nantes et Paimbœuf, pour les navires de fort tonnage et n'ayant d'autre valeur que celle des planches dont elles étaient construites. On les dépeçait après un voyage : le prix d'une gabare ne dépassait pas deux à trois cents livres ; mais il y fallait, quand on les ernployait^aux noyades, quelque préparation.

La tradition est restée de navires s'ouvrant largement par le fond et laissant couler dans la Loire la cargaison humaine qu'ils contenaient entassée. C'est une légende ; car, au début tout au moins, l'immersion s'effectuait par le moyen de sabords pratiqués en dessous de la ligne de flottaison et qu'on ouvrait

en plein courant. Cependant ce système avait ses inconvénients et il semble bien qu'on le perfectionna : tout en conservant les sabords, on y ajouta une soupape : les dépositions d'Affilé sont des plus nettes :

— « Fouquet, dit-il, me procura quatre bateaux pour faire les soupapes... Pendant que j'étais chez le cordier, on faisait la soupape... et plus loin : la soupape s'ouvrit, les sabords furent levés...1 ». O'Sullivan avoue, lui aussi, l'usage « de bateaux à soupapes2 ». Grandmaison le constate également: quand on lui demande si un charpentier n'avait pas imaginé « une trappe propre à couler à fond le navire », il répond :

— « Le fait est vrai ; mais je n'y ai pris aucune part3 » ; et l'armurier Laurent déclare qu'il vit « tirer la trappe » d'une sapine remplie de prisonniers, et tous les malheureux furent coulés à fond. A en croire l'un des témoins, cet appareil fonctionnait automatiquement au moyen d'une boîte d'artifice placée sur la gabare et dont l'explosion ouvrait la trappe '.

Il fut donc fait usage de bateaux à soupape ; mais ce mécanisme n'avait pas pour but de couler les victimes en sauvegardant la gabare de la submersion : c'était un sabord supplémentaire, pratiqué au fond de l'embarcation et ne servant qu'à l'invasion plus rapide de l'eau. Toutes les sapines employées aux noyades

1 Bulletin, VI, n° 80, p. 318.

« Bulletin, VI, n» 73, p. 291.

3 Bulletin, Vf, n° 58, p. 231.

1 Déclaration de René Brejot, arpenteur. — « J'ai entendu sept à huit fois, le bruit sourd de la boîte propre à l'aire ouvrir la soupape du navire. » Bulletin, VI, n° 70, p. 280.

là liAIGNOIRE NATIONAL F. iOi

étaient, en effet, d'avance sacrifiées et l'on comptait si peu sur l'ouverture de la trappe pour évacuer dans le fleuve les corps entassés que ceux-ci étaient parfois attachés, au fond même du bateau, par des cordes et des crochets de fer1. Gabares et victimes, tout était englouti.

Le forgeron Moutier avait souvenir que Carrier, passant un jour sur le quai de la Fosse, demanda où se trouvaient les bateaux destinés à la destruction des brigands : on les lui indiqua :

— C'est bien commode, fit-il2.

Le peu de temps consacré à ces dispositions préparatoires, exclut, d'ailleurs, la possibilité d'une menuiserie compliquée. Quand une noyade était décider. Fouquet, Lamberty et Robin allaient acheter une ou plusieurs sapines : leur fournisseur ordinaire était Joachim Mary, au Port-Maillard, qui se chargeait d'amener les bateaux à la cale Chaurrand, non loin de l'Entrepôt, où Affilé les machinait. Tout était terminé dans le jour même et, le soir venu, les noyeurs, escortés de soldats réquisitionnés au corps de gardé voisin, se rendaient à la prison. Les choses se passaient toujours de même : Fouquet et Lamberty, revêtus de brillants costumes d'officiers généraux3, portant des épaulettes d'or1, se faisaient ouvrir les portes et, munis d'énormes paquets de cordelettes

1 Déclaration d'Affilé. Bulletin. VI, «• 80, p. 318.

- Bulletin, VI, n° 80, p. 319.

; Bulletin. VI. fit* 97, p. 400.

4 Pièces remises ù la Commission des Vinrjl-un. p. 92.

neuves, parcouraient les magasins et les greniers encombrés de prisonniers, liant eux-mêmes ceux qu'ils choisissaient. Par couples fortement attachés aux poignets et aux bras, les victimes descendaient à la rue où les attendaient les soldats, formant la haie devant la porte de l'Entrepôt. Le plus grand silence était commandé. C'était très long : quand la fournée était importante, ces préparatifs duraient de cinq heures à onze heures du soir1.

Les condamnés se rangeaient docilement en file, deux couples sur chaque rang : paysans pour la plupart, fermiers, laboureurs, ouvriers des filatures de Cholet, les uns, malades, se soutenant à peine, d'autres encore vigoureux. Comme on leur laissait croire qu'il s'agissait d'un transfèrement à Brest, ils étaient calmes. Quelques-uns paraissaient satisfaits. Les plus avisés se montraient inquiets de la mine farouche des recruteurs et de l'air attristé des soldats. Tous s'étaient préparés au voyage : ils emportaient leur pain, des paniers, des petits paquets de bardes attachés à leurs ceintures ou pendus à l'épaule par des ficelles et des lisières de drap.

La file, surveillée par quelques gardes nationaux seulement, s'allonge au pied des murs de l'Entrepôt, les premiers avançant à mesure que d'autres viennent se ranger derrière eux. Elle s'étend parfois jusqu'au Sanitat. Ces pauvres gens ne se plaignent que de leurs liens; quand ils aperçoivent Fouquet ou Lamberty, ou Robin, ou Foucaud circulant, une chandelle

4 Déclaration de Charpentier, joaillier, Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 107.

aux doigts, ils supplient qu'on relâche leurs eordes, causes de tortures insupportables. On voit un jour le jeune Robin, exaspéré par ces lamentations, se ruer dans les rangs et renverser d'une bousculade furieuse cinq couples entravés qu'il frappe au hasard du plat de son sabre.

Le signal du départ est donné enfin. Fouquet passe dans les rangs, resserrant les nœuds qui lui semblent lâches et le troupeau s'avance en bon ordre. Carrier, vient une fois assister au défilé et passe la macabre revue : il est vêtu d'une roquelaure foncée et couvert d'un chapeau rond. On entend sa voix criarde commander :

— Dépèchez-vous! Marchez en ligne!1 Quand la funèbre colonne est presque exclusivement composée de femmes, ainsi qu'il arriva en nivôse alors que l'on noya, d'un coup, trois cents prisonnières", la scène est déchirante : ces malheureuses ont plus de méfiance que les hommes, car on ne peut, comme ceux-ci, les du|>er et prétexter un transfèrement nécessité par des travaux de fortification. Ce jour-là, d'ailleurs, les curieux sont en plus grand nombre sur le chemin de l'Entrepôt au quai. Comment le bruit se répand il dans Nantes qu'on va faire périr des femmes? On ne sait; mais certaines gens sont toujours avisés en temps opportun de l'endroit et de l'heure où peut s'exercer leur charité et on vient là pour sauver les enfants. 11 y a des mères, en effet, parmi

' Déclaration de Saturnin Depois, tourneur. Lallié. Noyades, 53. '■ Déclaration de Colas Freteau. Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 89.

celles qui vont mourir : du bras laissé libre elles tiennent leur baby serré contre elles; toutes se lamentent et sanglotent et quand les noyeurs ordonnent d'avancer, les cris de désespoir redoublent : elles en appellent aux spectateurs rangés sur leur passage : — On va nous noyer, crient-elles, et on ne veut pas nous juger ! 1

Malgré les bras qui se tendent vers elles, beaucoup refusent de se séparer de leurs enfants; d'autres, — plus héroïques ou plus aimantes, — les livrent à ces inconnus. Une d'elles, résolument, lance dans la foule son petit, aussitôt reçu « comme un ballon » par une femme : et celle-ci crie à la mère « qu'elle en prendra soin2 ». Une jeune nantaise, Mlle Dusen, sœur d'un officier de la garde nationale, prend un jour un marmot d'un an à peine, arraché par un soldat compatissant des bras d'une femme qu'on mène à la mort; MIIe Dusen recueille l'orphelin et « le porte en dot » au chirurgien Gourlay — son fiancé? — qui l'adopte aussitôt3. Nombre de familles, à Nantes, pauvres ou riches, se chargent ainsi de petits inconnus qui grandirent sans jamais savoir quels avaient été leurs parents.

Quand le cortège est parvenu au bord de la Loire, devant la cale d'embarquement, on fait halte : une passerelle, formée de planches posées de barque en

1 Déclaration de Victoire Abraham, femme Pichot. Bulletin, VI, n- 71, p. 283.

* Bulletin, VI, n° 98, p. 403 et Notes de Bachelier. 3 Bulletin, VI. n°70, p. 280.

barque, conduit à la gabare béante. Les bourreaux fouillent rapidement les couples, arrachent les cravates, les ceintures, retournent les poches, passent la main sous la chemise, entassent sur le quai le butin qu'ils ramasseront plus tard dans de grands paniers et qu'ils vendront le lendemain sur le port1.

— Allons, sacrés gueux, dépèchons-nous, point d'exception; il faut que tout marche, que tout y passe2.

On pousse les prisonniers sur la passerelle : un batelier se trouve là qui, à son tour, leur arrache ce qu'il peut attraper au passage, les chapeaux, les bonnets, dont il fait un tas dans sa barque. L'un des soldats, ayant osé s'avancer sur le bord et jeter un regard au fond de la gabare, déjà pleine, voit, dans le grouillement de ces corps entassés, un homme qu'il reconnaît3, les dépouillant encore et rapinant ce que ses collègues n'ont pas pris.

Le résultat incomplet de ces rafles successives provoquait pourtant bien des regrets : il n'est pas aisé d'enlever à des hommes liés deux à deux par le bras, leur veste et leur chemise ; les agents de Lambertv perdaient là, sans profit pour personne, un bénéfice assuré. Par égard pour ces acolytes qu'il voulait tout à la fois intéresser et compromettre, le noyeur-chef modifia sa tactique. Carrier lui avait fait don de la galiote hollandaise naguère utilisée à la première noyade et sur laquelle il invitait parfois ses amis à

* Pièces rei7iises à la Commission des Vingt-un, p. 26.

* Déclaration de Laurent fils, armurier, Bulletin, VI, n° 87, p. 346. 3 Charles, devenu plus tard major de la place de Nantes. Pièces

remises à la Commission des Vingt-un, p. 107.

quelque agape joyeuse. Pourquoi n'emploierait-il pas son bâtiment, ancré devant la Sécherie et où ces hommes pourraient, plus à leur aise que sur le quai, dépouiller les prisonniers avant qu'ils fussent entravés? Il y trouverait, en outre, cet avantage d'opérer en pleine Loire, loin des témoins indiscrets; l'idée, dès la fin de décembre, fut mise en pratique. On embarquait donc les malheureux tirés de l'Entrepôt, non plus directement dans la sapine qui devait leur servir de tombeau, mais sur des chaloupes canonnières; ils étaient conduits à bord de la galiote et descendus à fond décale. On les en tirait par petits groupes qu'on déshabillait à loisir et alors seulement on les descendait dans une gabare amarrée au flanc du navire et que, une fois remplie, l'heure de l'exécution venue, on poussait au cours du fleuve. De cette façon rien n'était perdu de la défroque des « brigands » et les choses se passaient secrètement; double avantage. On arriva même quand la « fournée » n'était pas très nombreuse à supprimer la gabare et à faire sauter, du pont de la galiote dans le courant, les victimes liées de cordes. Robin, OSullivan et Grandmaison décidaient, à coups de sabre, les récalcitrants.

Les relations de ces expéditions, qu'on a nommées « noyades des galiotes », ne font point défaut : on en lira plus loin quelques-unes émanant, soit des mariniers, soit des gardes nationaux auxquels il fallait bien avoir recours pour la sécurité des noyeurs : l'un de ces auxiliaires déclare que, la nuit où il fut de garde, le bâtiment de Lamberty était chargé de cin-

quinte femmes environ; il s'y trouvait aussi des enfants et des jeunes garçons de quinze ans; on les sortit de la cale l'un après l'autre pour les précipiter à l'eau1. Julien Pichelet, dont la déclaration sera citée in-extenso, car il dut la vie à une fantaisie de Robin, fut embarqué sur la galiote avec trois cents hommes et cinquante femmes : tous furent appelés individuellement dans la chambre du capitaine, dépouillés, liés et descendus en chemise dans une gabare qui prit le large-. Encore ce misérable linge, — ce linceul, pour mieux dire, — excitait-il la convoitise des exécuteurs, car, à l'une des expéditions, — probablement celle du 17 janvier — 28 nivôse, — les mariniers commandés pour la manœuvre virent descendre d'abord une trentaine de femmes entièrement nues. Indignés, ils osèrent protester. On laissa aux autres victimes leur chemise".

Ces mariniers, bien que blasés sur ces spectacles coutumiers, étaient parfois pris de pitié : l'un d'eux, Colas Freteau, voyant qu'on jetait dans une gabare une femme éplorée, se débattant, clamant assistance, se permit d'insinuer à Fouquet :

— Citoyen, sauvons au moins cette femme; si vous voulez je vais la chercher.

Fouquet poussa un juron :

— Etes-vous de moitié avec elle, f...! scélérat? cria-t-il.

* Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 403. 3 Déclaration de Colas-Freteau. Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 89.

Et se jetant sur la suppliante, il lui fendit la tête d'un coup de sabre1.

Telle était la discipline du bord. Lors d'une autre noyade, tandis qu'on arrimait dans la gabare trois cents prisonniers nus, ayant leurs mains liées derrière le dos, « un jeune homme, tout en chantant la Carmagnole », — il semble qu'on reconnaît Robin, — abattait les têtes de deux « brigands » qui ne paraissaient pas avoir plus de dix-huit ans. Leurs corps tronqués furent jetés à l'eau'2. C'est ainsi qu'on procédait quand la Loire était basse : des hommes, jetés d'une chaloupe en un endroit où le fleuve manquait de profondeur, étant parvenus à prendre pied, furent tués à coups de fusil et de sabre par les noyeurs embarqués sur des canots : ce carnage, dont deux Nantais furent les témoins, se prolongea durant une heure et demie3.

Il arrivait aussi, soit que les gabares fissent défaut, soit pour toute autre cause, que les condamnés séjournaient quelque temps à bord de la galiote en attendant le moment propice à l'exécution : un volontaire de l'armée vendéenne resta ainsi pendant deux jours, avec trois cent cinquante compagnons, sur un bateau ancré en vue de Chézine : nourrissait-on ces moribonds ? Comment "? D'une demi-livre de pain par jour, dit un témoin ; à coup sûr, ils manquaient de soins.

1 Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 89. 5 Bulletin, VI, n° 85, p. 338.

' Journal des Lois, 22 et 26 brumaire an 111. Déclaration de Fontenau et de Chevalier.

Berthé. charpentier de bateaux, vit amener de l'Entrepôt sur la galiote « un grand nombre de prisonniers » ; ils descendirent à fond de cale et on cloua les écoutilles. Quand on les rouvrit « quelques jours après », quatre-vingts de ces malheureux étaient morts de faim ou de manque d'air. On choisit seize1 des survivants, parmi les plus robustes, qu'on renvoya à l'Entrepôt, afin de nettoyer la prison : le travail terminé, on les reconduisit à la galiote qu'ils trouvèrent vide : morts et vivants, tout était dans la Loire. Quoiqu'ils se flattassent d'être épargnés, ils « firent quelques difficultés pour se rembarquer », raconte le témoin et, le lendemain, on les noya2 l'un après l'autre3.

Le système de l'immersion individuelle, aussi bien que celui de l'entassement dans une gabare, présentaient des avantages et certains inconvénients. Ce dernier, à la vérité, était plus coûteux, puisque l'embarcation coulait avec sa cargaison. Quand elle échouait par un grand fond, elle obstruait le lit du fleuve; mais, du moins, elle gardait ses cadavres que le reflux ne pouvait repousser vers la ville, ce qui arrivait immanquablement pour les corps jetés à l'eau isolément ou par couples. Il faut remarquer aussi

1 Un autre témoin porte le nombre à dix-huit. Bulletin, VI, n° 87 p. 436.

' Bulletin, VI, n° 85, p. 340.

