LE PREMIER PÉCHÉ DE MARGUERITE
Elle s'appelait Marguerite, et on l'attendait au paradis : car Dieu avait dit : « C'est une âme excellente, et, comme il pourrait lui arriver malheur là-bas, je la rappellerai un de ces jours, — si j'y pense. ■
C'était une humble et douce fille, — et on l'avait surnommée l'ange du lieu.
Matinale comme l'aube, et fraîche comme elle, tous les jours, en s'éveillant, elle faisait la prière que lui
avait apprise sa mère, et s'habillait ensuite dans son alcôve. — Et, n'ayant point de riches atours, elle se passait de miroir.
Puis, comme elle avait fait la veille, — et comme elle ferait le lendemain, pour vivre honnêtement, elle se mettait à l'ouvrage.
Et, cigale en même temps qu'abeille, — elle travaillait en chanta ïi l'- Une vieille chanson de gloire et d'amour, qui avait déjà passé sur bien des berceaux, mais dont les vers pouvaient traverser une âme innocente sans troubler sa limpidité.
Un soir d'été, elle était assise devant sa maison,, filant le lin domestique.
C'était à. l'heure où les étoiles naissent une à une dans le ciel, et servent de signal aux amoureux,
Qui courent aux rendez-vous avec les bonnes jambes de vingt ans et qui arrivent avant l'heure,
Car le cœur devance toujours le cadran.
Marguerite chantait sa chanson en tournant son rouet,
Lorsque passa devant elle une de ses voisines, qui allait à une fête prochaine. — Elle était vêtue d'habits neufs, et courait, appelée par le bruit des tambourins que le vent apportait d'alentour.
Mais elle s'arrêta devant Marguerite,
Pour qu'elle vît sa robe neuve, et son collier, et ses pendants d'oreilles ;
Et lui donna la main,
Pour qu'elle pût voir un anneau d'or qui brillait à son doigt.
Puis elle se sauva en riant.
Et Marguerite la suivit d'un regard — qui donna de l'inquiétude à son bon ange.
Et le lin filait moins rapidement entre les doigts de Marguerite, et le rouet ne faisait plus entendre
24ï LES NUITS D'HIVER.
son bruit monotone, et le fuseau tomba de ses mains.
Et, comme le bruit qu'il avait fait en tombant fit sortir la jeune fille de sa rêverie, en relevant les yeux elle trouva, debout devant elle,
Tenant à la main un feutre, où flottait une plume souple comme une flamme, un cavalier magnifiquement vêtu, qui lui fit un respectueux salut, et, d'une voix douce et galante, — lui demanda :
« Le chemin de la ville? »
Marguerite le renseigna, et étendit la main pour mieux lui indiquer la route qu'il devait suivre.
Alors l'étranger s'inclina, et, en échange du service qu'elle venait de lui renare, il tira de son doigt un anneau d'or, dans lequel était enchâssé un diamant brillant comme une étoile, et le passa au doigt de Marguerite,
Qui trouva le diamant plus beau que celui de sa compagne.
Et le visage du cavalier s'illumina d'un sourire étrange.
Mais survint alors un homme mendiant, vêtu de haillons, qui s'arrêta aussi devant Marguerite, — et, d'une voix brisée, lui demanda :
« La charité, ma belle demoiselle! »
Marguerite retira l'anneau de son doigt, et le donna au pauvre.
L'étranger poussa un cri de rage, — et étendit la main vers la jeune fille.
Mais le pauvre, qui n'était autre que l'ange gardien de Marguerite, métamorphosé, — la couvrit de ses ailes.
Et Satan, venu pour la tenter, recula devant l'esprit céleste.
Et, le soir même, — l'ange gardien alla conter l'affaire au bon Dieu, et lui dit :
« Seigneur, il serait bon de la rappeler ici. »
Et Dieu répondit :
« En effet, j'y songerai. »
Mais, le lendemain, il n'y pensait plus.
Et, un an après, en sortant de l'église, Marguerite
rencontra un jeune homme qui lui offrit de Teau bénite.
Il avait un cœur d'enfant et un esprit séculaire,
Et se nommait Faust.
Février 18 18.
Ce jeune homme, Henry Murger, qui est mort en vingtquatre heures, à trente-huit ans, à l'instant même où l'écrivain va savoir le dernier mystère de son art, laisse après lui, pour maintenir sa mémoire, une suite ingénieuse de pages charmantes, écrites dans un accent tout nouveau. M. Henry Murger (et ceci est une louange énorme) a conquis sa place au rang des inventeurs ; il est un des rares écrivains , des rares artistes qui ont trouvé quelque chose ; un chercheur de nouveaux mondes poussé par l'instinct des terres lointaines, des régions inconnues,
1. Les différentes études qu'on va lire, extraites des principales notices que les journaux de Paris ont publiées sur Henry Murger, nou« ont paru le couronnement le plus digne qui pût être donné à son livre posthume. Elles prouvent toutes les sympathies que ce spirituel et regrettable écrivain s'était acquises, aussi bien par l'aménité de son caractère que par le charme et l'originalité de son talent.
{Note des Éditeurs.)
des solitudes inexplorées. Henry Murgcr a trouvé la bohème, et dans ce monde à part, que lui-même a défini, ce jeune homme (il avait à peine vingt ans) nous a conduits, à travers mille péripéties, à la suite des originaux les plus amusants du monde ; et tant de gaieté, tant de larmes , tant de francs rires et de pauvreté vaillante ! Ah ! l'aimable écrivain , le charmant observateur des joyeuses misères, le romancier naïf des jeunes amours, tout rempli de caprices, de fantaisies et d'étonnements !
