AFFICHE DU COMITE RÉVOLUTIONNAIRE
(Archives nationales, F7 4422 .
Celui-ci prit le beau rôle. Peut-être existait-il, du reste, entre le gouvernement et lui quelque connivence, car, à peine écroué, il adressa au Comité de Sûreté générale ce court billet :
Nantes, 2o prairial an II.
Citoyens représentants,
Je suis détenu, je ne crains rien, je suis fort de mon innocence. Phélippes. Faisant fonction d'accusateur public, je demande à être traduit devant vous *.
Les gens du Comité révolutionnaire recevaient, de leur côté, du même Comité de Sûreté générale, une mise en demeure d'avoir à justifier l'emploi de toutes les sommes arbitrairement perçues depuis sept mois2. Mais les misérables n'en étaient plus à rendre des comptes : ils se lamentaient et avaient peur. Dans ce Bouffay où, un soir de frimaire, il était venu s'approvisionner pour la baignade, Grandmaison, incarcéré, pleurait : au concierge Laquèze, confident de ses terreurs, et qui lui demandait :
— N'aviez-vous donc pas des ordres de Carrier ?
— A la vérité, répondait-il, Carrier nous avait
4 Archives nationales, F7 4422.
* « Vous êtes dénoncés pour avoir fait faire la vente de plusieurs effets précieux, levé des taxes révolutionnaires, reçu des sommes remises volontairement, d'autres exigées arbitrairement. Le Comité de Sûreté générale vous charge de lui rendre, sans délai, un compte exact et détaillé de votre conduite à cet égard, ainsi que de remploi de toutes les sommes provenues de ventes et de l'action que vous en avez faite. » La minute est signée : Elie Lacoste, Amar, Louis du Bas-Rhin, Dubarran, Vouland, Archives nationales, F' 4422.
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ordonné de conduire les détenus sur des bateaux, mais non de les noyer.
Les autres, Goullin excepté, n'étaient pas plus crânes, encore qu'ils protestassent, en termes dithyrambiques, de leur innocence, de leur sensibilité et de l'amour de leurs compatriotes Nantais, « témoins de leur conduite et de leurs bienfaits ' ».
Ce fut bien pis encore quand on les expédia à Paris, où Phélippes les avait précédés2. Ils quittèrent le Bouffay sous la conduite des gendarmes, dans la nuit du 6 au 7 thermidor (2b au 26 juillet 1794) ; le 10 ils arrivaient à Chartres, d'où Goullin, — son « inflexibilité » déclinait, — adressa au Comité de Salut public une supplique dont la forme seule était
1 Voir ci-dessous, la lettre de Goullin, datée de Chartres.
'- 11 était parti de Nantes le 4 messidor. On a, de lui, une lettre datée de Connerré (Sarthe) qui fournit quelques détails sur son voyage :
« Connerré, le 8 messidor, au delà du Mans.
o Fraternité, liberté
« Phélippes, juge du tribunal du district de Nantes, aux citoyens composant le Comité de Sûreté générale de la Convention nationale a Paris.
« Citoyens représentants,
« Après bien de la fatigue, avoir couché de prisons en prisons, de cachots en cachots, sans avoir r«çu ni argent, ni pain, ni étape, après avoir été lié de cordes, je suis arrivé dans ce lieu où j'ai été traité avec plus de douceur, sans cependant me donner ni vivres, ni subsistances. Dans cinq jours, je serai dans les prisons de Paris, l'ermettez-moi, citoyens représentants, de me rappeler à votre souvenir. Soyez bien persuadés que, dans ma conduite, je n'ai eu en vue que de tirer un concitoyen de l'oppression, d'empêcher la dilapidation des revenus publics et sauver la République en déjouant
des traîtres.
« Salut, a Phélippes »'.
1 Archives nationale*, F1 4423.
arrogante et où perçaient, à chaque ligne, la haine, la rancune, l'orgueil, la peur de la prison et de l'échafaud\ Le même jour les noyeurs allaient arriver à
« Chartres, 10 thermidor an II, ère républicaine. « Liberté, justice ou la mort
« Aux représentants du peuple composant le Comité de Salut public de la Convention nationale.
« Goullin, membre du Comité révolutionnaire suspendu, flétri et encachotté injustement.
« Représentants d'un peuple libre,
« Après quarante-deux jours d'incarcération dont vingt-cinq au secret, en proie, pendant ce long temps, à toutes les angoisses, en butte à toutes les humiliations, tristes jouets de tous les faux rapports et de toutes les calomnies ; tout à coup, au milieu de la nuit, sans nous avoir prévenus, sans nous permettre d'aller puiser quelque secours, quelques vêtements à notre demeure, sans nous en permettre même la demande par écrit, un ordre arrache mes collègues et moi de la ville témoin de notre conduite et de nos bienfaits pour nous traduire presque nuds au Tribunal révolutionnaire. Et chose inouïe ! nous ignorons encore un seul des motifs qui nous ont attiré de pareilles rigueurs. Enfin, pour comble de barbarie, à l'instant de notre départ, les épouses de mes confrères sont mises en arrestation pour les empêcher de produire au grand jour les manœuvres infâmes de nos persécuteurs.
« Représentants, une faction née de la fange du fédéralisme grossit à Nantes. Déjà cette secte/ vil ramas de riches égoïstes et d'appitoyeurs, domine et triomphe. Le modérantisme lève une tête altière. Les gens les plus suspects trouvent des protecteurs et sont élargis. Les patriotes les plus prononcés sont réduits au silence. Leur énergie serait un crime. En un mot leur consternation est au comble. Législateurs, si vous n'accourez à leur aide et au nôtre, si vous ne nous prenez sous votre égide révolutionnaire, c'en est fait de l'esprit public à Nantes ; c'en est fait de républicains inflexibles et purs qui n'ont pas craint de se vouer à toutes les haines, de braver tous les poignards, pour assurer le salut de leur commune et de la patrie.
« Représentants, nous réclamons de vous une faveur que paraît autoriser la loi du 5 courant. Ordonnez qu'avant d'être emprisonnés à Paris nous soyons traduits à votre Comité ou celui de Sûreté générale. Là, nous donnerons des enseignements précieux; là, nous
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Paris. Comme ils s'arrêtaient au relais de Versailles, ils apprirent la chute de Robespierre.
— Ah! ciel! Est-il possible! s'écria Goullin désespéré.
Chaux s'arrachait les cheveux et pleurait ; Grandmaison éperdu, répétait :
— Robespierre est notre défenseur ; s'il est perdu, nous sommes f '
Ils entrèrent à Paris le soir. Goullin, Chaux, Bachelier, Xaux, Jolly, Perrochaud, Durassier, Gallon et Batallier furent écroués à la Conciergerie ; on envoya Grandmaison et Bollogniel à la prison du Plessis2.
jurons de dévoiler les projets de cette faction impie qui a conjuré notre perte et celle de la Liberté.
« Législateurs, veuillez vous informer par vos collègues Ruelle, Tureau, Merlin, Rewbell, Francastel, Hentz, et autres, auxquels je suis connu, de mes principes , de ma conduite et de ma moralité et j"ose espérer, d'après leur rapport, que vous ne me prendrez point pour un de ces patriotes du jour, pour un républicain plâtré qui essaie de surprendre votre religion. Déjà, sur votre avis et sur le bon témoignage que vous rendîtes de ma personne, la Commission d'Agriculture et des Arts m'avait cboisi pour une mission de la plus haute importance ; mais la malveillance est venue à la traverse et en me ravissant la Liberté, me prive du bonheur de servir encore ma patrie.
« Salut, fraternité, appui, « Golllin. ■
aSota. — Une maison d'arrêt réservée aux scélérats et aux conspirateurs pourrait-elle devenir l'asyle de patriotes purs, de républicains prononcés? Si, jettant un regard favorable sur notre malheureuse situation, vous indiquiez une maison quelconque où nous resterions consignés sous la garde de factionnaires, vous dous rendriez à la vie en attendant que la justice nationale nous rende à l'honneur. » Archives nationales, F7 4422.
1 Comte Fleury, Carrier à Santés, p. 286.
* Archives nationales, F~ 4422.