3 La version de Laurent, armurier, est différente : ce n'est point pour nettoyer l'Entrepôt, mais le navire lui-même qu'un sursis d'un jour fut accordé à ces prisonniers. Bulletin, VI, n° 87, p. 346.

que la gabare se brisait parfois sur quelque banc de sable et laissait échapper son chargement. C'est ce qui advint le 23 décembre (3 nivôse), à la grande noyade des Huit-cents. On les avait répartis sur deux bateaux dont l'un coula en pleine Loire; l'autre, dérivant, heurta les berges de la prairie au Duc, s'échoua, s'ouvrit : les victimes s'échappèrent et s'enfuirent, se culbutant dans les roseaux ; nues et garrottées, elles ne pouvaient aller bien loin.Fouquet et ses hommes se lancèrent à leur chasse et les refoulèrent dans l'eau à coups de pointe '.

1 Le même fait est raconté de deux tarons par Vailly, le canonnier du ponton de la Samaritaine et par le marinier Colas Fretcau. « Etant de faction entre onze heures et minuit, déclare Vailly, deux gabares chargés d'individus, s'arrêtèrent à un endroit nommé la ■prairie au duc; là, moi et mes camarades avons vu le massacre le plus horrible... Plus de huit cents individus de tout âge et de tout sexe, furent inhumainement noyés, coupés par morceaux. J'entendis Fouquet et ses satellites reprocher à quelques-uns d'entre eux (sic) qu'ils ne savaient pas donner des coups de sabre et leur montrait [sic) par son exemple comment il fallait s'y prendre. Les gabares qui ne coulaient pas assez vite à fond, on tirait des coups de fusil sur tous ceux qui étaient dessus ; les cris horribles de ces malheureux ne faisaient qu'animer davantage leurs bourreaux. J'observai que tous les individus qu'on a noyés dans cette nuit, furent préalablement dépouillés nus comme la main. » Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 25. Colas Freteau, qui participa à la noyade, rapporte que « environ huit cents individus de tout âge, de tout sexe, furent conduits sur deux bateaux entre la Sécherie et Trentemoult ; que l'un des deux bateaux fut coulé dans l'endroit; que le second, sur lequel il se trouva des marins qui n'étaient pas liés, ils firent (sic) aller le bateau en dérive, lequel fut s'échouer sur l'île Chéviré ; que beaucoup d'entre eux se sauvèrent sur cette île ; qu'alors Affilé et un autre furent chercher la garde pour achever ceux qui n'étaient pas achevés ou noyés ». Pièces remises à la Commission des Vingt-un p. 89. On lira plus loin ces deux déclarations dans leur intégralité ; nous rapprochons ici ces deux extraits en raison de la divergence au sujet du lieu où s'opéra ce massacre.

C'est donc dans le grand bassin que forme la Loire en aval de la prairie au Duc, entre Trentemoult et Ghantenay que s'effectuèrent les principales noyades. C'est ce que Carrier nommait la Baignoire nationale1. Il semble que, pour une expédition seulement, on prit Le temps de descendre jusqu'à Indret. Précaution bien inutile, d'ailleurs, car le mouvement incessant du flot et du jusant promenait les cadavres de Paimbœuf à Nantes et les rejetait aux deux rives. Échoués sur les sables des grèves, ils servaient de pâture aux chiens et aux oiseaux de proie". A Indret, ils s'accumulaient à l'île Pivin et sur les digues. Le commandant des fonderies de la République lit inhumer là « beaucoup de femmes et d'hommes nus3 ». Même une gahare descendit le courant jusqu'à Lavau et s'arrêta dans les sables : on y trouva deux cent vingtsix cadavres ' « garrottés en plusieurs tours par des cordes et qui n'avaient subi aucune altération » ; ils furent inhumés à cinq cents mètres du village, au pied de la tour de la Garenne5. Les riverains se hâtaient à ces enfouissements; quand le conventionnel Dubois-Crancé vint aux fonderies « il eut sous les yeux, déclare-t-il, le spectacle déchirant d'une foule de fossoyeurs rangés le long de la rive et qui

1 Voir plus haut, p. 186, et Courrier républicain du 12 brumaire an III.

4 Bulletin, VI, n« 77, p. 307.

3 Bulletin. VI, n° 96, p. 381.

1 D'autres disent : deux cent soixante.

s Note écrite en 1803 par M' Guichard, alors curé de Lavau. Briand, le Clergé de Santés, II, 456.

n'étaient occupés qu'à enterrer des monceaux de cadavres1 ». Les dépositions de ce genre abondent; celles des bateliers qui naviguaient sur le fleuve ne sont pas moins éloquentes; Noël, marin à Nantes, aperçoit au fond de l'eau un bateau rempli de morts2; Boutel, capitaine de navire, trouve, dans un chaland échoué, une dizaine de corps, attachés l'un à l'autre3; un troisième voit une sapine submergée pleine de femmes noyées : elles sont toutes nues et attachées au bord du bateau ; « des paysans les délient et les enterrent dans un grand fossé 4 » ; le charpentier Berthé certifie que les gabares échouées sont « toutes construites de même et que, un an après les noyades, on en voit encore plusieurs dans la Loire » 5. L'une de ces embarcations est vendue comme épave à un nommé Bouvier qui, voulant la renflouer, y trouve les débris infects « d'une quantité prodigieuse de corps6 ». Et nombre de Nantais se souviennent d'avoir vu, il y a une trentaine d'années, dans un baraquement, sur la cale de l'Entrepôt, un tas d'ossements humains, provenant d'un vieux chaland retiré du fleuve par le service des Ponts et Chaussées 7. La Loire n'a pas tout rejeté : on assure qu'une des

1 Bulletin, VI, n° 59, p. 235.

"- Bulletin, VI, n° 87, p. 346.

3 Bulletin, VII, n» 3, p. 11.

> Bulletin, VI, n° 83, p. 330.

5 Bulletin, VI, n» 85, p. 340.

6 Bulletin, VI, n» 98, p. 401.

7 Intermédiaire du Phare de la Loire, 29 octobre 1900, n° 337. Communication de M. A. Lallié.

gabares de Lamberty est encore ensablée quelque part, du côté de l'île Cheviré, et que sa carcasse pourrie émerge parfois des eaux basses '.

Et voilà expliqué l'avis que, en pluviôse an II, la municipalité affichait sur les murs de la ville, recommandant aux habitants de ne point puiser de l'eau à la rivière 2 ; voilà justifié également le mot que le conventionnel Courtois attribue à son collègue Amar, qui, entendant parler des exploits nautiques de Carrier, s'en félicita :

— Tant mieux, dit-il, nous mangerons les saumons de la Loire plus gras 3.

Avant de clore cette répugnante enquête, on doit répondre à deux questions que le lecteur, fatigué, sans nul doute, par la monotone horreur d'un semblable exposé, nous reprocherait cependant de n'avoir point abordées : ordonna-t-on, comme la tradition l'affirme, des noyades d'enfants ? Et que faut-il croire des mariages républicains?

Ainsi désigne-ton certain raffinement sadique dont lesnoyeurs facétieux auraient agrémenté leur cruauté en liant de la même corde un homme et une femme et en laissant à ce couple, ainsi assorti, le temps de savourer l'atroce agonie. On sait ce qu'étaient les

1 Voir encore, sur la découverte d'ossements provenant des noyés, l'Espérance du peuple du 27 juillet 1856.

* Déclaration de F.-J.-B. Lacour, dit Labigne, administrateur du district. Notes de Bachelier et Bulletin, VII; n» 3, p. 11.

3 Ch. Vatel. Charlotte Corday et les Girondins, t. I, p. XXXI. D'après les papiers de Courtois.

agents de Carrier et certes rien, dans l'odieux, n'étonnerait de leur part. Un chirurgien des environs de Saint-Nazaire trouva, sur les bords de la Loire, deux corps, de sexe différent, liés ensemble1. Quand les hasards du garrottage amenaient ces accouplements, on peut croire que les noyeurs ne se privaient pas de réflexions ordurières. Mais .rien n'établit que la chose s'opéra systématiquement. Nul parmi ceux qui l'ont mentionnée n'a pu dire : j'ai vu, j'étais pré sent. Phélippes-Tronjolly, le docteur Laënnec, Fournier, le directeur de l'hôpital militaire, notamment, qui en ont attesté la réalité, ne l'ont fait que sur ouï-dire2. Au vrai, la besogne était rude pour les hommes de Fouquet et de Lamberty, au nombre de dix ou douze, à peine, mal secondés par quelques mariniers, et ils n'avaient pas le loisir de s'amuser à ces bagatelles. Le sort des enfants excite plus d'intérêt et mérite davantage l'attention : l'Entrepôt en contenait beaucoup et dans quel piteux état, après tant de semaines de marches, de misères, de combats à la suite de l'armée vendéenne ! Les Nantais charitables s'émurent et, — c'est ici la seule page consolante de l'histoire des noyades, — se portèrent en grand nombre à la prison, se proposant de recueillir ces pauvres petits afin de les soustraire à l'infection. Certaines mères ne pouvaient se résigner à la séparation. Le directeur général des hôpitaux de Nantes, Fonbonne, ami et commensal de Carrier, a conté comment, pendant

1 Bulletin, VI, n° 84, p. 336.

- Bulletin, VI, n» 56, p. 224; n° 59, p. 236; n» 67, p. 267.

lIGNOIRE nationale

i ni prison, on lui indiqua un ur l'empli de détenus ; muni

cachot puant et ob d'une chandelle, il y pénétra, fouilla dans la paille où, pèle-mèle étaient entassées des vivantes et des mortes; une jeune fille, glacée de froid et de terreur, s'y tenait blottie contre sa mère : Fonbonne offrit de se charger d'elle; mais la femme refusa :

— Non, dit-elle, ma fille périra avec moi; nous mourrons ensemble.

Connaissait-elle la réputation du personnage ' ? Fonbonne, d'ailleurs, pensa que « par humanité », prétend-il, il devait employer la force : il emmena la jeune fille qui mourut quelques mois plus tard".

Bien d'autres Nantais se montraient moins autoritaires et leur charité reçut meilleur accueil. Ils apportaient une généreuse émulation à se fournir de petits « brigands », — ainsi, est-il besoin de le rappeler, les patriotes désignaient les royalistes. On cite un pauvre tonnelier, nommé Guérin, qui recueillit, au passage, une toute petite fille, désespérément offerte par une paysanne vendéenne traînée vers la Loire. Guérin éleva la fillette et la maria plus tard convenablement. Die maîtresse de pension, Mlle de la Brosse, se chargea d'une petite « brigande » qu'elle trouva mendiant à sa porte et qui ne connaissait.de son étal civil, que

1 Le mauvais renom de Fonbonne, brutalement qualifié par une déposition qu'on trouvera parmi les pièces remises à la Commission des Vinot-un. p. 14. ne l'empêcha pas cependant de se montrer, en d'autres circonstances, plus adroitement charitable. Selon LeiVuvre. il aurait sauvé huit entants. Souvenirs de Nantes avant et pendant lu Révolution, p. 3:2.

* Bulletin, VI. n° 85 p. 337.

son prénom de Clémentine. On parvint, plus tard, à la rendre à ses nobles parents, les du Vau de Chavagne; elle reprit ses droits héréditaires. M. Louis Crucy, — d'une des plus notables familles de Nantes, — se présenta un jour à l'Entrepôt : ému de pitié à la vue de tant de misère, il cria, s'adressant aux enfants :

— Qui veut venir avec moi?

Vingt voix répondirent à son appel.

— Allons, dit-il, j'emporterai ceux qui pourront grimper sur mon dos.

Et il sortit de la geôle chargé d'une véritable grappe de petits Vendéens qu'il sauva ainsi de la mort.

M. Louis Lefeuvre, dans ses intéressants Souvenirs de Nantes l, a noté ces traits touchants. Il ne manque pas de rappeler que son grand-père, cédant à son bon cœur, rentra, certain soir, à sa maison, tenant parla main un gamin arraché aux fusilleurs de la prairie de Mauves.

— Ne me gronde pas, dit-il, un peu honteux, à sa femme ; mais, en conscience, pouvais-je laisser immoler cet innocent-là ?

Comme le jeune « brigand » était d'âge à rendre quelques services, on essaya de l'occuper ; mais il était paresseux et sournois. L'une de ses fonctions consistait à conduire les enfants de son sauveur à l'école. Mme Lefeuvre ne le surprit-elle pas, dans l'allée de la maison, et en présence de ses deux petits

4 Nantes, 1884.

garçons éplorés, léchant la confiture des tartines qu'elle avait elle-même préparées pour leur goûter ! De pareils traits d'ingratitude n'étaient pas très rares, sans doute ; la compassion des Nantais n'en était point émoussée. Le bruit s'était répandu qu'il se faisait, à l'Entrepôt, de véritables distributions d'enfants : en prenait qui voulait; mais quel lamentable spectacle! Une marchande, Elisabeth-Marie Havin1, étant allée à la geôle, ouvre la porte d'une salle où gisent plus de trois cents petits malades. L'odeur est à ce point repoussante que la brave femme n'a pas le courage de pénétrer : du seuil, elle annonce à ces agonisants qu'elle vient les sauver ; six seulement ont assez de forces pour se traîner vers elle. L'officier de santé Thomas, honnête et courageux républicain, atteste que, révolté à l'aspect des enfants entassés dans la pourriture de l'Entrepôt, il insista « plus de vingt fois » auprès du Comité révolutionnaire, sollicitant l'envoi de ces innocents dans une maison plus salubre. Il n'obtient rien ; il écrit au Comité de Sûreté générale; nulle réponse. Enfin il ose affronter Carrier, lui expose son charitable projet, est interrompu par des invectives :

— Tu es un contre-révolutionnaire, réplique le représentant. Point de pitié; ce sont des vipères qu'il faut étouffer.

Thomas se retire et, ne pouvant faire plus, ni mieux, se rend à l'Entrepôt, y choisit, parmi quatre

' Bulletin, VI. n° 77, p. 306, le nom est écrit Hévan. Xoles de Bachelier.

ou cinq cents autres, deux garçons, l'un de onze ans, l'autre de dix-sept, qu'il se propose d'adopter. Le fait doit être daté du 29 décembre (9 nivôse) car, ce jour-là, Goullin et Grandmaison, exaspérés de voir ainsi « dilapider » leur réserve de [victimes, rendaient l'odieux arrêté dont voici le texte :

Le Comité révolutionnaire enjoint aux commissaires bienveillants1 de la dix-septième section, ainsi qu'au concierge et à tous autres proposés à la garde des prisonniers de l'Entrepôt, de ne délivrer à personne, d'ici à nouvel ordre, nul enfant ni individu quelconque, si ce n'est à l'agent qui doit se présenter au nom du commissaire ordonnateur de la marine, lequel ne pourra faire choix que d'enfants au-dessous de dix-sept ans.

Nantes, 9 nivôse.

Goullin, Grandmaison2.

Quand, le lendemain, l'officier de santé Thomas revint à l'Entrepôt, en compagnie de quelques amis, désireux d'imiter sa bonne action, les enfants n'étaient plus là ; « ils avaient tous été noyés 8 ».

1 On appelait ainsi, à Nantes, les commissaires « bénévoles. »

2 Bulletin, VI, n° 81, p. 323.

3 La déposition de Thomas se trouve au Bulletin, VI, n» 65, p.2G0. Elle n'est pas le seul indice d'une noyade générale des enfants de l'Entrepôt et, sur ce fait, les témoignages sont nombreux : — « Le forgeron Moutier déclare (Bulletin, VI, n« 80, p. 319) : on avait mis de côté quatre cents enfants pour les soustraire aux cruautés des exécuteurs ; Carrier donna l'ordre de les noyer et l'ordre fut ponctuellement exécuté. Il dit à ce sujet à l'ordonnateur (de la marine) qui avait fait déposer ces enfants à la Cayenne (le quartier de l'Entrepôt où l'on déposait les cafés provenant des colonies) antérieurement à l'ordre de noyade : — « Tu veux sauver ces enfants; lu es

L'ENTREPOT AU TEMPS DE CARRIER Gravure extraite de La Loire Vengée, an III.