Henry Murger reconnaissait des bohèmes de trois espèces , à savoir : l'artiste ignoré et faisant de l'art pour l'art, sans trop songer qu'il faut avoir en ce bas monde un domicile, un habit présentable, et pour le moins un repas chaque jour. Ces imprévoyants, pour peu que vous leur parliez de la plus simple prudence, ils vous tournent le dos et vous appellent des bourgeois, ce qui est la plus grosse injure qu'ils vous puissent dire. Une autre fraction de la bohème est représentée par la partie impuissante des écrivains sans style et des peintres sans couleur. Ils rêvaient la gloire au départ... ils n'ont pas fait vingt pas dans la carrière, qu'ils s'arrêtent découragés; mais, quand ils devraient accuser leur impuissance, ils accusent l'ingratitude et l'ignorance de leur siècle. Ainsi toute leur vie, ils l'emploient à maudire le genre humain, et, quand l'heure arrive où pour tout de bon il faut mourir, ces insensés diraient volontiers, comme autrefois Néron l'empereur : « Quel grand ouvrier perdra le monde en me perdant! »
SUR HENRY MURGKR. 235
La troisième et la moin? dangereuse espèce du bohème a pour type le bohème-amateur, c'est-à-dire une centaino de braves jeunes gens sans mérite, qui se plaisent à tàter du pain de la misère, à mener, comme ils disent, la vîe d'artiste, et, quand, au bout d'une année de cette vache enragée, ils ont jeûné tout leur soûl, quand leur habit est un haillon et leur chemise une loque , aussitôt les voilà qui retournent au foyer domestique, implorant la pitié maternelle. Alors malheur au veau gras ! on le tue ; en même temps l'enfant prodigue est peigné, lavé, restauré, toutes choses dont il a grand besoin. On lui achète une humble étude en quelque province éloignée où il s'amuse à donner le jour à quantité de petits bohèmes de sa composition. Tels sont les trois genres de cette espèce, et, si vous demandiez à Henry Murger un axiome à vous guider dans ces sentiers dangereux, il vous répondait sans feinte et franchement : « La bohème ainsi faite n'est pas un chemin, c'est une impasse. » En même temps il ajoutait, car il avait sa tête et sa doctrine : « Autant ces trois espèces de bohème sont odieuses et ridicules, autant ma bohème à moi. la vraie bohème, offre une étude intéressante au poëte, au moraliste, au romancier. Ma bohème est située, il est vrai, entre deux abîmes, la misère et le doute ; mais enfin, quand vous avez évité Gharybde et Seylla, vous trouvez un sentier qui, par toute sorte de tours et de détours également dangereux, unit par vous conduire à la renommée et parfois à la gloire. Il y faut de la peine, il y faut du courage; un esprit ferme, un cœur honnête; un grand amour de l'aventure, un grand mépris de l'accident. Mon
bohème est un brave homme aux prises avec la nécessité; il lui faut, pour toucher le but, autant d'esprit que de courage. Habile et très-éloquent, il se ferait prêter de l'argent par Harpagon ; il aurait trouvé des truffes sur le radeau de la Méduse. Au niveau de toutes les fortunes, il dîne comme un gueux, il soupe à la Maison d'or. Tantôt il s'étale au plus bel endroit du salon où Célimène fait resplendir dans un cercle de marquis les grâces de son esprit, le feu de ses diamants; tantôt il remplit l'estaminet voisin du choc de son verre et de ses paradoxes. Mon bohème est bon à toute chose, à la musique, à la peinture, à la philosophie, au théâtre, au journal, à la tribune politique. Il danse, il chante, il disserte, et parfois même il écoute ; il fait souvent des méchancetés, rarement une action méchante. Il a conservé de ses premières années un sentiment confus de ses devoirs ; du profond oubli de ses premières études, il a sauvé je ne sais quel bon goût qui lui fait préférer X Iliade à la Jérusalem délivrée et Y Enéide a la Pharsale. En un mot, le goût le sauve et le maintient dans un certain honneur, qui, malgré sa misère et ses haillons, sa pipe et ses dettes, ses amours malsaines et ses hyperboles en conduite, le font tolérer, que dis-je ? et rechercher des plus honnêtes gens. »
Telles étaient les opinions d'Henry Murger sur les habitants de ces terres ingrates qu'il croyait avoir découvertes et qu'il avait tout simplement retrouvées
Les Scèn es de la bohème représentent un livre étrange, où chaque chapitre est une œuvre à part, et cependant
s'unit si bien au chapitre qu'il précède, au chapitre suivant, que, sans commentaire et sans liaison apparente, ces divers chapitres ont formé tout de suite un livre, un des livres les plus gais, les plus naïfs, les plus vraiment amoureux, bons plaisants et jolis de ce siècle des fantaisies. A chaque page, on rencontre, empêtré dans le même embarras et faisant une chasse acharnée à cet animal féroce appelé la pièce de cinq francs, tantôt un peintre et tantôt un poè'te ; un autre jour, c'est un philologue en proie à toutes les ambitions du terme, du dîner, du tabac, du petit verre et de la tasse de café. Quels ennemis du propriétaire et du portier, ces bohèmes de Murger! quels fins limiers de la rue, et quels chanteurs de la mansarde ! ajoutez : quels fermes croyants en la Providence, et quels enfants gâtés du hasard !
Ses héros, ses enfants, ses frères les bohèmes, Henry Murger ne les a pas fardés ; ils sont plutôt laids que beaux, assez mal bâtis et mal tournés, surtout mal vêtus; mais ils sont jeunes et surtout ils sont gais. Ils ont le sourire à la lèvre, le feu dans les yeux et de l'espoir plein le cœur. Si trop souvent ils vont pataugeant dans la boue, ils pataugent fièrement, non pas en mendiants, mais en cyniques, en philosophes, en railleurs, en bonnes gens. Ils sont paresseux, mais paresseux avec délices; ils évitent la peine, ils ne songent pas à la récompense. Heureux, ils font un bruit du diable, et, malheureux, ils se résignent.
Laissons-les vivre et laissons-les rire ; ils n'ont pas souvent un bout de chandelle pour se coucher, ils brûlent
parfois delà bougie rose. Ils ont à peine un habit [K-ur eux six, et cependant ils rédigent VÉcharpe d'Iris, tin
fameux journal de modes qui donne le ton à la ville, à la cour, à la duchesse, à la bourgeoise. Ah ! VÉcharpe d'Iris, la bien nommée, à en juger par le costume du rédacteur en chef: « pantalon écossais, chapeau gris, cravate rouge, un gant blanc, un gant noir. » Ils appellent cela, nos bohémiens : tomber de carrick en syllabe, et pour rien au monde ils ne voudraient échanger leur gant blanc contre un gant noir. Ce qui les sauve après la gaieté, c'est l'amour. Ils rencontrent, chemin faisant, toutes sortes de fillettes gentiment éveillées et pleines de jolies manières, des mains gantées de ce matin, des pieds chaussés d'hier. Or, ne vous étonnez pas de ces princesses qui donnent le bras à ces mendiants. Il comprenait très-bien, Henry Murger, que tant de haillons, de taches et de trous finiraient par fatiguer le lecteur parisien , ce lecteur difficile et dédaigneux, et c'est pourquoi il appelle à son aide un grand frou-frou de belles toilettes un peu risquées, des robes à n'en pas finir, des chapeaux qui commencent à peine, et la fortune passagère des vingt ans de Musette. Elle est encore un des amours de la bonne ville, mademoiselle Musette, enfant des hauteurs de la rue Saint-Jacques, habitante (\v^ hauteurs de Bréda. Elle aimr.it le luxe, elle Il le vieillard; il fallait pour lui plaire être un peu riche, un peu jeune, un peu beau. Mais richesse et beauté, rien n'y faisait : Musette était inconstante, elle était infidèle, elle était une perpétuelle alternative d'omnibus et de coupe bleu, de cinquième étage et d'entre-sol. Henry Mur-
SUR II E Nil Y MURGER. 255
ger l'aimait de tout son cœur, cette Musette; il a fait l'élégie et la chanson de Musette ; il a chanté, sans les compter, les epithalames de Musette, il a célébré son De profundis, 0 Musette, a-t-il dit souvent, vous êtes bien la sœur de Bernerette et de Mimi Pinson ! — 11 disait juste, il disait vrai ; mais il fallait dire aussi que Mimi Pinson et Bernerette étaient les sœurs cadettes de Manon Lescaut. Alfred de Musset, l'abbé Prévost, Henry Murger, trois bohémiens de ïa môme bohème, et morts si tristement tous les trois! Elle est accorte, elle est avenante, elle est aimable enfin, cette Musette ; elle se mêle agréablement aux dépenses et aux économies de nos bohèmes faiseurs d'opéras, de tableaux et de philosophie!
On n'en finirait pas avec ces chers souvenirs que ravive aujourd'hui cette mort cruelle, inattendue, et qui nous reviennent en ce moment, tout semblables à des roses fanées que l'on jette sur un cercueil et qui n'ont pas tout à fait, perdu la suave odeur printanière. Aussi bien, il est partout, ce livre de la bohème. Il a déjà charmé la jeunesse de deux générations. La troisième arrive, et déjà le sait par cœur. La bohème de Henry Murger et les chansons de Béranger sont les vrais premiers chapitres du Code civil et des leçons de Galien. Vous aurez beau faire et déclamer, le livre existe, il est adopté, rien ne saurait en distraire les hommes de la génération qui s'en va, moins encore les hommes de la génération prochaine. . . .
