LK DANGER D'UNE LETTRE
L'intimité qu'il espérait faire naître est tuée du premier coup par le choc de la réprésenlalion. Comme notre major ne connaissait pas encore les plaisirs du monde quoiqu'il fût très-fort sur les belles manières de Vienne et de Berlin, il ne s'affligea pas beaucoup du peu de profit qu'il recueillait à Paris de ses lettres de recommandation. Il n'avait concentré son attention que sur une seule chose, c'était de les remettre avec exactitude et en habit noir, de deux heures à quatre. Quand il fut arrivé à la dernière qu'il porta aussi ponctuellement que les autres, il se dit avec la satisfaction que donne à une âme honnête l'acomplissement d'un devoir : « Mon père sera content. > Il se reposait sur cette douce persuasion lorsqu'un jour en remuant ses cravates et ses gilets, il aperçut une lettre dans un coin du tiroir de sa commode. C'était une lettre de recommandation égarée. Le major en lit aussitôt l'adresse ainsi formulée :
« A madame^ madame la marquise. >
Le nom de cette marquise manquait. La préoccupalion de la qualité avait entièrement fait oublier sans doute à l'auteur delà lettre d'écrire le nom et même le prénom destinés à suivre la qualité. Pour tout autre le malheur n'eût pas été grand; il aurait
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repoussé la lettre au fond du tiroir et il n'en eût plus clé question. Ce n'est pas ainsi que le major pril Tévénenient. Son père au retour, lui demanderait compte du résultat de cette lettre : et alors que répondrait-il? Qu'elle n'avait pas d'adresse ? Mais il aurait dû, en jeune homme réfléchi, le remarquer avant son départ pour Paris. Puis, la personne qui la lui avait donnée et dont il ne se souvenait plus, ne verrait-elle pas du dédain, du mépris même dans l'inutilité de sa gracieuse complaisance? Le major de Morghen demeura très-soucieux ; il alla tout triste le soir, sa lettre dans la poche, au Café de Paris, où il lui avait été recommandé de dîner tous les jours, parce que c'est là où vont prendre leur repas, lui avait-on dit, les personnages de distinction. Comme il s'étaitlié avec quelques jeunes gens de son âge qui se réunissaient aussi au Café de Paris, il osa en prendre un à part après le dîner, et il lui dit, d'un ton qui alarma d'abord son confident : « J'attends de vous un service, monsieur.
— Je suis tout à vous, major. Est-ce pour un duel?
~ C'est beaucoup plus sérieux.
— Diable !
— Je ne sais comment faire pour remettre cette lettre, dont la suscription est incomplète.
— Voyons, » dit le comlc de Berne, un peu sur-