Le régisseur Dumais n'en fit point mystère : « Tous les enfants ont été enlevés, écrivait-il à Vaugeois, l'accusateur de la commission militaire1 et, plus tard, la citoyenne Dumais, insistant sur le zèle qu'apportait Lamberty à cette rafle de petits moribonds : — « Mon enfant, dira-t-elle, âgé de quatorze ans, était déjà attaché avec les autres destinés à la noyade ; ses cris, la réclamation qu'il fit de son papa, nous ont dévoilé cette infamie2. »

Il y eut donc, à Nantes, dans l'hiver de 1793, une noyade de trois ou quatre cents enfants. Soit que, rassurés cette fois sur la docilité de leurs victimes, Fouquet et Lamberty aient agi seuls, soit qu'aucun des hommes qu'ils employèrent n'ait consenti à avouer sa complicité dans un tel forfait, on ne sait rien, par bonheur, des détails de cette exécution que la pensée se refuse à évoquer. Mais le Comité révolutionnaire, évaluant sans doute que la charitable intervention des Nantais avait fait tort à la Loire d'un

un scélérat, je te ferai guillotiner. » Je tiens ce fait, ajoute Moutier, d'Hévin, auquel les menaces ont été faites et qui me les raconta en tremblant. » Or Hévin — ou, plus exactement Even, — certiGe véritable, en la signant de sa main, cette déclaration de Moutier. (Archives départementales de la Loire-Inférieure, communication de M. A. Lallié.) Phélippes-Tronjolly assure que « plus de six cents enfants furent livrés au flot ». D'ailleurs, au procès, Goullin reconnut la réalité de ce crime. — « C'est Fouquet et Lamberty, dit-il, qui se sont rendus coupables de ces atrocités. » Bulletin, VI. n» 58, p. 232. Et Chaux, parlant de trois cents enfants amenés à Nantes après la bataille de Savenay et déposés à l'Entrepôt, ajoute : — « Lambert v et Fouquet ne s'en sont pas moins permis de les enlever. » (Idem.)

' Bibliothèque de Santés, collection Dugast-Matifeux, A. Lallié, J.-B. Carrier, p. 167.

4 Bulletin, VI, n° 69, p. 268.

trop grand nombre de petits cadavres, rendit, le 2 janvier, un arrêté ordonnant aux personnes qui avaient recueilli chez elles des « brigandeaux » d'avoir à les ramener au plus tôt dans l'infernale prison. En manière d'étrennes aux marmots vendéens, le Comité les rendait à Fouquet, à Lamberty et à la peste1.

Kléber se trouvait alors à Nantes 2. En se promenant par la ville, il aperçut, dans un carrefour, l'affiche du Comité 3. Indigné, il accourt chez le chef d'état-major, Savary, lui parle de ce qu'il vient de lire, et Savary se rend chez Carrier : le représentant est couché; il sursaute, effrayé en entendant ouvrir sa porte ; la vue d'un officier supérieur, ami de Kléber, ne le rassure pas. Informé de la mesure prise par le Comité, il entre en fureur, jure, tempête, saute de son lit, mande aussitôt Goullin et sa bande, les reçoit sabre au poing, menaçant :

— Que signifie, crie-t-il, cet avis du Comité concernant les enfants vendéens, et qui t'a autorisé à le faire afficher?

— Citoyen représentant, balbutie Goullin, le Comité a pensé qu'il ne faisait que prévenir tes intentions. 11 n'a pas cru te déplaire en cela.

1 Le 13 nivôse Malassis, imprimeur, fit un tirage de trois cents affiches : Avis aux personnes qui ont retiré des enfants de la maison de l'Entrepôt. Communication de M. A. Lallié.

* 11 y était arrivé le 24 décembre 1793 et quitta la ville le 10 janvier 1794. Kléber en Vendée par Baguenier-Désormeaux. Introduction.

3 Savary. Guerre des Vendéens et des Chouans, III, p. 31.

Mais Carrier sait que l'entretien sera, par Savarv. rapporté à Kléber, et il tient à faire parade, devant les « épauletiers » qui l'ont vu au feu, de son autorité et de son courage civique.

— Si, dans cinq minutes, eommande-t-il, le Comité n'a pas fait afficher un avis qui détruise celui-ci, je vous fais tous guillotiner.

Menace de pure ostentation, que Goullin ne prit pas au sérieux : l'arrêté ne fut pas annulé. Deux jours plus tard, le Comité, soucieux de connaître l'effet de son affiche, réclamait du concierge de l'Entrepôt une liste de ceux « qui avaient ramené à la dite maison d'arrêt les enfants précédemment délivrés ' », et, le 9 janvier, poursuivant son idée, il écrivait :

Le concierge Dumais voudra bien donner au plus tôt la liste des personnes qui ont réclamé des brigands à l'Entrepôt, avec leurs noms, la rue et le numéro, principalement la demeure de la nommée Jeanne Papin qui a eu l'infamie de réclamer, malgré l'arrêté du Comité, sept femmes dont la plus jeune a quinze ans.

Gràndmaison' -.

Nantes, 20 nivôse.

Le 20 nivôse correspondait au 9 janvier. Ce jour-là, Kléber avait reçu l'ordre de rejoindre l'armée : il quitta Nantes le lendemain : on était donc délivré de ce sabreur dont la sensibilité ne supportait pas qu'on

■ Bulletin, VI, n° 81, p. 323.

tuât des enfants. Quelques Nantais, dociles par peur, reconduisirent à l'Entrepôt ceux qu'ils avaient recueillis et dont plusieurs n'échappèrent pas à la mort1.

Peut-être s'étonnera-t-on qu'une ville telle que Nantes ait accepté, sans soulèvement, cet inexplicable et inutile retour à la barbarie. Si quelque leçon devait sortir d'une si funèbre histoire, sur laquelle Napoléon, à Sainte-Hélène, se refusait d'arrêter sa pensée2, il la faudrait tirer de cette néfaste docilité : quatre-vingt-dix mille honnêtes gens courbaient la tête devant une cinquantaine de coquins subalternes déchaînés et tenus en haleine par une dizaine d'énergumènes. Cette proportion explique toutes les tyrannies. En cultivant la peur, on récolte la lâcheté, de même qu'on produit l'héroïsme en propageant l'esprit de noble abnégation. Or, sous Carrier, les Nantais avaient peur : Renard, le maire de la ville, le reconnut plus tard, sans autre honte. — « Sans

1 V. Au Bulletin, VF, n° 81, p. 322, la déposition de Bourdin, forgeron, à Nantes : — « Le citoyen Aignes, dit-il, qui avait obtenu un enfant de quatorze ans, se conforma à l'ordre du Comité et, le lendemain, cet enfant fut fusillé. » L'accusateur public de la Commission militaire proteste contre ce témoignage. — « Jamais on n'a condamné des enfants à la fusillade. » Soit. Mais les noyeurs fusillaient aussi : Hérisson, cbarculicr, déclare : — a J'ai eu la douleur de me voir enlever mes enfants pour être noyés : l'un d'eux a tenté de se sauver ; il y était, en effet, parvenu, lorsque des noyeurs. . . ont eu la cruauté de fusiller cet enfant. » Bulletin, VI, n°86, p. 342.

* « A Nantes, il a péri près de 6000 personnes... Carrier, par ses crimes, a amené la révolte de la Vendée, je conçois pourquoi on haïssait tant la Convention... Quittons cette sinistre conversation, on n'a rien vu, dans l'histoire, de comparable en horreur. Tout le Comité de Salut public méritait de périr. » Général Baron Gourgaud, Sainte-Hélène, t. II, p. 417.

doute, disait-il, j'ai entendu parler des noyades, comme tous mes concitoyens ; mais nous étions comprimés par la terreur... On se contentait de gémir en secret... Sans doute, le mal était connu; mais personne ne se sentait la force ni le courage d'en arrêter le progrès : c'eût été vouloir se sacrifier sans rendre aucun service à la cause publique » ! ; et un autre avouait également : — « On se disait à l'oreille : « on va noyer » : mais personne n'osait s'y opposer ; on voulait persuader aux citoyens que ces expéditions étaient des accidents ; mais ils savaient à quoi s'en tenir2. »

Oui, tous les habitants de Nantes « savaient à quoi s'en tenir », et tous se taisaient : magistrats : généraux, bourgeois, peuple, soldats, riches, pauvres, et les représentants qui traversaient la Bretagne, et le Comité de Salut public, et la Convention tout entière, préféraient croire, — ou faire semblant, — « que ces expéditions étaient des accidents», pour ne pas avoir à s'en indigner. Trois pauvres religieuses seulement, arrêtées par des Marais et sommées de prêter le serment, — abjuration, pour elles, plus cruelle que le sacrifice de leur vie, — eurent l'audace de protester à leur manière : elles offrirent au Comité la paix de leurs consciences en rachat de ses crimes.

— Ne tuez plus, ne noyez plus, dirent-elles, et nous prêterons le serment 3.

Bulletin, VII, n- 3, p. 10.

Bulletin, VII, n» 3, p. II.

Bulletin, VI, n° 78, p. 310.

On les conduisit en prison, malgré que Bachelier opinât pour leur mise en liberté. Comme quelqu'un le complimentait de sa modération, il se regimba :

— Ne sais-tu pas, dit-il, que nous nous sommes distribué les rôles : l'un fait le débonnaire, l'autre le méchant; je remplis celui qui convient le mieux à mon caractère.

Ainsi les bourreaux eux-mêmes s'excusaient quand ils ne se montraient pas impitoyables. Tel fut, à Nantes et ailleurs, le régime de la Terreur. Qui dira les répercussions lointaines d'une si odieuse conception du pouvoir et les responsabilités sociales qui pèsent sur la mémoire des hommes tels que Carrier? Chargés de faire croître, connaître et aimer la liberté, ils regorgèrent à peine née. Et parce qu'elle eut, chez nous, trop de semblables apôtres, son nom inspirera toujours quelque méfiance aux Français. Encore aujourd'hui, après plus d'un siècle écoulé, ils en redoutent instinctivement les périls plus qu'ils n'en apprécient les bienfaits.

On retrouvera, dans les documents qui vont suivre, de nombreux traits utilisés déjà au cours des précédents récits. L'histoire des noyades reste si incroyable que nous devons pourtant placer ici les dépositions de quelques témoins, choisies parmi les plus formelles.

Ce sont, pour la plupart, celles de gens du peuple, mariniers ou soldats, noyeurs ou victimes échappées, par miracle, à la mort, qui racontent, sans souci du pittoresque, comme sans parti pris, ce qu'ils ont vu; ces frustes narrations prennent, de leur simplicité même, une importance que n'ont pas des pages plus éloquentes.

Qu'on ne s'attende pas à beaucoup de clarté ni de précision : tel décrit la seconde ^ou la troisième noyade et la nomme la première, parce que c'est la première à laquelle il assista et qu'il ignore les autres ; tel confond les dates ou les événements ; les chapitres qu'on vient de lire et où nous nous sommes efforcés de placer les faits dans leur ordre purement chronologique, aideront à débrouiller ces textes parfois obscurs et souvent incomplets, mais qui gardent,

malgré leurs lacunes, la saveur du vécu, que rien ne remplace.

Déclarations du Ganonnier Vailly Première noyade.

P.-F.-J. Vailly, canonnier sur le ponton dit la Samaritaine, en station devant la Sécherie à Nantes, certifie et atteste que, dans le courant de brumaire dernier1, étant à bord dudit ponton, environ minuit et demi, étant de faction, huit particuliers à moi inconnus se sont approchés du bord dudit ponton, montés sur un canot; je les ai hélés, et au mot de qui vive, il m'a été répondu : Commandant, nous allons à bord. En effet, ils se sont approchés, et m'ont demandé la liberté de passer avec un gabareau, qu'ils me dirent être chargé de quatre-vingt dix brigands (que j'ai su depuis être quatre-vingt-dix prêtres) ; je leur répondis que la consigne qui m'était donnée était de ne laisser passer aucun bâtiment sans que l'on ne m'apparaisse d'ordre supérieur. Sur ma réponse, l'un de ces particuliers nommé Fouquet, me menaça de me couper par morceaux, parce que, ajouta-t-il, lui et sa troupe étaient autorisés à passer partout, sans qu'on pût les arrêter. Je leur demandai à voir leurs pouvoirs, ils obéirent et me présentèrent un ordre conçu à peu près en ces termes, et signé Carrier, représentant du peuple : Permis aux citoyens Fouquet et Lamberti de passer partout où besoin sera avec un gabareau chargé de brigands, sans que personne puisse les interrompre ni troubler dans ce transport.

Muni de l'ordre du représentant Carrier, que Fouquet et Lamberty venaient de me présenter, je ne crus pas

• Le 26 brumaire (16 novembre) date de la première noyade des prêtres.

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devoir insister davantage ; en conséquence, les particuliers montant le canot, et le gabareau contenant les individus, passèrent sous la batterie du ponton sur lequel j'étais en faction, et un quart d'heure après, j'entendis les plus grands cris partir du côté des bateaux qui venaient de se séparer de moi; et à la faveur et au silence de la nuit, j'entendis parfaitement que les cris de ceux que j'avais entendus auparavant, étaient ceux des individus renfermés dans le gabareau, que l'on faisait périr de la manière la plus féroce. Je réveillai mes camarades du poste, lesquels étaient sur le pont, ont entendu les mêmes cris jusqu'à l'instant où tout fut englouti.

Deuxième noyade l.

Je déclare qu'environ un mois après cette première noyade, étant de faction entre onze heures et minuit, et sur le même ponton, deux autres gabares chargées d'individus s'arrêtèrent à un endroit nommé la prairie au Duc; là, moi et mes camarades avons vu le carnage le plus horrible que jamais on puisse voir; plus de huit cents individus de tout âge et de tout sexe furent inhumainement noyés, coupés par morceaux. J'entendis Fouquet et ses satellites reprocher à quelques-uns d'entre eux qu'ils ne savaient pas donner des coups de sabre, et leur montrer par son exemple comment il fallait s'y prendre. Les gabares qui ne coulaient pas assez vite à fond, on tirait des coups de fusil sur tous ceux qui étaient dessus; les cris horribles de ces malheureuses victimes ne faisaient qu'animer davantage leurs bourreaux.

J'observerai que tous les individus qu'on a noyés dans cette nuit, furent préalablement dépouillés nus comme la

' C'est la deuxième que vit Yailly, mais la quatrième en réalité, celle des Huit cents, 3 nivôse (23 décembre).

main; en vain les femmes réclamaient-elles qu'on leur laissât leurs chemises, tout leur fut refusé, et elles périrent; leurs hardes, leurs bijoux, leurs assignats furent la proie de ces anthropophages; et ce qu'on aura peine à croire, c'est que ceux qui les avaient ainsi dépouillés vendaient le lendemain ces tristes dépouilles au plus offrant.

Troisième noyade*.

Les féroces émissaires qui s'étaient aperçus que deux particuliers s'étaient sauvés d'entre leurs mains, s'y prirent différemment à cette troisième noyade; les victimes de leur barbarie furent attachées deux à deux par le bras, de manière qu'aucun d'eux, à cette fois, ne put leur échapper; tous périrent, tous furent dépouillés, et leurs effets vendus comme aux précédentes noyades.

Quatrième noyade.

Je déclare enfin qu'il a été fait une quatrième noyade, que j'ai vue comme les trois autres, que l'on a suivi la même méthode pour celle-ci que pour les autres, et j'estime qu'il a péri plus de deux mille personnes de cette manière.

On ne doit point s'étonner si à chaque fois que les gabares ont passé sous la batterie du ponton la Samaritaine, on ne les a pas arrêtées comme la première fois, puisque c'étaient les mêmes hommes qui avaient montré les pouvoirs de Carrier, qui étaient toujours à la tête des cannibales, et cela n'aurait fait que répéter la même formalité, laquelle n'aurait pu empêcher ni réprimer des actes aussi arbitraires que cruels2.

1 Aucun trait particulier ne permet de reconnaître quelles sont ces dernières noyades dont Vailly fut témoin. - Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 24.

quelques témoignages 221

Noyade du Bouffay (24 frimaire-14 décembre 1793.)

Déposition de Jean-Baptiste Tintelin1, pre'posé aux subsistances militaires, dénoncé à la Commission militaire par la compagnie Marat et le Comité révolutionnaire de Nantes, pour de prétendues dilapidations : condamné par un premier jugement qui a été cassé par la Convention.

A onze heures du soir, Girardot, dit Jatton (Joson), guichetier du Bouffay et membre de la compagnie Marat, fait ouvrir les chambres et les cachots, tenant une liste d'une main et le sabre nu de l'autre. Il fait l'appel de ceux qui devaient être transférés, il menace de tout sabrer en cas de résistance.

— Allons, dit-il, levez-vous tous, faites vos paquets, point d'exceptions...

... Le guichetier, chargé de l'appel, ainsi que tous les membres de la compagnie Marat, étaient plongés dans la plus dégoûtante ivresse ; ce guichetier estropiait les noms de tous les détenus et lorsque ces malheureux observaient qu'ils étaient appelés sous des noms qui n'étaient pas les leurs, le guichetier feignait de s'être trompé et faisait marcher sur toute espèce de dénomination.

A la faveur de la clarté de la lune, j'ai remarqué un jeune homme d'environ quinze ans que l'on contraignait comme les autres de marcher ; en vain je l'entendis réclamer ses effets : il lui fut répondu qu'il n'en avait pas besoin pour aller à sa destination.

