I7O NOTICE SUR HERVEY
Ces deux ouvrages sont ici en abrégé. Sans vouloir rabaisser le mérite de certains morceaux, on n'a pas jugé convenable de les laisser subsister. A quoi bon , par exemple , conserver des passages dévots et une foule de citations de la Bible ? Nous possédons assez de livres édifians et pieux sans avoir besoin d'en emprunter aux protestais. Il faut souvent rendre aux auteurs anglais le service de corriger leur abondance : les pertes les enrichissent , et la traduction devient quelquefois pour leurs ouvrages un miroir qui recueille et concentre dans un foyer brûlant mille traits de lumières qui, auparavant dispersés et enveloppés de nuages, restaient sans chaleur et sans effet.
Hervey s'éteignit à l'âge de quarante-cinq ans, emportant au tombeau les regrets de sa famille et des nombreux indîgens dont il avait été le soutien et la consolation.
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Plurima mortis imago, Vulgil.
Je voyageais sans affaires dans la province de Cornouaille : ma route nie conduisit dans un de ses villages les plus peuplés, et je m'y arrêtai.
Il est dans la vie certains jours où l'homme sent plus de penchant pour méditer que pour agir. Nous étions dans la èaison de l'automne , saison qui excite à la rêverie, et qui plus que les autres porte les âmes sensibles à la douce mélancolie. La beauté extérieure de l'église avait attiré mes regards ; cette disposition de mon âme y conduisit mes pas.
Ses portes, comme celle des deux, étaient ouvertes à tout le monde, et ne refusaient personne. J'entre, et bientôt sous ces voûtes sombres , dans leur paix profonde , mon âme se remplit d'une foule de pensées sérieuses et
teintes d'une tristesse qui avait sa douceur; je me plongeai dans la méditation.
Son vaisseau était antique. Que de siècles écoulés déjà, depuis que les mains qui l'ont bâti sont en poussière ! Il s'élevait au milieu d'un cimetière vaste , isolé , loin du tumulte et du bruit. L'édifice était spacieux et d'une belle structure; tout son ensemble respirait une noble simplicité. Un rang de colonnes régulières partageait sa longueur , et soutenait sa voûte avec majesté. La lumière, affaiblie dans son passage, n'introduisait qu'un demi-jour qui donnait aux objets un air plus grave et plus sérieux. Le silence , la solitude du lieu , redoublaient mon émotion , et rendaient son aspect plus solennel et plus auguste. Une terreur religieuse s'emparait insensiblement de mon âme. A mesure que j'avançais morne et pensif dans sa profondeur, je sentais dans mon cœur toutes mes passions se calmer et s'éteindre ; je voyais les riantes images du monde s'effacer de ma mémoire , comme les songes légers à l'instant du réveil.
Je me prosterne, j'adore l'éternelle majesté qui remplit l'immensité des cieux , et que ne peut enfermer l'enceinte des temples que nos
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faibles mains élèvent sur la terre... Ensuite , mes regards tombèrent sur une inscription que grava sans doute l'architecte. qui, satisfait d'avoir conduit son ouvrage à sa perfection , en exprima sur la pierre sa reconnaissance.
Oh ! que la reconnaissance est estimable , surtout quand elle a pour objet le bienfaiteur suprême ! c'est le sentiment le plus pur qui puisse entrer dans le cœur de l'homme; c'est le principe le plus noble, qu'il puisse donner à ses actions. Le repentir suppose le crime, la prière marque l'impuissance ; mais la reconnaissance est une vertu désintéressée, généreuse, céleste. Oui, ce sentiment sublime est le seul qui suive l'homme dans les cieux , où il n'y a plus ni pardon ni grâces à demander.
Un objet plus sérieux s'empara bientôt de toute mpn attention. J'aperçois le pavé du temple couvert d'un bout à l'autre de caractères et d'épitaphes pressées. Je crus voir en ce moment déployé devant moi le terrible rouleau d'Ëzéchiel , dont les pages lugubres ne renfermaient que deuil, lamentations et malheurs.
Ces fatales écritures importunaient mes yeux ,
et semblaient les solliciter de lire leur muet langage. Eh! que veulenfeils m apprendre, ces tristes interprètes? Hélas! ils veulent me dire que sous leur étroite surface furent déposées quelques portions d'argile , qui , maintenant insensibles , mais autrefois animées , eurent le mouvement, la vie et la parole. « Nous sommes a chargées, me disent-elles, d'en conserver les a noms. Sans nous, sans cette pierre fidèle « qui parle d eux encore , leurs noms et leur « mémoire seraient déjà tombés dans un oubli « éternel.»
Grand Dieu! me dis-je alors à moi-même, dans quelle position me trouvé-je ! Autour de moi la majesté du Créateur! Sous mes pieds les ossemens de mes semblables ! Cest bien en ce moment que je peux m'écrier : Oh! que ce lieu est auguste et terrible ! C'est bien ici qu'il convient k l'homme d'être sérieux , et de tenir son âmfe ouverte aux inspirations de la sagesse!
Mortels, c'est sur les tombeaux qu'il faut venir étudier ce qu'il, vops importe de connaître» Au milieu d'un monde bruyant et du tumulte des affaires, vous ne pouvez entendre cette grande leçon. Vettez dans ces demeures silencieuses , et votre âme , alors tranquille f
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sera frappée de la voix qui s'élève du fond de ces uraes. C'est ici que le plus grand des maîtres , le tombeau , tien{ son école de vérité. Viens dooa^c, attention calmé, viens recueillir mes pensées. Et toi, esprit céleste, éclaire mon âme d'an àe tes rayons, *fin que jetee utilement ces pages instructives , et que j'apprenne à mourir*
En examinant cç dépôt de la mort, j'y vois l'amas d'une' foule d'hommes eftfassés pèlemêle sans distinction et sans ordre. Comme ila donnent ensemble, tous en paix, tous amis ! Ni lé rang, ni la place ne sont plus disputés dans cette maison de deuil. Nul n'y paraît empressé d'être salué le premier , et la poussière de l'homme, du peuple est sans nes- : pect pour la poqssière des grands. Le vieillard plein d'années et d'expérience* qui vivant était regardé comme l'oracle (jeson siècle, ne se plaint point d'être étendu aux pieds d'up enfowt; Ici lé serviteur et le maître portent là même Hvrée; ici l'indigent repose d'un sommeil aussi doux que le plus riche propriétaire. Unç tombe de gazon pour le pauvre; un sépulcre de pierre, orné de vaines figures, pour le riche, vojlà tout ce qui les distingue.
Pourquoi donc, me disaient mes pensées, pourquoi faire tant de bruit pour la supériorité ou la préséance, puisque la mort doit si tôt nous rendre tous égaux ? Pourquoi chercher à nous élever en abaissant les autres , puisque , dans peu de jours , nous serons tous rangés de niveau danâ la tombe, et ne formant qu'une même poussière? Ah ! puisse cette réflexion humilier mon orgueil , et l'abaisser aussi bas que le sera dans peu ma demeure!
Sans doute parmi ces débris confus de l'humanité , il se trouve des hommes qui vécurent ennemis. La mort, cet arbitre qui juge sans appel , a étendu sa main sur les deux parties , et a terminé les querelles de la vie. Le tombeau les a réconciliés. Peut-être que leurs ossemens, à mesure que le temps les brise et les dissout, se rapprochent, s'embrassent et mêlent ensemble leur poussière. Oh ! puissionsnous apprendre de ces cendres réconciliées à ne pas éterniser le souvenir des injures , à calmer la fièvre de nos ressentimens , et à étouffer 1 tout esprit de vengeance ! Ah ! que ne voit-on régner parmi les vivans cette union, cette paix, qui régnent dans la société des morts!
