‹ Les nuits, suivies des Tombeaux et des Méditations d'Hervey, etcChapitre 40 sur 63 · L HIVER · texte numérisé non relu

L HIVER

Le Créateur paraît avoir déployé sa tendresse d'une manière plus solennelle dans les saisons riantes et délicieuses. La beauté de la nature nous ravit dans le printemps; une mélodie tendre et naturelle nous enchante ; une vapeur embaumée et légère porte la fraîcheur et la volupté dans tous nos sens. Au milieu des chaleurs accablantes de l'été, sa main répandit les feuilles et l'ombrage; il réveilla le zéphir. Des lits de mousse nous attendent au fond des bois; un ruisseau clair et limpide' mêle ses eaux à la fraîcheur de l'air; il serpente et murmure doucement pour caresser notre imagination. Dans l'automne, sa bonté couvre les champs de trésors inestimables; les branches plient sous le faix; la terre est couverte de fruits. Quelle abondance ! Partout les délices et la profusion. C'est dans ces périodes riantes de l'année que le Tout-Puissant répandit ses faveurs les plus pures. Cependant

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l'hiver est aussi son ouvrage; le triste hirer, qui se nourrit d'orages et de tempêtes , annonce aussi son pouvoir.

Que Fhiver soit aujourd'hui la matière de mes chants ; que la terre couverte de neige et de frimas soit attentive; ce sujet, quoique triste , peut agrai^dir nos âmes.

Que le jour est abrégé! Le soleil, retenu dans des climats plus doux, vient d'un pas lent et tardif; il se lève avec regret, et se promène avec une morne indifférence du côté du midi , nous lançant obliquement quelques rayons ; à peine répand-il la lumière à travers l'épaisseur de l'air , pour donner le jour à notre monde abattu ; son aspect est triste , ses rayons languissans. S'il brille par hasard d^un éclat plus vif, comme la jeunesse et la gaîté dans la maison de Faffliction , il paraît inquiet, il hât€ son départ. Qu'il parte. Pouvons - nous désirer une clarté plus durable y lorsqu'elle ne nous montre plus que le spectacle de la désolation? Les fleurs ont disparu : les oiseaux, muets, s'enfoncent dans les murailles solitaires ; les arbres, dépouillés, se courbent sous l'orage ; l'air a perdu son par^ fum; la nature languissante est comme une*

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jeune veuve inconsolable ; les vents impétueux précipitent la grêle avec des silflemens horribles , et lient la terre avec une chaîne de glace.

Regrettons - nous le départ précipité du jour , lorsque notre chambre est tendue du voile de la mort , et que des objets terribles nous environnent? Qui désirerai]: des flambeaux ardens pour voir à découvert les scènes de la douleur, pour rendre l'horreur plus visible, puisque notre vie est un combat perpétuel de misère et de maux? Quel ordre admirable est celui qui réduit nos jours à quelques années rapides ! Quatre - vingts ans suffisent bien à l'homme vertueux; mais que ce terme est court pour le méchant ! La voie qui nous mène au bonheur est parsemée de tous les maux; accuserons-nous la Providence de l'avoir abrégée ? Dès que nous avons traversé la vallée de larmes , des coteaux rians s'offrent à nos regards; une lumière douce brille sur nos têtes; la joie nous sourit, la gloire nous couronne.

Quelquefois le jour est encore plus rapide ; l'année passe sans voir le soleil; des nuées épaisses s'élèvent du sein de la terre, et cou-

vrent le firmament de leurs vapeurs impénétrables ; les eaux ont inondé les plaines ; elles jaillissent en cascades rapides du haut des montagnes ; elles se rassemblent à gros bouillons dans les fleuves impétueux; les digues sont renversées. Si la main négligente a laissé le toit à découvert, les eaux insinuantes pénètrent dans le chaume qui couvre la triste cabane, et vont châtier son habitant paresseux. Le laboureur, trempé de sueur et de pluie , quitte à regret sa charrue ; les oiseaux plient sous leurs ailes pesantes , ils n'osent se confier à cet air humide; les bétes féroces, inquiètes et désespérées, s'enfoncent en rugissant dans leurs grottes obscures ; les ruisseaux sont enflés ; les rivières n'ont plus de bornes ; partagées en torrens innombrables, elles ont enveloppé les prairies et les campagnes d'un triste déluge.

Qu'il est heureux pour nous que ces inondations ne surviennent point lorsque les prairies sont émaillées de fleurs , les plaines couvertes d'une riche moisson ! Quelle désolation dans les familles , si dans ces momens précieux le ciel ouvrait ses soupiraux terribles !