Robespierre était mort ce jour-là, et sa chute causait aux milliers d'innocents, détenus et attendant l'échafaud, une joie égale à la déception qu'elle inspirait aux terroristes, nantais et autres. Ce seul fait suffit pour apprécier l'événement. Que Robespierre eût assumé, comme l'espérait Grandmaison, la défense des complices de Carrier, rien n'est moins certain; mais il est manifeste qu'ils le considéraient comme leur protecteur et que disparaissait avec lui l'atroce politique qu'ils avaient mise en œuvre.
Carrier lui aussi comprit tout ce qu'il perdait : pourtant, soucieux de faire sa cour au parti triomphant, il simula une grande joie : on le vit, le 10 thermidor, suivre radieux la charrette conduisant vers la guillotine Y Incorruptible et ses amis. Il invectivait ces vaincus qui, la veille encore, étaient ses dieux, et de façon à être remarqué, criait : — « Mort aux tyrans ! 1 » — Le lendemain, à la tribune de la Convention, il essaya, très habilement, de se poser en victime du régime déchu, déclarant que Marc-Antoine Jullien l'avait dénoncé à Robespierre et inscrit sur une liste de proscription. Nul doute qu'il n'eût réussi ce jourlà à faire tomber la tête du jeune commissaire auquel il gardait rancune, si le père Jullien, qui se trouvait à la séance, n'eût imploré la clémence de l'Assemblée et présenté son fils comme un enfant irresponsable auquel on doit pardonner une maladresse. Quelqu'un, pris de pitié, détourna la discussion et Marc-Antoine fut sauvé. Mais Carrier était parvenu, par une volte-
1 Bûchez et Roux, XXXIV, p. 96.
audacieuse, à prendre rang- parmi les thermidoriens et il croyait avoir assuré ainsi sa sécurité.
De ses intrigues durant les semaines qui suivirent, de ses palinodies, de sa bassesse astucieuse l'histoire a déjà été écrite1; elle n'est pas, d'ailleurs, de notre sujet. Pour terminer le tableau des Noyades de Nantes en relatant la fin de ceux qui les avaient conçues et exécutées, quelques pages suffiront. Carrier simulait la quiétude ; mais il n'était pas sans crainte. Les honnêtes gens de la Convention, osant maintenant faire montre de leur répulsion si longtemps dissimulée, se détournaient de lui. On n'avait plus peur de parler et, de tous les points de la France, montait un cri de malédiction contre les terroristes : à Paris, jusqu'alors ignorant des forfaits dont la province avait souffert, ces révélations exaspéraient l'indignation. Carrier, à la vérité, ne comptait pas encore parmi les plus honnis, car, soit que personne n'eût le courage de divulguer les hécatombes de Nantes, soit que tous s'accordassent à juger qu'il y avait là, pour la Révolution, une honte ineffaçable, il semble que, d'un accord tacite, on se refusait à dévoiler cette exécrable péripétie du grand drame. Et, de ce silence infamant, Carrier encore bénéficiait. *£,
L'orage se forma sur un point de l'horizon où il ne l'attendait pas : quelques victimes, miraculeusement soustraites à ses rigueurs, allaient, par un revirement justicier, venger celles qu'il avait immolées et diriger
1 A. Lallit', J.-B. Carrier. 1 vol, in-8°, Perrin, éditeur. — Comte Fleury, Les grands terroristes. Carrier à Santés, Pion, éditeur.
sur lui la foudre trop patiente. Nous avons dit un mot de ces cent trente-deux notables de Nantes que, à la fin de novembre 1793, Carrier avait expédiés à Paris pour qu'ils comparussent devant le Tribunal révolutionnaire. Il espérait bien, d'ailleurs, que leur voyage serait écourté et que ces malheureux, fusillés ou noyés au cours du trajet, ne dépasseraient pas Angers ou les Ponts-de-Cé1. Ils étaient arrivés à Paris cependant : répartis dans diverses prisons, ils y avaient été volontairement oubliés par Fouquier-Tinville qui redoutait autant l'acquittement que la condamnation en masse d'une si nombreuse fournée. Après huit mois d'incessantes angoisses, le 9 thermidor leur rendit l'espoir : les fatigues de la route, les privations et les maladies avaient réduit leur nombre à quatre-vingt-quatorze. Désireux d'éclairer l'opinion, ils publièrent le récit de leurs malheurs, rédigé par l'un d'eux, Villenave, et la brochure, répandue à profusion, produisit grand effet.
Phélippes-Tronjolly, de son côté, ne demeurait pas inactif : en trois factums successifs, écrits dans sa prison, il révéla les monstrueux attentats dont il avait été le témoin durant le proconsulat de Carrier. Celui-ci affectait, il est vrai, un calme obstiné.
1 Quoique Carrier l'ait nié, aux audiences de son procès, il avait formulé cet espoir dans un souper à Ancenis : — « Vous avez vu passer les Cent trente et tant de Nantais... que j'envoyais à Paris : ils n'étaient pas destinés à y arriver. J'avais écrit à Francastel de les faire noyer là ou aux Ponts de Ce ; mais ce j.. . f... n'a osé le faire. » Lettre du citoyen Chevreau, l'un des convives du souper. Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 20. Voir aussi : A. Lallié, Les Cent trente-deux Nantais.
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— Ce sont là, disait-il, des plaisanteries, des bagatelles qui ne méritent pas d'être relevées1.
Mais Paris, qui croyait bien, cependant, n'avoir plus à s'étonner de rien, eut une nausée de dégoût. En quelques jours le nom de Carrier fut fameux : les colporteurs le vociféraient dans les rues2, une clameur universelle exigeait vengeance. Et peut-être est-ce un fait unique dans l'histoire de nos révolutions que cet unanime concert d'imprécations contre un homme que personne ne se hasarde à défendre. Les plus grands criminels politiques ont trouvé des partisans et des apologistes : nul ne tenta même d'excuser celui-ci et l'exécration s'accrut encore quand s'ouvrirent les débats du procès des quatre-vingt-quatorze Nantais, enfin appelés devant le Tribunal révolutionnaire « régénéré ».
On leur avait adjoint Phélippes-Tronjolly, placé là dans la situation singulière d'un prévenu écrasant de ses révélations ceux qui vont déposer contre lui. Ils étaient là, en effet, extraits de leur prison, afin d'apporter leurs témoignages, les Goullin, les Bachelier, les Chaux, tout le Comité penaud, embarrassé et balbutiant. Dès la première audience, le 8 septembre 1794, le vague crime de fédéralisme dont les quatre-vingtquatorze sont inculpés, n'émeut et n'intéresse personne : l'acquittement est assuré. Ce qui passionne, c'est de voir se succéder à la barre ces témoins dont
Bulletin, VI, n° 60, p. 237.
Aulard, Paris pendant la Réaction thermidorienne, I, p. 192.
on se redit les noms, ignorés la veille, et qui sont chargés de tant de crimes. L'accusé Phélippes les interpelle; le président, Dobsent, les presse de questions : un mot nouveau dans le jargon révolutionnaire revient à chaque instant, tirant de l'auditoire entassé des rumeurs d'effroi :
— Et les Noyades ?
Goullin les avoue ; mais le Comité n'y a pris aucune part, « il n'a fait qu'exécuter les ordres de Carrier ».
— Carrier ! Carrier ! répète la foule. C'est lui le grand coupable : on veut le voir, on l'appelle... Il paraît, assigné comme témoin, lui aussi. D'un ton très doux, il dépose, mais en déclarant « qu'il ne sait pas grand'chose ». Le Comité révolutionnaire était « son flambeau, sa boussole » ; personnellement, lui ne connaissait pas les patriotes et les contre-révolutionnaires de Nantes : il était obligé de se fier aux rapports. — D'ailleurs, affirme-t-il effrontément, « j'ai pris peu de part à la police de Nantes ; je n'y ai été présent que passagèrement, tantôt à Rennes, ensuite à l'armée ; j'étais principalement chargé de surveiller et de pourvoir à l'approvisionnement de nos troupes, et j'ai alimenté pendant six mois deux cent mille hommes sans qu'il en coûtât un sou à la République ; j'ai donc peu de renseignements à donner dans cette affaire ; je ne connais que peu ou point les accusés... »
11 croit s'en tirer par cette évasive papeiardise ; mais voici Phélippes debout :
— Il faut que je sois bien changé pour que le représentant ne me reconnaisse pas!...
Carrier fait mine de s'étonner :
— Je ne te croyais pas ici.