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Mais quel est celui que couvre cette pierre dont la blancheur pure paraît être l'emblème de l'innocence ? Approchons. C'^st un enfant qui reçut et rendit presque au même instant son âme tendre et fugitive. Il n'a point connu la peine et la douleur ; il ne s'est arrêté qu'un moment aux portes de la vie, et aussitôt il a dit un adieu rapide au temps et à la terre , et s'est élancé du berceau dans la tombe. Qu'a-t-il donc entrevu dans notre monde de si rebutant et de si insupportable, pour. en sortir si brusquement? serait-ce que ce jeune étranger, lorsqu'il goûta la vie, trouva la coupe trop amère, et, détournant la tête, refusa d'en boire davantage? Dégoûté par ce premier essai, il aura fui du monde pour se sauver dans la paix du tombeau , qui lui sembla plus douce et plus tranquille.
Heureux et rapide passager, à peine tu quittas le rivage , que tu te vis entrer dans le port ! Plus que toi pourtant ils méritent d'être heureux, ceux qui ont surmonté les flots et les tempêtes d'un long et dangereux trajet , qui ont soulagé dans la route les compagnons de leurs travaux , et laissé l'exemple de leur courage aux voyageurs qui les suivent.
Mais n'en sois peint jaloux. Novice accepté sans avoir subi d'épreuve , tu fus exempté de sentir la plus légère atteinte de tous ces maux dont sont accablés tes parensqui te survivent. Heureux enfant, tu ne les as point connus , ces maux cruels qui arrachent de fréquens soupirs au courage le plus constant! Tu n'as point senti ces traits déchirons que laissent si souvent dans nos cœurs les plus doux plaisirs, alors qu'ils expirent.
Tristes parens , quittez ce deuil, et séchez vos pleurs. Pourquoi vous affliger de ce que votre enfant est couronné par la victoire, avant même d'avoir combattu? Peut-être que le suprême Arbitre des événemens prévoyait dans l'avenir quelque piège inévitable où succomberait sa jeunesse, ou qu'il a voulu le sauver de quelque affreux revers que lui réservait la vie. Pourquoi vous plaindre de sa tendre prévoyance ? Que lui reprochez-vous ? C'est une jeune fleur qu'il a pris soin de renfermer dans la serre et de sauver , avant que le tonnerre commençât à gronder , et que la saison des orages fût arrivée. Ah! souvenez-vous que cet enfant si cher n'est pas perdu , mais qu'il est seulement soustrait au mal futur.
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Et nous , qui sommes condamnés à supporter le poids du jour et de la chaleur, ne soyons pas découragés ; songeons qu'il est plus glorieux d'être entrés dans la lice, et qu'un combat plus long donne un plus grand prix à la victoire. Le ;maître qui doit nous payer nos travaux sait les apprécier. Remplissons notre tâche, et reposons- nous sur lui du salaire.
Ici sont ensevelis les délices d'une mère passionnée , et l'espoir évanoui d'un tendre père. Ce jeune homme croissait heureusement , <x>nune une plante arrosée avec soin. Mais lorsque le cèdre altier commence à alonger sa cime, dans l'âge où il allait devenir l'orgueil de la forêt et le roi des arbres qui l'environnaient , la hache , hélas ! s'attache à sa racine. Le coup fatal est porté; il tombe, et ses rameaux superbes sont étendus et souillés dans la poussière. Ainsi tomba ce jeune homme au printemps de ses jours, entraînant dans sa chute. et lçs flatteuses espérances d'un père, et les projets ambitieux de la mère qui le porta dans son sein.
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Ah ! ce dut être un spectacle déchirant, de voir ces tristes parens conduire au tombeau le corps inanimé de leur fils! Il me semble que je les vois encore abîmés dans la tristesse -, debout sur les bords de cette tombe, immobiles et ressemblant à des statues qui versent des pleurs. Oh ! quels énergiques tableaux de douleurs! Non., ce n'est point une illusion, je suis mêlé dans la foule qui suit ce convoi funèbre ; j'entends les cris de cette mère désolée ; j'entends ses derniers adieux à ce fils tant chéri d'elle. Tandis que la triste cérémonie s'achève, je la Vois ïnuette et sttrpide, appuyée , abandonnée dans les bras de l'épotix qui partage ses maux. Mais bientôt son cœur ne peut plus soutenir le poids qui l'oppresse. Ce silence la tue ; la tendresse l'entraîne au bord de la tombe; toute son âme est dans ses yeux; elle plonge ses Regards sur le cercueil. Penchée sur la fosse , elle veut voir encore une fois son fils , avant que la tombe se ferme sur lui; elle le voit, et s'écrie, dans des accens qu'interrompent mille fois ses sanglots : « Adieu , mon fils ! mon fils ! mon cher ence fant ! Ah ! plût à Dieu que je fusse morte au « Heu. de toi ! Cher fils , adieu ; adieu pour ja-
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« mais avec toi tout mon bonheur sur la terre. « Rien ne pourra me consoler; j'irai pleurant « tous les jours de ma vie , jusqu'à ce que la « douleur m'entraîne dans la tombe. »
Pères et mères , si vous aimez vos enfans , si vos entrailles s'émeuvent à la vue de ces gages de vos tendresses conjugales y je vous en conjure , n'épargnez rien pou? les former à la vertu. Alors, s'ils vivent, vous goûterez de la joie , et vous ne resterez point sans consolations , s'il vous faut les perdre. Si la durée de leurs jours est prolongée, ifc seront l'appui de votre vieillesse , et leur société sera comme un baume qui adoucira l'amertume de vos derniers ans. Si la mort tranche le fil de leur vie , vous pourrez sans désespoir les confier à la terre , et vous remporterez l'espérance de les revoir un jour heureux et imnjortels.
Ah ! je sens avec vous combien il est cruel pour une mère de se voir séparée d'un fils qui tenait à son cœur par tous les liens les plus tendres , d'un fils qu'elle avait tant de fois pressé de ses bras caressans , qui faisait le plaisir de ses yeux , et le soutien dp sa famille , de le voir tout à coup arraché de son sein,, et précipité dès sa jeunesse dans l'affreux séjour de la mort.
Voici un monument qui m'annonce un événement bien tragique. Quatre figures , dans l'attitude de la douleur, l'air morne et chagrin , penchent sur la tombe leurs têtes affligées. Il n'est pas possible de les contempler sans que la tristesse qui respire sur ces marbres insensibles ne se communique au cœur. Lisons...
Hélas ! c'est un jeune homme de vingt»hutt ans. Dans la vigueur de la santé , dans la force de la jeunesse , une mort soudaine l'a terrassé. Ah ! sans doute il était loin de songer alors que son heure fatale fût si proche. Et en effet, qui eût pu soupçonner que cet astre brillant dût s'éclipser pour jamais ai* milieu de sa course ? Il avait la démarche de la force, le visage fleuri de la santé ; tout annonçait aux yeux des mortels le présage certain d'une longue suite d'années. Lui-même il envisageait avec complaisance la longue perspective des plaisirs qui allaient se succéder pour lui sur la terne, lorsqu'un coup inattendu Péerase comme* le frêle vermisseau qui meurt entre nos doigts.