Henry Murger a compris plus d'une fois (dans ces mo-
monts do sincérité que tout galant homme a nécessairement avec soi-même) qu'avec un peu plus d'art et de poésie il eût fait des héros plus pardonnables et des héroïnes non moins charmantes. Mais quel remède ? Il n'a pas voulu quitter le cercle où il était entré. Très-rarement il est sorti de ses domaines
Et puis ses jours étaient comptés; sa jeunesse à l'aventure obéissait fatalement au courant de la vie littéraire. Il était sans boussole et sans nord. Fils de l'impromptu, qu'il entourait cependant de tout le zèle et de tous les soins de son bel esprit, il s'abandonnait sans résistance au vent qui souffle, au flot qui coule ; et comme il avait enseigné l'imprévoyance à ses disciples, il était lui-même imprévoyant au degré suprême. Il se mourait chaque jour d'un mal invisible; il ne se sentait pas mourir. Et, si malade, il allait d'un pas chancelant et d'un regard déjà voilé, cherchant les traces bien-aimées de Rodolphe et de Musette. Hélas ! le malheureux , j'ai passé la nuit de ce jour plein de ténèbres, où les derniers devoirs ont été rendus à sa dépouille mortelle, à lire un petit livre intitulé : les Nuits d'hiver. Ce livre, rempli de tristesses cachées, de désespoirs muets, de regrets inutiles, sera la digne oraison funèbre de Henry Murger. Il le corrigeait de sa main mourante, et, quinze jours plus tard, ses amis l'auraient déposé sur son tombeau.
Ces chansons suprêmes [novissima verba), pleines de grâce et de tristesses ineffables, sont bien véritablement le poétique et sérieux résumé d'une vie exposée à tous les délires de la tète et des sens. Ces Nuits d'hiver, dane
SUR HEM'. V MDRGER. 257
leur nuage, ont conservé quelques-uns des plus doux
rayons des paisibles matinées, quand la jeunesse esl suffisante à parer môme les amours les moins chastes et les plus vulgaires.
Sans doute, à la lecture de ces élégies d'un hiver qui commence à trente ans, le lecteur sympathique et qui sait comprendre une plainte apprendra le secret de Murger. Pourquoi ce sourire éclatant? pourquoi ces larmes cachées? pourquoi tant d'humbles prières et pourquoi tant d'orgueil? Une des plus belles pièces du présent livre est celle qui se termine ainsi :
Dites-lui que j'ai lu Voltaire. »
Impiété puérile ! A peine il fut entré , cet aimable esprit, dans les limbes misérables, incessamment ouvertes à la misère, au génie, au bel esprit, à l'abandon, au poëme, au roman, à l'âme inflexible qui ne sait ni flatter ni mentir, à l'imprévoyance, au doute, au désespoir, le premier soin, le premier cri de ce fameux lecteur de Voltaire : On prêtre ! un confesseur! Qu'on me porte a la chapelle ! Et le prêtre est venu, qui l'a consolé de lui-même ! 0 bohème ! ô voltairiens ! c'est ainsi que finiront les plus sages et les plus heureux d'entre vous ! Sont venus aussi les amis de Murger ; braves gens, ils ne l'ont pas quitté qu'il n'eût franchi ce passage abominable ; ils ont veillé à son chevet; ils ont fermé ces yeux fatigués des spectacles impurs ; ils ont suivi ce léger cercueil; et voyez le miracle ! Autant le grand poëte Alfred de Musset fut abandonné dans ses funérailles, autant le bohème Henry
Murger fut accompagné dans le sentier qui mène à son tombeau. Alfred de Musset est enseveli sous la parole austère d'un sien confrère de l'Académie ; Henry Murger n'entend, du fond de sa tombe ouverte avant l'heure, que bonnes et douces paroles tombées de bouches amies ; et la presse, intelligente gardienne de la justice après la mort, ne voue plus au cercueil de Murger que plaintes honorables, tendres adieux! D'où vient tant de zèle à célébrer celui-ci, à négliger colui-là, son maître, et sans comparaison ? Il faut le demander à l'opinion publique, à la sincérité du malheur de Murger, et peut-être à la palme académique de l'auteur de Rolla ! Interrogez la jeunesse absente du tombeau d'Alfred de Musset; interrogez ces jeunes gens qui viennent en foule aux obsèques de Henry Murger ; ceux-là, ici, ceux-ci , là, vous répondront : « Le vent souffle où il veut! » Ainsi fait la sympathie, ainsi fait la pitié !
Henry Murger est mort à l'hôpital. Nous nous servons tout exprès de ce mot terrible : hôpital, pour ne rien ôter à la sympathie, à la pitié que mérite un labeur si rare, un talent si charmant. Hôpital, c'est le vrai mot. Vous déroutez la postérité, qui juge à la fois le poëte et ses lecteurs, en déguisant sous un mot plus clément cette extrême misère. 11 n'y a qu'un mot qui serve en tout ceci : \' hôpital, Là sont morts bien des malheureux que la muse avait touchés de sa lèvre, et l'on serait injuste et cruci ne priver leur mémoire de ce complément suprême aux douleurs du poëte, au travail de l'artiste. A (hôpital, et non pas dans la maison Dubois, je vais chercher le grand
SUR HENRY RfURGER. 250
poëte Gilbert ; c'est en partant de l'hôpital qu'un de nos amis accompagnai! naguère un grand génie appelé Bordas-Dumoulin. Gustave Planchées! mort à l'hôpital: Antony Béraud, porte et soldat... à l'hôpital ! 0 vengeance]
ô justice! ô contraste !... On a vu naguère môme un libraire (il avait été l'éditeur des grandes œuvres de ce siècle) expirer à l'hôpital ! Non, non, s'il vous plaît, Pétrone, et vous, Tacite, et vous tous qui riez en pleurant, qui mêlez une larme à vos sourires, pas de ces mensonges officieux qui semblent plutôt faits pour déguiser l'insensibilité des vivants que la pénurie des morts. Non, non, le poëte et l'écrivain, le peintre et le sculpteur, le philosophe et l'inventeur, tous ces malheureux qui ne meurent pas dans leur lit, sous le regard bienveillant qui les veille ou sous la main rustique et maternelle de quelque vieille servante, entourés des portraits aimés, des livres choisis , du chien qui pleure et de l'oiseau qui chante, ils meurent dans une maison d'emprunt; non, non, celui-là qu'on vient prendre, infortuné ! dans son agonie et qu'on emporte au milieu de la rue, et se demandant : « Qu'a-t-on fait de mon cercueil ? où sont mes amis pour m'accompagner? Est-ce que mon curé m'abandonne, et pourquoi n'entends-je pas les prières funèbres ? » celui-là, ce mort vivant que vous emportez dans vos civières, ce n'est pas dans la maison Dubois qu'il expire... il expire à l'hôpital.
Jules Janin.
On n'a guère su que par l'annonce de sa mort la maladie de Henry Murger, tant il a été promptement enlevé!
