‹ Les nuits anglaises contes nocturnesChapitre 16 sur 16 · ÜW ACTE DE DÉSESPOIR · texte numérisé non relu

ÜW ACTE DE DÉSESPOIR

la fonte des neiges avait considérablement grossie. Le maria lança un coup d’œil d’à-plorab sur les eaux jaunûtres et torrentielles, el le même regard' fatal rebondit sur le visage de Xavier.’

— Je to;^ comprends' l 'dit Xaviar; noas sommes destinés à périr dansl'cau douces Embrassons-nous, et ainsi soit-il.

— Que je sois damné si je recule! dit Célestin.

Et il s’élança sur le parapet de Stephens^-Bri/ige. Xavier fit le même bond. Ils croisèrent fortement les bras sur leur poitrine* comme pour s’exprimer à eux-mêmes l’énergiqne résolution de ne pas nager comme de francs loups 'de mer qu’ils étaient, et ils se précipitèrent tête première dans la Liffey.

Lebruit affreux que fltcette double chute de deux grands corps réveilla en sursaut une meute de chiens de Terre- Neuve, qui depuis fort peu de temps avaient commencé leur service à la tête du pont. Lord O’Calligham, célèbre philanthrope Irlandais, était le fondateur de ce corps de garde de • chiens sauveurs; et ce jour-là précisément la meute terre-neuvienne faisait son début. Les agiles animaux arrivèrent au fond de la Liffey en même temps que Célestin et Xavier. L'es deux marins se sentirent saisis aux basques de leurs habits par des gueules vigoureuses ; mais, comme leur projet de suicide était irrévocable, ils luttèrent contre leurs sauveurs avec une incroyable énergie. Hèmmes et chiens remontèrent subitement à la surface des eaux; la rivière écumait sous ces convulsions précipitées de pattes, de bras et de pieds. Déjà deux chiens, plus exercés au sauvetage que les autres et plus acharnés sur les deux marins, allaient porter la peine de leur zèle et n’exhalaient plus de leurs gosiers que des cris étouffés

semblables à ceux de l’agonie, car ils avaient avalé plus d’eau bourbeuse qu’il n’en faut à dix chrétiens pour se noyer, lorsque Gclestin et Xavier, touchés subitement de compassion en faveur de ces deux pauvres bêtes agonisantes, les entraînèrent avec eux à la nage vers la rive de la Liffey et les sauvèrerit de la mort.

Eux aussi se sauvèrent du même coup, par mégarde et ^sans le vouloir. La foule accourue, témoin de cette scène, donna son admiration aux chiens et sa pitié aux deux marins. Le shériff Edmund Tacker, vieillard de soixante et dix ans, üt un petit discours de circonstance aux étrangers sauves des eaux, et les conduisit processionnellement à l’église catholique de Saint-Patrick.

Célestin et Xavier jouissaient du bénéüce d’une seconde vie. Ils étaient morts une fois et ils ressuscitaient. Ces deux Lazares de la marine française avaient acquis à Dublin, surtout parmi le peuple, une juste célébrité, à cause de leur suicide avorté qui annonçait en eux un rare courage et une énergique organisation. Cette illustration, conquise dans les eaux de la Liifey, était pourtant assez stérile pour eux ; elle ne leur rendait ni leur beau musée brûlé, ni la grande fortune qui était au bout de cent exhibitions. Le shérilf leur avait dit ;

— Travaillez, mes enfants, gagnez votre pain, et vous retrouverez encore le bonheur.

Au fond, le shériff avait raison. A l’âge de trente ans, dans quelque position que ce soit, il y a toujours du pain au bout de deux bras. Mais Célestin et Xavier s’étaient placés, par un raisonnement faux, en dehors du devoir commun. Ils souffraient et travaillaient depuis l’âge de dix ans ; ils s’étalent énervés dans l’immobilité nonchalante

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du ponton; les ù'u.a>.o aunis de la pointe de leurs doigts n’aient pu donner aucuneténergie à leurs muscles; ce travail de broderie les avait, au contraire, eETéminés et rendus impropres aux ouvrages virils. Ensuite, ils étaient arrivés, en marchant de la conjecture à la conviction, à se persuader que l’incendie de leur musée n’était pas un événement de hasard, mais un crime combiné par jalousie ou vengeance au préjudice de deux Français : de sorte qu’ils croyaient voir leur incendiaire ennemi dans chaque passant. Ces deux malheureux , après avoir jeté une fois leur vie au fond de la Liffey, et croyant n’avoir plus aucun devoir à remplir sur la terre, et aucune punition humaine à redouter, combinèrent un plan infernal contre cette ville de Dublin qui les avait tués par l’eau et le feu.