Dans la même soirée nous entendîmes tirer un coup de pistolet : il retentit à un tel point à nos oreilles que nous

* Au Bulletin, VI, n° 64, p. 256, le nom est écrit Teinglein.

prîmes tous ce coup de pistolet pour une fusillade : j'ai su depuis que ce coup avait été lâché sur les marches du Palais contre un malheureux qui refusait de marcher. Poignant, l'un de nos camarades, se voyant sur le point d'être saisi par les noyeurs, se réfugie dans les latrines ; mais bientôt découvert par les satellites du Comité, il n'a pas de peine à légitimer sa présence dans cet endroit auprès d'hommes presque tous noyés dans le vin : il leur dit donc que des besoins l'avaient conduit aux latrines et qu'il est prêt de marcher avec eux; ils le croient et l'emmènent.

Un homme assez vigoureux avait manifesté la volonté de faire résistance ; à l'égard de ce détenu je l'entendis recommander à Durassier par un canonnier qui lui dit :

— Je te le recommande durement; c'est un bougre qu'il faut surveiller.

Le canonnier fut ponctuellement obéi et je remarquai que ce détenu était conduit le pistolet sur la poitrine : on menaçait de l'immoler au premier geste...

... Cette nuit fut bien cruelle pour moi ; plus de cent fois j'entendis estropier mon nom — Titelin, Peintelin, Teintelein — tels étaient les divers noms qui résonnaient à mes oreilles.

— Allons, se disaient l'un à l'autre ces espèces d'appareilleurs, dépêchons-nous, la marée baisse : ils sont à l'hôpital. Dépêchons-nous, répétait-on, nous n'aurons pas le temps d'arriver.

La nuit se passe! j'ai eu le bonheur d'échapper aux recherches â.

1 Bulletin, VI, n° 64, p. 2d6.

>UELQUES TÉMOIGNAGES 223

Le témoin René Naux, quartier-maître de la compagnie Marat, dépose ainsi des faits dont il fut le témoin dans la nuit du 24 au 2o frimaire.

Une lettre adressée au capitaine de la compagnie Marat enjoint à cette compagnie de se rendre dans le vestibule du département. Elle s'y rendit et de la à la prison du Bouffay, ou elle arriva à dix heures du soir.

Le témoin y vit Goullin qui tenait une liste, ainsi que Desmarets, Bercard, Mainguet et Lafargue. Jolly et un garçon de la geôle étaient occupés à lier vingt malheureux qui poussaient des cris et qui ne savaient ce qu'on voulait leur faire. Ils furent conduits à un endroit appelé la Cale Robin et l'escorte retourna pour en chercher d'autres qu'elle emmena de nouveau en nombre égal au premier, ou à peu près. Toutes les victimes ayant embarqué dans une gabare, le témoin porta dans cette gabare un ordre que lui avait donné Goullin pour la laisser passer à la Sécherie : il trouva Grandmaison dans la gabare ; ensuite il se mit dans un bateau pour aller porter l'ordre à un corsaire qui était stationné au milieu de la rivière, et il accompagna les victimes que l'on conduisait à la mort.

Quand cette cargaison humaine fut arrivée à la pointe de Cheviré, on se servit du bateau dont s'était servi le témoin auparavant, pour conduire à terre tous les conducteurs de la gabare ; et quand elle ne renferma plus que les victimes, des charpentiers, placés dans de petits bateaux, ouvrirent, à coups de sabre, le bâtiment qui coula à fond et engloutit avec eux les malheureux qu'il renfermait sans qu'ils pussent s'échapper de quelque manière que ce fût puisque la gabare était pontée.

Le témoin annonce que de loin on entendait des cris

affreux qui partaient de l'endroit où le bâtiment enfonçait, et il proteste qu'il aurait voulu être bien éloigné de cette scène abominable1...

Lechantre, négociant à Nantes, dépose qu'étant de garde au poste central du Port-au-Vin, dans la nuit du 24 au 2o frimaire, René Naux lui rapporta une réquisition, sur les deux heures du matin, pour se transporter avec 12 de ses camarades, à l'effet de renforcer le poste du Bouffay. Arrivé à ce poste, je m/in formai par quels motifs le Comité nous avait fait demander; on me répondit que c'était pour transférer des prisonniers. J'aperçus alors René Naux ; je le nommai par son nom.

— F..., me dit-il, je sais mon nom, tu ne dois pas me nommer, je ne suis pas trop à mon aise ici.

Je vis que j'avais commis une imprudence. Nous escortâmes le dernier détachement de ces victimes jusqu'au corps de garde de la Machine. Nous les mîmes à bord de la gabare où il y en avait déjà beaucoup-.

Tabouret, voilier à Nantes, déclare que, étant de garde au poste central du Port-au-Vin, il se rendit au Bouffay où un soldat de la compagnie Marat lui dit qu'on allait transférer des prisonniers à Belle-Ile. Ils furent conduits à la gabare. On nous dit que les prisonniers s'y révoltaient : On nous y fit monter cinq ou six. Il n'y avait pas de révolte ; on ferma l'entrée avec des planches qui furent

i Courrier républicain, 29 vendémiaire an III, p. 391. * Bulletin, VI, n»79, p. 314.

nUEI.uUKS TÉMOIGNAGES 223

clouées ; on cloua de même les panneaux ou sabords. Je voulus sortir, je ne le pus. Je priai Affilé, conducteur de la gabare, de me mettre à terre; il me répondit qu'il ferait ce qu'il pourrait. La gabare fut démarrée, on la fit marcher, je m'assis. On disait tout bas, à Vile Chaviré. Av ait d'arriver, j'entendis des cris épouvantables ; ces malheureux criaient : Sauvez-nous, il est encore temps. Ils s'étaient détachés, ils passaient leurs mains et leurs bras entre les planches et criaient miséricorde. J'ai vu Grandmaison, avec son sabre, abattre les bras de ses victimes. J'avais envie de me précipiter dans la Loire en voyant de pareilles horreurs. Ducou, Crespin et Maurice étaient sur cette gabare, mais je ne les ai vus porter aucun coup.

Dix minutes après, j'entends des charpentiers placés dans des batelets, frapper la gabare à grands coups de hache; la gabare enfonçait ; nous ne fûmes pas avertis, je me crus perdu; nous sautâmes dans des batelets qui nous conduisirent à terre. Je vis Goullin sur le port. Affilé m'a dit que l'on avait pratiqué à la gabare deux petits sabords de 18 pouces qu'on déclouait à coups de hache.

Le président à Goullin. — Avez-vous eu connaissance de cette noyade ?..

Goullin. — J'ai su qu'Affilé et les charpentiers ont été chargés du détail de cette exécution. C'est le représentant qui m'a donné l'ordre de procurer la gabare ; Grandmaison, Bolognie (Bollogniel) et moi, s'y sont trouvés pour surveiller l'exécution. Mais j'ignorais qu'il fût question de noyade1.

Déposition de Julien Leroi, natif de Nantes, ménager ' Bulletin, VI, n» 79. p. 314.

cocassier, dépose que, depuis deux ans, il est en détention dans la maison du Bouffay pour raison d'un cheval qui lui a été donné à vendre et qui s'est trouvé volé : a une époque que je ne puis déterminer il est entré, vers les onze heures du soir, dans la maison où j'étais détenu, des gens armés qui sont venus nous sommer de dire nos noms : ils nous ont ensuite commandé de nous lever, de faire nos paquets; ils nous ont amarrés deux à deux, lié les mains derrière le dos : je regardais ce moment comme ma dernière heure; je protestai de mon innocence et que je mourrais exempt de tout reproche. Cette ingénuilé de ma part donna lieu à Ducou et à Grandmaison de faire des plaisanteries sur mon compte :

— F... bête, me disent-ils, ce ne sont pas vos personnes, mais vos biens que nous voulons. Quant à toi, tu meurs de faim dans cette maison, nous allons te conduire dans un endroit où tu seras beaucoup mieux.

Dix-huit prisonniers ont été attachés ensemble ; nous sommes ainsi sortis du Bouffay; nous appréhendions tous d'être fusillés et nous demandions à servir la patrie ; on nous répondit que nous serions employés à la construction d'un fort.

Je me rappelle que l'un des accusés avait une hache, mais je ne puis l'indiquer.

Nous fûmes conduits au bois de Lamourette, puis au corps de garde de la Machine ; l'un de nous, nommé Garnier, parvient à s'évader et se réfugie au corps de garde; mais qu'arrive-t il ? Comptés par nos conducteurs, il s'en trouve un de moins ; nous sommes interrogés l'un après l'autre sur l'individu évadé : injures, menaces, mauvais traitements, tout est employé pour nous contraindre à déclarer le nom du fugitif et son asile. Grandmaison, entre autres, nous frappe la tête de coups de crosse de pistolet : c'est Grandmaison qui embarque les prisonniers

dans la gabare et qui, à la faveur d'e'chelles, nous descend dans cette gabare ; nos cordes sont coupées pour faciliter notre descente l'un après l'autre et comme cette descente n'était pas exempte de difficultés, Grandmaison imagine de nous prendre par le collet et nous précipite de cette manière dans la gabare.

J'observe au tribunal que JoIIy affectait de tenir un petit pot à la main pour nous persuader que nous étions en voyage : il disait que nous avions bon vent et qu'en peu de temps nous serions arrivés.

Mais toutes ces singeries, tous ces propos n'étaient pas capables de nous guérir des craintes que nous éprouvions ; nous n'en faisions pas moins tous nos efforts pour nous délier; mais lorsque nous avions le bonheur d'en venir à bout, à coups de crosse de fusils on nous forçait à nous rattacher...

«' Avec mes dents je vins à bout de couper la corde qui attachait mes mains à mon camarade ; à son tour il me délia; nos conducteurs fermèrent l'écoutille; ils chavirèrent la gabare, avec des haches, ils levèrent le sabord... nous fumes tous engloutis. Je nageai pendant deux heures sur les cadavres. En mettant le doigt entre deux plancher je m'accrochai à la gabare. Une barque arriva. Le batelier avec un grappin, enfonça le pont de la gabare échouée, il me jeta une corde et j'échappai ainsi à la mort !... » depuis ce temps j'ai toujours gardé la corde qui avait servi à m'attacher.

Ma joie ne fut pas de longue durée : au moment où je croyais être sorti des mains de mes bourreaux, j'y retombai; arrêté de nouveau, je suis conduit au département, où je trouve les accusés Bollogniel, Levêque, Perrochaud, Bache-

1 Les lignes entre guillemets ne sont pas au Bulletin. Elles sont tirées du compte rendu de la déposition inséré dans le Mercure français du 10 brumaire an III.

lier et Jolly. Quant à Bachelier, il rit en me voyant ; mais Jolly ne m'envisage pas du même œil : sa tête s'échauffe ; il opine pour que je sois refoutu à l'eau (ce sont ses expressions). Je dois dire à la décharge de Bachelier qu'il s'est opposé à cette cruelle mesure. J'étais presque tout nu; des vêtements me sont donnés par le corps de garde, mais on me bande les yeux; j'avais besoin de nourriture, de rafraîchissements ; ils me furent refusés ; mis au cachot, jeté dans une fosse pleine d'ordures, pendant trois mois, je suis privé de la lumière ; une demi-livre de pain, une demi-chopine d'eau sont toute ma subsistance; j'étais comme une tonne remplie d'eau; je ne pouvais marcher; en vain demandai-je de la paille pour me garantir de la malpropreté la plus dégoûtante ; il me faut prendre pour lit le repaire le plus hideux, le plus fétide ; on me dit que c'est assez bon pour moi.

Le président. — Quelles sont les causes de votre arrestation ?

Leroi. — J'étais un pauvre marchand d'œufs et de volailles, fréquentant les marchés. Un individu que je connaissais mal me proposa de me charger de la vente de son cheval ; ignorant à qui j'avais affaire, j'accepte la proposition ; le cheval se vend. Peu de jours après il est reconnu que le cheval avait été volé; je fus donc arrêté et condamné à quatre ans de détention.

Le président. — Combien étiez-vous dans la gabare?

Leroi. — Cette gabare portait 165 détenus1.

Le président. — Vous et vos camarades d'infortune ontils été dépouillés de leur argent et bijoux ?

Leroi. — Argent, montre, boucles d'argent, portefeuilles, tout a été volé aux détenus.

Cent vingt-huit, exactement.

uIT.I.nlT-S TÉMOIGNAGES 229

Le président, à Grandmaison et à Jolly. — Dans quel endroit les prisonniers ont-ils été dépouillés ?

Les accusés. — Cette dépouille s'est faite dans la gabare.

Leroi. — J'observe que Jolly a mis une voile pour faire croire que nous allions naviguer1.

Noyades des Galiotes

Griault, matelot de la douane, a déclaré avoir été nommé... concierge d'une galiote, sur laquelle il a demeuré quatre à cinq mois.

Aussitôt que je fus installé dans mes fonctions., a-t-il dit. Fouquet, Lamberty et Robin m'amenèrent au moins 300 femmes (car on ne me les donna pas en compte) avec des enfants de quatre à cinq mois, et même de plusjeunes ; parmi ces femmes, il y en avait d'enceintes : Tune d'elles accoucha à bord de la galiote ; plusieurs de ces enfants leur ont été enlevés par des citoyens qui s'en sont chargés ; ces mêmes infortunées ne s'en séparaient qu'en versant des larmes de douleur et de désespoir et avec le pressentiment d'une mort prochaine. Toutes ces victimes furent transférées dans un autre bateau, où elles furent déshabillées, les mains attachées derrière le dos. Ces femmes et ces enfants furent noyés le même soir, excepté la veuve Ghandenier, trois ou quatre autres, et un jeune homme.

La veuve Chandenier e^t morte sur la galiote au moment où elle allait être transférée ailleurs : l'une d'elles a été conduite au Bouffay, et j'ignore ce que les autres sont devenues. Quant au jeune homme, je crois qu'il a été aussi détruit.

1 Bulletin, VI, n° 63, p. 219.

Au moment où la gabare s'enfonça, j'entendis ces malheureuses, qui n'étaient pas fort éloignées de ma galiote : Scélérats ! pouvez-vous nous faire périr sans jugement. Fouquet, Lamberty et Robin les sabraient : leurs effets furent vendus sur le port.

Cette première noyade exécutée, Fouquet, Lamberty et autres, ramenèrent aussitôt de l'Entrepôt dans ma galiote environ 200 hommes détenus, dont les plus jeunes n'avaient que quinze à seize ans. Les panneaux furent fermés pendant quarante-huit heures, on en jetta dans la rivière environ 80 qui avaient été trouvés morts. On ne donnait qu'une demi-livre de pain par jour à chacun de ceux qui restaient, et encore furent-ils pendant deux jours sans pain. Affilé et moi, au risque de notre vie et par humanité, nous nous adressâmes aux citoyens voisins du port, pour leur procurer des subsistances. Tous, dans la consternation, craignaient de se compromettre, en donnant ces secours; ils nous procurèrent néanmoins du pain, de la soupe, etc., que nous portâmes à ces infortunés. Le capitaine de garde poussa la méfiance jusqu'à fouiller dans des baquets remplis de soupe. Ils furent noyés en plein jour1.

Jeanne Blanchard, de la commune deBeaupréau, déclare que s'étant réfugiée à Ancenis avec sa mère et sa sœur, dans le mois de frimaire dernier, elles furent amenées à Nantes peu de jours après ; qu'elles furent toutes les trois

1 Courrier républicain du 19 brumaire an III. La déposition de Griauit est moins complète au Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire, VI, n°» 85, p. 340 et 86, p. 341. D'après une note manuscrite de M. A. Lallié, le nom du matelot est Guillaume Cruault, et non Griauit.

incarcérées à l'Entrepôt ; qu'elles y restèrent trois jours ; que, delà, elles furent transférées sur un bâtiment mouillé devant la Sécherie, excepté sa sœur âgée de douze ans, qui, dans ce moment, fut retirée par un citoyen Létourneaux, de cette commune ; que sa mère et elle ont resté pendant huit jours sur ce bâtiment; que sa mère y est morte deux jours avant la noyade; qu'un particulier de garde sur ledit bâtiment, nommé Clément, lui dit qu'il la retirerait pour la mettre avec sa femme ; que le jour qui précédait la nuit de la noyade, elle vit à bord quelques individus qu'on lui dit être officiers ; qu'entre autres elte en remarqua un qu'on appelait commandant, et qui avait de grosses épaulettes en or; qu'ils faisaient une liste des détenus à qui ils disaient : Vous allez être conduits au C hâte au-d" Eau par des volontaires qui vous fouilleront ; si vous avez de l'argent remettez-nous-le ; et lorsqu'ils prirent le nom de la déclarante, ils lui demandèrent si elle avait de l'argent, et de le leur remettre; que dans la nuit ils firent monter les détenus sur le pont ; qu'ils les mirent en rang sur le bateau plat ; qu'elle a remarqué que les bateliers ont laissé quelques enfants dans le bâtiment, au lieu de les descendre sur le bateau plat, vraisemblablement pour les sauver, puisque le lendemain elle vit un batelier qui en conduisit deux pelits à terre.