II semblait plein de joie et d'espérance, et il comptait pour sa réputation littéraire sur le volume de poésies qu'il préparait, une fraîche gerbe de jeunes souvenirs. Il y avait mis le plus pur sang de son cœur et toutes les tendresses de son âme; car Murger était un poëte dans son œuvre et dans sa vie. Il suivait son rêve sans souci de la réalité, et ne remplaçait pas l'inspiration par ce travail voulu, presque mécanique, qui seul assure l'existence précaire de l'homme de lettres. Ce n'était pas paresse chez lui, c'était sobriété naturelle, délicatesse de goût, amour du trait vif et net. Il cherchait le mot et non la phrase, et, l'émotion atteinte, il s'arrêtait, trouvant que la page finissait là. Par malheur, ce sont les longs romans qui rapportent; l'esprit tient peu de place; une larme ne couvre pas beaucoup de papier, et la sollicitude du ministre a dû intervenir pour entourer de soins la fin du poëte et donner à ses funérailles une pompe décente.
Cette mort a été douloureusement ressentie. Henry Murger possédait un talent sympathique : il se faisait aimer de ses lecteurs. — Son esprit, et personne peut-être depuis
ÉTUDES sm HENRY MURGER. 261
Rivaroi et Chamtbrt n'en eut davantage, n'avait pas le pointe envenimée; il piquait sans faire venir le sang el laisser le poison. Souvent il se raillait lui-même; mais,
a travers ie rire, on entendait toujours la note tendre. Ce moqueur était facilement ému ; ce sceptique croyait à la jeunesse, à l'enthousiasme, à l'amour, au dévouement. — Dans ses plus grandes malices, il restait humain. Aussi n'avait-il pas d'ennemis, et ceux qu'effleurait sa plaisanterie ailée et légère ne lui en gardaient pas rancune.
Bien avant l'heure indiquée pour le convoi, une foule toujours accrue stationnait aux alentours de la maison municipale de santé du faubourg Saint-Denis. Ceux qui n'avaient pu trouver place dans la chapelle, bientôt remplie, attendaient la fin du service funèbre, afin de se joindre au cortège, déplorant cette mort fatale ou racontant à voix basse quelque anecdote relative au défunt.
La messe avec accompagnement d'orgue célébrée, le corbillard, orné d'un écusson portant l'initiale du nom do Murger brodée en argent, prit le chemin du cimetière. Les cordons du char étaient tenus par MM. Edouard Thierry, le baron Taylor, Théodore Barrière et Labiche.
Nommer ceux qui formaient le cortège, ce serait faire le dénombrement complet de la littérature, des arts et de la critique. M. Camille Doucet y représentait le ministre d'État; M. Rouland, ministre de l'instruction publique, qui honorait Murger de sa bienveillance, avait envoyé son secrétaire, M. de Larozerie. MM. Sainte-Beuve, Ponsard et Jules Sandeau montraient par leur présence que l'Académie française n'ignorait pas le talent de l'auteur et en
tenait compte. Le poëte, qui, vivant, n'eût pas cru à tant d'honneurs, s'en allait bien accompagné vers son dernier usHe. Aussi une femme du peuple, voyant de la chaussée passer l'interminable cortège, dit-elle : « C'est le convoi de quelque richard 1 »
Beaucoup d'étudiants, se souvenant que Murger avait chanté le pays latin, suivaient, mêlés aux gens de lettres et aux artistes.
Un temps sombre, un ciel estompé de brouillard, une terre détrempée ajoutaient à l'impression lugubre, et la nature, souvent ironique, semblait cette fois partager la tristesse des hommes.
En présence d'une foule muette et recueillie groupée autour de la fosse ouverte, MM. Edouard Thierry, président de la Société des gens de lettres; Raymond Deslandes, membre de la commission des auteurs dramatiques; Auguste Vitu, rédacteur du Constitutionnel, ont prononcé des discours où le talent et le caractère du mort étaient appréciés avec une vérité sympathique ne sentant en rien les hyperboles de l'oraison funèbre.
En effet, avec Murger s'en va l'originalité la plus brillante qu'ait produite le petit journal; car c'est là qu'il a fait ses premières armes et qu'ont paru d'abord les Scn/rs de la vie de bohème, qui, sous forme de livre et de pièce, devaient obtenir un si vif succès. Murger résume en lui une époque et une littérature. Il a peint, crvec une verve, un esprit et un sentiment qu'on ne dépassera pas, les mœurs exceptionnelles et fantasques d'une jeunesse qui, depuis, s'est peut-être un peu trop corrigée.
Chose rare ap ce temps où règne la fièvre do l'or, Murger a aimé la pauvreté — la divine pauvreté, mère de la poésie al des arts — que célébra Aristophane dans
son Plultts ; il en a chanté les libres joies et les plaisirs désintéresses. Consciencieux artiste, aux jours d'impuissanc1 et de fatigue, il ne s'est pas créé de ressources avec la fausse monnaie de son talent, et son dernier ouvrage est un volume de vers.
Ce volume s'ouvre par un sonnet en manière de préface, où l'auteur souhaite d'un air goguenard toutes sortes de prospérités à l'être assez bénévole, assez naïf, assez patriarcal, pour payer d'un écu, en ce temps de prose, trois cents pages de vers. — Ici, pour nous servir d'une expression de Murger, c'est le fifre au rire aigu qui raille le violoncelle, car rien n'est plus tendre, plus amoureux, plus suave que les pièces précédées de cet avis bouffon.
L'amour comme Murger le comprend est d'une espèce particulière. Vous ne trouvez pas chez lui les supplications ardentes, les galanteries hyberboliques, les lamentations exagérées de la poursuite, pas plus que les dithyrambes à plein vol, et les odes enivrées du triomphe; n'y cherchez pas non plus les grands désespoirs, les éternels sanglots et les cris à fendre les cieux. — Cet amour ne se présente guère qu'à l'état de souvenir; heureux, il se tait; pour le faire parler, il faut l'abandon, l'infidélité, la mort! Où le plaisir fut silencieux, la douleur pousse un soupir. A vrai dire, ce qui plaît à Murger dans l'amoar,
c'est la souffrance. Ses blessures aiment leur épine et ne voudraient pas guérir. Accoudé mélancoliquement, il regarde les gouttes rouges perler et tomber une à une, et il ne les arrête pas, dût sa vie s'en aller avec elles. — La maîtresse, il ne Ta pas choisie; le hasard a formé le lien éphémère; le caprice le dénouera; l'hirondelle est entrée par la fenêtre ouverte ; un beau jour, elle s'envolera, obéissant à son instinct voyageur; le poète le sait, et il n'est pas nécessaire de lui répéter avec Shakspeare : « Fragilité, c'est le nom de la femme. » La trahison, il l'a prévue; mais il en souffre et il s'en plaint avec une amertume si douce, une ironie si mouillée de larmes, une tristesse si résignée, que son émotion vous gagne. — Peut-être, cette femme regrettée, ne l'aimait-il pas fidèle : mais maintenant, transfigurée par l'absence, il l'adore. Un fantôme charmant a remplacé l'idole vulgaire, et Musette vaut les Béatrix et les Laure.