Aussitôt le duel s'engage entre ces deux hommes qu'une vieille haine anime. Gomme s'il eût été encore sur son fauteuil de président, Phélippes reproche au témoin les noyades et les exécutions en masse, les dilapidations, les vols, les pillages, la ruine de Nantes, la famine, le désordre, les tueries de femmes et d'enfants... Carrier proteste qu'il n'a pris aucune part à ces atrocités : il n'a jamais eu « la moindre notion de ces actes de barbarie » ; s'il les avait connus, il en aurait empêché l'exécution. Écœuré d'une si lâche hypocrisie, Phélippes abandonne dédaigneusement son adversaire :
— Malgré l'opiniâtreté, la persévérance du témoin à nier toute part directe ou indirecte aux actes inhumains, aux scènes de sang qui se sont passées sous ses yeux, je n'en persiste pas moins dans mon opinion... *
Le président Dobsent n'insista pas ; Carrier quitta la barre ; il était membre de la Convention nationale et sa personne était inviolable ; mais, dès lors, l'opinion des juges était faite : le président résuma d'un mot la situation : — « Continuons l'instruction », dit-il. Instruction terrible en effet contre les témoins, où les accusés ont le loisir de poser eux-mêmes les questions. L'on voit paraître tour à tour à la barre les autres membres du Comité ou de la compagnie Marat : Perrochaux, Lévêque, Bollogniel, Grandmai-
* Bulletin, VI, passim, et Campardon : Le Tribunal révolutionnaire de Paris, II, p. 21.
son, Mainguet; ils se chargent l'un l'autre, se dénoncent, s'entr'accusent ; devant les magistrats consternés et le public saturé d'épouvante, c'est un débâclage de cruautés inédites , d'inimaginables férocités : massacres, brutales orgies, partages de dépouilles, baignades. Quand, le 28 septembre, après trois semaines de débats, l'avocat Tronson-Ducoudray prend la parole pour présenter la défense de Phélippes, il n'a qu'à rassembler ces traits épars pour former un tragique tableau de la terreur nantaise : sans une allusion à Carrier, encore hors d'atteinte, il dit tout : les noyades de prêtres et de paysans, la nuit du Bouffay, la peste aux prisons, la Loire charriant des cadavres, l'échafaud en permanence, les fusillades sans jugement. Après cette plaidoirie, le tribunal rendit en faveur de tous les accusés un verdict d'acquittement équivalant, envers Carrier et ses complices, à un acte d'accusation.
Le procès du Comité commença le 18 octobre. La situation s'était retournée : sur la sellette se trouvaient ceux qui, trois semaines auparavant, étaient venus, dans cette même salie l, parler en qualité de témoins, contre les quatre-vingt-quatorze Nantais; et ceux-ci, de prévenus passés témoins, allaient les accabler à leur tour de leurs dépositions vengeresses.
Sur les gradins réservés aux accusés étaient assis,
1 Les audiences de ces deux procès furent tenues dans l'ancienne Grande Chambre du Palais qu'on appelait Salle de la Liberté et où avait siégé, au temps de la Terreur, la première section du Tribunal révolutionnaire.
entre les gendarmes, Goullin, Chaux, Grandmaison, Bachelier, Perrochaud, Mainguet, Lévêque, Louis Naux, Bollogniel, Gallon, Durassier, Jolly, tous membres ou commissaires du ci-devant Comité révolutionnaire de Nantes et dont les noms ont fréquemment figuré dans notre récit. En même temps qu'eux comparaissait Pinart, un bandit féroce, tueur de femmes et d'enfants, commissaire, lui aussi, du Comité, et qui, travaillant ordinairement pour son compte, n'avait point pris aux Noyades une part active. Dobsent présidait encore les débats; le substitut Petit occupait le siège de l'accusateur public.
La lecture de l'acte d'accusation fut, pour les Nantais présents, si longtemps molestés, une première revanche : leurs insolents persécuteurs étaient prévenus de concussions, d'actes arbitraires, de dilapidations, de vols, de brigandages et d'assassinats. L'éloquence du magistrat se donna libre cours : — « Ces êtres immoraux, plus sanguinaires que Néron, plus barbares que Phalaris, ont commis tous les crimes sous le masque du patriotisme. Ils ont foulé aux pieds leur devoir, étouffé le cri de l'innocence, offensé la vertu, outragé la nature. Jamais la lime du temps n'effacera l'empreinte des forfaits commis par ces hommes féroces. »
Après cet exorde à grand orchestre, le substitut esquissa un rapide tableau des Noyades. Le nom de Carrier ne fut pas prononcé, au grand étonnement du public, tassé dans le prétoire et qui, dans sa candeur, ne comprenait pas comment on jugeait les subalternes en l'absence du maître responsable.
Les débats s'ouvrent par les dépositions des témoins, et Ton voit se succéder à la barre tous ceux que leur situation a mis en rapports avec le Comité '. Ce qu'on ne sait encore que confusément, par le procès des quatre-vingt-quatorze, est mis brutalement en lumière : les vingt-trois noyades, indiquées par Phélippes, les exécutions d'enfants, les sabrades dans les rues et sur les places de Nantes, les Marats épui- >le fatigue à force de frapper les victimes, l'enfer de l'Entrepôt, le cynisme grivois des bourreaux... C'est à cette avalancbe d'atrocités jusqu'alors inouïe que le bonhomme Mercier fait allusion quand, s'adressant au Tacite ou au Shakespeare futurs qui devront les raconter, il écrit : — « Fais ton idiome, car tu auras à peindre ce qui ne s'est jamais vu. »2
A chacun des témoignages le drame se renouvelle : on croit avoir touché le fond de l'épouvante : mais la déposition qui suit renchérit sur la précédente et des cris d'épouvante accueillent ce perpétuel grandissement d'horreur. Quand paraît le cocassier Leroy, qui, seul, a échappé à la noyade du 24 frimaire ; quand, simplement, il raconte son prodigieux sauvetage, une grande angoisse étreint l'auditoire : dès qu'il a terminé sa déclaration, les cris éclatent : il est acclamé, embrassé ; quelques citoyens font une quête dans l'assistance et remettent au pauvre garçon.
' Afin d'éviter les redites on se contente d'esquisser ici, à grands traits, ce procès fameux, ensuivant le résumé qu'en a écrit, d'après le dossier des Archives nationales, M. Campardon, Le Tribunal révolutionnaire de Paris, II, p. 42 et suiv.
* Le Xouveau Paris, par le citoyen Mercier. Avant-propos.
tout ébaubi de son succès, un gros paquet d'assignats.
Voici une poissonnière, la femme Laillet, qui, détenue et servante à la prison du Bouffay, a vu, dans la geôle, Mme de la Métaierie et ses quatre filles, qu'on disait cousines de Charette. L'ordre vient de les livrer sans jugement à l'exécuteur et le concierge charge sa domestique de les prévenir. La femme Laillet entraîne les malheureuses dans une chambre et leur dit : — « Mes amies, votre dernière heure approche, préparez-vous; Carrier l'ordonne ; à neuf heures vous ne serez plus. » Toutes se jettent la face contre terre et prient ; la plus jeune, — elle a dix-sept ans, — remet à la citoyenne Laillet une petite bague ; puis, sanglotant, serrées contre leur maman, elles vont à la mort. Le bourreau, quelques jours plus tard, en trépassait d'effroi et de remords1. A l'audience, la femme Laillet tire de sa poche l'étroit anneau, legs de la petite mourante, le montre aux juges tandis que la salle s'emplit du bruit des sanglots et des rumeurs de pitié.