Que la déclarante, dans la nuit de cette noyade, fut mise sur le bateau plat avec les autres; mais que des bateliers à elle inconnus la firent passer de ce bateau plat sur celui de l'individu qu'ils appelaient leur commandant, et que les détenus dans le bateau plat, s'apercevant que le bateau coulait, imploraient leurs bourreaux et cherchaient à s'accrocher au bateau du commandant, et que ce commandant ainsi que ses satellites frappaient de grands coups de sabres et de gaffets pour les empêcher de se sauver à leur bord, ce que plusieurs eussent fait, n'ayant pas les

mains liées ; que la déclarante a entend a dire, la noyade finie, à quelques-uns d'entre eux : retournons; nous attraperons encore des hardes avec nos gaffets; qu'ensuite elle fut conduite dans un bâtiment un peu plus haut; qu'elle y a resté jusqu'au lendemain soir, que celui qui avait promis de la sauver vint avec Fouquet, et qu'ils l'emmenèrent malade, sur un cheval, chez le nommé Clément, officier, mort, et ami dudit Fouquet, et qu'ils soupèrent ensemble avec elle; qu'elle a resté environ un mois chez le nommé Clément; qu'elle y a été presque toujours malade.

La déclarante observe qu'elle avait rencontré, sur le second bâtiment où on l'avait transférée, une citoyenne nommée Chandenier, et que celle-ci lui assura que, dans le même temps, on avait noyé les détenus sur ce second bâtiment, et qu'elle avait eu le bonheur d'échapper à cette noyade1.

Julien Pichelet2 a déclaré que quatre jours après son arrivée à Nantes, on fit passer un grand nombre de détenus, dont il faisait partie, dans une petite chambre où on prenait leurs noms et le temps qu'ils avaient été dans la Vendée (le déclarantobserve qu'il reconnaîtraitbien celui qui prenait les noms s'il lui était présenté). Dès le second jour, il fut conduit avec trois cents hommes et cinquante femmes dans un bâtiment au-dessous de Chézine; deux jours après on les fit descendre au fond de la cale, ensuite on les fit monter un à un pour les dépouiller, ne leur

1 Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 92.

2 II était né à la Rouxière (La Rouxellièro, Loire-Inférieure?) et avait servi dans l'armée vendéenne.

QUELOUES TÉMOIGNAGES 233

laissant que la chemise, les faisant ensuite descendre dans une sapine où on les attachait indistinctement hommes et femmes, les mains derrière le dos ; mais que son tour étant venu, il fut réclamé par un aide de camp nommé Robin, de Nantes, attaché à Lamberty. On le fit passer dans la chambre du capitaine, en s'opposant à ce qu'il regardât les autres, au point qu'il en reçut un soufflet pour lui faire détourner la vue. Alors tous les malheureux destinés à mourir étant dans la sapine, les matelots avec deux toues descendirent la sapine trois cents pas plus bas, et la coulèrent à fond en assommant à coups de rames ceux qui paraissaient surnager. Cette opération finie, on ramena le déclarant en ville où il a resté environ trois semaines tranquille, temps après lequel on fut le reprendre chez Robin qui l'avait sauvé et chez qui il avait été malade ; on le reconduisit pour la seconde fois sur l'eau, lui cinquième, dans une voiture : dans le nombre était une femme qui devait aussi être noyée; mais l'ordre de ne noyer personne étant arrivé, il n'y en eut que deux à à périr ; les autres furent reconduits en prison, où le déclarant a resté environ cinq mois; au bout duquel temps il a été mis en liberté par les représentants du peuple. À ajouté de plus, le déclarant, qu'il ne fut pas seul à âtre sauvé la première fois, qu'il y eut cinq hommes et huit femmes de sauvés, et à fur et mesure que l'on faisait dépouiller les individus qui devaient être noyés, ils imploraient la pitié de leurs bourreaux, en leur montrant des réclamations qui étaient de suite déchirées, et qu'aucun de ces individus n'avait été interrogé1.

1 Pièces remises à la Commission îles Vingt-un. p. 102.

Noyade du 6 ou 7 Nivôse (•26 ou 27 décembre 1794.)

Déposition du citoyen Charpentier, joaillier, rue de la Casserie, à Nantes.

Je dépose, avoir connaissance que le citoyen Saulecq, sergent-major de ma compagnie, vint me commander du 6 au 7 nivôse, à quatre heures du soir, ainsi qu'une partie de la compagnie qui s'assembla ; et les ordres nous furent donne's pour aller à l'Entrepôt. Nous arrivons à cet endroit à cinq heures, on nous fit mettre en haie, on fit sortir des brigands par quatre qu'on avait attachés deux à deux, jusqu'au nombre de quatre à cinq cents. Les voilà défilés vers le lieu où le Comité révolutionnaire avait dessein de les ensevelir. Le temps qu'il fallut pour former le cordon de ces malheureux, nous conduisit jusqu'à onze heures du soir; c'est dans ce moment, ô horreur ! j'en frémis encore ; c'est dans ce moment où je fus témoin des atrocités que l'aide de camp de Lamberty, Robin, commettait envers ces malheureux. Par trois fois différentes ce Robin s'élance au milieu d'eux, leur donna brusquement une telle secousse qu'il en a renversé une dizaine d'une seule fois ; ces malheureux étant attachés, et ne pouvant pas se relever, ce Robin a tombé sur eux à coups de plat de sabre pour les faire relever. J'ai remarqué qu'il y avait parmi ces tristes victimes du crime beaucoup déjeunes gens de quatorze à quinze ans dont se trouvait une partie attachée sur le sein de leurs frères. Enfin étant presque tous entrés dans la barque funeste, j'osai m'avancer sur le bord de la cale. Là je vis Charles, actuellement major de place de Nantes, occupé à fouiller et à enlever ce que pouvaient posséder ceux que

l'on destinait à engloutir; et leur parlait en ces termes : Viens, bougre, etc. J'y ai remarqué O'Sullivan qui exerçait les mêmes cruautés, et qui proposa pour mieux profiter des dépouilles de ceux-ci de les mettre tout nus. La proposition n'a pas été exécutée *.

Fouquetet Lamberty2 commencèrent par recommander le plus profond silence au détachement qu'ils avaient fait commander pour remplacer la garde de l'Entrepôt; on les vit ensuite monter dans les magasins et greniers qui servaient de prison, munis d'énormes paquets de cordes neuves, et bientôt l'on aperçut les premiers des malheureux qu'ils envoyaient à la mort. Ils étaient attachés deux à deux, bras à bras, poignets à poignets. On leur ordonna de se placer en file, les uns derrière les autres, et cette file se prolongeait à mesure que l'on en faisait descendre de nouveaux. Leur état était déjà un supplice, et il dura cinq heures pour ceux qui furent garrottés les premiers. On eut tout le temps de considérer ces tristes victimes de la férocité de Carrier ; malgré la promptitude apparente des exécuteurs, les soins qu'ils prenaient pour rendre le garrottage tel qu'ils le désiraient, retardèrent leur infernale opération. On vit même l'horrible Fouquet faire une revue dans les rangs pour ajouter de nouveaux liens, ou pour resserrer davantage ceux qui n'étaient pas assez bien dans la chair des patients. Un de ceux-ci se trouva tellement étreint, qu'une des veines de son poignet se déchira et fit jaillir son sang. A ce spectacle, un homme

1 l'ièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 106. - Ce récit anonyme parait se rapporter à la même noyade du 26 ou 27 décembre 1793 (6 ou 7 nivôse).

de la garde, témoin immobile de ces horreurs, ne put retenir ses larmes et s'écria : « Mon Dieu ! que c'est barbare ! » Aussitôt un des farouches bourreaux vint à cet homme et lui dit avec fureur : « Fais ton devoir, misérable, et si tu dis un seul mot, je te fais ramasser tout à l'heure. »

La file s'augmentait sans cesse ; elle devint si considérable qu'elle occupa tout le chemin depuis l'Entrepôt jusqu'au Sanitat, lieu où se faisait l'embarquement. Suivant le rapport d'un des noyeurs même, il y avait plus de mille hommes à expédier dans cette nuit. C'était un mélange de toutes sortes d'hommes : les uns exténués de misère et de maladie, les autres conservant, au milieu des horreurs de leur sort, l'apparence de la force et de la santé. Il y avait des marchands, des fermiers, des laboureurs et quantité d'ouvriers des manufactures de Cholet. Il n'est pas possible d'avoir sous les yeux un plus affreux spectacle; l'obscurité delà nuitle rendait encore plus épouvantable. Les anthropophages n'avaient pour s'éclairer que quelques chandelles qu'ils portaient à la main, la plupart sans chandeliers. 11 n'était point besoin de surveiller les prisonniers ; ils se tenaient constamment chacun dans leurs rangs, sans laisser échapper d'autre murmure que ceux que leur arrachait la douleur. Nous en avons vu qui, en sortant de l'Entrepôt où ils venaient d'être garrottés, se rendaient d'eux-mêmes à la file, longtemps après le commencement de l'embarquement. A chaque fois que les noyeurs passaient près d'eux, ils les suppliaient de relâcher leurs liens, mais c'était en vain.

On en voyait qui fondaient en larmes; d'autres, au contraire, avaient le courage de rire et consolaient leurs camarades en les assurant qu'en route on les mettrait plus à l'aise. On leur avait fait entendre qu'on les envoyait au Chàteau-d'Eau, à quelques lieues de Nantes, pour les

hueluues témoignages 237

y faire travaillerjusqu'au moment où on les ferait partir, les uns pour Brest, les autres pour les frontières, où ils seraient incorporés dans les armées de la République. Beaucoup en paraissaient très satisfaits; mais le plus grand nombre, épouvanté par l'air des noyeurs et par la contenance triste et mystérieuse des hommes de la garde dont la plupart pleuraient, semblait abattu, inquiet et frappé de l'idée de la mort.

Pauvres malheureux ! ils avaient fait leurs arrangements pour une route; ils emportaient leur pain, des paniers, des bouteilles clissées, de petits paquets de bardes. Tout cela était attaché autour d'eux avec des ficelles et des lisières de drap. À chaque instant ils se plaignaient du mal que leur faisaient les cordes dont leurs poignets et leurs bras étaient serrés ; ils demandaient en grâce que l'on eût quelque pitié pour une torture qui devenait insupportable, en promettant de faire avec la plus parfaite obéissance tout ce qu'on leur commanderait... Ceux qui tombaient à terre étaient relevés à coups de plat de sabre.

Les hommes de la garde, maudissant l'ordre qui les avait forcés d'être témoins de tant d'atrocités, ne pouvaient que gémir, et n'osaient adresser la parole à ces malheureux. Les cris de rage de Carrier retentissaient encore à leurs oreilles ; il leur semblait le voir encore à la tribune du club dans l'attitude d'un forcené, hurler ces effroyables paroles : * Vous n-'ètes que des lâches, je ne vois périr que des conspirateurs subalternes ; dénoncezmoi aussi les gros coquins; il ne faut point de preuves matérielles ; le soupçon suffit. »

Après la cruelle opération du garrottage, les prisonniers en eurent une autre à subir; il fallait les fouiller avant de les faire entrer dans les bateaux. Cela fut exécuté par les mêmes scélérats qui les avaient attachés. Ils se

jetèrent sur ces pauvres malheureux avec toute la férocité des assassins et tout le vit empressement de la cupidité effrénée. Ils arrachaient les cravates, les ceintures, fouillaient dans les poches, dans la chemise, sous les aisselles, dans le dos, dans la ceinture de la culotte. Tout le produit de ces odieuses captures était jeté en bas sur le quai, puis ramassé dans de grands paniers.

La vue de leur butin semblait augmenter leur rage. Ils bravaient les cris, les pleurs, les touchantes supplications de ceux qu'ils dépouillaient. Ainsi ils joignaient l'injure et les plus affreuses menaces, aux plus barbares traitements. Ils les poussaient avec violence pour les forcer d'entrer dans les bateaux, où d'autres bourreaux les attendaient pour leur lier les mains en les arrimant.

Pour arriver à ces bateaux, il fallait passer sur un pont formé de deux planches, posées en travers sur d'autres bateaux qui les précédaient dans la rade. Au milieu de ce pont se trouvait un batelier qui, lorsque les prisonniers passaient près de lui, leur arrachait leurs bonnets et chapeaux.

Il faisaitdans son bateau un nouveau tas de ces dépouilles échappées à la voracité des exécuteurs à écharpes1.

Noyades diverses

Le citoyen Pierre Robert, batelier, domicilié de cette commune, pour satisfaire à l'invitation qui lui a été faite par ledit Comité le jour d'hier ; lequel a déclaré que l'hiver dernier, sans pouvoir indiquer précisément les dates qu'il ne se rappelle pas, il a été forcé de conduire son bateau

* L'Orateur du Peuple, 3 et 6 brumaire an III. Cité par Lallié, Noyades, 55.

pour l'exécution de quatre noyades, qui ont eu lieu dans l'espace d'environ cinq semaines.

Pour la première *. — Un nommé Affilé se présenta au déclarant et le somma, au nom du représentant du peuple Carrier, de tenir sa gabare pontée vis-à-vis la cale Ghaurrand, où elle était alors jusqu'à nouvel ordre; il était alors onze heures du matin ; qu'il fît ranger des planches dans ladite gabare, et qu'à dix heures du soir le nommé Affilé, accompagné de plusieurs, amena cinquante-huit personnes attachées deux à deux; qu'il les fit mettre dans la gabare, et que de suite il ordonna de conduire ladite gabare ainsi chargée jusqu'auprès d'Indret ; que là, ladite gabare fut coulée par l'ouverture de deux panneaux pratiqués au fond par des charpentiers de navire, que le déclarant ne connaît pas, et qu'ainsi périrent les cinquantehuit individus ; que le déclarant Affilé, et autres, se sauvèrent par le moyen de deux toues qu'ils avaient eu soin de mener avec eux, et que le lendemain, le déclarant, ainsi que neuf hommes, mariniers, qui y avaient contribué, reçut pour chacun quatre livres.

Pour la seconde. — Environ huit jours après ils furent sommés comme ci-dessus par Fouquet et Robin, de tenir prêts deux grands bateaux, et que le même jour sur les dix heures du soir, lesdits Fouquet, Robin et autres, chargèrent environ huit cents individus de tout âge et de tout sexe2. Sur ces deux bateaux, qui furent conduits vis-à-vis Chantenay, lesquels furent noyés comme à la précédente noyade ; et que le déclarant et une douzaine de mariniers qui lui aidaient, ne reçurent pas de paye.

Pour la troisième. — Huit à dix jours après, même sommation de la part desdits Fouquet et Robin, qui firent

1 Daprès le nombre des victimes — cinquante-huit, — cette première expédition dont Robert fut témoin est la seconde noyade des prêtres. 1 C'est donc la noyade du 3 nivôse.

conduire un bateau, par le déclarant et neuf autres mariniers, auprès de deux navires hollandais mouillés devant la Sécherie, et qu'ils prirent à bord environ quatre cents individus de tout âge et de tout sexe ; qu'ils les conduisirent liés deux à deux, les mains derrière le dos, comme ci-devant, et les noyèrent vis-à-vis Chantenay; et que le déclarant et autres mariniers ne reçurent point d'argent à cette fois.

Pour la quatrième. — Môme sommation de la part des individus ci-dessus nommés, pour conduire un bateau plat à bord de deux navires hollandais, environ dix jours après la dernière noyade ; qu'ils prirent à leur bord environ trois cents individus de tout sexe et de tout âge, et les conduisirent comme les premiers vis-à-vis Chantenay, où ils les noyèrent sans être payés.

Le déclarant observe que Lamberty, Fouquet et Robin faisaient passer tous ces individus par une petite chambre sur le gaillard d'arrière avant de les faire descendre ; mais qu'il ne sait pas ce qu'ils leur disaient ou faisaient, et qu'il n'a pas eu connaissance qu'il y ait eu de pillage â.