Deux pièces, dans cette portion du volume intitulée les Amoureux, donnent la note dominante de Murger, le Requiem d'amour et la Chanson de Musette. Dans la première, le poëte, s'adressant à la maîtresse qui a déchiqueté son cœur avec une volupté nerveuse et cruelle, comme cette princesse de Chine qui se pâmait en déchirant de ses longs ongles transparents les étoffes de soie les plus précieuses, cherche un air pour chanter le requiem de cet amour défunt. Il en essaye plusieurs, mais chaque mélodie éveille un souvenir. Le poète s'écrie : v Oh! non pas ce motif-là! Mon cœur, que je crovais mort, tressaille dans ma poitrine; il l'a si souvent entendu
SUR HENRY HURGER. 205
jaser sur tes lèvres! dette valse mm plus, eette \ ù-e à deux temps qui me lit tant de mal! Encore moins ce lied que des Allemands chantaient dans le bois de Meudon et que nous avons répète ensemble! Pas de musique, mais causons sans haine ni colère de nos anciennes amours. » Et Murger évoque les soirées d'hiver passées dans la petite chambre près du foyer où la bouilloire fredonnait son refrain régulier; les longues promenades, au printemps, à travers les prés et les bois, et les innocents plaisirs goûtés au sein de la nature complice. Il refait cet éternel poëme de la jeunesse que six mille ans n'ont pas vieilli. Puis vient la déception. Un jour, le poëte se trouve seul. La belle amoureuse est partie. Adieu la bottine grise, la robe de toile et le chapeau de paille partumé d'une fleur naturelle! La moire antique ballonne autour de cette taille souple, le cachemire fait son pli sur cette nuque aux blonds cheveux follets; un bracelet de prix scintille à ce bras potelé; des bagues chargent ces mains jadis plus brunes et blanchies maintenant par l'oisiveté. — Il fallait bien s'y attendre; l'histoire est fade et commune. Le poëte lui-même en rit comme un fou!
La seconde, qui est la Chanson de Musette, nous semble un pur chef-d'œuvre de grâce, de tendresse et d'originalité...
Deux pièces d'un pressentiment funèbre, frop justifié, hélas ! terminent le recueil. L'une est un appel presque caressant à la mort ; l'autre, une espèce de testament, moitié sérieux, moitié ironique, où l'auteur, doutant qu'il puisse s'asseoir « parmi le groupe élu des gens qui ver-
2wG ÉTUDES SUR HENRY MURGER.
ront l'Africaine, » fait ses dispositions dernières, règle son convoi et dresse le plan de son tombeau. — Thomas Hook, le spirituel rédacteur du Punch et l'auteur de cette Chanson de la Chemise (Song of the Sliirt) qui fut presque un événement en Angleterre, eut aussi cette fantaisie lugubre de dessiner son monument, et pour épitaphe il y mit : « Il fit la Chanson de la Chemise. » — Sur le tombeau de Murger, ne pourrait-on pas écrire : « Il fit la Chanson de Musette ? »
Théophile Gautier.
Henry Murger, un écrivain plein de grâce et d'originalité, un conteur charmant, an poëte, a été enlevé, en peu de jour*, et au moment où ses amis commençaient à s'inquiéter sérieusement de son état. Pauvre Murger ! il ne s'est couché que pour mourir.
Il allait, il venait du journal à la librairie, de la librairie au théâtre, corrigeant ses vers, achevant la page commencée, rêvant à quelque plan de comédie nouvelle. On le rencontrait comme à l'ordinaire ; il ne paraissait ni soucieux ni triste; souvent même il était gai par boutades, mais d'une gaieté un peu forcée et surexcitée, qui trahissait un secret malaise. Il souffrait, il ressentait déjà ies atteintes de sa mort prochaine, et il souriait pour cacher ses souffrances ; car il a toujours professé, en ce qui touchait sa personne, une indifférence extrême et un dédaigneux stoïcisme.
La dernière fois que je l'ai vu, c'est au foyer du Vaudeville. Il venait de donner une fort jolie pièce au Palais- Royal, le Serment d'Horace, et j'avais été assez heureux pour en dire tout le bien que j'en pensais. Je l'abordai vivement pour le féliciter de son succès. Il fit comme un
mouvement de retraite, ce qu'on appelle au théâtre une fausse sortie. Puis, revenant vers moi de l'air le plus aimable et le plus cordial, il me serra la main.
— Ceci ne compte pas, me dit-il ; je ne vous ai pas vu, je ne veux point vous voir; je tiens à vous remercier chez vous.
— Je vous le défends positivement, cher ami ; c'est moi qui vous rends grâce de tout le plaisir que vous m'avez fait.
— Vous ne m'empêcherez point, je suppose, d'aller vous voir?
— Si ; je vous mettrai à la porte
— Nous verrons.
Deux jours après, il passa rue d' Aumale ; je n'y étais pas, et je trouvai, en rentrant, son nom sur une feuille de papier blanc, que je conserve comme une relique.
J'avais connu Murger au Corsaire, il y a une quinzaine d'années. Il était alors fort jeune; mais déjà son front commençait à se dégarnir, et sa santé était délicate et languissante. Nous l'aimions tous, et il nous aimait; car il était naturellement bon, doux, affectueux. Il causait à cœur ouvert ; il racontait tout haut ses rêveries et ses châteaux en Espagne. Que de fois j'ai regretté qu'il n'y eût pas un sténographe! Ses manières étaient dignes et polies; sa modestie si simple et si franche, qu'on eût dit qu'il ignorait sa valeur. Quand on le plaisantait, sa malice était sans fiel, sa raillerie légère et inoffensive. S'il se fâchait, ses colères ne duraient qu'une seconde, et il avait aussitôt des retours d'une effusion charmante,
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des tendresses de jeune Bile et des ingénuités d'enfant.
Souvent il arrivait en nage, on ne sait d'où; il s'asseyait au coin d'une table et rédigeait pour un louis ce qui était la haute paye pour les mieux rémunérés) une de ses ravissantes scènes de la Vie de bohème. On ne se doute pas de l'esprit, du talent, du style qui s'absorbe et s'engloutit tous les jours dans ces feuilles, grandes ou petites, que la publicité fait éclore et qu'emporte le vent. L'auteur lui-même ne s'en doutai i pas, à coup sûr, et il n'a eu, cependant, qu'à ramasser quelques-unes de ces pages éparses pour faire un livre qui est son plus beau titre de gloire et son œuvre la plus curieuse et la plus durable.
On connaît ses autres romans, ses fantaisies, ses pièces : le Pays latin, le Sabot rouge, les Vacances de Camille, le Dernier Rendez-vous, les Scènes de campagne, les Buveurs d'eau, le Bonhomme Jadis, et ce drame poignant de la Vie de bohème, qu'il a tiré de son livre avec M. Th. Barrière, et qui a donné naissance à toutes les Filles de marbre et à toutes les Dames aux camellias. Comme romancier, comme auteur dramatique, Murger n'a eu que des succès, et la popularité, on peut le dire, lui a fait les premières avances.
Malheureusement, ni le talent, ni l'invention, ni le style , ni les qualités les plus charmantes et les plus rares ne suffisent plus aujourd'hui pour assurer l'indépendance et la dignité de l'homme de lettres. Il faut une âme et un corps solidement trempés, une organisation tout à fait exceptionnelle, un tempérament de fer, pour ne point suc-
romber aux luttes, aux fatigues, aux excitations do cette vie dévorante; il faut produire sans cesse, produire encore, et toujours. Avec les années la sève tarit, la veine s'épuise, le travail devient plus difficile; l'écrivain lui-même surveille et juge ses œuvres avec un goût plus sévère. C'est le moment où l'on a le plus besoin d'ordre, de calme, de fermeté et de raison.
Depuis quelque temps, la santé de Murger était visiblement altérée; il réagissait tant qu'il pouvait contre cet état de langueur et de marasme, dont il se sentait envahir; mais ces efforts mêmes l'affaiblissaient et le consumaient. Pour prolonger des jours si menacés, ce n'eût pas été assez peut-être des soins les plus vigilants et les plus assidus, de la vie la plus paisible et la plus régulière. Mais, lorsque ses amis lui exprimaient leurs craintes ou se hasardaient à lui donner quelques conseils, il souriait doucement, et répétait quelques vers d'une de ses plus sombres ballades.