O désespoir! il touchait à son heure nuptiale. Plein de l'idée de son bonheur, son cœur
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disait, en soupirant d'amour : « Encore quel- « ques jours, et je vais posséder l'objet de mes « vœux. Je pourrai dire enfin 7 elle est à moi « la beauté qui me charme : je pourrai jouir a en elle de tout ce que mon cœur désire. »
Sii dans le délire où Fégarait ce songe en* chanteur t un ami fidèle lui eût seulement montré le tombeau de loin , lui eût parlé du terme où tout finit, quftl eût été: choqué des» réflexion importune , qu'il eût trouvé sa voix sinistre ! Elu bien', tandis qu'il sentait ses veines animées de tout le feu delà vie , que sa tête émit enivrée des illusion d'une félicité imaginaire, il< chancelait sur le bord de Vabîme : il fait un pas de plus dans* tfavenir, il y tombe! O vicissitude affreuse! lfi fête de ses noces s'est changée en lugubres funérailles ! O infortune à jamais déplorable ! faim' naufrage au port , périr à la vue du bonheur ! Quel monument frappant j'ai là sous mes yeux de Inhumaine fragilité ! O vous que la jeunesse enivre , et qui vivez sans* soin de F avenir , approchez , lisez cette date, et ne vous répondez plus du lendemain.
Tandis, que sa* jeune épouse préparait le lit nuptial, quelle Fonoait de ses plus- riches pa-
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rares, qu'elle arrangeait de ses mains le duvet ou son bien-aimé devait reposer sa tête, l'impitoyable mort.. Ah ! ne vous fiez point à la jeunesse, à la santé : il n'est de certain et d'immuable que le Dieu qui ne change point : la mort lui préparait un autre lit dans la terre : c'est à celui-là qu'il est porté, non pas au milieu d'un cortège d'amis joyeux et folâtres, mais dans un froid cercueil , suivi d'une longue file de visages en deuil et dans un morne silence : c'est dans ce lit de terre qu'il doit passer seul une longue, une éternelle nuit!
Peut-être qu'en ce moment sa jeune amante achève sa parure , dans l'attente de son bienaimé; peut-être que dans l'impatience dont son cœur est pressé , elle porte sur la plaine des regards inquiets, murmure de ses lenteurs, et s'étonne de ne pas voir son char voler vers elle» Elle est loin de penser que son amant n'a plus rien de commun avec les choses de la terre , et qu'il ne lui reste pas même un souvenir de ' sa tendre Lucindç. Va , vierge infortunée et cruellement déçue, va pleurer l'instabilité des choses humaines; apprends à ton cœur k n'as* pirer désormais qu'après des biens immuables et sûrs. Ton aimable , ton cher Fidelio dort
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maintenant dans d'autres embrassemens ; il ne sera point amoureusement pressé de tes bras ; il est étreint des bras glacés de la mort , dans l'oubli , dans l'éternel oubli de ce monde et de toi.
A ce spectacle , l'homme est tenté d'élever la voix , d'insulter la mort de ses cris , et de reprocher à ce tyran sa cruauté bizarre. Elle se plaît à renverser l'ordre de la nature; et lorsqu'elle cherche des victimes, elle se fait un jeu barbare de prendre par la fin le registre des vivans. La cruelle passera , la faux suspendue et sans frapper , sur la couche d'un vieillard décrépit qu'elle y laisse languir , pour courir moissonner l'enfance qui ne fait que d'éclore à la vie , la jeunesse dans sa fleur épanouie , l'adulte dans la vigueur et la pleine maturité de l'âge.
« O enfans des hommes, au milieu de la vie, a vous êtes dans la mort ; nul ne peut échapper « à ses coups. Soudain et rapide comme la « foudre, le trait nous atteint et nous renverse « en un clin d'œil. Il n'est point d'autre sûreté « que d'être toujours prêts ; nul ne peut de-* « viner la victime qui sera frappée la première, « Eacore une fois , soyez toujours prêts. » O
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avertissement terrible ! il me semble l'entendre retentir de tombe en: tombe comme un ton** lierre, et porter l'effroi dans mon âme.
Eh ! voici encore uni tombeau qui* me le répète. C'est un homme enlevé de là- vie, sans qu'il ait eu le loisir de prendre congé de ses amis , étonnés de pleurer sa mort imprévue.
Cet infortuné fut tué* par un coup' du hasard.
Un coup du hasard! Mortels aveugles-, ce coup est parti d'une main bien sûre, mais invisible. C'est Dieu qui conduit ce 1 que tous appelée hasard. Bien n'arrive par FëffetJ d'une aveugle fatalité; il n'est? point d'événemens que B ? ait prévus , que n'ait? fait naître la- sagesse étterndfle. ILe Dieu qu'environnent les messagers de la mort signe l'ordre, et l'envoie' exécuter: L'accident qui nous semble fortuit n'est que l'agent de ses» décrets suprêmes. Un homme bande Farc, et tire une flècfee ai Faventure, disait le monarque 1 impie qui en fut atteint et blessé à mort?. Il le Croyait; il se trompait. Nous ne voyons que l'événement, et le Dieu qui ei* est Fauteur se dérobe à nos yeux. Doctrine consolante qui doit sécher les pleurs qUfc noua
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versons sur la perte de no&amis, qui doit aussi nous inspirer une calme intrépidité au milieu d&s plus grands périls;
Qu'il est court lfe passage du temps à l'éternité! Le pauvre Chrémiteî hélas ! je m'fen soutiens encore ;,il J se lève' d'une table de jeu , et il tombe dans la nuit de lia mort. Hier, Corinne se livrait à. la* joie dans tuv bal brillUnt ; sa gaïté folâtre animait totrtte l'assemblée; ses grâces et sa parure charmaient tous* les yeux ; aujourd'hui, pâle et défigurée, son* corps^ est étendu sans mouvement dans un cercueil 1 , e * va grossir la poussière èes tftorts. Le jeune Attteus n# vivait que dans Pespoir die jouir du patate qu'il venait de faire construire ; impa* tient dis s'y voir établi, il hâtait la fin de l'ouvrage; il n'en jouira pas une heure !'- Le phiû beau jour en édaire les superbes appartemeite; mais les yeux du maître sont déjà fermés à ( to lumière. Il n'ira point rêver sous l'ombrage dé ses jardins si magnifiquement plantés ; il' est descendu dans* les sombres vallées <fe fe mort.
Tandis que je médite au milieu de ces tom~ beaux , une* foule de mortels périssent en cet instant d'une' mort aussi tragique* L'œil* dfe l'Etre qui plonge sur ce globe, et d'un regard
embrasse tous ses habitans , y voit à cette heure même une foule de désastres et de deuils ! L'un sans vie tombe de son siège, et ne répond plus aux cris de ses parens consternés. L'autre expire sous l'arbre même où il était venu se re« poser et jouir de la vue d'un paysage agréable. iXautres sont frappés, retournant pleins d'impatience et de joie dans leur patrie, dans leurs foyers , qu'ils ne reverront plus. Ceux-là sont arrêtés, avec le gain de l'injustice entre les mains ; ceux- ci dans l'acte même de la débauche ou de la cruauté*.
Ah ! quelle foule de dangers et d'écueils imprévus, inévitables, assiègent notre frêle existence? Un coursier fougueux renverse son cavalier, et l'écrase sur la pierre. Un édifice s'écroule, et ensevelit les passans sous ses ruines; une ardoise fatale se détache du toit, tombe et nous tue. L'atome le plus léger peut détruire la constitution la plus, robuste ; que dis-je? la mort est dans l'air que nous respirons , dans l'aliment qui nous nourrit, dans le sang qui nous anime. Le repos nous est mortel comme le travail; nous périssons d'abondance comme de besoin; partout la mort s'insinue et circule dans les sources mêmes de la vie.