Pendant que parle l'officier de santé Thomas, évoquant la pestilence des prisons, l'émoi devient tumultueux : il a vu les baquets d'ordures de l'Entrepôt où flottaient des corps d'enfants agonisants ou morts ; il a constaté la noyade de trente femmes sur le point d'être mères ; il a visité à FEperonnière et à
1 L'exécution des dames de la Métaierie eut lieu le 19 décembre 1793 et l'exécuteur mourut au début de janvier. On ne sait, à la vérité, si, comme le dit la femme Laillet, cet homme succomba aux remords. Voir La guillotine et le bourreau à Nantes, par A. Lallié.
la Masilière huit cents femmes et enfants, entassés sans lits, sans paille, sans pain, sans feu, sans eau et dans un tel état de misère que cinq enfants sont morts sous ses yeux, en moins de quatre minutes. 11 accuse le Comité d'avoir jeté dans la Loire quatre ou cinq cents enfants : c'est Jolly qui paraît avoir présidé à cette affreuse expédition. Des clameurs interrompent la déposition : le public proteste : — « Carrier ! Carrier ! » et menace de ses huées les accusés qu'on aperçoit, dominant la cohue, tantôt effondrés et tantôt insolents : Goullin, encore fanfaron, Chaux, emporté et discutant, Bachelier, très calme, écrivant sans lever la tète ; les autres, anxieux, rageurs, sournois, ergotant; à la précision, à la concordance des dépositions, ils opposent des explications diffuses ou pénibles. Perrochaud déclare que « ces propos ne sont imaginés que pour jeter de la défaveur sur les travaux du Comité ' » ; Jolly avoue avoir lié des détenus destinés à la noyade : — « Mais, dit-il, à mon tour, d'autres m'ont garrotté pour me traduire au tribunal... » Et il se juge quitte envers ses victimes2. D'ailleurs, il n'a fait qu'obéir : — « J'ai toujours été persuadé que je n'étais qu'un domestique que l'on employait au besoin, que l'on payait et qu'on renvoyait de même3 ». Grandmaison assure n'avoir jamais participé à aucune noyade ; mais « il a entendu la hache qui précipitait les prêtres dans les flots ». Comme le président lui observe qu'il devait être à
' Bulletin, VI, n° 84, p. 335.
1 Bulletin, VI, n» 70, p. 279.
3 Bulletin, VI, n« 81, p. 322
une bien faible distance du navire pour entendre les coups qui l'ont coulé à fond, il répond : — « Il y avait de petits bateaux à la faveur desquels, nous, membres du Comité préposés à la surveillance de cette expédition, nous nous sommes éloignés; mais je n'ai pas vu la hache qui a porté le coup fatal. » Pourtant, accablé sous les déclarations de ceux qui l'ont aperçu, sabrant les bras et les têtes au moment de l'enfoncement des gabares, il finit par arguer du cas de légitime défense : — « Si je m'étais rendu coupable de pareils excès, je serais en quelque sorte excusable, parce que j'étais dans une espèce d'ivresse et que je me battais à mon corps défendant contre des gens qui voulaient me couler à fond avec eux. »
— Quel danger pouviez-vous courir avec des individus enfermés dans une loge de bois?...
— Il n'en est pas moins vrai, bougonne le noyeur, que les détenus faisaient des mouvements inquiétants, et qu'il nous était bien difficile de les contenir \
Goullin a des euphémismes sublimes : — « Naturellement bouillant et brûlant d'un zèle peut-être trop ardent et mal entendu pour la chose publique », je n'ai pu « me défendre d'une certaine animadversion pour les aristocrates »... Voilà son défaut. Aristocrate, il l'est lui-même, d'ailleurs, et professe le plus profond dédain pour ces paysans dont on lui reproche la mort. — « Les prévenus noyés ou fusillés, dit-il, étaient tous des gens sans aveu, n- Du reste ces
4 Bulletin, VI, n° 90, p. 358.
'- Bulletin, VI, n°6l, p. 242.
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mesures étaient inévitables. — « Parisiens ! Si vous avez jugé nécessaire la journée du 2 septembre, notre position était peut-être encore plus délicate que la vôtre. Ces noyades, toutes révoltantes qu'elles vous semblent, n'étaient pas moins indispensables que le massacre du 2 septembre auquel vous vous êtes livrés f. »
Socrate Chaux joue l'indignation : sommé de répondre à la déposition d'un témoin, il s'écrie : — « Je ne puis voir le crime accuser la vertu ! » ■ Après une autre déposition, écrasante pour le Comité, il s'emporte : tous ces témoins-là sont des contrerévolutionnaires : — « Il faut appeler Charette et les brigands en témoignage contre nous ! » 3 Mais son aplomb est quelquefois mis en défaut :
— Connaissez-vous Magniant et Morin ? lui demande le président.
— Je ne les connais nullement, réplique Chaux. Et aussitôt le magistrat donne lecture d'un ordre signé Chaux et Goullin, permettant aux citoyens Magniant et Morin de requérir la force armée qu'ils jugeront convenable pour une expédition secrète. Ainsi on remettait à des inconnus de pareils blancsseings, autorisant toutes les rapines et toutes les exactions? Eh! certainement! Les potentats du Comité sont unanimes à le reconnaître : ils signaient des ordres sans les lire : quoi de répréhensible à de
' Bulletin, VI, n»o7, p. 227.
1 Bulletin, VI, n°Si, p. 334.
; Bulletin, VI, n° 70, p. 27'J.
tels agissements? — « Il viendra peut-être un jour, pleurniche poétiquement Chaux, où, au lieu de la ciguë qu'on veut me faire avaler, le peuple me rendra assez de justice pour couvrir ma tombe de fleurs ! » i Tel est son genre : il essaie d'apitoyer pour fuir la discussion : à un cordier de Chantenay, son créancier pour six cents livres, il riposte : — « Mes humiliations sont si grandes que je mourrai avant la fin du procès. » 2 II se met à pleurer et tous les assistants éclatent de rire. Quand le conventionnel Bô, appelé à la barre, le traite de vulgaire scélérat, Chaux étouffe de colère, il suffoque, il supplie qu'on le porte à l'air, afin qu'il puisse respirer et calmer son agitation. Le président, pris de pitié, lève la séance3.
Le doucereux Bachelier garde sa froideur mielleuse : très occupé à noter toutes les dépositions, il parle à peine ; s'il élève la voix, c'est pour glisser des remarques dans ce ton : — « Le Comité, toujours juste » \ mot qui soulève une tempête de sarcasmes et de sifflets. — « Ma douceur, mon humanité sont trop connues... » 5 Pourtant il a signé l'ordre de réincarcérer Leroy, échappé à la noyade du 24 frimaire : — « Je l'avoue avec douleur ; mais je déclare avoir été contraint par Goullin, l'agent de Carrier, -dont on ne cessait de me menacer. » 6 La théorie révolution-
1 Bulletin, VII, n» 3, p. 9.
* Bulletin, VI, n» 96, p. 381.
<• Bulletin, VII, n« 3, p. 9.
* Bulletin, VI, n» 98, p. 340.
5 Bulletin, VI, n» 57, p. 226.
0 Bulletin, VI, n» 63, p. 252.
l'échéance 293
naire de Bachelier est simple : — « Toute la classe des riches était suspecte dans les circonstances difficiles où nous nous trouvions ; il a donc fallu frapper également celui gui pouvait nuire, comme celui qui en réunissait le pouvoir et la volonté. » ' Système qui permet d'englober dans larépression les innocents et les coupables. Et Bachelier, à court d'excuses, invoque celle de sa lâcheté : « Nous étions pères de famille », dit-il 2.
Ce qui paraît le plus ignoble, dans ces interminables débats, c'est l'acharnement qu'apportent ces hommes à se charger l'un l'autre : ils se rejettent les responsabilités, s'arrachent les aveux, accablent de révélations implacables les témoins assignés, dont dix-neuf, tous acolytes du ci-devant Comité ou soldats de la compagnie Marat, passent, sur réquisition du substitut, de la barre au banc des prévenus. C'est ainsi que l'on voit, entre autres, prendre place auprès de leurs patrons, les Marats, René Naux, Richard, l'homme à la taie d'oreiller, Pierre Foucaud, encore chaussé de souliers arrachés à l'un des prêtres qu'il a noyés3, le coutelier Gauthier, le maître d'armes O'Sullivan, qui se vante, à l'audience, d'avoir livré son frère au bourreau, Forget, le grand Lama, le féroce Dhéron, le coupeur d'oreilles, le jeune Robin, arrêté à l'armée de Sambre-et-Meuse où il espérait se faire oublier. Mais on a beau serrer les rangs sur les
Bulletin, XI, n» 78, p. 312.
A. Lallié, Soyades, p. H.
gradins des accusés, il y manque toujours celui donl, la sinistre figure domine le drame. A tout instant il est cité comme l'ordonnateur, l'imprésario en chef des tueries et des noyades : le public l'appelle, les jurés réclament sa comparution, les témoins l'incriminent sans trêve, les accusés se retranchent derrière son autorité... La Convention, néanmoins, ne lâche pas son homme : elle se sait envers lui solidaire. Après celui-là la conscience publique n'en exigerat-elle pas un autre? Où s'arrêteront les représailles? Livrer Carrier n'est-ce point livrer en même temps l'Assemblée tout entière, qui a tout su et tout approuvé ?