Que tu es puissant , mystérieux et terrible ,

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Dieu de l'univers ! Lorsque l'air est tranquille , que les vents furieux donnent le calme à la nature, dans quels antres souterrains sont-ils enchaînés ! Quelle main puissante retient leur impétuosité jusqu'à ce qu'il te plaise de réveiller leur fureur! Les portes épaisses de leur prison s'ouvrent à grand bruit; l'atmosphère est ébranlée ; les élémens sont confondus ; des torrens d'air se précipitent à travers les montagnes et les mers; les flots se soulèvent et mugissent au loin dans le continent; les arbres frémissent jusque dans leurs racines; le mouvement des sphères se précipite ; le soleil, rouge de feu, consterne la nature ; les forêts plient sous les violentes secousses; les chênes, long-temps respectés par l'orage, sont écrasés par la foudre , tandis que le roseau flexible, sortant du sein des marais, se plie et se courbe au gré de l'orage, et survit au désastre général.

La tempête a pour un moment ralenti ses fureurs ; mais c'est pour reprendre des forces nouvelles. Ssl rage est parvenue à son comble ; l'air est plus violemment agité; les menaçantes tours s'écroulent sur leurs fondemens ; les domes élevés éclatent et se précipitent ; les

rocs impétueux roulent dans les plaines, et renversent la cabane du laboureur. Où trouver maintenant un asile? Les villes sont ébranlées, Fardoise vole , l'obscurité nous environne ; l'horreur se joint à la désolation; l'ordre des élémens est renversé ; la consternation poi* gnarde le cœur Je l'homme, la nature est un vaste désert. Ce n'est ici pourtant qu'un effet léger de la colère divine; la coupe de son indignation n'est pas encore épuisée. Que ton orgueil sera vain , lorsque l'Éternel méditera l'épouvante , et la versera toute dans ton cœur ; qu'il se rendra visible à la nature et jugera l'univers étonné!

L'océan frémit dans ses abîmes; les vagues pesantes s'élèvent et ouvrent des gouffres profonds ; elles se brisent contre les rochers menaçans, ou vont se perdre dans les nues. Les vaisseaux mal assurés, malgré les ancres les plus fortes, sont élevés; plus rapides qu'une flèche, plus légers que le vent, ils sont les jouets de l'orage; la mer écumante s' entrouvre pour les engloutir, lorsqu'une vague impétueuse ferme l'abhne et les lance de nouveau dans les airs. Que l'art du pilote est vain ! que la force du matelot est impuissante! Le

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vaisseau erre de gouffre en gouffre ; il pirouette aussi rapidement que le sabot sous le fouet de l'enfant qui le chasse. Le désespoir est dans l'âme du pilote; la mort, sa faux tendue , le menace à chaque flot. Ne perds pas ton temps à t'effrayer. La main du seigneur s'est -elle retirée, parce que ton oreille est frappée des hurlemens affreux du tonnerre, et que tes yeux sont éblouis du feu des éclairs? Lève tes mains vers les cieiix, implore son pouvoir ; les vents impétueux sont à ses ordres; toutes les eaux de la mer sont dans le creux de sa main. A sa voix Forage rentre dans le silence profond ; la mer redevient calme; les voiles s'enflent d'un vent favorable, le port se présente au vaisseau' délabré, la joie renaît sur ton front.

Quelquefois, après une journée longue et triste, vient une nuit plus longue encore et plus mélancolique. Des vapeurs noires et sombres , que le soleil le plus perçant ne pourrait dissiper, couvrent la terre d'un voile terrible; les heures nocturnes chancellent au milieu des ténèbres épaisses , et vont d'un pas lent ; la lune cherche sa carrière dans l'obscursté. Que cet appareil est effrayant ! Le

chaos semble retourner sur la terre; la tempête pendant le jour a ravagé la nature; la ' nuit pare son pavillon silencieux de tous les apprêts de l'horreur et de la crainte.

J'ai quelquefois abandonné le cercle tumultueux du monde , je me suis dérobé aux clartés importunes de mille flambeaux. Plongé dans les ombres épaisses , je ne les ai point regrettées, mais j'ai souri à mon âme, je l'ai félicitée de son courage. Ces ténèbres étaient agréables et séduisantes, comparées à l'horreur de la conversation que je venais de quitter. Les discours de mes amis ( comment avaient-ils mérité ce titre ? ) étaient un langage de ténèbres , l'horreur de l'âme , le tourment des oreilles. Hélas! pourquoi suis-je forcé de le répéter ? leur langue était trempée dans le venin des aspics ; leur gosier était un sépulcre ouvert à la gloire et à la réputation. L'envie , pâle et livide , présidait à ces soirées homicides. Quelquefois la licence et la présomption lançaient des flèches impies contre le ciel. L'homme prenait sur lui de contredire l'Éternel, et de censurer ses ouvrages. Quelquefois je les ai vus partager les appétits de la brute , se livrer à la débauche la

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plus lascive; j'ai vu louer celui qui était le plus chargé d'exploits criminels. Le débordement et la luxure distribuaient des couronnes à des têtes livides et pâles , soutenues par des corps épuisés ; le doux plaisir et la volupté fuyaient loin de ces sales orgies , et allaient se reposer dans le cœur du sage.