— Écoute, Xavier, disait Gélestin; j’ai entendu conter à bord, dans mon enfance, l’histoire de M. Doux, négociant de Marseille. M. Roux avait à se plaindre des Anglais, comme nous. C’était un riche particulier qui prêtait de l’argent à Louis XYI ; il ne connaissait pas sa fortune ; il aurait mis, pendant un quart d’heure, des zéros à la suite d’un 1, sans donner le compte de ses richesses. Il avait une flotte de vingt vaisseaux marchands et je ne sais combien de corsaires. M. Roux, voyant que Louis XVI restait tranquille, déclara la guerre, lui Roux, au roi de la Grande-Bretagne. Sa lettre, qui annonçait les hostilités, commençait ainsi : Moi Roux I", a Georges III. C’était en règle. Roux I*' commença par faire beaucoup de mal aux Anglais; mais le roi d’Espagne et Louis XVI intervinrent entre les deux puissances belligérantes, et le traité de paix fut signé.

LBS XUITS \ÏTGLÂ.ISES

— Je connaissais celte histoire, dit Xavier, voyons où cette histoire doit-elle nous mener.

— Tu n6 le comprends pas, mon ami?

— Parle toujours, mon Provençal.

— £h bien! nous allons faire comme mon compatriote ÜOUX.I". Nous déclarons la guerre-à Dublin.

— Déclarons.

— Nous avons on antécédent; notre position est meilleure que celle de Doux l'f;> nous sommes dans le omur de notre ennemi.

— Dans ses entrailles.

— Et si notre ennemi nou» refuse nos contributionsrde guerre, nous le faisons sauter comme il nous a fait sauter à Aboukir; cela est Juste, Xavier, n’est-ce-pas?

— Célestin, du premier coup j’ai approuvé ton plan, hier quand tu me l’as indiqué sans développement..

— ^ Je te ledévelopperai.tXavier...

■ — Moi, pour y mettre iquelque chose, je réduis ce plan à sa véritable expression en le t nuoralisanl. Nous louons, dis-tu, un premier élagoa Sàkecilk-iireet,

— Oui...

— Bicnl nous montons le vaisseau le Sakeville ei nous allons nous battre contre le vaisseau le iDublin. nu

combat naval sur terre.

— C’est cela.

— A quand donc la. déclaration des hostilités, Célestin?

— Quand nos batteries seront prêtes... A demain.

— Oui, à demain : je brûle de faire mon quart à bord du Sakcville, à l’ancre entre deux maisons; je crains d’avoir le mal de terre; je u’ai jamais navigué sur le continent. As-tu le pied terrestre, toi ?

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Xavier, ou s’habitue à tout, quaud on est mort une fois dans sa vie comme nous-deux. -Écoute, tu as approuvé mon plan, il faut le résumer en quelques mots.

— Avec nos achats faits en détail, çà et là, dans Dublin, nous avous un baril de poudre anglaise, première qualité; voilà la base de notre affaire.

Nous avons loué un premier étage à SakeviUf’-Street, entre les bureaux de la poste et la belle manufacluro de Richard Schwab ; c’est une position superbe; nous tenons le centre du plus riche quartier de Dublin; nous sommes en mesure d’incendier toute la correspondance de l’Irlande, quelques millions d’étoffes, et tout SakeviUe-Street par ricochet, corps et biens.

La nuit de demain, nous affichons aux quatre coins -de Dublin un placard ainsi conçu; il est adressé AUX HABI- TANTS :

« Les deux marins noyés et sauvés de la Liffejrdéda- )» rent la guerre à la ville de Dublin.