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Et toi aussi , infortunée Sophronie , que je trouve ici!... Le marbre noir dont ce pilier est revêtu m'apprend qu'on déposa dans ce lieu les restes de cette mère tant pleurée qui mourut en donnant la vie. O calamité trop souvent répétée ! Le rejeton naît , et la tige meurt ! L'enfant respire le premier souffle de la vie, la mère exhale le dernier ! elle expire au milieu du sourire maternel ! O vue touchante , le même instant la voit mère et cadavre insensible! Heureuse encore, si elle n'expire pas dans des douleurs inutiles et cruelles, et si son sein ne devient pas le tombeau de son enfant ! Mais que dis^je ? ah ! ce malheur est le moins déplorable ! Il vaut mieux pour ce frêle étranger qu'il soit arrêté dans son passage du néant à l'être , que d'entrer dans la vie pour y être accueilli par l'infortune. Il vaut mieux qu'il reste enseveli dans le sein qui l'a conçu , que d'être exposé sur la mer orageuse du monde à la merci de ses hasards , privé de la tendre mère qui eût affermi les pas de son enfance, et servi de guide à sa jeunesse»
La beauté du marbre et des figures qui
l'environnent distingue ce monument de tous les autres. Sans doute qu'il fut élevé par une main savante que conduisait un cœur sensible ; sans doute que le sculpteur arrosa son ouvrage de ses pleurs, et ne crut jamais faire assez pour honorer la mémoire de la triste Sophronie. Cette draperie d'une blancheur éblouissante et pure , ce poli parfait et si doux au toucher, ces ornemens délicats et finis, mais simples et sans faste, tout jrappelle, tout exprime aux yeux sa beauté , son innocence , sa candeur, la douceur de son caractère, la bonté de son cœur; elle était un modèle de toutes les vertus !
Mais hélas ! belle infortunée , que t'ont servi tant d'attraits et de charmes , que t'ont servi l'éclat dont étincelaient tes yeux, et les chastes plaisirs de ta jeunesse fleurie, et le lustre de ta naissance ! Tous ces dons brillans n'ont pu te secourir contre les violences de l'inexorable mort ; ni l'estime universelle et méritée de tes amis, ni la tendresse de ton époux ivre d'amour., ni tes vertus irréprochables , n'ont pu t'ob tenir un jour de plus.
Ces lampes qui brûlent dans le silence , ce cœur enflammé , ces palmes qui fleurissait ,
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cette couronne qui brille, toutes ces images qui vivent sur le marbre., expriment à Tœil intelligent la vigilance de sa foi , la ferveur de sa piété , sa victoire sur le monde , et le diadème céleste que le juge suprême réserve à son front triomphant.
Qu'il était heureux l'époux dont cette femme vertueuse partageait la couche et les destins ! Leurs âmes, dans un accord parfait, savaient s'entendre et se répondre. Que leurs entre* tiens étaient doux et tendres ! L'hymen les tenait unis avec des liens de fleurs ; ils goûtaient tous les biens de l'union conjugale. Toutes leurs peines , tous leurs plaisirs étaient cornmuns. Point de joie que cette société ne rendît plus délicieuse ; point d affliction que ce partage ne ^rendît :plus légère. Pour jouir d'un bonheur parfait, il ne leur manquait plus que de se voir renaître dans des enfans, de les voir croître et s'élever autour d'eux; que de retrouver les traits de l'épouse et de l'époux mêlés sur leurs visages innocent, et de s'aimer encore plus dans ces images vivantes, « Accorde- « nous ce don , disaient-ils au ciel , unissant <( leurs prières., et nos veaux seront comblés; « non, nous ne te demanderons. plus rien. »
ig2 LES TOMBEAUX
Hélas! que les mortels sont aveugles sur l'avenir ! qu'ils savent peu discerner ce qui leur est réellement avantageux ! Si les enfans semblent à deux époux une chaîne de fleurs , dont la vue et le parfum réjouiront leur coeur et leurs yeux, la mort ou le malheur sauront bien s'y enlacer > et y déposer de l'amertume. Lorsque notre âme se passionne pour un objet, et fatigue le ciel de sa prière importune , le ciel peut nous répondre : « Vous ne savez « pas ce que vous demandez ! » La Providence retient-elle dans ses mains le bien que nous la pressons de nous abandonner ? C'est par pitié qu'elle nous le refuse : son refus nous annonce que ce sera la cause de nos larmes ou l'instrument de notre perte. Nous sommes des malades dont le goût dépravé rejette l'aliment qui portait la santé , et choisit le poison qui recèle la mort» L'imagination en délire nous promet dans la possession d'un objet un bonheur sans mélange. Ce bien vient dans nos mains... c'est un malheur.
Apprenons donc à modérer nos désirs; ne nous passionnons jamais pour telle ou telle forme de bonheur. Reposons-nous sans volonté sur l'éternelle sagesse, et laissons -la choisir
d'hÈRVEY. > 9 3
pour nous les événemens de notre vie. Obéira ses lois , c'est être parfaiteïiient libre : attendre tout en paix de sa bonté , c'est assurer notre bonheur f et nous épargner des regrets.
Quelle est cette pierre isolée etshriple, posée sans appareil sur la terre? Modeste et sans ornemens, elle paraît placée par la main économe de la médiocrité. J'aperçois seulement une courte inscription., mais les caractères en sont effacés , j'ai peine à en saisir le sens. Monument infidèle , as-tu laissé périr le nom qu'on te chargea de conserver ? ou bien ces lettres seraient-elles usées par les larmes d'une famille désQlée qui serait venuefsouvent pleurer sur ce tombeau? Regardons de plus près. Ah!
c'est un père dont les cendres sont ici! un père chéri , enlevé à ses faibles enfans avant qu'il les eût établis dans le monde , avant qu'il eût achevé d'affermir leurs vertus et leurs principes.
Oui, voilà le malheur 1{ plus déplorable, le
plus compliqué de maux qui se soit encore
offert âmes réflexions! La chambre où expire
un père de famille présente le spectacle le
ig4 les tombeaux
plus touchant et le plus triste qu'il spit possible d'imaginer. Je le vois sur son lit funèbre, ce père tendre, cet époux fidèle, cet ami généreux, luttant avec la mort, et près de succomber. L'art est à bout : la maladie l'a vaincu : furieuse, elle achève de briser et de rompre les derniers fils d'une vie si chère , et les liens les plus sensibles encore qui attachent son cœur à ses enfans et à son épouse.
Deux anciens domestiques , se tenant à une distance respectueuse , jçttent par intervalle sur leur maître des regards où leur âme est peinte, et lui expriment leurs vœux dans leurs soupirs. Il leur commandait avec tant de douceur ! Lui obéir était pour eux un si grand plaisir ! Ce souvenir rend leur douleur plus amère, et fait ruisseler les pleurs le long de leurs joues.
Ses amis, qui tant de fois ont partagé sa joie, et qui savaient l'égayer de leurs doux entretiens , n'entendent plus rien à le consoler. Souffrir avec lui , le regarder d'un œil tendre et compatissant , prier le ciel en silence , hasarder de loin en loin quelques paroles consolantes, est tout ce qu'ils peuvent.