Colas Freteau, marinier, domicilié à Nantes ; déclare que l'hiver dernier, sans pouvoir fixer l'époque 2, il fut sommé par le nommé Mary se disant porteur d'ordre de Fouquet, de se trouver le même soir aux Salorges, pour participer à une noyade qui eut lieu sur les onze heures, commandée par Fouquet, Lamberty, llobin, Affilé, etc. Qu'environ huit cents individus de tout âge, de tout sexe, et beaucoup d'Allemands furent conduits sur deux bateaux entre la Sécherie et Trentemoult ; que l'un des deux

1 Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 101.

2 C'est le 3 nivôse. 23 décembre, jour de la noyade dos huit cents.

QUELQUES TÉMOIGNAGES 2 il

bateaux fut coulé dans l'endroit ; que le second sur lequel il se trouva des marins qui n'étaient pas liés, ils firent aller le bateau en dérive, lequel fut s'échouer sur l'île Cheviré ; que beaucoup d'entre eux se sauvèrent sur cette île; qu'alors Affilé et un autre furent chercher la garde pour achever ceux qui n'étaient pas achevés ou noyés.

Que pour la seconde noyade qui eut lieu quelques jours après, il fut sommé par Affilé et Robin, qu'ils furent au nombre de douze pour cette noyade, parmi lesquels était Mary; qu'ils furent à bord des chaloupes canonnières stationnées devant la Sécherie ; qu'ils reçurent dans le bateau environ trois cents femmes, femmes enceintes et enfants, qui furent noyés par le travers de l'île Cheviré ; que le déclarant voyant une femme enceinte s'élancer sur le bord du bateau pour implorer de l'assistance, il dit à Fouquet : « Citoyen, sauvons au moins cette femme ; si vous voulez je vais la chercher» ; qu'alors Fouquet jura fortement contre eux, mariniers, et leur dit : « Êtes- vous de moitié avec elle, f... scélérats?» Alors il lança un coup de sabre à cette femme à qui il fendit la tête.

Que pour la troisième noyade qui eut lieu peu de jours après, il fut encore sommé par les mêmes de le trouver avec d'autres mariniers à la Sécherie, au nombre de huit ; ils reçurent des chaloupes canonnières ci-dessus, environ deux cents hommes et femmes, laquelle noyade eut lieu au même endroit que la précédente ; que le déclarant n'a point aperçu de pillage à ces trois noyades : mais que Fouquet et ses adhérents faisaient passer chaque individu par la chambre du capitaine avant de les faire descendre dans le bateau.

Que pour la quatrième noyade, à laquelle le déclarant a encore participé, il a été sommé par les mêmes que devant, peu de jours après ; qu'ils étaient à peu près huit mariniers, qu'ils reçurent dans un bateau environ trois cents

hommes, femmes et enfants venant desdites galiotes ; que cette noyade, commandée par Fouquet et ses satellites, eut lieu au même endroit que les précédentes, qu'à cette fois ils commencèrent par en descendre une trentaine toutes nues, mais que sur les fortes observations des mariniers, on leur donna ensuite des chemises, et que tous leurs autres effets restèrent dans le bâtiment; que le lendemain les cadavres paraissant, ledit déclarant et autres reçurent ordre de Fouquet d'aller les enterrer, ce qu'ils firent au nombre d'environ trois cents cadavres ; que Fouquet avait promis dix livres par homme, pour chaque expédition, à la quatrième, et que ledit déclarant et autres étant allés chez lui pour recevoir ce qu'il venait de leur promettre, il avait tiré son sabre, couru dessus, et qu'ils s'étaient sauvés. Le déclarant indique pour témoins, René Audineau, François Bruneau, Louis Douffard et Pierre Renaume, ne connaissant pas les autres.

Ledit déclare qu'un jour, dans le mois de nivôse, accompagné d'un citoyen, ils se présentèrent chez le citoyen Carrier, représentant du peuple à Nantes, étant l'un et l'autre porteurs d'une pétition signée d'environ cinquante mariniers, tendante à lever l'embargo qui était sur tous les bateaux de la rivière de Loire, à Nantes; qu'en ouvrant la porte, le déclarant vit deux femmes auprès du feu avec Carrier, etdont l'une d'elles, assise, avait les jupons relevés sur les genoux; que le déclarant ayant fait à Carrier sa demande, suivant la pétition, Carrier lui répondit : — « Je vais te dire quand l'embargo se lèvera. » Alors il se lève brusquement, saute sur son sabre, se précipite sur le déclarant, en lui portant un coup qui porta sur la porte, que le déclarant ferma précipitamment1.

1 Extrait du registre des Déclarations faites au Comité de surveillance de Nantes. Pièces remises à la Commission, des Vingt-un, p. 88 et suiv.

La discorde naquit au sujet de ces prisonniers de l'Entrepôt où Lamberty puisait l'approvisionnement de sa galiote.

Trois ou quatre cents détenus y restaient que la Commission militaire Bignon se réservait et tenait sous sa sauvegarde. Lamberty et Fouquet trouvaient

ces détenus « bons à f à l'eau », suivant le mot

de Carrier; ils vinrent, avec leur bande, à l'Entrepôt, pour les prendre. L'accusateur de la Commission, David Vaugeois, informé de ce déloyal empiétement, courut à la prison, accompagné d'un de ses juges, nommé Antoine Gonchon1. Quand ces deux magistrats y pénétrèrent, les noyeurs avaient déjà lié douze ou quinze femmes sur le point d'être mères 2 et une dizaine d'enfants de huit à quinze ans. Lamberty et Fouquet opéraient revêtus de leurs costumes d'adjudants généraux. Vaugeois les voyait pour la première fois. Il s'approche d'eux et leur demande ce qu'ils comptent faire de ces femmes et de ces en-

' Frère du fougueux patriote dont V. Fournel a écrit l'histoire, Le patriote Palloy, p. 259 et suiv.

1 Pièces remises à la Commission des Vingt-un. p. 6.

fants ; à quoi Lamberty répond que cela ne regarde personne si ce n'est lui-même, car il est investi de pouvoirs illimités ; que, d'ailleurs, il a déjà fait bien d'autres expéditions semblables sans que personne y trouvât à redire. Vaugeois réplique vertement : au nom des représentants Bourbotte et Prieur, auxquels il doit sa nomination, il exige la production immédiate de ces pouvoirs. Fouquet s'emporte :

— ...Pas besoin de tant de raisons, dit-il, nous n'avons pas de comptes à rendre. Qu'on aille me chercher vingt hommes de garde i.

On s'empresse, la garde arrive. Vaugeois se décore aussitôt de son ruban tricolore et fait montre de sa médaille, insignes de ses redoutables fonctions. Fouquet, de son côté, donne ses ordres; mais les soldats lui refusent obéissance. Sur quoi, le noyeur, conscient de son désavantage, essaie de riposter :

— Je vais te faire voir que je ne viens pas ici sans ordres et que j'ai, comme je te l'ai dit, des pouvoirs illimités.

Il tire de sa poche un papier : c'est l'ordre vague, signé de Carrier et daté du 16 frimaire2. Vaugeois l'examine, déclare que l'écrit ne justifie aucunement l'enlèvement des prisonniers et s'obstine dans sa résistance.

— C'est pourtant, gronde Fouquet, en vertu de ce mandat qu'ont été faites toutes les noyades.

La discussion se termine par les invectives et les

Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 6. Voir p. 100, note.

coutumières menaces de dénonciation et de guillotine. Fouquet et Lamberty réclament de l'accusateur qu'il consigne par écrit son opposition aux ordres du représentant; il y consent et les deux adjudants généraux se retirent, disant :

— Nous allons trouver Carrier, et nous verrons. Le lendemain, — c'était le 28 ou le 2{.) janvier, —

la commission est mandée chez Carrier. Les juges, occupés à leur tribunal du Bouftay, ne peuvent quitter l'audience ; mais Gonchon, président par intérim, qui ne siège pas, se rend à la convocation : il arrive à la maison de Bourg-fumé, est introduit auprès du représentant qui, écumant à son ordinaire, se jette sur lui :

— C'est donc toi, j... f... qui ose donner des ordres contraires aux miens? Apprends que si, dans deux heures, l'Entrepôt n'est pas vide, je te fais guillotiner toi et toute ta Commission1.

Gonchon, tout tremblant, revint au Bouffay. afin de rendre compte à ses collègues. L'aspect du proconsul furieux l'avait tellement ému qu'il dut s'aliter, fut pris de la lièvre et mourut d'effroi au cours de la semaine. Dans son délire il revoyait le monstre :

— Carrier ! criait-il, Gueux ! Scélérat ! Es-tu donc parti 1 Carrier est-il arrêté 2?

1 Bulletin, VI, n° 59. p. 23*. Voir aussi au sujet de cette scène, comme de la précédente, Pièces remises à la Cojnmission des Vingtun. p. 6 et 7.

2 Bulletin, VI. n« 59, p. 234 et 62, p. 247. — Mercure français du 5 brumaire an III, cité par A. Lallié, Noyades, p. 68. Gonchon mourut le 5 février, âgé de quarante-sept ans. « Ce pauvre vieillard... »,

Lamberty et Fouquet purent donc à leur aise vider l'Entrepôt1. Mais il ne s'en trouvait pas moins qu'une protestation, enfin, s'était élevée contre ces immolations. Celui qui l'avait, le premier, présentée à Carrier, en trépassait, il est vrai, d'épouvante ; mais d'autres seraient moins impressionnables et le conflit était imminent.

Les membres du Comité révolutionnaire gardaient à Carrier rancune depuis « l'affaire des enfants » ; ils se savaient, d'ailleurs, menacés, Lamberty ayant laissé entendre qu'il avait reçu du proconsul l'ordre de renouveler le Comité et Robin déclarant venue l'heure de « punir les conspirateurs2 ». La Société populaire de Vincent-la-Montagne était, elle aussi, mécontente : informée d'un moyen sûr de capturer enfin Charette, toujours maître delà rive gauche de la Loire, elle avait dépêché à Carrier cinq de ses membres qui, suivant l'étiquette en usage chez le représentant, avaient été jetés dans l'escalier sans être admis à l'honneur de sa présence s. La Société populaire rédigea une réclamation qu'un courageux sans-culotte s'offrit à porter chez le proconsul. Celuici fut reçu, mais à coups de poing4. Cette fois, les patriotes de Vincent-la-Montagne osèrent s'indigner.

dit Bignon. L'excuse de Bignon est qu'il n'avait lui-même que trentedeux ans.

4 Ce fut probablement la dernière noyade qui eut lieu le 30 ou le 31 janvier. A. Lallié, Noyades, p. 84.

2 A. Lallié, Le sans-culotte Goultin, p. 89, note.

3 Sur cet incident, voir Précis de la conduite patriotique des citoyens de Nantes, par Dugast-Matifeux.

Dugast-Matifeux, p. 35.

En une supplique destinée à la Convention et à la Société des Jacobins de Paris, ils énumérèrent leurs griefs contre cet intraitable et fantasque représentant qui avaitfait, il est vrai, « beaucoup de bien à Nantes », mais qui se donnait le tort de manquer d'égards envers les patriotes l.

Cette doléance écrite, il était urgent qu'elle parvînt à ses destinataires : or, nul n'ignorait que Carrier ne se faisait point scrupule d'intercepter les lettres5. Deux membres du club, Samuel et Métayer se chargèrent donc de la porter à Paris et, le 2 février, ils quittèrent Nantes munis du dangereux papier3. La chose s'était perpétrée dans le mystère1 et il semble pourtant que Carrier en fut avisé. Ce soir-là il vint au club où il n'avait point paru depuis longtemps, prit place à la tribune et commença un discours :

— ...Tas de gredins, de gueux, de scélérats, de contre-révolutionnaires 5. . .

Celte bordée évacuée, Forgel, le grand Lama, parvint à le calmer ; on rejeta la responsabilité du malentendu sur de vagues « mauvais sujets » qui cherchaient à diviser les patriotes et un candide proposa l'échange du « baiser fraternel », cérémonie qui clô-

' Idem, p. 37.

* Récit de Marc-Antoine Jullien, National de l'Ouest, 7 octobre 1839, cité par A. Lallié, J.-B. Carrier, 238.

3« Ou le 3 au matin », dit A. Lallié. II est probable qu'ils étaient partis avant la séance du club à laquelle assista Carrier et où le baiser de paix fut échangé.

*« Plusieurs membres ne connaissaient pas la démarche. » Dugast- Matifeux, Précis, p. 39-40.

5 Lettre de Goupilleau jeune à son frère. Dugast-Matifeux. Précis, p. 36.

tura la séance1. Quand elle fut levée, ceux qui, la veille, avaient résolu l'envoi à Paris de la dénonciation, épouvantés de leur audace, se réunirent et tinrent un conseil secret : le résultat fut l'expédition immédiate de deux nouveaux émissaires, chargés de rattraper en route les premiers et de leur reprendre la lettre 2. Le mal de la peur se propageait, on le voit : les tribunaux révolutionnaires, les sociétés populaires, le Comité lui-même tremblaient ; maintenant que l'Entrepôt était vide et que « la matière » manquait aux noyeurs, ceux-ci n'allaient-ils pas se fournir ailleurs que dans les prisons ? L'heure arrive toujours où les fauves, jamais repus, sentre-mangent.

Depuis quelques jours était arrivé à Nantes un personnage singulier qui joua dans la révolution un rôle assez en vue. C'était un gamin de moins de dix-neuf ans3, fils d'un représentant à la Convention nationale; il s'appelait Marc-Antoine Jullien. Son père et lui étaient de l'intimité de Robespierre. Comme on songeait à occuper agréablement l'enfant et que l'idée ne lui vint pas d'aller grossir les rangs des défenseurs de la patrie4, on l'expédia dans les provinces, chargé d'une mission confidentielle qui consistait à renseigner Y Incorruptible sur la façon dont

1 Dugast-Matifeux, Précis, p. 40.

i Dugast-Matifeux, Précis, p. 40.

3 Jullien était né le 10 mars 1775. "Wallon, Les représentants en mission. Tables.

* 11 avait, il est vrai, organisé avec succès, dans les départements pyrénéens des bataillons de volontaires. A. Vivie. Histoire de la Terreur à Bordeaux, II, p. 203.

L ÉCHÉANCE 2ol

se comportaient les représentants en mission1. Tout comme un autre, ce précoce apôtre avait son idée sur les moyens à employer pour relever le patriotisme et terrasser l'aristocratie : il a émis quelques maximes lapidaires qui valent d'être retenues. — « Le sang est, à la honte des nations, le lait de la liberté naissante. — La liberté n'a pour lit que des matelas de cadavres. » 2 Entre temps, l'aimable jeune homme composait un ballet, les Engagements des citoyennes. qu'il espérait, avec le patronage du Comité de Salut public, faire représenter sur tous les théâtres de France. Ces futiles occupations ne l'empêchaient pas, d'ailleurs, de correspondre avec « son bon ami », Robespierre et de le tenir au courant de tout ce qu'il voyait ou entendait dans l'entourage des représentants.

Marc- Antoine Jullien, après avoir exploré la Normandie, passa en Bretagne. A Redon, il avait eu l'occasion de molester un bandit, nommé Lebatteux. agent de Carrier, et de prendre, contre celui-ci, le parti du Conventionnel Tréhouart, anathématisé parle noyeur. Carrier gardait donc un sérieux ressentiment contre Jullien quand ce jouvenceau, avec l'étourderie de la jeunesse, commit l'imprudence de traverser Nantes.

Que se passa-t il ? On ne le sait pas bien, car Marc- Antoine Jullien a laissé de cette aventure de voyage plusieurs relations, toutes disparates. Il était arrivé

1 Officiellement, la mission de Mare-Antoine Jullien, sous le titre de commissaire des guerres, était de prendre des renseignements sur l'esprit public, en qualité d'agent du Comité de Salut public. Dugast- Matifeux. Précis, p. 65.

1 Wallon, Les représentants du peuple en mission, t. 1, p. 247-248.

à Nantes le 29 janvier et, le jour môme, il écrivait à son bon ami Robespierre pour lui exposer ses idées sur la régénération de la Bretagne. Se montra-t-il à la Société populaire ? Commit-il quelque imprudence? Le 1er ou le 2 février, la nuit venue, l'auberge où il est logé est cernée par la troupe : il est appréhendé, jeté dans une voiture et conduit chez Carrier. Le représentant est couché. On pousse dans sa chambre Marc-Antoine qui se réfugie prudemment dans l'un des angles de la pièce, hors de la portée d'un coup de sabre.

— C'est donc toi, fait Carrier, qui me dénonces au Comité de Salut public et qui oses blâmer mes travaux ? Quand un homme trompe le peuple au point qu'il est dangereux de le faire périr publiquement, on peut le faire périr secrètement. Je te tiens, tu ne m'échapperas pas.