Murger était peu connu comme poëte ; il avait pourtant écrit des vers charmants, à plusieurs dates, et, par une fatale coïncidence, un volume de poésies, qu'il préparait et achevait, devait paraître le jour de sa mort. Dans ce livre, tout rempli des plus chers souvenirs de sa jeu-» aesse, une chose nous a surtout frappé : c'est la teinte de mélancolie, de désenchantement, parfois de desespoir, qu'y prennent les pensées du poëte; à chaque page, à chaque strophe, au milieu des images les plus riantes et des rêveries les plus enjouées, il y a quelques allusions d'une tristesse profonde, ou quelque sinistre pressenti-
mont. Le titre môme de la plupart de ses pièces B$t lugubre : Lettre à un mort; la Ballade du désespéré; VUima spes mortuorum; le Requiem d'amour; la Tournée du diable; le Collier de larmes, etc., etc. On a comparé sa manière à celle d'Alfred de Musset : il n'en ;i point la forme exquise, la spontanéité, le soufile; mais peut-être a-t-il plus de sensibilité et d'humour que l'auteur du Spectacle dans un fauteuil. En y regardant de près, on lui trouve un air de famille avec Henri Heine...
Maintenant, je sais les respects et les ménagements que l'on doit à une tombe fermée à peine ; mais ne sort-il point de cette tombe un enseignement pour nous tous, les plus humbles comme les plus illustres, qui vivons de cet écrasant labeur quotidien, dont on ne peut se faire une idée quand on n'y est pas condamné? Pourquoi fautil que des hommes d'une grande intelligence et d'un esprit charmant prodiguent ainsi leur vie et la rejettent comme un lourd fardeau? N'ont-ils pas une mère, ou, s'ils l'ont perdue, sa chère et sainte image ne veille-t-elle donc pas sur eux à l'heure du danger? Pourquoi chercher l'oubli, ie repos ou des émotions fiévreuses et passagères dans tout ce qui épuise et qui tue, comme si le travail usait trop lentement, comme si la pensée ne tuait pas assez tôt! Pourquoi tant de faiblesse ou tant d'insouciance? Pass., encore à vingt ans. On peut tout pardonner à la jeunesse...
Un dernier mot, si on veut bien le permettre, en faveur (Se cette société qu'on dit si dure et si ingrate pour tout ce qui tient une plume. J'espère qu'on ne répétera point
ce lieu commun ridicule à propos du charmant poëte que nous venons de perdre. Ni les amitiés fidèles, ni les succès, ni les honneurs ne lui ont manqué. Tous les théâtres lui étaient ouverts; tous les journaux, toutes les Revues sollicitaient ses écrits, trop rares à leur gré. Dès qu'on l'a su malade, tous les dévouements sont accourus; sa porte a été assiégée par tout ce qu'il y a de plus honorable et de plus éminent; deux ministres ont fait demander d'heure en heure de ses nouvelles; les plus grands médecins de Paris, les lumières de la science, ont veillé à son chevet; ses derniers moments ont été entourés de pieuses et touchantes sollicitudes. Enfin, — suprême et juste hommage! — une foule immense où tous les ordres et tous les rangs étaient représentés : — l'Académie, les ministères, les écoles, les lettres, les arts, la critique, — a suivi, à pied, tête nue, son cercueil ; si bien qu'une emme du peuple, voyant l'interminable cortège, a pu s'écrier, dans sa naïveté : « C'est le convoi de quelque millionnaire! »
P. -A. FlORENTINO.
Quand on lisait à Rivarol un éloge de quelque granû maître comme Corneille ou Molière, il ne pouvait s'empêcher de dire : « Voilà qui est fort beau, mais il y a des longueurs. — Vous feriez des coupures? lui demandait-on. — Oui, répondait-il , je me contenterais d'écrire : L'un s'appelait Molière, ou Vautre s'appelait Corneille.))
Bienheureux est le poëte qui n'a pas besoin d'autre éloge, parce que son œuvre parle aussi haut que son nom. Ce n'est pas seulement l'histoire des plus grands, c'est l'histoire de quelques rares esprits des régions tempérées, comme l'abbé Prévost, qui ont eu l'art ou plutôt le don de créer une figure immortelle. Certes, Manon Lescaut ne s'élève pas à la taille des Camille et des Alceste, mais en est-elle moins humaine et vivra-t-elle moins longtemps dans le monde poétique?
Il s'appelait Henry Murger! N'est-ce pas son éloge en un seul mot? n'est-ce pas dire toute son œuvre et toute sa vie? Combien de grands noms académiques, combien de soleils factices vont aller s'effaçant de jour en jour devant ce nom tout simple, devant cette petite étoile qui jettera toujours son rayon sympathique dans le ciei
des poètes, surtout quand Mimi et Musette courront
l'aventure
Il y aura bientôt vingt ans que j'ai connu Henry Murger. C'était à l'Artiste; il venait m'apporter ses premiers vers : en moins de cinq minutes nous étions les meilleurs amis du monde.
— Vous connaissez Alfred de Musset? lui dis-je en lisant ses vers.
— Non, me répondit-il ; je ne l'ai jamais vu.
— Tous ne l'avez jamais vu ! Mais vous l'avez lu, car vous êtes son cousin germain.
Gérard de Nerval était là qui écrivait une page de voyage ; il leva la tête et regarda le nouveau venu. Je relus les vers tout haut, voulant que Gérard de Nerval reconnût aussi un ami de plus.
Gérard, qui avait posé, quelques années plus tôt, la première pierre de ce que nous appelions le dernier château du roi de Bohème, reconnut un des nôtres, jeta sa plume en l'air, et nous voilà partis tous les trois à perte de vue dans les méandres impossibles des chercheurs de poésie.
Ce qui nous plut dans Henry Murger, c'est que, s'il mêlait un grain d'ironie à toute chose, il gardait son cœur tout entier, et ne cherchait pas, comme les don Juan de ce temps-là, à le masquer sous les airs byroniens. Il était pâle et ravagé ; déjà il avait traversé la bohème sans le savoir. Il ne se plaignait de rien, si ce n'était d'écrire dans un journal de modes, lui dont l'habit datait do trop longtemps
Henry Murger -jst mort comme un sage et comme un Chrétien, et pourtant ce cœur toujours ouvert et qui n'a jamais rien caché pouvait dire, comme un de ses héros, à celui qui lui annonçait un prêtre : « Réponds-lui que
j'ai lu Voltaire. » Mais il avait lu aussi l'Évangile.
Il n'a pas fait attendre longtemps la mort; huit jours avant sa fin, il rentra chez lui de bonne heure, lui qui rentrait toujours tard, frappé du dernier coup. Il avait dîne avec ses amis et leur avait dit : « A demain! b Le lendemain, c'en était fait de lui. Un érésypèle l'avait envahi.
— N'est-ce pas, disait-il sans effroi, que j'ai déjà mon suaire ?
11 ne se croyait pas encore perdu; mais, les derniers jours, il répéta à plusieurs reprises :
— Est-ce que cela ne va pas finir ?
Car il sentait bien que ses souffrances ne finiraient pas sans lui.