Et ses enfans ! ces êtres innocens environnent son lit. Noyés dans leurs larmes, et presque
d'hervey. ig5
forcenés de douleur, leurs sanglots éclatent, ils s'écrient : « Nous quittera-t-il , nous laisse- « rait-il , à notre âge , sans appui , sans res- « source, à la merci d'un monde indifférent et « insensible? »
Mais c'est dans le cœur de sa malheureuse épouse , c'est là que vont se réunir toutes ces douleurs partagées. Elle en est accablée. En elle souffrent l'amante , l'épouse et la mère. Tant d'années et de jours d'une union si tendre, d'une société si pleine de charmes , d'une amitié devenue nécessaire : quelle perte immense !
Hélas ! où trouvera-t-elle cette fidélité rare , ce cœur si confiant , et abandonné sans réserve au sien? Où retrouver un ami aussi sûr, un protecteur qui veille avec le même intérêt sur elle et sur ses enfans? Voyez-la penchée sur le lit où son époux languit; quels soins, quel empressement pour prolonger une vie plus précieuse que la sienne ! Ou , s'il n'y a plus d'espoir, que ne fait-elle pas pour adoucir du moins les dernières agonies de cette chère moitié d'elle - même ? D'une main tremblante des terreurs qui passent dans sa pensée , elle essuie la froide sueur qui glace les joues livides de son époux. Tantôt de ses bras suspendus
elle soutient sa tête défaillante ; tantôt elle la repose doucement sur son sein agité. Comme elle le fixe de ses regards muets ! comme elle observe, dans un silence morne et d'un oeil attendri , son visage pâlissant et ses traits qui se défigurent ! Mille tendres passions soulèvent son sein palpitant ; son cœur se gonfle et se déchire.
Cependant ce bon père, souffrant dans tout son être, soumet son âme et ses douleurs à la volonté de l'Être suprême, et sa résignation victorieuse le rend supérieur à ses maux. II est profondément affecté du deuil de ses amis ; ses entrailles se déchirent à la vue de son épouse , qui sera bientôt une veuve inconsolable; de ses enfans, qui vont être de tristes orphelins. Ces réflexions cruelles le consternent et l'écrasent; mais son cœur résiste au désespoir ; sa résignation le soutient; le souvenir du bien qu'il a fait le rafraîchit et le fortifie contre le moment fatal? Dans les intervalles que lui laissent ses douleurs, c'est lui qui console ceux qui essaient de le consoler ; il souffre avec toute la majesté qu'il est possible de conserver dans l'excès de ses maux.
Son âme, sur le point d'abandonner son argile qui s'écroule , recueille toutes ses forces ,
et fiait un dernier effort. Il se soulève luimême > et sur son lit assis , il tend à ses amis uae main décharnée qu'ils baignent de leurs pleurs; il leur dit un adieu touchant, serre de ses bras affaiblis son épouse éplorée, embrasse les chers gages de leur amour mutuel; et alors exhalant tout ce qui lui reste de force et de rie dans ce peu de paroles : « Je meurs , mes « chers enfans; mais Dieu vous reste. Si vous « perdez sur la terre un père mortel , je vous « en laisse un dans les cieux qui est éternel. « Rien, rien qu'un cœur méchant ou une vie « criminelle, ne peut vous ravir les soins de sa « providence et les regards de sa tendresse. » Il ne peut continuer ; son cœur est plein , et fait des efforts pour parler, mais sa langue se
refuse. Après une pause de quelques instans , ranimé encore par un élan de tendresse , il retrouve à grand'peine un peu de voix, et avec effort : « O vous, dit-il, chère moitié de « mon âme, nos chers orphelins n'ont plus que « vous. Je vous laisse accablée d'embarras et « de soins. Mais Dieu, qui défend la cause delà « veuve, Dieu ne vous abandonnera point. C'est « cet espoir qui me rend le courage. Il soute tiendra aussi le courage de ma bien-aimée.
« Maintenant , ô mon Dieu ! je remets mon « âme entre tes mains ; plein de confiance en (( ta bonté , je te laisse mes enfans qui n'ont « plus de père. »
Il s'évanouit à ces mots, tombe renversé sur son lit, et reste quelques instans immobile et privé de sentiment. Comme un flambeau qui se rallume encore , et jette une clarté vive à l'instant qu'il va s'éteindre , le mourant se ranime; ses yeux plus ouverts jettent sur les objets qui l'environnent de longs et douloureux regards. Il aurait voulu parler de nouveau; mais les organes delà parole ne rendaient plus que des sons sourds et inarticulés. Au défaut de la voix, tous ses traits, ses yeux parlent un langage des plus expressifs ; le cœur d'un père et d'un époux s'y montre tout entier. Il jette encore une fois ses regards sur ses chers enfans , qu'il ne vit jamais sans une vive émotion de joie; il les tourne ensuite sur sa chère épouse , qu'il n'avait jamais contemplée sans sentir son cœur s'embraser. C'est sur elle qu'il arrête ses yeux mourans ; on les vit lui lancer son âme dans une dernière étincelle d'aijaour, briller un moment d'un rayon céleste , puis s'éteindre et se fermer.
Alors éclate en cris aigus la douleur amassée par le silence au fond des cœurs ; tous fondent en larmes... Ne leur parlez point de consolation ; attendez qu'à force de s'épancher, ce fond de tristesse s'épuise, que le temps en ait calmé la première violence. Qu'alors l'amitié verse son baume salutaire sur leur plaie profonde... Cette triste famille, dans un deuil plus calme, se rappelant les paroles consolantes de leur respectable père , ne s'effrayera plus de l'avenir , et l'attendra , pleine d'espérance, en se reposant sur Dieu.
A peine j'eus quitté ce tombeau, qui me faisait rêver au miçn, qu'un second, un troisième, une foule d'autres se présentent. Mes yeux se fixèrent d'abord sur le plus remarquable de cette multitude. Le faste de cette tombe , qui dominait avec orgueil tous ces marbres funèbres , m'annonça la dépouille d'un mortel qui avait joué dans le monde un rôle brillant. Je m'approche, et j'interroge la pierre sur le dépôt qu'elle couvre. Elle me nomme le propriétaire d'une grande fortune , qu'il avait encore agrandie à force de soins et d'industrie ;
2QO LES TOMBEAUX
elle m'apprend que la mort l'avait surpris dans la fougue de ses projets, un* peu au-delà du milieu de la carrière de là vie,
Voici sans doute, me dit ma pensée rêveuse, un de ces infatigables esclaves de l'or, qui se lèvent avant le jour , veillent au fond des nuits , et se rongent de soucis, pour amasser dix mille fois plus d'or qu'ils n'en pourront employer. Sa tête se fatiguait de projets pour illustrer sa famille , pour enchaîner les héritages aux héritages , les palais aux palais, et rendre ses possessions aussi vastes que ses désirs. Après il devait se reposer enfin pour jouir. O démence! O folie ! La mort brise et balaie d'un souffle les toiles fragiles qu'ourdit à grands frais cet insecte éphémère; ses plans et ses projets s'écroulent et fondent avec lui dans le même cercueil.
O vous , qui fûtes témoins de ses derniers instans, qui entendîtes les derniers mots de sa voix mourante , parlez ; ne s'écria-t-il pas dans les accens du désespoir : « O mort, que ton ap- « proche est terrible pour l'homme qui tource menta sa vie des vaines inquiétudes de ce « monde , et ne leva jamais ses yeux vers le « ciel! Oh! si mes jours... » Il allait former des vœux inutiles, ou quelques résolutions aussi
vaines... Survient une crise violente qui glace sa langue, raidit ses nerfs, et détruit toute la machine en moins d*une heure.