Ils m'ont banni peut-être de leur société , en poussant les éclats d'un rire amer; leur fausse joie s'est exhalée en bons mots sur mon respect pour la Divinité; ils m'ont traité sans doute d'esprit faible, de caractère bilieux et insociable. Peu m'importe, je ne porterai jamais sur eux le fiel de l'indignation. Si jamais le moindre ressentiment s'élevait dans mon sein, je le convertirais en prière.

Je m'avance vers ma demeure au milieu d'un vide ténébreux. Seul et tremblant , j'aperçois à peine la tête de mon cheval , et je ne fais que soupçonner ma route. Je n'ai d'autre compagnon que le danger, peut-être la destruction. Mais suis-je seul? L'Éternel, le père de la lumière , le Dieu de ma vie , n'est-il pas toujours à ma droite? Parce que le jour a disparu, dois-je avoir moins de confiance en sa présence? Je n'aurais, à la vérité dans mes

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malheurs aucun bras de chair pour me soutenir. Aucun ami, clans cet instant, ne me distrait de mes craintes, ne charme les ennuis du chemin par des propos agréables. Mais n'ai- je pas le bras du Tout-Puissant pour ma défense, et la prière qui m'ouvre une conversation céleste? Tous les lieux, tous les temps, toutes les attitudes sont propres à cet exercice. C'est une source de délices inépuisables et faciles à se procurer, c'est un trésor inestimable qui n'est point soumis aux lois du hasard , parfaitement assuré au possesseiir, même dans le sein de la nuit la plus obscure.

Me laisserai-je gagnera la crainte? L'accès que j'ai sans cesse auprès de Dieu me donne de nouvelles forces. Heureux ceux qui se confient au Tout-Puissant! Mille esprits célestes les suivent dans leurs voyages , et empêchent même leurs pieds de heurter contre les pierres.

Y a-t-il des ténèbres pour moi, lorsque je jouis de la présence de Dieu ? Qu'il donne la paix et le repos à ma conscience, et ce silence redoutable sera plus délicieux que la voix de l'éloquence, ou que les sons mélodieux du luth. Qu'il pénètre mon âme de ses perfec-

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lions, je ne manquerai jamais d'avoir une aurore brillante, ni de passer une nuit pure et tranquille.

Que les altérations de la nature sont surprenantes! Je l'ai quittée le soir simple et sans ornement. Aujourd'hui ce brouillard épais a blanchi nos coteaux; la neige ajoute sa toison à celle de nos troupeaux, et crêpe la chevelure du voyageur; les haies sont chargées de ces brillantes dépouilles; la terre en est couverte; les arbres ont pris une parure uniforme, et paraissent emplumés d'une eau qui se fige.

L'air, au milieu de cette fastueuse décoration, est chargé de corpuscules grossiers et dangereux , il dépose l'oppression et l'ennui sur toutes les fonctions de la vie; une langueur froide embarrasse nos membres ; en vain le père du jour veut à son lever dissiper ces noires vapeurs ; la nuée épaisse et malfaisante résiste à ses rayons puissans, elle met un voile de tristesse sur toute la nature; je peux à peine distinguer la maison qui me touche. Où sont maintenant les voûtes brûlantes et azurées du firmament ? Où est la pompe d'un soleil radieux ? Où sont les scènes

magnifiques de la création? Elles sont perdues dans un vain brouillard; leur gloire est obscurcie; le théâtre de l'univers écrasé nous ouvre les portes d'un vide affreux ; toutes les nuances du brillant coloris de la nature sont rembrunies par l'obscurité.

Le brouillard me paraissait de loin une barrière impénétrable ; mais à mesure que j'avance , il semble s'éclaircir. Telles sont les peines de cette vie; elles effraient celui qui ne les a point éprouvées. Tels sont aussi les plaisirs des sens ; ils promettent beaucoup , mais leur jouissance les éteint, et rend le désir insatiable. Dans les deux cas , nous sommes également trompés ; la pointe aiguë des douleurs s'émousse en nous piquant; le dégoût et l'apathie suivent les bruyans plaisirs.