D'autres conteront mieux que moi cette histoire d'un conteur, mais ils ne la diront pas aussi bien que lui. Il s'est peint lui-même en vers et en prose dans presque toutes ses pages. Non-seulement on peut dire de lui qu'il a écrit parce qu'il a aimé, mais qu'il a écrit ce qu'il a aimé. Son cœur déborde dans chacun de ses livres, dans chacune de ses strophes. Il demeurera, avec Gérard de Nerval, le cype consacré du poëte de la bohème. C'aura été la même vie à tous les vents et à tous les horizons. Ils ont eu chacun le don d'être heureux de tout, même de n'avoir rien. Louis XIV disait de Dufresny, leur frère
\'»?é -. « Je puis bien prendre une province, mais je n'ai pas le pouvoir d'enrichir Dufresny. »
Qui donc aurait pu enrichir Gérard et Murger ? La cigale n'a pas de grenier. Il n'y a pas longtemps qu'un créancier trop impatient faisait saisir le peintre de la Vie de bohème, qui riait beaucoup de voir les huissiers pour si peu.
— Déjà? dit-il. Ce que c'est que de n'avoir pas de pendule ! On ne sait jamais l'heure de l'échéance. Saisissez, ce sera bientôt fait; car je n'ai ici que mon lit, mon habit et mes instruments de travail.
L'huissier regarda avec respect la plume de Henry Murger, et comprit qu'il ne pouvait pas se servir de la sienne.
C'était l'insouciance de La Fontaine ; une La Sablière moins sérieuse, mais plus tendre que celle du fablier, a toujours veillé sur lui.
En cherchant bien, on trouverait la mère patrie des bohèmes sur le seuil d'Aspasie, où toute la jeunesse d'Athènes allait jeter son cœur. La bohème du moyen âge fut à la Cour des Miracles; Victor Hugo l'a peinte aux ardentes couleurs de son style.
Sterne a tracé la géographie de la bohème fantastique. Charles Nodier s'y est perdu en la cherchant. Gérard de Nerval a écrit l'histoire de la bohème galante.
Après Gérard, Henry Murger est venu, qui a étendu la conquête au pays latin, et bientôt dans tout Paris. Il a prouvé que la bohème était là où chantait la jeunesse qui met son bonnet de travers ; où les journalistes sans jour-
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maux, les ministres sans portefeuille, les orateurs sa.ns
tribune, les ambitieux sans étoffe, lis éternels étudiants qui ne passent que la thèse de l'amour, jettent éperdu*
ment leur vie à tous les hasards; mais, avec Henry Murger, ci-gît la bohème!
In personnage conseillait à Murger de se lever matin.
— A quoi bon? s'écriait-il. Je sais bien qu'avec un peu d'ambition j'arriverais à être reconnu pour un dieu en habit noir. Mais qu'est-ce que cela? Et, d'ailleurs, Alexandre le Grand disait avec raison que les dieux ne sont plus que des hommes quand ils sont amoureux. Or, je suis toujours amoureux.
La cigale n'aime pas l'hiver. — L'hiver a tué Murger comme il avait tué Gérard il y a six ans, jour pour jour. — Dès que le premier rayon d'avril égayait sa fenêtre, Murger descendait en toute hâte de son cinquième étage et s'en allait, sans retourner la tète, dans sa chère forêt de Fontainebleau, où il passait le printemps, l'été et l'automne. Il avait une masure couverte en chaume qui parlait d'autant plus à son cœur qu'elle était plus humble. C'était la chaumière de Philémon et Baucis. Quand venait un ami, on avait toutes les peines du monde à trouver un troisième escabeau ; mais la poésie d'Henry Murger rayonnait sur cette masure et la transformait en Alhambra. Et les grands arbres de la forêt, avec leurs ramées chantantes, et les chemins ^rts qui conduisent toujours au pays de l'idéal! et la liberté de songer et de ne rien raire, car l'or le plus pur pour le poëte, c'est le temps perdu !
C'était là pourtant qu'il travaillait; c'était là que, se re-
tournant vers le passé, il interrogeait son cœur ou son esprit, qui lui racontaient toutes les scènes de sa jeunesse. Il dit quelque part, dans la Vie de bohème: « C'est après l'orage que j'ai peint mon tableau. » Si son tableau n'est jamais assombri, c'est qu'il nous le montre à travers l'arcen-ciel du poëte. Peut-être l'homme pleurait au battement de son cœur, mais le conteur s'égayait aux souvenirs irisés.
Murger ne prenait pas toujours le temps d'écrire ses vers. Avant de mourir, il vient de les recueillir en un volume encore inachevé. — Mais il n'y a en ce monde que des commencements, a dit un philosophe en jupons. — Ce volume sera son testament poétique; les poètes laissent ce qu'ils peuvent. Les riches lèguent leur bien aux pauvres; les pauvres, quand ils sont poètes, lèguent leur âme à tout le monde <..„...
Plus que tout autre, Murger a fait vibrer en nous la chanson des vingt ans. Pareil à la belle fille d'îonie qui n'avait pas une cithare dorée, mais qui était plus écoutée parce qu'elle chantait les airs chers aux amoureux, il nous charmait bien plus que ceux-là qui jouent les grands airs savants avec l'archet d'or d'Apollon. Son Parnasse n était pas si haut ; son violon n'était pas un stradivarius ; mais iJ avait une àme comme celui d'Hoffmann, et il en jouait j usa u aux larmes.
Arsènl Hoissayf.
Qu'il me soit permis, même après la pa?e si émue et. si sympathique que M. Arsène Houssaye a consacrée à Henry Murger, de lui adresser ici un dernier adieu. Il v a place sur son tombeau pour plus d'une couronne, et il me semble que tous ceux qui Font connu doivent à sa mémoire un salut et un témoignage.
Il est difficile de définir en deux mots ce talent nuancé et mobile. On pourrait dire cependant que Henry Murger fut le poè'te de la pauvreté. Il l'avait connue de bonne heure ; elle s'était emparée de toute sa jeunesse ; il avait fini par l'accepter avec une résignation mélancolique et moqueuse. La pauvreté devint bientôt sa muse ; c'est d'elle qu'il tient ce rire mouillé de larmes qui est la physionomie de son talent. — Comme ces voyageurs qui s'immortalisent en hivernant dans une région désolé^, Henry Murger dut sa renommée à cette bohème des arts et des lettres où il fit une station si longue et si rude. D'autres avant lui l'avaient entrevue, mais de loin et sans l'aborder; Murger en revint comme d'un pays natalv et
il en rapporta de si curieux et de si touchants récits, ^a'.;hi peut dire que c'est lui qui l'a découverte.
On se souvient de l'impression produite par les Scènes de la vie de bohème, et du succès éclatant que remporta plus tard le drame sorti de ce livre. C'était le bûcher du supplice transformé en feu d'artifice, l'esprit niant la douleur, l'amour embrassant la misère, le Roman tragi-comique de la jeunesse enfermée dans la tour de la Faim , et y chantant ses tortures. — Je viens de relire ce drame étrange ; le deuil du poëte l'assombrit sans doute ; mais, cette fois, il m'a semblé mortellement triste sous sa gaieté stoïque. Que de noires réalités éclaire cette verve éblouissante! la mansarde nue, le foyer sans feu, la table sans pain, et, à travers les fleurs fanées de la fenêtre, la morne façade de l'hôpital qui apparaît comme l'étape fatale de ces précaires existences ! L'amour même ne colore ce sombre intérieur que d'un rayon fugitif. Musette, la fille de plaisir, a un cœur d'hirondelle ; elle s'envole au premier froid. Mimi, la fille de la douleur, n'y apparaît que pour mourir.