Quelle leçon pour ces riches insatiables, pour ces insensés, qui embarrassent leurs bras de fardeaux superflus , lorsqu'il s'agit de vaincre les flots , et de s'échapper du naufrage ! , Plus sages, contentons-nous du peu qui nous est nécessaire; usons des biens de la terre, et si notre âme ne peut s'élever jusqu'à mépriser For , conservons du moins pour ce métal une salutaire indifférence. Malheur au cœur qui s'y attache ! Qu'il sera déchiré du coup violent qui viendra l'en séparer! N'accumulons point l'amertume et les regrets sur nos derniers instans ; ne semons point d'épines aiguës le Ut sur lequel il nous faudra mourir !
En voici qui o%t poussé leur carrière jusqu'à quatorze lustres ; quelques - uns même ont vu mûrir quatre-vingts moissons. Ces vieillards, j'espère , se seront souvenus, jeunes encore, du Dieu qui les a créés. Ils n'auront pas attendu l'âge où les forces languissent, où le cœur est épuisé, où tout, jusqu'au désir,
s'éteint et meurt dans l'âme "desséchée , où il ne reste plus dfe sens pour le plaisir , de volonté pour le bien , de forces pour la vertu 4 .
Qu'il est affreux d'être surpris par cet hiver glacé de la vie! L'habitude des vices a jeté des racines profondes; ils se sont attachés à chaque fibre du cœur ; ils font corps avec lui. Il est bien tard de commencer à se-
mer dans la saison de recueillir. Rien , il est vrai, n'est impossible à Dieu; mais si Ton combat pour la première fois , vaincre alors est le plus grand des hasards. O vous, dont les années sont encore en fleur , et la vie dans toute sa sève, ne vous fiez point à ces miracles , et mettez à profit ces heures fécondes , cet âge. d'or qui peut vous conquérir une jeunesse immortelle. Il y a quelques jours , j'observais un oiseau ; le jeune imprudent s'amusait sans, crainte à arranger son plumage , et voltigeaiten folâtrant de ramtaux en rameaux. Un chasseur l'aperçoit , saisit son tube meurtrier , et ajuste le coup. La mort part , et l'atteint au haut des airs. L'infortuné descend, et tombe sur la terre sans mouvement et sansvie. Mortelà, tremblez au milieu de vos frivoles amusemens.
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Mais sans doute il est quelques-uns de ces -vieillards qui sont venus à cette dernière retraite , pleins de vertus et de jours ; qui sont tombés dans leur saison sous la faux de la mort , comme l'épi mûr des étés tombe chargé de fruit sous celle du moissonneur. Leurs corps , fatigués d'une longue et pénible carrière , se délassent dans ces paisibles demeures. C'est ici qu'ils ont déposé le fardeau de la vie; ils attendent sans inquiétude le salaire de leur tache* Plus de dangers , plus d'alarmes à craindre pour eux ; plus de douleurs à souffrir, plus de larmes à répandre. La paix environne leur couche tranquille, et la sûreté veille sur leur sommeil. Dormez , dormez en paix, cendres heureuses, restes précieux des mortels vertueux; goûtez dans la nuit favorable de cet asile les douceurs d'un repos profond, jusqu'à ce que la voix de l'Eternel, rompant le long silence de ces voûtes, vous réveille à jamais.
Que le soir de leur vie fut calme et tranquille ! De quel air serein et souriant ils fermèrent les yeux à la lumière ! Alors Dieu fit luire l'espérance dans leur âme , et bannit de leur vue les terreurs et les fantômes du tom-
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beau; sa main soutint leur tête agonisante; une voix céleste murmura dans leur conscience des paroles de paix et de consolation; ils quittèrent le champ de bataille, non pas en tristes captifs, mais en conquérans qui marchent triomphans à l'immortalité !
Maintenant tout est consommé , les crises de la nature sont finies , le corps descend dans la tombe pour y reposer; l'âme s'élance, et monte dans un séjour nouveau. Déjà elle perd de vue cette vallée de larmes ; adieu pour jamais , terre ingrate et malheureuse, séjour d'infortune , repaire d'êtres pervers et malfaisans. Elle arrive enfin aux portes de la cité éternelle ou réside le Créateur, et des concerts ravissans célèbrent son arrivée.
Quel est ce monument que mes yeux en s'élevant aperçoivent au haut de ce mur? Des épées, des lances, des machines homicides, des instrumens de meurtre, étalent sur ce
marbre un appareil formidable C'est sans
doute le tombeau de quelque guerrier fa* m eux. Cette pompe terrible est un tribut d'honneur payé à la mémoire de ce brave soldat, pour
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le sacrifice qu'il fit de sa vie au bien public. Que de petitesse et d'impuissance dans ces fastueuses décorations dont on charge la tombe des morts pour surprendre le suffrage de la renommée , et attacher un peu de gloire à des cendres insensibles ! Que ces vaines figures , que le ciseau fait sortir d'un marbre périssable , représentent faiblement et rem* placent mal une suite d'actions mémorables !
C'est dans le cœur de ses concitoyens qu'il faut lire le mérite éclatant d'un martyr de la patrie. Qu'a besoin sa mémoire de l'expédient de ces vains simulacres ? Sans eux sa nation saura bien se souvenir de lui. C'est l'espèce humaine qui doit être elle-même le monument vivant de la gloire des hommes illustres qu'elle produit Voilà le monument que je désire obtenir pour moi. Mon vœu est de laisser en mourant mon nom gravé dans le cœur de mes compatriotes. Mon vœu est que mes amis qui me survivront puissent me rendre témoignage que je n'ai pas vécu pour moi seul, et tout-à-fait inutile à ma génération. Que le pauvre en passant auprès de ma tombe la montre au doigt , et dise avec reconnaissance : « Là repose cet homme dont la bonté ne se
ao6 LES TOMBEAUX
« lassa point de mes malheurs , qui ne dédaâ*- « gna point ma chaumière , et vint m'y visite ter avec tendresse , lorsque j'étais languis- <c sant dans mon lit. Si je vis aujourd'hui , et « si la vie a pour moi quelque douceur , c'est « à lui , c'-est à ses bienfaits que je le dois. Ja- « mais , non jamais je ne l'oublierai. Ah !
« puissé-je le revoir dans cet heureux séjour « dont il m'a tant de fois parlé pour me con* « soler ! »
Tous ces monumens de terre et d'argile , que durent-ils ? Le vol des ans les as bientôt usés ; ces caractères , que trace sur le marbre une plume de fer, sont bientôt effacés; la colonne se brise; l'arc de triomphe s'écroule; la statue de bronze périt elle-même sous la dent meurtrière du temps.
J'aperçois une issue dans l'enfoncement ; sans douté elle conduit sous la voûte d'un caveau souterrain. Entrons et voyons cette demeure et ses habitans. La porte rebelle crie et cède à regret sur ses gonds murmurons.
Elle me reçoit avec répugnance ; elle n'est pas accoutumée à introduire des vivans. D'où
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vient ce tremblement soudain qui me saisit et redouble à chaque pas qui m'approche de cette pâle assemblée de morts?... Calmez- vous, mes esprits , il n'y a rien à craindre; dans ces paisibles retraites. Ici lesméchans ne font plus de mal.
Dieu ! quel spectacle d'horreur ! quelle effrayante obscurité ! Ici la nuit est éternelle ; ici même, au milieu du jour, il est nuit profonde. Quelle affreuse et noire solitude ! Nulle voix, nulle image de vie ou de société qui console. La douleur et l'épouvante ont établi dans ce lieu désert leur sombre empire. Qu'en* tends-je? C'est le son lugubre et sourd de ces voûtes retentissantes sous mes pas ; les échos de ces murs, long -temps endormis, sont ré* veillés par moi , et poussent un long gémissement.