» Ils sont logés Sak'oillc-Strfei, 27, entre Pûst-Ofjîce et'la » manufacture de Richard Schwab.

)) Le plancher de leur chambre contient un baril de deux » cents livres-de poudre, prêt à sauter dans les cas sui- » vants;

» 1* Si les hommes de polioé'fouf lamoliidre tehtative J) pour entrer dans la chambreA poudre.

» 2* Si l’on arrête l’un des deux marins, celui qui se V promèneradans Duhüu, loreqacrautretieiidrala'mècho » aUuméo sur de baril.

» 3“ Si Ton n’apportei pas aux deux mapi'tSdo'ùtes les » choses nécessaires à leur existence et à icurs*amu&e» )» ments, lorsqu’ils les -demanderont*

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» 4® Si les voisins s’écartent de leurs maisons comme » pour les isoler, et les menacer ainsi de quelque attentat

de la police.

» &® Les deux marins promettent sur l’honneur de pro- » téger nuit et jour la ville et les propriétés des habitants » de Dublin, si les habitans de Dublin se comportent bien » à l’égard de deux infortunés, honorablement connus » dans la capitale de l’Irlande.

» 6* L’un des deux marins fera chaque jour dans Du- » blin sa promenade de midi à cinq heures; tous les ci- » toyens sont invités à veiller sur lui; si à cinq heures et » demie il n’était pas rentré, son camarade laisse tomber » la mèche sur le baril, et Sakeville saute comme l'Ortent à » Aboukir.

» Signé : Célestin et Xavier. »

Lorsque leurs dispositions furent prises et toutes habilement calculées, Xavier sortit au milieu de la nuit avec une centaine de copies de cette proclamation, et il la placarda partout. Au lever du soleil, le shériff reçut une lettre des deux amis par laquelle il était invité à se rendre sur-le-champ chez eux, dans l’intéïét de la ville de Dublin.

A cette heure, Dublin n’avait pas encore ses yeux assez ouverts pour lire la proclamation des deux marins.

Le shériff, qui savait que ces deux enragés Français étaient capables de toutes les folies, oublia son rang, et se rendit à l’invitation. 11 fut reçu dans la chambre à poudre avec une grande politesse de oonton. Célestin lui présenta un.ié^et^lui dit:

— Mon honorable shériff, prenez la peine de lire cet

DI

TJN ACTE DE DÉSESPOm 313

exemplaire de la proclamation que nous avons affichée aux quatre coins de Dublin.

Le shériff regarda Célestin, prit le papier, mit scs lunettes, et lut en faisant un bond sur sa chaise à chaque article.

— Honorable shériff, dit Célestin, vous connaissez maintenant notre petite affaire aussi bien que nous; il me reste à vous présenter notre palladium; c’est une sainte-barbe à domicile qui est là devant vous, à fleur de plancher; un petit volcan de poche... n’ayez pas peur... et ne criez pas !... au moindre cri, mon shériff, nous sautons pardessus les cloches de Saint-Patrick. Regardez Xavier qui rapproche la mèche... une mèche qui brûle toujours, mon shériff ; c’est le feu de Vesta. Les vestales ont changé de sexe seulement. Que dites-vous de l’idée, shériff ?

Le vieux magistrat, immobile de surprise et d’effroi, regardait le cercle menaçant et noir fortement scellé dans le plancher.

Célestin prit une poignée de grains do poudre et la présentant au shériff.

— Voyez, dit-il, c’est d’une qualité supérieure ; jugez de notre Vésuve domestique par l’échantillon. Emportez cela chez vous pour le faire analyser par vos chimistes; ils vous diront si c’est de la graine d’oignon. Maintenant, nous vous rendons à votre liberté, monsieur le shériff.

Le vieillard se leva sans oser faire paraître sur sa figure le moindre sentiment qui pût blesser deux ennemis terribles, et sans prononcer une parole; car il ne pouvait parler que pour flétrir, en digne magistrat , le cnn^ de ces projets incendiaires. Célestin et Xavier le conduisirent

jusqu’à l’escalier, l’uu l’obligeaut de prendre l’éclianUllon de poudre dans une boîte, l’autre lui présentant la mèche allumée comme une sentinelle présente les armes à son chef.