Voilà bien sur quoi Carrier compte ; pourtant il a peur. Dès le premier jour du procès, il va chez Dubois- Crancé, et, dans son souci de lier sa cause à celle de ses collègues :
— Tu vois, dit-il, que le projet est de nous faire tous guillotiner.
L'autre, qui connaît ses forfaits, car il lui a succédé à Nantes, répond brutalement :
— Mets ta main sur ta conscience et l'autre sur ton pistolet : si ta conscience ne te reproche rien, nous te défendrons tous; si elle te reproche les crimes dont on t'accuse, tu es un lâche si tu ne te brûles pas la cervelle l.
Carrier ne mit la main ni sur sa conscience, qui ne lui aurait rien dit, ni sur son pistolet dont il ne
1 Aulard, Paris sous la réaction thermidorienne, I, p. 181.
voulait point faire usage : il alla quémande* d'autres approbations et partout rencontra visages sévères. C'est l'honnête et courageux Lofficial, député des Deux-Sèvres, qui, le premier, osa parler à la tribune * des massacres de Nantes. Carrier protesta, se disant prêt à porter sa tête sur l'échafaud si de tels faits étaient prouvés. Il fut écouté sans faveur. Dans le silence une voix qui sonna comme un tocsin, cria : — « On en prouvera bien d'autres ! » Et, de ce jour, Carrier sentit le sol se dérober sous lui.
Il fit une belle défense, retrouvant, pour sauver sa vie, l'énergie furieuse qu'il déployait naguère à vulcaniser les têtes. Près d'un mois encore se passa sans que la Convention se décidât à l'abandonner. Du tribunal, l'indignation gagnait Paris, instruit quotidiennement, par les journaux, des incidents du procès. Ce cri — « Carrier ! Carrier ! » entendu chaque jour au prétoire, passait à la rue, hurlé par les porteurs de nouvelles, sous les fenêtres de la Convention, clamé dans les cafés, chansonné aux carrefours, répété aux spectacles, à la porte des clubs, aux tribunes même de l'Assemblée. Sous la pression de l'opinion, les conventionnels se résignèrent. Le 8 brumaire, ils créent une commission de vingt et un membres chargés d'examiner les dénonciations contre leur collègue et de faire un rapport, rapport dont Romme donne lecture à la séance du M novembre 2. Carrier y répond
1 Le 29 septembre 1794, 8 vendémiaire an III.
' C'est aux annexes de ce document que se rapporte la référence qu'on a si souvent rencontrée au cours de ce volume : Pièces remises à la Commission des Vingt-un.
par son propre panégyrique : tout est mensonge dans cette audacieuse apologie : il se montre héroïque à Cholet, luttant contre 80.000 brigands; son cheval est tué sous lui ; il en prend un autre ; ramène 3.000 hommes au combat. C'est lui qui a triomphé de la Vendée. Ses dix-sept ou dix-huit victoires successives ont anéanti les rebelles. Ils n'étaient plus que 300 lorsqu'il a quitté Nantes. Aussi quelle peine il a prise! Quel labeur acharné! A peine a-t-il dormi vingt-quatre heures sur quarante jours et quarante nuits! On parle de cruautés? Lesquelles? Pendant son proconsulat, il n'a mis en arrestation que deux citoyens, — deux seulement, — coupables d'avoir fourni des armes aux Vendéens. Des exécutions en masse? Des noyades ? Il défie qu'on produise un ordre signé de sa main et commandant de tels forfaits. Il les ignore. Loin de molester les paysans qui se rendaient à merci, il les accueillait avec la plus douce fraternité. Il se félicite, au reste, de ces odieuses calomnies ; il est pauvre, il n'ambitionne que l'obscurité ; mais le plus beau jour de sa vie est celui où ses ennemis le forcent d'énumérer les services qu'il a eu le bonheur de rendre à la République... ! Dans ce fatras, un mot très beau lui échappe, un mot très juste et très adroit aussi : insinuant que son procès est celui de la Convention entière, puisqu'elle a commandé, approuvé les mesures prises par tous les représentants en mission, il s'écrie : « Oui, tout est coupable ici, jusqu'à la clochette du président ! »
Ses collègues l'ont écouté dans un solennel et pro-
fond silence. Dès qu'il se tait, cent voix réclament l'arrestation provisoire qui est votée aux cris de Vive la République ! Et le fuyard de Cholet, fanfaronnant encore, ricane :
— L'arrestation provisoire est superflue; les brigands n'ont jamais vu mes talons.
Quatre gendarmes l'emmènent. La foule qui l'attend aux portes des Tuileries l'invective ' et le poursuit de ses huées jusqu'à la rue d'Argenteuil. Car, par faveur, il sera gardé à vue chez lui : on lui laisse le loisir de préparer sa défense, au vu des pièces communiquées par la Commission, et l'autorisation lui est accordée de faire choix d'un secrétaire et de recevoir ses amis.
Il en avait encore ! On raconte que, certain soir, il réunit autour de sa table vingt-cinq convives. Les quatre soldats préposés à sa surveillance n'étaient pas rassurés : une telle affluence leur semblait suspecte ; n'allait-on pas leur enlever le prisonnier ? Ils trouvèrent le moyen d'aviser de leur embarras le Comité de Sûreté générale, qui expédia aussitôt un renfort; et, tant que dura la fête, chacun des dîneurs eut, derrière sa chaise, un gendarme, ce qui ne contribua point à égayer le repas5.
Le 21 novembre, Carrier, toujours escorté de ses gardes, reparaît à la Convention qui doit entendre, sur chacun des faits de l'accusation sa justification
1 Courrier républicain, 3 brumaire an 111. — « La hyène du Gévaudan, enchaînée et promenée dans les rues de Paris, a excité moins d'horreur. »
* Aulard, Réaction thermidorienne, I, p. 275,
méthodique. On lui permet de monter à la tribune et il commence, de sa voix aigre, à lire, l'une après l'autre, les dénonciations à lui remises par la Commission. C'est très long. Jusqu'à sept heures du soir, il parle, se déclarant innocent, traitant de fanatiques, de scélérats, d'aristocrates ceux qui l'accusent, attestant encore qu'il n'a donné aucun ordre de noyades, prenant à témoin de son héroïsme les soldats qui « l'ont toujours vu dans le théâtre de la gloire. » Séance singulièrement dramatique, dont tout l'intérêt est dans la présence de ce paria, repoussé par tous ceux qui furent ses approbateurs, ses imitateurs ou ses complices. Le lendemain, 22 novembre, sa plaidoirie occupe toute la journée ; seulement, comme ses forces le trahissent, un secrétaire donne lecture des pièces et lui se contente d'y répondre. Le jour suivant, il ne vient pas. On annonce qu'il est malade. Grand tumulte. Est-ce un prétexte ? Veut-on le sauver ? Il semble, en effet, que plusieurs représentants, tout aussi compromis que le noyeur de Nantes, estiment dangereuses ces représailles et désirent « étouffer l'affaire ». Quelques-uns allèguent que toutes ces récriminations sont regrettables et sans preuves. Le boucher Legendre, furieux, saute à la tribune : c'est un homme d'une éloquence bourrue et fougueuse, féconde en images saisissantes : « — On demande des preuves, hurle-t-il; eh bien, si vous en voulez, faites refluer la Loire à Paris ! Amenez les bateaux à soupapes ; faites venir les cadavres des malheureuses victimes : ils sont assez nombreux pour cacher les vivants ! » Et il propose, en l'absence de Carrier, de
procéder, sans attendre la fin de son plaidoyer, à l'appel nominal sur sa mise en accusation.
Mais Carrier a été averti ; le voici : la figure pâle, les yeux enfoncés, les joues creuses, couvert d'un vêtement qui allonge encore sa haute taille. Il a l'air d'un fantôme. On le voit se hisser à la tribune : il promène autour de lui des regards farouches, et, d'un ton caverneux, ressemblant à une plainte déchirante, il dit tout à coup :
— J'ai vu, en entrant, des figures inhumaines qui bavaient mon sang et ma vie. Eh bien, misérables, si vous voulez mon sang et ma vie, les voilà1 !
Il découvre sa poitrine, frappa à grands coups la tribune et renforce sa voix :
— La postérité saura qu'un prévenu appelé à se défendre dans le temple de la Liberté, a été insulté par ses juges2.