On se souvient de cette dernière scène qui fit couler tant de larmes : Mimi rentrant blessée au cœur dans son pauvre nid battu par le vent. Rien de plus touchant que cette agonie enfantine doucement balancée entre le ciel et la terre, mélange ingénu de larmes et de sourires, de résignations et de désespoirs. Elle expire, et ses yeux voilés admirent encore la robe de Musette, et ses mains, prises du tremblement t3es mourants, en chiffonnent encore la
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frange do dentelles. — Vous diriez une enfant a uemi BOmbrée dans la terre, se retenant aux fleurs de son tombeau. Son amant lui revient; mais il n'est plus temps : les sensitives froissées ne refleurissent pas.
Henry Murger savait toutes les angoisses et tous les périls de la bohème douloureuse; il en avait rapporté des blessures qui saignèrent jusqu'au dernier jour. Il y a quelque chose du rire sardonique dans le récit enjoué qu'il fait de ses misères; on y sent des larmes retenues et des sanglots étouffés. 11 a exprimé avec une mélancolie pénétrante ce souvenir du martyre subi et de l'épreuve traversée. Dans la dédicace de sa Vie de bohème, il se retourne et regarde, avant d'en sortir, la « cité dolente » qu'il a si longtemps habitée : ses illusions se dissipent, ses mirages s'évanouissent, elle lui apparaît un instant dans toute son horreur.
Ce qu'il aurait pu dire encore, c'est qu'il était sorti de cet orage sans défaillance et sans amertume; c'est que l'adversité ne fléchit jamais la droiture de son caractère, c'est que la souffrance avait attendri son âme au lieu de l'aigrir. Étranger aux passions du monde littéraire, il n'en connaissait que les amitiés et les enthousiasmes. Jamais il n'abusa du don terrible qu'il avait d'ajuster la raillerie et d'aiguiser l'épigrarrp.ne; sa verve brillait sans blesser c'était une arme de luxe dont il ne se servait que pour les fêtes de l'esprit. Ce qu'on ne saurait trop dire encore, c'est ce respect de son talent que M. Edouard Thierry a
dignement loué sur sa tombe. Il n'accorda pas une ligne à l'art vulgaire; il ne fit jamais à la popularité de ces avances qui dégradent. Ce poè'te de la bohème était le plus consciencieux et le plus soigneux des artistes. Il mettait à polir une phrase le temps qu'un lapidaire met à tailler un bijou. Une nouvelle à la main, jetée dans le courant du journal, lui coûtait souvent toute une nuit de veilles; la moindre de ses flèches était ciselée. Sa vie souffrait de cette production si laborieuse et si lente; mais il préférait la gêne à l'imperfection volontaire. La nécessité môme, qui force si souvent la plume du poëte à courir comme un outil vulgaire et rapide, ne lui arracha jamais une page ébauchée.
C'est pourquoi son œuvre lui survivra. Le fini , en littérature, préserve et protège. Les monuments construits en pierres grossières s'écroulent promptement; une bague délicatement ciselée passe de main en main et ne périt pas. — L'œuvre de Murger est dédiée tout entière à la pauvreté et à la jeunesse. Le succès l'avait tiré de la bohème, mais son esprit y était resté. 11 s'était arrêté, pour ainsi dire, à l'heure des vingt ans; il continua de chanter les joies et les clartés de l'heure envolée.
Sa vie se passa à célébrer les fêtes ou à mener le deuil de ses jeunes années. Il demeura enchanté, pour ainsi dire, dans cette bohème riante et sinistre où avait erré sa jeunesse. Il ne cessa d'en poursuivre et d'en évoquer les fantômes. La plupart de ses romans ne font que reproduire, sous des formes nouvelles, soa premier tableau.
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Seulement, avec le temps, les tong crus ^effacent, [es couleurs sombres s'éclairent. La bohème, à mesure qu'il
s'en éloigne, lui apparaît dans une vapeur poétique. Ses ténèbres s'illuminent, ses aspérités s'adoucissent; ce n'est plus le pays de l'obscurité et de la famine, c'est une heureuse et insouciate Arcadie.
Henry Murger ne Gt que passer au théâtre, mais chacun de ses pas a marqué sur la scène et a laissé trace. Trois ans après la Vie de bohème, il donnait à la Comédie-Française une fraîche et piquante idylle. Ici encore, c'est la jeunesse éternisée, en quelque sorte, sous les cheveux blancs du Bonhomme Jadis. Comme ce roi qui, dans son ivresse, voulait que son royaume fût ivre avec lui, le poëte épris de jeunesse voulait que les vieillards mêmes eussent vingt ans, dans le pays de sa fantaisie. — C'est au théâtre que son esprit a souri pour la dernière fois. Il y a deux mois à peine, on applaudissait le Serment d'Horace, une bluette, un rien, une dentelle, mais brodée de ces mots charmants qui marquent ses moindres œuvres, comme d'un chiffre à lui.
Henry Murger laisse un livre posthume, dont il corrigeait les épreuves, lorsque survint le mal terrible qui Ta dévoré. C'est le recueil de ses vers, jetés à tous les vents, et qu'il rassemblait pour la première fois. Le poëte est mort avant d'avoir eu le temps de lier sa couronne. Je viens de parcourir ces pages volantes qui s'effeuilleront sur un tombeau. C'est la fleur de son talent, ce dessus du panier dont il a parlé tant de fois. L'instrument poétique est faible, mais d'une pureté ravissante. Cette faiblesse
;rême a .son charme; on sent mieux le souffle du cœur à travers les fêlures du roseau brisé. — Là, plus de misères nues ni de sombres réalités; une brise de printemps souffle dans ces pages, les illusions y chantent, le soleil y brille , la pauvreté marche légèrement sous son bagage d'espoirs et de rêves; l'amour parle la langue moqueuse et tendre des bohémiens d'Alfred de Musset.
Ce sont encore de frais paysages peints à la plume dans cette forêt de Fontainebleau, qui était comme son lieu d'asile. Ses Chansons rustiques sont de vrais airs de pipeau, faits pour être répétés par les échos des vallées et les violons des ménétriers. L'air des champs fortifie la muse de Murger; il l'empreint de ces belles couleurs du hàle, qui sont celles de la santé et de la vigueur.
Cependant, en interrogeant les fragments de cette lyre brisée, j'y trouve quelques cordes dont la note plaintive semble tinter un glas ou murmurer un présage.
Les funérailles d'Henry Murger ont été, pour sa mémoire, un triste et suprême honneur. La grande famille des lettres et des arts suivait son convoi ; ce n'étaient parmi cette foule que regrets, sympathies, nobles et touchants souvenirs rappelés et murmurés à voix basse. Tous ceux qui l'ont connu regrettaient en lui l'honnête homme, le confrère dévoué, l'ami cordial et fidèle. On se rappelait sa bonté de cœur, sa douceur constante, l'aménité de son caractère et cette gaieté courageuse qui dérobait à l'amitié même le secret de ses afflictions.
Son nom, si cher à la jeunesse, ne périra pas : il ré-
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sume de cruelles souffrances et de douces ivresses; il représente les luttes de la vocation contre l'obstacle et du tiilent contre la misère. — On va lui élever un toml'i'iu; j'y voudrais voir graver cette figure d'Auguste Préault, dont le masque joyeux, à demi soulevé, découvre un visage sillonné de larmes.
Pall de Saint-Victor.