Quelques heures après, il était facile de voir que la proclamation avait produit son effet. Aux environs du monument de Nelson, et devant le palaisdes postes, la foule de tous les jours était réduite à quelques groupes inquiets. Les constables inondaient SafceuiWe. maisren affectant , de ne rien avoir d’hostile et de menaçant dans leur attitude. Dans le lointain, on apercevait le shériff qui s’était arrêté hors de la portée de l’éruption, et qui semblait, par scs gestes, recommander la prudence à ses interlocuteurs.

A midi, Célestin, en costume de marin de ponton, et la cocarde française à son chapeau goudronné, .sortit hardiment sur le pavé de Sakeville; et, quand il fut au milieu de cette rue d’une largeur immense, il se retourna pour échanger des saluts avec Xavier qui se montra un instant à la croisée, a., mèche allumée à la. main.

Célestin marcha droit au shériff, et lui dit :

— La pièce est commencée, cela marche bien;. Dublin sera sage, et nous serons reconnaissants.

— lIonsieur,idit le shériff, le service de la. poste souffre beaucoup; les boutiques no s’ouvrent pas. dans Sikevillo Street: voyez, il y a de l’inquiétude.

— Eh ! de quoi s’inquiète-t-on, honorable shériff? nos intentions sontpures. D fallait a’dnquiéler lorsque la main

tJN ACTE DE DÉSESPCm 31'ô

d’an criminel incendia notre musée, et nous réduisit à l’indigence. Aujourd’hui, que Dublin fasse son devoir, et tout ira bien. Je vais commander notre déjeuner à l’holcl de Greamesh, le premier hôtel du monde. Il va sans dire, shérilT, qu’à la moindre douleur d’enlraillcs, nous vous accusons d’empoisonnement, et Sa hx' il le saala en cent millions de morceaux. Tout est prévu, shériff, tout, même la tentative d’empoisonnement.

— N’ayez point de crainte. Monsieur...

— Dd crainte! bah! c’est à Dublin de trembler! De

crainte! vous moquez-vous de moi ?... Depuis ma naissance à bord de je passe ma vio à mourir ; j’ai vu

l’enfer à cinq ou six reprises, comme je vous vois.

— Mais, Monsieur, ajouta le shériff avec une voix douce et persuasive, renoncez à celte abominable folie!... à...

— Shériff, n’ajoutez pas un mot, ou je fais un signe et nous sautons par-dessus les nuages.

Puis, s’adressant à la foule qui l’environnait, le marin ajouta :

— Messieurs, je vous ordonne de vous retirer, j'ai besoin d’air ; laissez-moi seul.

En un clin d’œil la foule avait disparu ainsi que le shériff.'

Célestin ressentit un j uste sentiment d’orgueil en voyant avec quelle facilité une de ses paroles jetait la consternation dans le peuple de Dublin. D’un pas majestueux, il s’achemina vers rhôtcl de Greamesh, et il demanda d’une voix maritime et provençale qu’on lui servît à déjeuner.

Toute la domesticité des deux sexes, le land-lord en tète, accourut aux ordres de Célestin; on lui servit trente plats sur une table, et des vins d’Oporto, de Sherry et de Cla-

316 tss nüits'anTtT.xtses

rct. Le repas termine, il lit un choix dans les plats intacts,

les mit dans une corbeille, et appelant le /and-Zord, il lui dit ;

— Monsieur, ceci est pour mon frère Xavier, c’est son déjeuner; maintenant, donnez tout ce que j’ai laissé à ces groupes de pauvres femmes qui ont assisté par les croisées à mon déjeuner.

Le maître de l’hôtel s’inclina en faisant an signe trèsexpressif d’obéissance aux volontés du baril de poudre voisin, représenté par le marin français.

Célestin fit le signal convenu avant d’ouvrir la porte do la chambre volcanique, et Xavier approcha la mèche allumée du baril de poudre. Célestin referma la porte à triple tour, et déposa les provisions sur une table.