Un rayon de lumière , après mille détours , grrive obscurci dans ces sombres profondeurs et frappe les lames des cercueils. Une faible lueur en est réfléchie, et se mêle à l'épaisseur des ténèbres. Cette foule de cercueils à moitié plongés dans l'ombre noire , à moitié blanchis par ce pale crépuscule , redoublent l'horreur de cette enceinte taciturne.
Je m'approche, et, courbé, j'attache mes yeux sur les inscriptions. Je Tiens à bout d'en lire assez pour connaître que j'étais entouré de riches et de grands déeédés. Nul mort vulgaire n'est admis dans cette retraite privilégiée. Les nobles , les illustres de la terre se 1er réservent : et l'on dirait en effet qu'un fantôme de grandeur remplit encore cette enceinte. Ils se suivent rangés par ordre et dans une pompe silencieuse sous les arcades de ce vaste tombeau , tandis qu'une fosse commune engloutit et confond sous la terre la foule du* peuple , et leurs corps dédaignés.
Mon imagination se remet enfin de sa' frayeur , et se calme. Je conçois qu il n'est dans ce lieu d'autres fantômes que ceux qu'enfante la peur ; mais ma surprise durait encore. J'admirais les étranges nouveautés de ce monde souterrain.
Quoi! ces hommes qui voyageaient sans sortir de leurs domaines sont ici resserrés dans l'espace d'un cercueil , enfermés tout entiers sous quelques feuilles de plomb! De tous ces meubles somptueux qui ornaient • leurs vastes palais , que leur reste-t-U ici ? Un linceul funéraire, un coin étroit dans
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Cfe caveau ténébreux. Où sont ces marques brillantes de leur dignité qui rayonnaient sur leur sein, ou paraient leur front superbe? Je ne vois plus ce cortège pompeux qui les environnait, et cette foule de courtisans qui s'empressaient autour d'eux ; tous les ont laissés à l'entrée de cette demeure solitaire. Des armoiries effacées , des écussons déchirés , une statue poudreuse, que la main du sculpteur fit pleurante et affligée , tandis que le monde , insensible à leur absence, rit et folâtre à l'ordinaire : voilà tout ce qui les a suivis dans ce souterrain.
Mortel , si fier de ta naissance , qui jadis te vantais de compter dans ta généalogie une longue suite d'aïeux , il te faut abandonner ici tes prétentions hautaines. 11 te faut avouer que main tenant lever est ton égal. Ou, si ton orgueil veut encore m'en imposer , si ton monument ose dire encore , ci gît le grand, je lui réponds : marbre imposteur, où est-il ce grand ? je ne vois qu'une vile poussière.
O vérité humiliante et bien capable de nous
dégoûter de cette vie passagère , et de ses faux
biens, et de ses grandeurs fugitives! Qu'est
maintenant le monde , quelle est sa valeur pour
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tous ces hommes qui sont ici rangés, insensibles et sans vie ! Qu'étaient en effet leurs plaisirs ? une bulle d'air qu'un souffle a fait évanouir. Leurs honneurs? un songe oublié. Leurs grandeurs? une ombre vaine, une illusion. Tous ces objets si brillans , si solides aux yeux de l'ambition , pesés dans la balance de la mort, n'ont plus paru qu'une fumée sans consistance et sans réalité.
O mon âme, arrête un moment; rassemble dans ta pensée tous -ces prestiges, tous ces fantômes trompeurs de la vie qui tentent tes désirs, et séduisent tes sens. Examine, apprécie dans ce lieu leur juste valeur. Suppose que je fus un de ces grands qui reposent ici, que la fortune me prodigua ses dons, la volupté ses jouissances, la grandeur ses distinctions, la richesse son or. Quand la cloche sonnera ton départ de la vie, quand cette voix d'airain te somifoera de te rendre à cette dernière retraite , réponds , que feras-tu de tous ces biens si vantés? que deviendra-t-elle cette existence si brillante ? Ciel ! est-ce là ce bonheur qui excite tant d'envie , qui soulève tant de passions ?
Je vous rends grâces , tristes débris de noms
D HERVEY. . % I î
pompeux et de titres magnifiques ; vous m'ayez appris mieux que tous mes livres le néant de oe monde. Ce lange funèbre qui enveloppe ce grand de la terre , cette urne étroite qui le circonscrit , voilà des preuves incontestables du néant des grandeurs humaines.
Jamais je ne vis cette Vérité plus lisible que sur la poussière de ce lord, de ce ministre.
Que d'autres aillent rendre un servile hommage à l'héritier de ce grand, et le flatter bassement , pour en obtenir des grâces et des préférences; moi, c'est à ce tombeau de son père que je viendrai faire ma cour ; c'est de ses cendres que j'apprendrai à demander peu aux mortels , à n'en rien attendre , et à me détromper de toutes ces illusions d'un monde périssable.
Qu'entends-je ? quel son a frappé mon oreille? Dans ce profond silence, le moindre bruit alarme. 4. Le même murmure revient encore ébranler l'air tranquille de ces voûtes... C'est le son des heures; elles crient à l'oreille de ma raison : ce Mortel, rachète le temps; mets à « profit l'instant où tu respires; tu touches aux « bords de Féternité ; tu vas bientôt devenir ce « que sont ceux que tu contemples ici<! »
J'ai passé plus d'une fois sous les masses croulantes d'un mont dont la cime éclatée penchait sur ma tête ; j'ai traversé seul d'effrayantes solitudes ; je suis descendu dans des souterrains ténébreux , sous des cavernes profondes; mais jamais je ne vis nature aussi sombre et sous une forme aussi menaçante que dans ces y ou tes sépulcrales ; jamais je ne me suis vu entouré d'objets si lugubres; jamais je n'ai senti mon cœur saisi d'un effroi plus glaçant. La noire mélancolie vole dans la nuit de cette enceinte , et couvre ces tombeaux de ses ailes funèbres. Sortons de cette affreuse obscurité ; elle exhale des vapeurs homicides. Adieu, séjour de désolation , sombres demeures de la mort. Jamais je n'avais eu tant de joie à revoir la lumière.
Le lendemain une étrange curiosité me ramena dans ces lieux. Familiarisé avec les morts, je voulus voir de plus près ce que sont maintenant ces êtres détruits qui furent des hommes. Oh ! si nous pouvions écarter la pierre qui couvre ces tombeaux ; si nous plongions nos regards au fond des cercueils ; de
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quel étpnnement , de quelle douleur nous serions frappés en voyant l'affreuse métamorphose que la mort nous fait subir , l'affront ' que reçoit ici notre nature , et ce qu'est devenu l'homme entré dans ces demeures souterraines !
Ici ce front plein de grâces et de majesté -, cette tête , le tableau de l'âme , n'est plus qu'un crâne hideux et nu. Cette bouche vermeille, ornée d'un sourire plein d'attraits, n'offre plus qu'un aspect horrible et difforme; et cet œil qui lançait les éclairs du diamant, et portait la flamme au fond des cœurs, qu'est-il devenu ? où trouver l'azur de son globe étincelant ? Et cet organe de la pensée , cet instrument merveilleux du langage et du chant , qui exprimait tous les charmes de l'harmonie, ravissait l'oreille de ses sons mélodieux, versait la douce persuasion dans les esprits , et les passions dans les cœurs , il est muet et taciturne comme la nuit qui l'environne. Ce beau corps, autrefois mollement vêtu de pourpre et de soie, est maintenant rudement froissé entre les couches d'un sable anguleux. Cette femme si sensible , qui n'osait poser sur le gazon fleuri ses pieds délicats, est
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pressée sous le poids de cailloux déchirans.