Jullien assure qu'il montra de la fermeté. Il en fallait, car le proconsul, s'adressant à l'un de ses épauletiers, le général Vimeux, qui avait amené le jeune homme, lui dit :

— Général Vimeux, vous m'en répondez. Qu'il soit expédié cette nuit l.

1 Nous essayons, en errant, peut-être, de dégager des diverses relations de M. A. Jullien, un récit vraisemblable. D'après l'une — sa déposition devant le Tribunal révolutionnaire, — Carrier « se calma tout à coup et entama une conversation sur des choses indifférentes » ; dans une autre, celle qu'a publiée le National de l'Ouest en 1839 (Dugast-Matifeux, Précis, p. 66, reproduit le texte de cette version), Carrier tire de dessous son oreiller la lettre de Jullien à Robespierre interceptée par lui. Ces deux récits, M. Lallié l'a fait remarquer, sont en désaccord avec les papiers et les notes de Jullien, publiés par M. Lockroy sous le titre : Une mission en Vendée.

■loi

Marc-Antoine se regimbe. Comprimant de ses deux mains sa poitrine haletante, il répond :

— Je t'ai écouté sans t'interrompre ; écoute à ton tour. Je vais mourir. Je périrai la nuit dans les ténèbres ; mais d'ici une décade, au plus, on demandera compte de mon sang... Mon père est député : il est et je suis l'ami de Robespierre... et tu périras toimême comme un vil assassin1.

Il en dit plus long encore. Carrier, étourdi, se reprend tout à coup, prétend qu'on s'est trompé : il y a confusion de personnes. Il pousse quelques horribles jurons, par habitude, et invite, pour le lendemain, Marc- Antoine à dîner2. Enfin un aide de camp du général reconduit Jullien à son auberge.

Est-ce ainsi que l'entretien se termina? On n'en saurait donner l'assurance, puisque le seul qui le conta varie sur bien des points dans ses successives déclarations. Le vrai, c'est que Marc-Antoine eut grand'peur : il ne reste pas une heure de plus à Nantes ; il sort de la ville, accompagné d'un de ses amis, se procure, grâce à la commission dont il est porteur, des chevaux de poste, se met en route surle-champ, gagne à grande allure les limites du département ; le 3 février, il est à Ajigers, hors de l'atteinte du terrible noyeur ; il y retrouve Samuel et Métayer, les deux exprès que la Société populaire a dépêchés

' Dugast-Matifeux, Précis, p. 71.

s Ce dernier trait n'est point rapporté par Jullien. Carrier, devant le tribunal, à la déposition de Marc-Antoine, se borna à répondre :

— « On m'avait présenté le témoin comme étant Jullien de Toulouse, qui était proscrit; quand je fus revenu de mon erreur, je l'invitai à dîner. » A. Lallié, J.-B. Carrier, p. 236, note.

vers Paris, et, sans perdre un instant, il leur confie cette lettre pour son père :

Angers, 15 pluviôse.

Au reçu de ma lettre, mon cher papa, vole, je t'en prie, chez Robespierre avec les braves patriotes de Nantes que je t'adresse. Il faut sauver leur commune et la France; il faut étouffer la Vendée qui renaît; il faut rappeler Carrier qui tue la liberté. J'avais des détails si importants à communiquer au Comité du Salut public, que j'ai hésité un instant si je me rendrais à Paris, d'autant plus que je m'en rapproche, étant forcé de passer par Tours pour me rendre à la Rochelle.

La route directe est interceptée; Montaigu est repris; mais j'ai pensé que je ne devais revoir Paris qu'après ma mission absolument remplie et les porteurs de ma lettre donneront les détails. En résumé, quon n'attende pas un seul jour pour rappeler Carrier et le remplacer par un représentant ferme et populaire, montagnard et sansculotte, actif et laborieux. Lis à Robespierre cette lettre et lis aussi toi-même celle que je lui écris; j'enverrai de Tours d'autres détails. Écris-moi de suite à la Rochelle. J'embrasse maman, Auguste, etc. »

Par la lettre jointe à ce billet et adressée à Robespierre, il dénonçait Carrier « qui se fait dire malade et à la campagne lorsqu'il est bien portant et dans Nantes, qui vit loin des affaires, au sein des plaisirs, entouré de femmes et de flagorneurs, — un sérail et une cour ». — « Il n'y a pas un instant à perdre, ajoutait Jullien, il faut sauver Nantes... »2

1 Dugast-Matifoux, Précis, p. 49.

- Idem, p. 50 et suiv.

De Tours. le lendemain, le jeune missionnaire donne à son bon ami plus de détails : il dit les crimes de Carrier : en passant, il touche un mot des noyades : « On assure, écrit-il, qu'il a fait prendre indistinctement et submerger dans la Loire tous ceux qui remplissaient les prisons de Nantes... » Mais ce n'est point là son principal gTief ; Carrier a fait pis : il a chargé un secrétaire insolent de recevoir c« avec la hauteur d'un ci-devant valet de ci-devant ministre » les députations de la Société populaire ; il a mis la terreur à l'ordre du jour « contre les patriotes euxmêmes » ; il a fermé, pendant trois jours — « acte inouï » — un club montagnard ; il supporte enfin qu'un peuple de généraux, fiers de leurs épaulettes et broderies en or au collet,... éclaboussent, dans leurs voilures, les sans-culottes à pied... Et Jullien résume sa patriotique indignation par ce mot d'un comique quasi-sublime : « J'ai va, dans Nantes, l'ancien régime ! » '

Les émissaires de la Société populaire arrivent à Paris le 7 février : leur première visite est pour le père de Marc-Antoine, le conventionnel Jullien de la Drôme : celui-ci prend connaissance des lettres qu'ils apportent, les conduit aussitôt au Comité de Salut public, et, le 8 février, l'ordre est expédié à Carrier de quitter Nantes et de rentrer à Paris. D'après une note retrouvée dans les papiers du Comité, il parai-

* Rapport de Courtois. Examen des papiers trouvés chez Robespierre.

trait que le noyeur lui-même avait manifesté le désir d'abandonner son poste, ce qui permit à ses collègues de tourner galamment l'avis de ce rappel :

Paris, "20 pluviôse an II.

Le Comité de Salut public à Carrier, représentant du peuple, à Nantes.

Tu as désiré être rappelé; tes travaux multiples, dans une ville peu patriote et voisine de la Vendée, méritent que tu te reposes quelques instants, et tes collègues te reverront avec plaisir dans le sein de la Convention nationale. Ta santé a été altérée par des occupations constantes. L'intention du Comité est de te donner une autre mission et il est nécessaire que tu viennes en conférer avec lui. Salut et fraternité1.

Est-ce de la part du Comité de Salut public hypocrisie ou approbation ? Manifestement Carrier n'est pas en disgrâce : on n'ignore plus aucun de ses travaux, puisque les envoyés de la commission populaire ont parlé ; le gouvernement, cependant, donne son satisfecit. Il importe de consigner que Carrier vit son proconsulat prendre fin, non pas en raison des effrayantes immolations dont nous avons conté une faible partie, mais pour avoir manqué d'amabilité envers un écolier émané de l'entourage intime de Robespierre. La récrimination du susceptible blancbec fut écoutée du Comité de Salut public, resté jusque-là volontairement sourd aux clameurs d'agonie de tant de victimes, égorgées, fusillées, massa-

1 Dugast-Matifeux. Précis, p. 62.

l'échéant, i: iol

crées ou noyées sans jugement, mais qui n'étaient pas des favoris de l'Incorruptible.

Carrier reçut le 13 février sa lettre de rappel; le soir, il vint en faire part au Conseil général de la Commune. 11 comptait, disait-il, partir dans la nuit, emportant, il en avait la certitude, « l'estime et l'amitié de tous les vrais sans-culottes ». Le maire, Renard, — l'homme qui avait si peur, — lui donna une dernière fois l'accolade fraternelle et l'on se quitta, en apparence, bons amis. Le représentant ne prit point congé des autres administrations; pourtant il ne quitta pas Nantes le soir même et s'y attarda deux jours encore : il réunit une dernière fois ses compères à sa table. Est-ce à ce diner qu'il prononça ce mot, rapporté par Goullin :

— Je suis fâché d'avoir été si doux '.

Tout de même, il n'était pas sans appréhension de l'œuvre qu'il laissait derrière lui : le souvenir de la noyade du Bouffay. surtout, l'inquiétait et ne tracassait pas moins ses complices du Comité. On tomba d'accord qu'il serait prudent de falsifier un peu les pièces afin de pouvoir présenter la chose comme une tentative de déportation à Belle-Isle, manquée par suite d'accident2. Puis Carrier émit l'idée, pour justifier la disparition de tant de victimes, supprimées sans jugement, d'insérer, dans chacun des verdicts de mort précédemment rendus par les tribunaux et

1 Bûchez et Roux. XXXIV. p. 181.

'- A. Lallié, J.-B. Carrier.?. 263.

les commissions militaires, une dizaine de noms de noyés, ce qui soulagerait d'un millier ou deux la liste des « naufragés » '. A ce repas d'adieu, le Proconsul se montra très bon garçon. Goullin obtint de lui une place pour le fils de son ami Gallon, nommé sur-lechamp trésorier des invalides de la marine. Le Proconsul signa également, à la demande de ses amis, le remplacement de Phélippes-Tronjolly, à la présidence du Tribunal révolutionnaire, considéré par le Comité comme un dangereux ennemi et qui fut réduit aux fonctions d'accusateur public. Puis on se congratula du bien qu'on avait fait2. Carrier partit le 16 au matin, coucha le soir de ce jour-là à Ancenis, s'arrêta le lendemain à Saumur. Après une troisième halte à Tours, il parvint à Paris le 2 mars et, le jour suivant, il reprenait sa place à la Convention, où son retour ne fit pas événement.

A Nantes, au contraire, le départ du Proconsul laissait un grand vide. Les noyeurs du Comité révolutionnaire se trouvaient en présence des noyeurs de l'État-major et la confiance entre ces deux groupes, désormais sans maître commun, était chancelante. Le Comité avait perdu beaucoup de son « prestige »,

1 Voir, sur ce projet qui n'eut pas de suite, Bulletin, VI, n° 92, p. 367 et n« 93.

2 Le jeune Goupilleau écrivait ces lignes qui résument manifestement l'impression que ' Carrier laissait à Nantes dans les milieux révolutionnaires: — « Je le répéterai... Carrier a fait du bien... dans le principe... Le grand reproche à lui faire, c'est d'être trop brusque, emporté, au point d'intimider jusqu'aux bons patriotes ». Dugasl-Matifeux. Précis, p. 43.

l'échéance 259

mais l'autorité lui restait, encore que sa principale force, la compagnie Marat, eût été supprimée dès le début de nivôse1. Il prit les devants et, à peine Carrier sur la route de Paris, donna l'ordre d'arrêter Lamberty, Fouquet et Lavaux, les trois « tètes » de l'État-major. Ils furent déférés à la Commission militaire.

Pour quel crime ? Celui, sans doute, d'avoir noyé tant de victimes ? Non pas : celui d'en avoir épargné quelques-unes. Sur ce point ils étaient, en effet, coupables. Il nous faut rappeler ici l'ordre du Comité révolutionnaire, en date du 9 janvier 1794, réclamant la liste des personnes qui avaient recueilli chez elles les « brigands » retirés de l'Entrepôt2. Cette mesure visait les gens charitables suspects d'avoir abusé de la complaisante pitié du concierge ; mais peut-être étaitelle surtout dirigée contre les familiers de Carrier, Fouquet, Lavaux, Lamberty et Robin, qui s'étaient adjugé, non point des enfants mais des femmes.

Qui ne connaît l'étonnante histoire d'Agathe Gingreau, femme de chambre de Mme de Lescure ; élevée dans la maison de ses nobles maîtres, partie avec eux pour la guerre, prise dans la déroute de l'armée vendéenne, la fidèle Agathe avait été amenée à Nantes et conduite devant « un général ». Ce général était Lambertv.

1 Elle avait été remplacée par un certain nombre de commissaires chargés des arrestations et parmi lesquels on retrouve plusieurs des anciens Marats : les autres, on l'a vu, utilisèrent leur zèle en colla' borant aux noyades.

* Voir p. 211 le texte de cet avis.

— As-tu peur, brigande ? dit-il à la jolie fille.

— Non, général.

— Hé bien, quand tu auras peur, souviens-toi de Lamberty.

Agathe Gingreau fut enfermée, avec bien d'autres, à l'Entrepôt. Elle vit là les noyeurs rafler par centaines ses compagnes de captivité : elle manquait de pain, elle redoutait la peste, elle se révoltait d'avoir à mourir : elle trouva le moyen de rappeler son nom à Lamberty qui vint la prendre, l'emmena sur sa galiote et, tout de suite, se montra galant. Voyant le péril, Agathe fit mine de se jeter à l'eau : Lamberty la saisit, la rassura :

— 'Allons, lit-il, tu es une bonne fille, je te sauverai1. Il la laissa, durant huit jours, sur le bateau; elle y fut témoin de plusieurs noyades. La semaine écoulée, Lamberty conduisit la « brigande » chez son camarade O'Sullivan, dont la femme était « belle et vertueuse ».

On n'a pas oublié peut-être la silhouette ci-dessus esquissée de cet O'Sullivan, l'homme au petit couteau, qui égorgeait les « brigands » comme les bouchers saignent les moutons ; il avait lui-même dénoncé et livré au bourreau son frère coupable de s'être enrôlé dans l'armée vendéenne. Or il est donc vrai que la conscience, fût-ce celle d'un pareil monstre, ne s'engourdit jamais complètement : O'Sullivan était torturé par le remords; le spectre de son frère le poursuivait.

1 Nous acceptons sur ce point délicat, et sans pouvoir Je contrôler, le récit d'Agathe elle-même, tel que Mm° de la Rochejaquelein l*a rapporté dans ses Mémoires.

l'échéance -61

La citoyenne O'Sullivan, épouvantée d'être liée à cet infâme époux, lui témoignait, sans ménagement, son insurmontable horreur d'une telle promiscuité. Et pour apaiser sa femme, qu'il aimait, pour qu'elle lui pardonnât ses crimes et ses fanfaronnades, le noyeur lui amena Agathe Gingreau, la Vendéenne sauvée par Lamberty.

Dans le cœur de celui-ci, — le cœur de Lamberty ! — se déroulait un drame poignant qu'il nous faut résumer en quelques lignes : Lamberty avait rencontré, dans l'une des prisons de Nantes, une aristocrate, Mm Giroust de Marcilly, que, pour sa fière et remarquable beauté, et peut-être à cause d'une certaine ressemblance avec la reine, on appelait, dans l'armée de la Rochejaquelein la seconde Marie- Antoinette. Mm0 de Marcilly avait été capturée avec son mari et sa femme de chambre, Françoise Gadoré : elle avait peur de mourir ; Lamberty lui offrit la vie : elle accepta et le suivit. M de Marcilly resta en prison; la servante échut à Fouquet.

Quel put être le cauchemar de cette noble dame, tout imprégnée encore des souvenirs de Versailles, quand elle se vit unie à cet homme tragique dont elle n'ignorait pas les exploits et qui, le matin, rentrait, ayant passé la nuit au travail, sur sa galiote, présidant aux manœuvres de son escouade de boureaux ? Lui l'adorait : à son caprice du premier jour avait succédé une passion fougueuse, terrassante et, quand parut l'avis du Comité révolutionnaire, ordonnant de reconduire àl'Entrepôt les prisonnières momentanément délivrées, sa fureur amoureuse s'exaspéra.

Il se savait menacé, tant pour avoir recueilli Mme de Marcilly que pour avoir soustrait Agathe Gingreau à la noyade : de celle-ci il ne se souciait guère et Robin, désireux de sauver son ami, se chargea de la faire disparaître. Il vint la prendre chez O'Sullivan et la ramena sur la galiote, comptant l'y poignarder et jeter son corps à la Loire ; mais, attendri à son tour, il la conduisit chez Lavaux, le patriote au bras tatoué, qui, lui-même, recelait une aristocrate également choisie à l'Entrepôt, Mmo de Lépinay *.

Mais le Comité révolutionnaire, bien renseigné par sa police, veillait : trois jours avant le départ de Carrier, M. de Marcilly était exécuté et sa femme revenait prendre sa place à l'Entrepôt. Agathe fut arrêtée, elle aussi, et mise en prison. Fouquet luimême était incarcéré, et voilà pourquoi, dès que le représentant eut passé le corps de garde de la route de Paris, le Comité, redoutant la vengeance de l'Etatmajor, avait ordonné l'arrestation de Lamberty, de Lavaux et de Robin.