— Serre-moi les mains, Xavier, dit-il en s’asseyant: tout marche bien; la machine est admirablement bien montée; Dublin esta nous... Quel déjeuner je viens de dévorer chez Greamesh ! quels vins ! quels domestiques charmants! Déjeune, déjeune à ton tour, mon ami; j’ai commandé notre dîner pour sept heures...

— Et le shériff? le shérlff, dit Xavier en découpant un rumpsteake au jambon.

— Le shériff a peur; il nous connaît, tout Dublin nous connaît, Xavier; on sait que nous sommes gens à mettre le fait après la menace. La police est embarrassée ; elle cherche un expédient , elle ne trouve rien. En rentrant, j’ai rencontré un monsieur qui m’a abordé poliment et m’a dit: Au nom de Dieu, capitaine, n’oubliez pas de rentrer à cinq heures. — Quel intérêt avez- vous à cela? lui ai-je demandé. — Je süis Richard Schwab, votre voisin. — Ah! je comprends, lui ai-je dit! ch bien! soyez tranquille, je serai sage ; mais que Dublin soit sage

UN ACTE DE DÊSESPOm 317

aussi? M. Richaril m’a répondu do la sagesse de Dublin.

— Parbleu! s’écria Xavier, si Dublin nous vexe, nous l’enverrons promener dans la lune.

— Oh ! il le sait bien. Vraiment, je suis enchanté de la vie qui s’ouvre devant nous. J’ai cent projets dans la tète... D’abord, je vais demander on mariage la fille de Richard Schwab, notre voisin.

— Ah ! mon Dieu ! Célestin !...

— Et je te marie, toi aussi, du même coup; je te donne la fille de M. Greamesh, une rousse charmante qui a douze mille livres de dot, cent mille écus!...

— Mais que nous importe la dot, Célestin! nous sommes emprisonnés ici pour toute la vie ; comment jouir d’une dot ?

— Et! qui connaît l’avenir! Prenons toujours la dot si elle se présente. Demain je demande miss Schwab pour moi, et miss Greamesh pour toi...

— Et si l’on nous refuse?

— Nous sautons... c’est la réponse à tout... Nous ne sauterons qu’une fois Demain je me fais meubler deux

chambres nuptiales par le premier tapissier de Dublin, Nous aurons deux noces superbes...

— Où donc?

— Où? chez Greamesh; dans des salons magnifiques. Toi tu passeras le premier, moi le second; il faut toujours que l’un de nous deux garde ce volcan. Nous invitons à nos noces toute la haute société de Dublin; nous dansons jusqu'au jour; nous dévorons dans un festin et dans un bal cent mille francs...

— Et qui paiera?

— Parbleu! Schwab et Greamesh, nos beaux -pères, paieront.

3'i8 LES NOTTS AxaLAISKS

— C’est juste, Céle»tinf; imus après, comTOent mt cela finira -t-il?

— Ah! qui sait? Cela 'no finira peut-être pas. Il n’est pas nécessaire que cela finisse. Cela commencera* tous les jours, j’ai môme le projet de me faire nommer maire de Dublin, et toi préfet du département de l’Irlande. En attendant de donner un essor fabuleux à notre ambition, commençons par les choses aisées; marions-nous: lorsque nous aurons dés enfants,' nous les établirons avantageusement 'dans les trois royaumes.

Cette conversation fut interrompue par un fracas tumultueux de musique anglaise qui remplissait Sakeville- Street. Célestin ouvrit et ferma la porte, toujours avec les précautions d’usage, et descendit dans la rue, où il ne manqua pas de- rencontrer son voisin Richard qui semblait attaché à tous ses mouvements.

— Qu’est-ce que cela? demanda vivement Célestin à M. Schwab.

— C’est le festival de Dublin qui passe, répondit poliment M. Richard.

— Et où va-t-il ce festival enragé?

— A Town-Hall,

— Et que va-t-elle faire à Town-Hall, cette musique de damnés?

— Elle va accompagner trois cents choristes qui chanteront le Great-God et la Création de Hændel.

— Monsieur Richard Schwab, allez dire à ce festival que j’aime la musique, et que je veux entendre le Great-Gud et la Création, sous ma croisée, là, ce soir avant le coucher du soleil.