Ici l'homme robuste est courbé malgré hri :
le ressort de son bras nerveux est brisé ; ses muscles sont détendus; ses membres, qui furent le siège de la vigueur et de l'activité , pèsent sur la terre, sans mouvement, de tout leur poids ; et ses os inflexibles et durs comme l'acier se dissolvent et s'écoulent en poussière.
Dans ces retraites solitaires , règne un vaste silence ; on n'entend plus retentir les coups des marteaux , ni le bruit des chars roulans ; il n'y a [dus ni gain ni projets à faire ; tout le mouvement du commerce et de l'industrie tumultueuse a cessé. Le cercueil est la borne où s'arrêtent tous les desseins des hommes.
Ambition , tu peux aller jusque, là; mais tu ne passeras point au-delà.
Ici, jeunes voluptueux > il faut dire à vos plaisirs un éternel adieu. Ici il ne croît ptus de fleurs pour couronner vos têtes légères ; ici plus de chants, plus de festins, plus d'à* mour , plus de beauté.
Ah ! tendre amant de Florella 7 si tu revoyais ici la beauté dont ton âme fut enivrée r tu t'écrierais en reculant d'étonnement et d'horreur ? « Est-ce bien celle que j'ai tant
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« aimée? Je disais dans mes transports qu'elle « était une divinité. Oui , je croyais voir en « elle plus qu'une mortelle ; j'admirais les « proportions de sa taille élégante , et les grâces « légères de tous ses mouvemens. Quand elle « parlait , le son de sa voix était une musique « à mon oreille ; mais quand elle daignait « d'un mot encourager mon amour , quel race vissement céleste ! Quel doux frémissement « ses accens portaient au fond de mon âme « émue ! Se peut-il que cet objet affreux et elif- « forme soit celle que j'adorais il y a quelques « semaines? En si peu de temps, quel horrible « changement ! Qtr'a-t-elle aujourd'hui de tous « ces charmes qui m'avaient ravi à moi-même?
« Insensé l je n'en retrouve ici qu'un peu de « cendre.
« Repose , infortunée FloreUsf, repose au ce fond de ces ténèbres ! que la nuit te couvre « de son ombre , et te cache aux yeux de ceux « qui ne t'ont pas aimée comme moi ! que nul « autre mortel que ton amant ne soit témoin « de ta disgrâce ! Mais je me souviendrai longer temps du triste changement qui s'est fait en « toi; je n'irai plus porter mon hommage k « des formes périssables; je n'attendrai plus
« mon bonheur d'une argile bien façonnée, « fût-elle un chef-d'œuvre sorti des mains de « la nature. La beauté est un don des cieux , « il doit être reçu avec reconnaissance; il mé-» '< rite qu'on l'aime , mais jamais qu'on l'adore. « L'argile ne peut mériter un culte et de l'en-* « cens. Adieu , chère Florella , tu as désen-r « chanté mes yeux ; je préférerai toujours une « âme vertueuse et douce aux nuances fugitif « ves d'un frêle tissu de chair.
« Puissent tes sœurs songer à toi » à ton état « présent , lorsqu'elles sourient à leur image « entourée des grâces, et reproduite à leurs « yeux dans une glace flatteuse, et que la vue « de leurs attraits les fait rougir de plaisir! « Que dans ces instans d'orgueil et d'amour* « propre , ton idée salutaire se glisse dans leur « âme, leur rappelle quelle fut ta beauté, et « quel voile d'horreur est maintenant étendu « sur tes appas ! Que cette réflexion préside à « l'arrangement de leurs charmes , et les rende « plus jalouses de parer leur âme des orne-»
« mens de la vertu , que cette draperie de chair « dont elle est revêtue, et qui usurpe leurs « soins! »
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Lorsque j'eus rappelé à moi mon imagination errante sur ces tombeaux, et que j'eus recueilli mes pensées dans un moment de silence , à la vue de cette scène de deuil , de tous ces lugubres objets , de tous ces trophées de la mort , je ne pus retenir mes soupirs , je ne pus m'empêcher de gémir sur ces débris du plus noble des êtres sensibles.
Comme je restais , l'âme attachée à ces otn jets funèbres , et perdu dans mes réflexions , une idée cruelle vint m'en tirer , et je me dis , frappé d'effroi : « Et moi aussi , faut-il donc « que je meure? Subirai -je aussi cet affreux « changement ? Me faudrait-il devenir un ca- « davre insensible , et être à mon tour ce que « je déplore ici ? Viendra-t-il un temps , et ce « temps est -il prochain, où ce corps que je « sens plein de vie sera enfermé dans un cer- « cueil , et porté sous cette terre , tandis qu'un « ami me 'suivra versant quelques larmes , et a s'écriera une ou deux fois : hélas , mon frère ! « Oui , ce temps viendra ; ce temps n'est pas « éloigné. Oui , rien n'est plus sûr ; Hervejr, ce * sort sera le tien ! »
Si en ce moment un de ces spectres hideux sortait à grand bruit de sa tombe , se levait de-
vant moi dans son effrayante difformité; si le squelette étendait vers moi sa main menaçante , et que 7 troublant tout à coup le silence de ces lieux , d'une voix sépulcrale, il médît: « Dieu te livrera aussi dans les mains de la / « mort ; encore quelques jours , et tu seras
« avec moi ici ; » quelle impression profonde cet avertissement laisserait dans mon âme! Hé! pourquoi donc serais-je sans alarmes , lorsque c'est la voix de Dieu qui me l'annonce , et qui me dit : « tu mourras? »
Ah! puisque l'arrêt est porté,, puisque je suis xm mortel condamné, et que j'ignore l'heure fatale, profitons des instans qui me restent. Puisqu'il me faudra si tôt céder aux' ténèbres, à l'inertie, à la corruption t ce corps animé, ce cbef-d'œurrre d'argile si merveilleux, je veux le consacrer par des actes de vertu. J'étendrai toujouremes mains pour donner, plutôt que pour recevoir; elles s'ouvriront toujours pour soulager les malheureux, Ma bouche ne prononcera que des paroles de douceur et de charité. Mes oreilles seront fermées aux discours malfaisans de la médisance : elles ne s'ouvriront que pour écouter la raison et la vérité. Mes pieds me conduiront au lit
plaintif des malades, dans la triste demeure du pauvre....
Et tous qui embaumez les corps , épargnez pour le mien vos soins et vos parfums, je ^en veux point d'autres que mes bonnes actions.
Enveloppé dans ma vertu, je me coucherai doucement sur le lit des morts , et j'y reposerai en paix , dans l'espérance qu'un jour Dieu retirera mes os de la poussière , et les ranimera d'une vie immortelle.
Âmes craintives que le son de la cloche funèbre épouvante , qui pâlissez à la vue d'une tombe ouverte, et qui ne pouvez sans frissonner arrêter vos yeux sur un cercueil , rassurez-vous; ne tremblez plus en esclaves à l'aspect du tyran qui nous détruit, et ne vous, effrayez plus de sa faux menaçante; il est vaincu, et vous êtes affranchis de ses fers.
Vous sentirez encore, il est vrai, l'atteinte de ses traits dans la partie de votre être qui est mortelle ; mais la plaie guérira , et vous secouerez un jour le trait sans douleur. Entrez hardiment dans la tombe : elle a une issue qui conduit à la vie.