Ce moment fut terrible : un frisson passa sur l'assemblée et l'accusé poursuivit sa défense, tantôt monotone et découragé, tantôt semblant se réveiller, entrant en fureur, et se démenant au point de renverser les chandelles qui éclairent la tribune. A onze heures du soir, il parle encore : il n'a trouvé pour se justifier des noyades que cette menaçante excuse : ses collègues en ont fait autant, à Laval, à Saumur, à Chàteau-Gontier, à Angers... Ils ont hâte qu'il se taise : on l'entraîne enfin et l'appel commence.
* Tissot, Histoire de la Révolution, t. V, cité par Lallié, J.-B. Carrier.
1 Courrier républicain, 5 brumaire an III.
Il dura jusqu'à deux heures et demie du matin : l'accusé en attendait chez lui, couché sur son lit, le résultat. Il apprit, non sans un dégoût justifié, que, sur cinq cents de ses collègues ayant pris part au vote, quatre cent quatre-vingt-dix-huit le livraient allègrement au Tribunal révolutionnaire. Presque aussitôt, un huissier de la Convention, accompagné d'un adjudant, pénétrait dans sa chambre : ils venaient l'arrêter. Carrier fit mine de saisir son pistolet ; mais l'adjudant le désarma. L'ex-représentant fut appréhendé, poussé dehors où l'attendait un détachement de soldats. Moins d'une heure après, on l'écrouait à la Conciergerie. Soit qu'il eût retrouvé son arrogance, soit qu'il essayât de simuler la confiance en un long avenir, il réclama de la complaisance du concierge, une pièce bien aérée : — « Accoutumé à respirer l'air des montagnes, cela lui était plus nécessaire qu'à tout autre i. »
Sa descente vers l'abîme fut lamentable. A chacune des heures qui lui restent à vivre, il va fléchir sous une nouvelle humiliation. C'est, d'abord, le 27 novembre, son apparition au tribunal saluée d'imprécations et d'applaudissements. Depuis quarante audiences on l'attend : le voici enfin et l'on se rue pour voir « le monstre », « le fauve » enfin capturé. Il prend place parmi ceux qui furent ses courtisans serviles, et qui se réjouissent de le voir là, plus compromis, plus exécré qu'eux-mêmes. Quelle rencontre !
1 Procès-verbal d'arrestation. Cité par Camp ar don, Le Tribuna révolutionnaire de Paris, II, p. 97.
l'échéance 301
Ils s'était déjà trouvé avec eux, il y a un an, à pareil jour; et c'était au lendemain de l'événement d'un genre nouveau dont ils se félicitaient alors.
Mais Carrier se propose de lutter : il connaît les lois; il sait comment on empêtre et comment on lanterne une procédure. Aussitôt, prenant la parole, il récuse président, substitut et jurés. Le tribunal en délibère et décide qu'il « passe outre ». Carrier, d'un ton sec exige qu'il lui soit fourni un défenseur, ainsi que l'ordonne la loi. Nul ne s'offre et le président désigne d'office, un avocat, qui s'excuse : le second nommé déclare ne pouvoir plaider pour l'accusé. Un troisième fait de même1. Le tribunal charge de la défense le citoyen Hureau, employé au parquet ; Hureau décline cette impossible tâche. On fait appel à Antonelle, ancien juré du tribunal de Fouquier- Tinville; mais Antonelle, lui-même, se récuse; le sixième, Giroust, refuse également... Jamais, sans doute, depuis tant de siècles qu'au vieux Palais on rend la justice, le cas ne s'est présenté d'un accusé si méprisé et si compromettant qu'aucun avocat ne consente à implorer- pour lui la pitié des juges. Carrier, crispé de rage, déclare qu'il se défendra lui-même.
Sa justification est simple : il nie tout : insolemment d'abord, puis, sur les protestations de ses coaccusés, avec une obstination farouche. Il n'a pas eu connaissance des noyades... Si, pourtant, il se souvient d'une, d'une seule, mais que, de très bonne foi, il attribuait à un accident, ainsi qu'il en avait fait part
1 Cainpaivlon, Le Tribunal révolutionnaire, II. p. 104.
à ses collègues de la Convention. Comme Goullin, Chaux, Bachelier et les autres protestent, le harcèlent, précisant des dates et des faits, il s'emporte, désavoue, parle de son courage à Cholet, de son humanité trop grande, de sa faiblesse envers les rebelles. Il est victime de sa propre candeur : — « Tout Nantes conspire contre moi ; les Bretons n'agissent que par cote' rie ! »
Il n'inspire aucune pitié, et, même, moins que les autres, il épouvante : on rit de ses mensonges grossiers, des maladroites défaites où il patauge ; alors il se tait, traqué, se renferme dans un silence boudeur, en dépit des sommations du président l. On lui présente des pièces signées de lui, il prétend qu'on a « subtilisé » sa signature. Son attitude est si piteuse et si écœurante qu'elle révolte Goullin lui-même.
— Allons Carrier, fait le beau parleur du Comité, tu t'obstines à nier les faits les plus authentiques ; je t'offre un bel exemple; imite-moi, sache avouer tous tes torts, sinon tu t'avilis aux yeux du peuple, tu te déclares indigne de l'avoir jamais représenté. Depuis longtemps tes co-accusés, tes agents subalternes, disons mieux, tes malheureuses victimes, jouent ici ton rôle. Crois-moi, il en est temps encore, reprends celui qui t'appartient; sois grand et vrai, grand comme doit être un mandataire du peuple ! Reconnais ton
1 « Le Président. —Je vous somme, au nom de la loi, de répondre.
Carrier ne dit mot. Le président répète trois fois son interpellation, ainsi que le prescrit le code criminel, et déclare à Carrier que, s'il persiste, le fait sera tenu pour constant.
Carrier. — Au nom de la loi, je somme le président de ne pas s'en écarter. » Bûchez et Roux, XXXIV, p. 166.
ouvrage, confesse tes erreurs, et si tu éprouvais le sort fatal, du moins tu emporterais dans la tombe quelques regrets de tes concitoyens1.
Carrier ne veut rien entendre : il ne sait rien, il n'a rien fait, il n'a rien vu. On parle du dîner sur la galiote après la noyade des prêtres. Quel dîner? Quelle galiote? Il ignore tout. L'adjudant général Legros qui fut l'un des témoins de la fête, insiste :
— Tu as dîné sur une galiote. Carrier ; tu devrais en convenir : un homme qui ment devant le peuple est capable de tout.
Carrier reste muet. Le jeune Robin, toujours sémillant, intervient :
— Sois de bonne foi, Carrier ; tu étais sur la galiote et, après le dîner, tu me dis : « Petit b..., petit révolutionnaire, chante la Gamelle, la chanson de la Montagne. » Et je chantai.
L'accusé, sur qui pèsent tous les regards, enfin confondu, trouve un faux-fuyant :
— Je me souviens, avoue-t-il, d'avoir entendu cette chanson quelquefois-...
Se voir rappelé au sentiment de l'honneur par un Goullin et un Robin, c'est, sans nul doute, toucher le fond de la honte et de l'abjection : Carrier connut pis encore et l'expiation morale ne s'arrêta point là. Ses dénégations, ses refus de répondre, ses insolences le perdaient : ses complices avaient beau jeu à se dire
Cauipardon, Tribunal révolutionnaire, II, p. 118. ■ Bûchez et Roux. XXXIV. p. ?03.
ses victimes et, dans l'esprit des magistrats, des jurés, du public, il était maintenant le seul coupable. Par sa maladroite et orgueilleuse tactique il avait amoncelé tout l'orage sur sa tête. Il s'en avisa et, tout à coup, changea de manière.