ÜIT ACTK -DE DÉSESPOm

— Capitaine r dit Biohard, nous allons tacher de vous anrangcr cela...

— Comment? vous hésitez!

— Non, non, rien n’est si aisé, je vais voir le shérill. Nous vous apporterons le fesiionl.

Célestin remonta chez lui et annonça à Xavier te concert du soir qu’il venait de commander à M. Richard.

— Ce sera un beau triomphe, lui dit-il, si nous avons oette armée de musiciens.

Et il se mit à la croisée pour entendre le

Une heure avant le coucher du soleil, on vit poindre à l’extrémité de Sakcville M. Schwab triomphant; il servait d’hvant-garde au festival. L’armée des exécutants déüla dans cette rue, la plus large de toutes les rues de l’univers, et se rangea en bataille devant Post-Office. Une symphonie servit d’ouverture; chaque musicien, selon l’hsage,' joua son air favori, avec cette noble indépendance qui caractérise l’artiste anglais. Ensuite trois cents gueules se précipitèrent sur Hændel et le déchirèrent sans pitié.

Célestin, du haut de sa croisée, remercia les choristes et les musiciens, et dans sa munificence de roi, il ordonna àGreamesh de désaltérer toute cette armée avec la brasserie de Luxton.

Greamesh s’inclina.

Cependant il était aiséde voir que Greamesh se contraignit violemment pour ne pas laisser échapper un violent désespoir.

A neuf heures du soir, la nuit étant fort sombre à cause d’un orage du commencement de l’été, Célestin ne put résister à l’envie de sortir, mais dans le plus grand incognito, pour entendre les conversations qui se tenaient à

leur sujet dans les promenades publiques. Il y avait beaucoup de monde à Phænix-Park. Le marin se glissa ténébreusement dans les groupes, et sa curiosité eut lieu d’ôtre satisfaite. On ne parlait que de la mise en état de siège de Dublin par les deux marins français.

Des ouvriers de Richard Schwab, des employés de Post- Office, des convives habitués de Greamesh, tous plus immédiatement intéressés que les autres citoyens à cette étrange affaire, se faisaient remarquer par la violence de leurs propos.

— Il n’est pas juste, disait-on dans ce groupe,. que deux ou trois personnes riches payent pour toute la ville. Voilà cette folie du festival qui a pris encore deux cents livres dans la bourse de M. Greamesh. — D’autres voix disaient : Si ces fantaisies de marins se prolongent, Greamesh et Richard sont ruinés en huit Jours. — C’est évident. — Et que voulez-vous qu’on fasse! — On a écrit hier au gouvernement. — Belle ressource ! Le gouvernement no fera rien. — Il enverra des troupes. — Eh ! ils se moquent bien des troupes ! — Le plus fâcheux, c’est qu’il se forme à Dublin un parti pour ces deux marins. — Un parti ? — Oui, les pauvres sont pour eux. Ce soir, les musiciens, ivres de porter et d’ale, ont crié: Houra for Ce/f’sOn .' et c’était Greamesh qui payait!... Oh! cela ne peut pas durer. — Entendez, entendez donc ! les choristes du festival ont composé une chanson.

La naïade du Iioublon est tarie;

Uuura pour Célestin ?

La foule courut vers la procession qui traversait Phœnix-Park, Célestin se retourna et se vil face à face avec M. Richard.

tN ACTE DE DÊSESPOm 321

— Ah! je ne vous quille pus, lui dit M. Richard à voix basse.

— Prenez garde, monsieur Richard; ne jouez pas le rôle de mon ange gardien, prenez garde!

— Capitaine, rentrez, rentrez, U est tard; votre ami fera quelque mauvais coup.

— Soyez tranquille, mon ami a mes instructions A

propos, monsieur Richard, il faut que vous me donniez un conseil; prenez mon bras et causons en bons voisins.

— Capitaine, je serai charmé de vous donner un conseil.

— Oui, chemin faisant, donnez-moi un conseil... J’ai envie de me marier ; qu’en pensez-vous ?

— Mais... capitaine... je pense...