Celui-ci parvint à s'échapper : il rejoignit à Tours Carrier dont le crédit lui procura une place lucrative à l'armée du Nord. Lamberty et Lavaux furent écroués au Bouffay. Mais il advint que David Vaugeois, l'accusateur public de la commission militaire,

1 Pour l'exposé de ces faits nous suivons, outre les Mémoires de Mm» de la Rochejaquelein, les extraits du registre des jugements de la Commission militaire, contre Lamberty, Fouquet, Agathe Gingreau et Lavaux, jugements qu'a publiés Dugast-Matifeux, Précis de la conduite patriotique..., p. 81 et suiv.

qui, depuis deux mois avait envoyé si allègrement à la fusillade seize cent quarante et une victimes, se trouva pris de scrupules quand il lui fallut requérir contre les noyeurs. Il estimait l'affaire « très délicate » *. Les deux inculpés étaient manifestement coupables d'avoir sauvé des aristocrates ; mais ils avaient donné tant de preuves du plus pur civisme que Vaugeois reculait devant leur mise en accusation. Le représentant du peuple, remplaçant Carrier à Nantes, Prieur, de la Marne, craignait que, en traduisant à la barre ces deux fidèles agents de son prédécesseur, on eût l'air d'intenter un procès à la représentation nationale et non à deux patriotes dévoyés*. Une telle publicité, disait-il, était regrettable, car, des débats du procès allaient nécessairement surgir bien des révélations sur les noyades.

Lamberty et Fouquet l'espéraient. Dès leur premier interrogatoire, ils n'avaient rien caché de leurs prouesses nautiques, proclamant bien haut qu'ils avaient agi sur Tordre de Carrier, et ils exhibaient le papier, soigneusement conservé, remis par celui-ci, le 16 frimaire ; David Vaugeois s'en empara et jugea qu'un tel texte ne signifiait rien ; à quoi les accusés répliquèrent que les ordres verbaux du représentant étaient plus nets et plus formels.

Les membres de la Commission, fort embarrassés, écrivirent à Carrier pour savoir de lui quelle tournure donner à l'affaire. Ils le priaient, l'invitaient

1 Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 112. * Bûchez et Roux, XXXIV, 156.

même, au nom de la justice et de la vérité, à indiquer quelles étaient les instructions données par lui à Lamberty, bien assurés, ajoutaient-ils, que ces instructions n'étaient point indignes d'un représentant du peuple français. La Commission militaire s'engageait à attendre les explications dureprésentant, avant de prononcer définitivement sur le sort de deux scélérats qui pouvaient avoir abusé de son nom pour commettre des crimes1.

Carrier ne répondit pas. David Vaugeois entreprit le voyage de Paris afin de l'interroger de vive voix. Il quitta Nantes le 2 mars, débarqua le 7 chez Carrier qui l'invita à déjeuner et lui fit goûter un fromage de son pays2. Mais quand son convive essaya de mettre la conversation sur Fouquet et Lamberty, il ne put tirer de son hôte que des jurons et des cris de colère. — « Lamberty est le meilleur patriote de Nantes ; s'il est mis en jugement, Carrier retournera dans la Loire-Inférieure et, pour venger son ami, il fera rouler toutes les têtes du Comité révolutionnaire et de la Commission militaire. » La scène se termina par une crise de convulsions qui, assure Vaugeois, aurait été terrifiante, « si nous eussions été encore à Nantes ». Il revint à la charge plusieurs jours de suite, n'obtint rien qu'une lettre de Carrier pour son collègue Francastel, le chargeant de dissoudre le Comité. Vaugeois reprit la route de Nantes, ne trouva pas Francastel à Angers, laissa la lettre au

1 Cette lettre a été reproduite intégralement par Dugast-Matifeux, Précis, p. 75 et suiv.

* Bûchez et Roux, XXXIV, p. 159.

l/ÉGHKANCE )65

conventionnel Garrau qui n'en tint aucun compte. Lamberty et Fouquet furent mis en jugement l et c'est alors seulement que Nantes apprit, par les dépositions des témoins, des détails précis sur la succession de leurs effroyables crimes, encore incomplètement connus et dont on se plaisait jusqu'alors à mettre en doute la réalité.

La Commission militaire prononça un verdict de mort contre les deux noyeurs convaincus « d'avoir soustrait des femmes contre-révolutionnaires à la vengeance des lois » 2. Agathe Gingreau fut condamnée à la détention jusqu'à la paix, ainsi que Lavaux auquel les juges laissèrent la vie en raison de son patriotisme exalté et de la courte durée de ses fonctions au service de Y État-major * . Quant à Mm0 de Mareilly, la seconde Marie- Antoinette, condamnée à mort dès sa réintégration en prison, le 13 février (25 pluviôse ), elle s'était déclarée enceinte et un sursis lui avait été accordé. Peu de jours avant la comparution de Lamberty devant la Commission militaire, elle fut, par faveur, extraite de l'Entrepôt et conduite au Bouffay où était détenu son amant qui voulait la revoir et obtint cette grâce. Que fut l'entrevue entre ce bandit farouche et cette femme que la peur avait dégradée ? L'étrangla-t-il afin qu'elle ne lui survécût pas ? La savait-il convoitée par quelque libertin du Comité révolutionnaire ? On sait seulement que le décès de la malheureuse fut constaté le

1 Précis par Dugast-Matifeux. Jugement du 14 avril 1794. - Précis, p. 91.

jour même où elle retrouva au Bouffay celui qui l'avait aimée1. Cinq jours plus tard, Lamberty montait, avec Fouquet, à l'échafaud. Il fut très brave, cria Vive la République et se livra allègrement au bourreau.

En dépit des sollicitations, Carrier, de Paris, n'avait rien tenté pour le sauver. Il l'aurait pu, d'un mot, en revendiquant toute la responsabilité des actes commis durant son proconsulat. Mais une démarche si généreuse l'engageait et, lorsqu'il apprit l'arrestation de ses deux agents, il se contenta de maugréer contre le Comité révolutionnaire de Nantes qui tracassait de la sorte « les meilleurs patriotes de la ville ».

— Je ne vois pas en quoi Lamberty et Fouquet sont coupables, disait-il, ils ont naufragé des scélérats 2.

Il se garda bien, néanmoins, de se déclarer leur protecteur, fidèle à son système de perpétuels faux bonds. Déjà Fouquet et Lamberty étaient guillotinés depuis plusieurs jours qu'il ignorait encore — ou feignait d'ignorer — leur sort.

A cette époque, — seconde quinzaine d'avril 1794, — Goullin et Chaux se trouvaient à Paris depuis plusieurs semaines, mandés par la Convention au sujet d'une affaire sans rapport aucun avec l'histoire des noyades3. Profitant de cette convocation pour visiter à loisir la capitale, ils avaient quitté Nantes, le 14 mars,

1 Jean Poujoulat, la seconde Marie- Antoine t Le. 1 Bulletin, VI, n° 83, p. 329.

3 II s'agissait d'entendre leurs explications sur une dénonciation émanée du Comité révolutionnaire de Nantes contre le commandant

dans une confortable voiture confisquée chez un émigré,- munis, pour les frais de la route, d'une somme de 6.000 livres prélevée sur les fonds destinés à la salubrité de l'air1. Goullin offrait le voyage à ses amis, le citoyen et la citoyenne Gallon, ainsi qu'à leur fille ; Chauxemmenaitdeuxde ses familiers, Chedorge et Dufresne et un enfant de quatorze ans. Toute la bande vécut largement à Paris. C'était, pour le délicat Goullin, un délassement d'échapper au grossier tutoiement des Marats, aux vulgarités oratoires du club Vincent-la-Montagne, aux promiscuités répugnantes des séances du Comité et de jouir des distractions variées qu'offrait à un connaisseur la révolution parisienne alors près de son apogée. La flânerie par les rues à l'heure des charrettes ; les séances de la Convention ou des Jacobins, où il pouvait contempler face à face Robespierre et d'autres illustres ; les dîners avec Carrier ; les belles audiences du Tribunal révolutionnaire; les soirées passées au théâtre de la Montagne, où on jouait le Petit Savoyard et à l'Opéra- Comique qui donnait Paul et Virginie, c'était là, pour ce dilettante, un délicieux repos de sa vice-royauté provinciale. Il se montra ravi de l'urbanité des Parisiens et convint « qu'il avait été trop loin dans les mesures révolutionnaires2 ».

Joznet Laviollais (ou Lerviollais), récemment nommé commandant des troupes de Saint-Domingue.

1 Les comptes de ce voyage n'étaient pas rendus à l'époque du procès, Bulletin, VI, n° 62, p. 245.

* Sur ce voyage de Goullin et de Chaux à Paris, voir A. Lallié, Le sans-culotte Goullin, p. 103, et Bulletin, VI, n° 61, p. 244, n° 62. p. 245 et 246, et n» 92, p. 367.

Par Goullin et par Chaux, Carrier connut l'exécution de Fouquet et de Lamberty. Ils savaient la nouvelle depuis quelques jours mais hésitaient encore à l'apprendre au représentant, redoutant sa colère. Car il ne cessait de proclamer les mérites de Lamberty : il les avait vantés au Comité de Sûreté générale, disant que c'était là un bon révolutionnaire, un peu compromis, à la vérité, mais à qui, en considération de son patriotisme, il fallait pardonner bien des erreurs. Jl parlait de le faire venir à Paris, assurant que la Convention ne devait pas laisser sans récompense les talents d'un tel homme. Même il voulut se battre en duel avec Goullin qui lui semblait froid à l'égard du noyeur \ A la fin, Chaux, n'y tenant plus, annonça que Fouquet et Lamberty n'existaient plus. C'était un soir, vers neuf heures, comme on sortait des Jacobins. Carrier devint furieux, fit voltiger son bâton sur les têtes des deux Nantais, poussa des cris, protesta qu'ils paieraient de leur vie un tel attentat. Puis on entra au café, on y trouva Legendre, le conventionnel, qu'on mit au courant de la dispute : il conseilla de courir au Comité de Sûreté générale, pour être plus renseigné. Carrier s'y rendit en effet, sans parvenir à être reçu : il rentra chez lui, s'épanchant en b... et f. ., protestant qu'il retournerait à Nantes et mettrait la ville à la raison2...

Au fond, il était enchanté. La disparition de ses principaux complices consolidait ses chances d'impu-

1 Bulle lin, VI, n» 92. p. 367.

* Bulletin, VI, n» 92, p. 368.

i/ÉCHÉANCE 269

nité : il lui serait facile, désormais, de soutenir que ces deux morts avaient outrepassé ses instructions. Il ignorait que l'accusateur public de la Commission militaire avait subtilisé à Lamberty, pour lui enlever tout moven de défense et s'en faire au besoin une arme contre le représentant, l'ordre signé par celui-ci le 16 frimaire. Quoi qu'il en soit, la mort de Lamberty était, pour Carrier, un débarras ; sa fureur était factice et sa quiétude s'accroissait.

Il comptait beaucoup, d'ailleurs, sur le semblant d'aveux qu'il avait cru devoir faire à la Convention, dès le jour même de sa rentrée : comme on discutait de la guerre de Vendée et que des murmures accueillaient la lecture d'un rapport sur les massacres en masse, il monta à la tribune et calma les scrupules de ses collègues : — « Qu'on ne vienne pas nous parler d'humanité envers ces féroces Vendéens, dit-il... Les enfants de treize ans portent les armes contre nous et les enfants en plus bas âge sont encore les espions des brigands. Beaucoup de ces petits scélérats ont été jugés et condamnés par les Commissions militaires... Tuons donc tous les rebelles sans miséricorde : le plan du Comité de Salut public et celui des généraux y est conforme et j'y conclus i ». C'est par de tels épanchements et d'autres semblables qu'il essayait habilement de se ménager des approbateurs, et de s'assurer la complicité de la Convention tout entière au cas que sa mission viendrait en examen. Que pou-*

1 Moniteur, o venWse an II.

vait-il redouter? Il avait été bien reçu par ses collègues qui, certainement, n'ignoraient rien des événements de Nantes ; il était écouté à l'Assemblée, adulé aux Jacobins; d'ailleurs, ne savait-il pas qu'il serait, en cas d'attaque, soutenu et défendu par tant de ses collègues, les Fouché, les Collotd'Herbois, lesLebon, les Maignet et d'autres dont l'apostolat dans les provinces ne le cédait guère au sien?

Il vivait donc tranquille dans son modeste logement de la rue d'Argenteuil ' ; cinq semaines après sa rentrée à Paris, sa maîtresse, la citoyenne Lenormand, était venue l'y retrouver ; on s'était débarrassé du mari en lui procurant un emploi d'officier de santé à l'armée du Nord2.

Encore qu'il affectât de s'en désintéresser, Carrier suivait avec attention les péripéties de la lutte engagée à Nantes entre ses anciens acolytes. La suppression de Lamberty et de Fouquet avait assuré la victoire du Comité sur Y État-major ; mais il restait à Goullin et à Bachelier un ennemi à abattre, Phélippes-Tronjolly. Profitant de l'arrivée à Nantes du conventionnel Bourbotte, le Comité lui dénonça Phélippes; mais il commit l'imprudente vilenie de ne point signer cette dénonciation.

Bourbotte, très ignorant des démêlés locaux et tout disposé, d'abord, à prendre au sérieux le Comité révolutionnaire, s'étonna du procédé, et, le 29 mai

1 Archives delà Seine. Fonds des Domaines, n° 177. * A. Lallié, Le sans-culotte Goullin, p. 122.

renvoya à ses expéditeurs cette délation anonyme. Cette simple et tacite admonition suffit, tant ces gens étaient lâches, à foudroyer le Comité qui, le 30, se réunit officiellement pour la dernière fois. Phélippes, sentant son avantage, dévoila, le lendemain, 31 mai, que les membres du Comité avaient soustrait à leur profit, sans en rendre compte à la nation, des vins, des bois à brûler, et autres denrées, provenant des maisons d'émigrés ou de détenus mises au pillage, et il réclamait un inventaire des objets ainsi détournés.

Ce fut, dans Nantes, une joie unanime : la population se rassurait ; Bourbotte et son collègue Bô se montraient cléments et attentifs aux doléances ; les prisons s'ouvraient; les terroristes baissaient l'oreille et de voir la déconfiture de ce Comité honni pour tant d'exactions, de sottise, d'insolence et de cruauté, le soulagement était général. L'allégresse encore augmenta, quand on apprit que ses membres étaient obligés d'avouer l'impossibilité où ils se trouvaient d'indiquer aussi bien le nom des citoyens par eux détroussés sous prétexte d'assainir l'air, que le montant des sommes perçues. Ces purs patriotes qui, si solennellement, avaient juré « de maintenir la sûreté des personnes et des propriétés, de ne jamais composer avec l'intérêt personnel » ignoraient eux-mêmes le montant de leurs rapines. Ils en furent réduits, tant la peur les tenait, à placarder un avis invitant tous ceux qu'ils avaient pillés à s'inscrire sur un registre ; ils espéraient obtenir ainsi des déclarants la reconnaissance que ceux-ci avaient, de leur plein gré,

apporté leur argent1. On imagine les huées et les sarcasmes devant ce méprisable expédient. En vain Goullin tenta de tenir tête : il publia un compte borgne des matières d'or et d'argent envoyées par le Comité à la Monnaie et il établit qu'il avait été versé, entre les mains du receveur du district, 16.974 livres en numéraire et 56.863 livres en assignats ; mais, en môme temps, il se préparait à planter là ses collègues et à déguerpir ; il s'était déjà muni d'un passeport pour Paris où une place l'attendait à la Commission d'agriculture et des arts2. Bourbotte et Bô ne lui laissèrent pas le temps de fuir. Le 6 juin, ils exigeaient que leur fût remis, dans les vingt-quatre heures, le compte exact et détaillé de tous les dépôts encaissés par le Comité, ainsi que la copie certifiée des ordres de Carrier en vertu desquels avait été opérée la submersion générale des Vendéens pris les armes à la main 3.

L'ex-comité, pétrifié, ne répondit rien et, six jours plus tard, ordre était donné de mettre sur-le-champ en arrestation Goullin, Bachelier, Chaux, Grandmaison et leurs compères. Pour tenir la balance égale, on emprisonnait, avec eux, au Boulfay, Phélippes Tronjolly, leur implacable adversaire, en attendant que le Tribunal révolutionnaire de Paris décidât entre les dénoncés et le dénonciateur.

1 Archives nationales, F7 4422.

s Archives nationales, F7 4422.

3 Arrêté de Bô et Bourbotte, Archives départementales de la Luirc- Inlerieure, A. Lallie, le sans-culotte Goullin, ]>. 125.

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