Au début de l'audience, le 13 décembre, il demanda la parole : humblement, en vaincu, il confesse que « par des conseils funestes et des ménagements inutiles », il a, jusqu'à présent, caché la vérité. Il s'en repent. Il prie le tribunal de lui poser des questions : il répondra ; il ne taira rien. Il reconnaît que, en vertu des ordres qu'il avait reçus, il a été obligé de frapper ceux que la loi lui désignait; mais il n'a jamais participé aux détails des exécutions. Bien souvent il en a pleuré. Quant au dîner sur la galiote, il se rappelle maintenant qu'un jour, comme il avait mal à la tête, des amis l'emmenèrent sur ce bateau, « pour se dissiper ». Il s'y rendit sans mauvaise intention ; mais il ne sait pas ce qui s'y est passé. D'ailleurs, il obéissait à Lalouet qui se disait l'ami et l'envoyé de Robespierre l. Il termine en déclarant qu'il a égaré beaucoup de pièces ; s'il les retrouve, il les produira ; si elles sont perdues, inutile d'en parler. Il s'engage eniin à fournir, dès le lendemain, des renseignements positifs. L'audience est levée sur ce coup de théâtre. Le jour suivant, à neuf heures et demie du matin, le tribunal rentre en séance. Carrier, l'air exténué, la voix creuse, expose que, durant toute la nuit, il a repassé dans sa mémoire tous les faits
1 Lalouet n'était pas au nombre des accusés et ne paraît pas avoir figuré au procès en qualité de témoin.
sur lesquels on l'a interpellé. Il n'a souvenir d'aucun, mais on peut prendre ses incertitudes pour des aveux.
— On m'a demandé, ajoute-t-il, la preuve que le gouvernement avait connu les mesures dont il est question. Je les avais, ces preuves; il m'en restait encore quelques-unes il n'y a pas longtemps ; je n'ai pas voulu les conserver : j'ai voulu tout ensevelir avec moi...
C'était la fin ; les débats furent clos. Le réquisitoire est lu, les plaidoiries commencent. Les défenseurs étaient en nombre et trois seulement excitèrent l'intérêt : Tronson-Ducoudray, plaidant pour Proust et pour Vie ; Villenave, un nantais, avocat de Louis Naux, de Guillet et de Chartier, qui traça du proconsulat de Carrier un saisissant tableau dont tous les accusés s'offusquèrent ; et Real enfin, parlant en faveur de Goullin et de Chaux. Comme il terminait par une péroraison émue, exaltant la tendresse de cœur et l'humanité de ses deux clients, Gallon, l'ami et le commensal de Goullin, éclata en sanglots. Il embrasse Goullin, suffoquant.
— C'est mon ami ! C'est un honnête homme ! C'est mon ami ! Il a élevé mes enfants. Tuez-moi, mais sauvez-le .
Il s'évanouit, on l'emporte : tout l'auditoire est en larmes et Real, s'adressant aux jurés, s'écrie avec un grand geste :
— Sont-ce là des hommes féroces?
Goullin, profitant de l'attendrissement, a rapidement tracé quelques lignes : tout de suite il prend la parole et prononce cette fougueuse allocution dont le
griffonnage fut retrouvé dans ses papiers et qu'il faut citer tout entière pour que le problème reste posé de savoir si cet homme était un audacieux « simulateur », un dément dangereux ou un monstre de patriotisme :
Ce n'est pas pour moi que je prends la parole ! Et qu'ajouterais-je aux développements de mon défenseur ? Real, avant tout, reçois ici mon hommage ! Je me plais à le rendre aussi public que ma reconnaissance est profonde. Ce n'est pas pour moi, je le répète, que je demande d'être entendu, mais bien pour mes infortunés collègues.
Pendant le cours entier de la procédure, je crois avoir constamment été vrai. Je tâcherai même d'être grand sur la sellette et dans l'adversité, comme on me reproche de l'avoir été sur le fauteuil du Comité, dans mes jours de puissance. Mais je n'ai rempli que la moitié de mon devoir. L'heure de la liberté ou de la mort va sonner et ce n'est pas à l'instant du péril que Goullin reculera.
Enfiévré de patriotisme, poussé jusqu'au délire par l'exemple de Carrier, partageant plus qu'aucun autre ses principes et ses fureurs, je suis plus coupable à moi seul que le Comité tout entier. C'est moi qui fis passer dans l'âme de mes collègues cette chaleur brûlante dont j'étais consumé. C'est l'excès de confiance dans mon désintéressement, dans mon républicanisme, et, j'ose le dire, dans mes vertus, qui a perdu et mes confrères et moi. Je suis donc, avec les intentions les plus pures, le bourreau de mes camarades. Ah ! s'il était possible (ce que je ne crois pas) qu'il fallût des victimes au peuple, je m'offre en sacrifice. Puisse ma tête suffire à la vengeance nationale ! Peuple, jurés, indulgence pour mes camarades, indulgence pour leurs erreurs! Ecartez d'eux le supplice et l'ignominie; rendez-les à leur famille, à la patrie. De tout temps ils en
furent les plus chauds défenseurs, ils la serviront encore.
Que le glaive de la loi s'appesantisse sur moi seul ! Que j'emporte dans la tombe la consolation d'avoir sauvé la vie à des frères, à des patriotes. Mon nom, si la loi le proscrit, vivra du moins dans la mémoire de ceux pour lesquels je me dévouai. Puisse enfin mon sang consolider la République et amener le bonheur de mes concitoyens. Puisse-t-il imprimer une leçon terrible aux audacieux fonctionnaires qui seraient tentés de méconnaître les lois et d'outrepasser leurs pouvoirs !
Avant de terminer, je ne puis retenir une réflexion déchirante. Des défenseurs officieux, oubliant le ministère consolateur qui leur est confié ; des défenseurs officieux, retraçant l'affreux tableau des horreurs de la Vendée, en ont répandu tout l'odieux sur la masse des accusés; des défenseurs officieux, transformés en accusateurs publics ; des défenseurs officieux, jaloux d'attacher leurs noms à cette cause immortelle; des défenseurs officieux, tout en faisant retentir les voûtes de ce temple des mots de clémence et d'humanité, n'ont pas craint, pour établir leur réputation, de nous traîner à la mort par infamie et de fouler froidement nos cadavres pour atteindre à la célébrité. L'un deux, se plaçant lui-même sur la sellette, écartant jusqu'à la défense de ses clients, a débuté par sa propre défense. Dans une longue série de phrases artistement rangées, il a fait le procès de la mémorable journée du 31 mai; il a fait plus : passant en revue les martyrs de la Liberté, il s'est arrêté perfidement à celui dont le buste le menace, à Marat... Ah ! Villenave ! j'attendais de toi plus de grandeur d'âme : j'attendais que, passé au creuset du malheur *, tueusses respecté le malheur. J'atten-
4 Villenave avait été l'un des 132 nantais emprisonnés par ordre du Comité.
dais de ta générosité que tu n'eusses pas fondé la justification de tes clients sur l'assassinat de leurs collègues... C'en est assez et je deviendrais à mon tour coupable si je poursuivais mes incriminations. Villenave a un cœur et je le laisse à son repentir l. . .
Goullin reprit sa place au bruit des rumeurs. Il venait de gagner sa cause et celle de ses collègues. Carrier seul restait impassible : il se savait abandonné de tous, déjà rayé de l'humanité. Un avocat, Villain, nommé par jugement du tribunal, présenta, sans conviction, sa défense. A minuit et demie, la parole fut donnée à Carrier : c'était, heure pour heure, l'anniversaire du moment où, un an auparavant, les Marats, en bonne humeur, envahissaient la prison du Bouffay et commençaient leur besogne.
Carrier parla durant quatre heures. Il rappela la situation de Nantes à Pépoque de son proconsulat : il montra la ville entourée de toute la province en révolte; et « voudrait-on juger froidement aujourd'hui, le compas de l'opinion publique changée à la main, ce qu'on a fait l'an passé, au milieu des orages, des dangers et des besoins, tandis qu'on ne devait alors avoir devant les yeux que l'image ensanglantée de la patrie, qu'on ne pouvait, qu'on ne devait avoir pour règle, pour mesure et pour loi, que le salut du peuple? » Il s'étendit sur les excès commis par les
1 Bibliothèque de Nantes, Collection Dugast-Matifeux . Je dois une grande reconnaissance à M. Giraud-Mangin, bibliothécaire de la ville de Nantes, pour la complaisance qu'il a apportée à mettre à ma disposition les richesses du grand dépôt qu'il conserve avec tant de savoir et de compétence.