— Vous comprenez, monsieur Richard, que nous no pouvons pas vivre, Xavier et moi, dans cet isolement ; nous avons des devoirs à remplir envers la société...

— Eh bien ! je pense que si vous avez au cœur quelque amour de jeunesse...

— Non, monsieur Richard, non, et tous nos amours do jeunesse sont pauvres : aujourd’hui nous avons des prétentions; nous visons aux héritières. Le beau sexe est superbe à Dublin; nous avons fait notre choix. ■

— Ah! dit M. Richard d’une voix étouffée, vous avez fait un choix?

— Deux choix... Croyez-vous que les familles consentiront à nous établir?...

— Mais pourquoi pas? dit le voisin d’une voix tremblante. N’ètes-vous pas de braves jeunes gens?...

— C’est ce que nous disons...

M. Richard tomba dans une profonde rêverie, et après avoir gardé quelque temps le silence, il dit à CclcsUn.

LES Nüirs ANGLAISES

— Écoutez, capitaine, vous m’avez demandé un conseil, je veux vous donner un conseil d’ami; me le permettezvous ?

— Donnez, mon-' voisin.

— Vous allez' VOUS' préparer un© vie d’enfer, croyez-le bien; Dublin vous doit une' réparation, il vous la fera, j’en sois garant. La- société d’assurance»; M. Greamesh, l’administration des postes et moi, nous ferons un sacrifice ; noos vous enrichirons d’tfn seul coup, et nous vous mettrons SUT' le chemin de France avec deux cent mille francs dans votre p€»rtdôJuiUc et la liberté.

Célestin s’arrêta, et fixasses yeux dans les yeux do M. Richard.

— Mon voisin, dit-il ' après uno‘'lôngue pause, quand nous aurons cette fortune en portefeuille, et que nous aurons ' éteint notre mèche, comme des ' imbéciles,' on nous pendra.

— Oh! s’écria M. Richard, ne craignez rien; cent notables de'Ddblin, le shériff en tète, et moi, nous 'jurerons sur 1 Écriture sainte qu’on ne vous fera aucune violence, et qu’il vous sera permis de revoir votre pays avec votre fortune et votre liberté.

— Cela demande réflexion, mon voisin... Ecoutez, voici un terme moyen... vous donnerez 200,000 fr. à mon ami Xhvier ; il partira, et j'dttëndrai à Dublin qu’il soit arrivé en France ; toujours sans quitter, moi, le baril de poudre. De cette manière au moins, vous ferez un heureux, et il n’y en aura qu’un dépendu.

— Il n’y en aura point.

— Acceptez-vous ma proposition; voisin?'

— Oui.

TTN ACTE PE DÉSESPOIIl C23

— Eh bien ! j’accciile la votre. Occupez-vous de l’affaire sur-le-champ.

— A la minute, capitaine; le sol brûle; il n’y a pas de nuit. A l’aube, je vous attends chez X}reamesb.

— Adieu, mon voisin.

— Bonne nuit, capitaine; vous me verrez avantlc soleil.

Célestin tomba bientôt dans les bras de son ami, lui

conta son entrevue avec le voisin, et ils exécutèrent à deux une ronde de réjouissance autour du volcan.

A l’aube, les cent notables, les 200,000 fr., le shériff et la Bible étaient dans la maison de Célestin, Xavier descendit, reçut le serment et les billets de banque, et pastit pour Kingsto'.vn dans la chaise de poste de M. Richard,

Célestin gardait le volcan.

Xavier, en arrivant à Calais, écrivit une lettre, à son ami, en lui disant qu’il l’attendait, l’œil fixé sur la planche. Célestin sortit hardiment, la lettre de Xavier à la. main, et sa mèche éteinte. Le peuple l’accompagna sur la route de Kingstown aux cris mille fois répétés de lloura fur Celestin !

En ce moment, Xavier et Célestin vivent dans le coin le plus fertile du département des Bouchcs-du-Hhone ; ils sont membres de la Société d’agriculture, et les premiers agronomes du Midi. Célestin a inventé un semoir mécanique, et mérité une médaille d’or à la dernière e.vposition.

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