l'échéance 309
rebelles vendéens : parla des massacres de Machecoul où les « brigands » hachèrent et mirent en pièces, prétendait-il, huit cents patriotes. On les enterra demivivants, on laissa hors de terre et à découvert leurs bras et leurs jambes, on lia leurs femmes, on les lit assister au supplice de leurs maris, on les cloua ensuite, toutes vivantes, ainsi que leurs enfants, aux portes des maisons... « Les supplices que les Vendéens réservaient aux bleus n'étaient pas, dit-il, moins cruels ; le plus commun était de les suspendre à des arbres par les pieds, en allumant un brasier sous leurs tètes, de leur mettre des cartouches au nez et à la bouche, d'y mettre le feu... On les enfournait pour les cuire ; on leur coupait le nez, les mains, les pieds et on les laissait ainsi agoniser lentement dans de noirs cachots... »
Il se complut au récit de ces abominations, jugeant y trouver une excuse. Mais il semble bien que l'impression fut médiocre. Chacun ne pensait-il pas que si les paysans vendéens se rendirent coupables de telles atrocités, c'était précisément pour venger leurs frères qu'on noyait à Nantes. Et, d'ailleurs, de quel droit reprocher d'user de représailles à un peuple dont on a décrété soi-même l'extermination totale ? Carrier ne faisait là que rappeler ses propres crimes et leur effroyable répercussion. A quatre heures et demie du matin, il Unissait son discours. Ayant constaté le bon effet de la harangue de Goullin, il usa, en manière de péroraison, du même procédé, implorant pitié pour ses coaccusés. — « Si la justice nationale doit peser sur quelqu'un, qu'elle pèse sur moi seul. »
Ce fut son dernier mot ; mais l'effet en était émoussé. Le jury se retira pour délibérer et, dans la matinée, le verdict fut rendu. Carrier, Pinart et Grandmaison étaient condamnés à mort, tous les autres prévenus se voyaient acquittés comme n'ayant pas agi « avec des intentions criminelles et contrerévolutionnaires ». Le président Dobsent leur donna le baiser fraternel et déclara : — « Vous êtes libres. » La bande, enjambant les banquettes, s'égailla, joyeusement, aux applaudissements de quelques jacobins exultants, parmi le public consterné de cet inconcevable jugement.
Carrier les vit partir : on ne dit pas qu'une main se tendit vers lui, qu'un adieu lui fut adressé par ces compagnons de ses travaux, si humbles jadis et si dociles à ses ordres. Il restait seul, lui le tout-puissant représentant du peuple, avec l'égorgeur Pinart et le noyeur Grandmaison qui allaient partager son supplice. Vers trois heures de l'après-midi, tous trois furent chargés sur une charrette qui prit le chemin de la place de Grève.
Une turbulente cohue les attend sur les ponts, dans les rues, aux quais, sur la place : on veut voir l'homme dont le nom abhorré ne périra jamais. Quelles clameurs ! — « Le voilà ! » Il est très pâle, affaissé, mais impassible et ne paraît pas manquer de courage. A côté de lui Grandmaison pleure à gros sanglots. Pinart écume de rage : ses cheveux crépus lui couvrent entièrement le front ; il se débat, il se tord, essayant de délier ses mains, crache sur le peuple qui l'invective et, chaque fois que les cahots jettent sur lui Car-
l'échéance 3il
rier, il fait effort pour le mordre. La foule est si dense que la charrette doit s'arrêter en route. Enfin, un peu avant quatre heures, la voici devant l'Hôtel de Ville où l'échafaud est dressé.
Grandmaison, toujours pleurant, fut hissé le premier; Pinart, à moitié mort, lui succéda l ; pour lui, il fallut remonter le couteau qui n'abattit point la tête du premier coup. Carrier attendait : on le vit enfin paraître sur l'échelle, présenter sa main à l'exécuteur qui l'aida à gravir les marches. Le condamné marcha vers la planche avec hardiesse ; mais, au moment où les aides le bouclaient, là-bas, dans la foule, un air de musique sautillant et joyeux se fit entendre : un loustic, traduisant à sa façon la satisfaction générale, jouait le Ça ira sur la clarinette. L'ex-proconsul eut un dernier sursaut : se redressant d'un mouvement brusque, il lança, vers l'endroit d'où partait le son, un regard impuissant et terrible 2 ; puis, comme écrasé sous le poids de l'incommensurable haine qu'il sentait peser sur lui, il courba le front. Le déclic joua et la tète sanglante, happée par le bourreau et présentée à la multitude, fut souffletée d'un cri formidable : .4 bas les assassins !
A cette même heure, les anciens courtisans de
1 Aulard, Réaction thermidorienne. Les récits de l'exécution sont en désaccord : selon quelques-uns, Pinart se débattit vigoureusement. Un récit, peu connu, de la mort de Carrier a paru dans la Correspondance historique et archéologique, 1908. Extrait des souvenirs d'Antoine Tortat.
'■ Mercier, Le nouveau Paris, Campardon, Tribunal révolutionnaire, H, 130.
Carrier, ceux qui l'avaient tant adulé à Nantes et que le tribunal venait d'innocenter, étaient gaiement réunis en une bombance, au restaurant Meot. Quelquesuns quittèrent la table et se bâtèrent vers la place de Grève pour y voir tomber les trois têtes, puis revinrent prendre leur place au joyeux banquet1. Le soir, la bande osa se disperser dans les cafés. A celui des Canonniers, Goullin, reconnu, fut houspillé, jeté à la porte et poursuivi. Le peuple de Paris, plus sévère que les jurés, n'amnistiait pas « ces hommes de sang ». Il ne s'expliquait pas comment, de ce tribunal, d'où, depuis deux ans, tant d'innocents étaient partis pour l'écbafaud, ces criminels sortaient absous. La Convention, désemparée, qui avait cédé à l'opinion publique en livrant Carrier, céda encore devant le mouvement d'indignation soulevé par le verdict du 26 frimaire. Elle ordonna l'arrestation de tous les acquittés. Ils devaient, aux termes du décret, comparaître de nouveau devant un tribunal; mais l'amnistie du 26 octobre 179o fut promulguée avant leur procès et tous furent mis en liberté.
Goullin erra durant un certain temps sous un nom d'emprunt, cherchant des moyens d'existence. Il trouva asile chez un prêtre défroqué et marié et mourut en 1797 2. Chaux eut l'audace de rentrer à Nantes et se retira dans sa villa, voisine de Doulon ; il fit élever son fils au séminaire, sous le nom de Champeau. Couvert d'ulcères, délaissé par tous, excepté
1 Aulard, Réaction thermidorienne, I, p. 322 et A. Lallié, J.-B. Carrier, p. 432.
1 A. Lallié, Le sans-culotte Goullin.
par le fils de son fermier et par le curé de Doulon, il mourut le 26 novembre 1817. Personne, en dépit de sa prophétie, ne couvrit sa tombe de fleurs. Bachelier atteignit un grand âge : il vivait à Nantes, très retiré, lisant les psaumes et récitant des prières depuis le matin jusqu'au soir1. O'Sullivan se fit, croit-on, instituteur. Des autres on perd les traces.
Quant à la veuve de Carrier, qui jamais n'avait quitté Aurillac, elle vivait encore au temps de la Restauration. Elle n'avait pas d'enfants. Après l'exécution de son mari, elle adressa, en l'an VI. au Directoire une supplique, exposant que « réduite à la plus grande détresse » elle réclamait les indemnités dues à Carrier comme représentant du peuple et la délivrance du mobilier confisqué. La vente de ce mobilier produisit 7.48U livres en assignats2. Mme Carrier vécut jusqu'en 1830; elle mourut cette année-là, le 18 août, rue du Collège, à Aurillac3. On croit qu'elle gagnait sa vie en apprenant à lire aux petits enfants.
La maison qu'avait occupée Carrier dans le faubourg de Bourg-fumé, à Nantes, resta après son départ, durant de longues années, inhabitée. Elle passait pour hantée et nul ne se risquait à en franchir le seuil maudit. Quand, après bien du temps, la porte en fut ouverte, ceux qui, les premiers, pénétrèrent, un jour
1 Guépin, Histoire de Nantes, cité par le comte Fleury. Bachelier mourut le 10 août 1843. Voir Note sur Bachelier, par Dugast-Matifeux.
* Archives de la Seine. Fond des domaines, 177.
2 Archives de létat civil d'Aurillac.
d'été, dans le jardin, reculèrent, stupéfaits : d'un bout à l'autre du petit enclos, croissait une foret de lis blancs ', pressés les uns contre les autres, une fragile et virginale moisson, poussée là, frissonnante et parfumée, comme si, sur ce coin de terre, s'étaient fixés tous les fantômes, maintenant apaisés, qui, jadis, avaient troublé les nuits du proconsul.
1 A. Lallié, J.-B. Carrier, p. 203, note.