Quelquefois la nature prend un visage plus riant; la soirée mélancolique s'avance, elle enveloppe tendrement le jour de son ombre, le firmament se couvre d'un bleu plus foncé ; les étoiles brillent d'un éclat plus doux. Mais la gelée verse ses influences subtiles et pénétrantes sur tous les corps ; les pointes aiguës del'éther lient toute la nature; le matin d'un pas lent s'avance sur notre hémisphère , et

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ouvre enfin son œil pâle sur notre horizon. La nature se revêt d'une parure bizarre ; Jes glaces inégales et dentelées pendent sur le toit des maisons; le brouillard a couvert nos vitres d'un vernis épais et blanchâtre; nos champs fertiles ont pris la dureté du fer ; nos prairies humides forment un long pavé de marbre. Le fleuve est arrêté dans sa course; ses eaux sont enchaînées au banc de sable; sa surface polie et solide offre un amusement à la jeunesse, et devient une route sûre au char rapide du voyageur. Et ce qui paraîtrait inconcevable à l'heureux habitant du midi , un souffle léger suffit pour couvrir les lacs et les rivières d'un pavé de cristal , fendre les chênes avec des haches invisibles , et briser en mille pièces le fer et l'acier , s'ils voulaient s'opposer à leur effort.

Les parcelles de nitre, qui depuis longtemps volent dans l'éther , ont purifié l'air que nous respirons ; notre vue peut s'étendre au loin sur la nature ; les semences de l'infection sont détruites ; la peste a fermé son sein corrompu. C'est ainsi que l'affliction mortifié nos vices, et subjugue nos habitudes. L'atmosphère glacée presse plus fortement nos

corps, et tend nos nerfs; un ciel clair et sans nuages, un soleil brûlant, nous accablent et nous amollissent; nous sommes conduits à l'ombre des bois et des fontaines. Maintenant on ne traîne plus de pas languissans; on ne voit personne les bras croisés , tout est en mouvement ; la force ébranle tous les corps , la disposition de l'air supplée à l'aiguillon du besoin. Ainsi la dure école du malheur mène l'esprit à l'exercice de ses facultés. Le pâle climat de l'adversité nous inspire souvent des résolutions au-dessus de Thumanité, tandis qu'une prospérité durable relâche l'âme, et l'énervé par le plaisir, par l'indolence et la paresse.

Le froid est venu des portes du nord , les vents impétueux ont balayé ces déserts ; ils font une descente cruelle sur notre terre ; ils grondent et murmurent autour de nos maisons , ils assiègent nos portes , et se collent à nos fenêtres; les murailles épaisses ne peuvent les retenir. L'obstacle les irrite , leurs ailes chargées de glace pénètrent dans les chaudes fourrures, et glacent le sang dans nos veines; ils promènent le triste hiver par toute la nature; leur souffle est plus dangereux pour la

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jeune plante que la faux meurtrière ; ils portent la mort jusque dans les racines les plus profondes. Que le blé ne se hasarde point dans les faibles retranchemens du pénible sillon. Que le tendre bouton ralentisse son essor. Ces sauvages tyrans de la nature ne craignent point de détruire l'espérance de l'année. Que le froid est cuisant ! La pâleur a voilé le coloris brillant de la jeunesse et de la santé; les joues sont livides; les dents ne peuvent s'empêcher de claquer. Vous qui êtes joyeux et tranquilles au fond de vos appartemens commodes , au milieu dés corpuscules brûlans d'une chaleur empruntée, n'oubliez pas vos frères qui languissent au sein de la misère. Le froid pénètre aisément les haillons de la pauvreté. De vils lambeaux couvrent à peine leur chair frissonnante, tandis qu'un peu de cendre chaude , éparse sur un triste foyer , se rit de leurs désirs plus qu'il n'échauffe leurs membres. Lorsqu'un vin pétillant et mousseux remplit le verre du plaisir ; lorsque des mets exquis, préparés par la main de la volupté, viennent fumer sur vos tables dans une porcelaine élégante , souvenez-vous que des hommes comme vous , livrés à la maladie ou

au désespoir , sont exposés à la rigueur d'un ciel courroucé. Je crois entendre les vents plaider la cause du malheureux ; puissent-ils souffler dans vos âmes la commisération et la pitié, tandis qu'ils font entendre leurs horribles sifflemens dans la triste chaumière!

Les vents ont cessé , leur fureur s'est ralentie; ils sont rentrés l'un après l'autre dans leurs grottes souterraines , après avoir couvert la terre de nuages. La neige se répand d'abord en petite mousse , mais bientôt elle se précipite à gros flocons ; le noir manteau de la nuit se pare de cette blanche dépouille. Au réveil du matin, quelle surprise! toute la nature est couverte de la robe de l'innocence et de la candeur, on peut à peine distinguer les arbres des collines qui les supportent. Où est la différence des terres destinées au labour, à celles réservées pour le pâturage ? Tous les êtres reposent dans une coiifusion si noble et si brillante, qu'elle efface la splendeur du jour , et qu'elle affaiblit nos regards. Le linon n'est pas si blanc que ce manteau ; le lis luimême, s'il pouvait paraître dans ces temps orageux, serait terni par l'éclat de la nature.

L'œil ne saurait se satisfaire sans jeter plus

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d'un regard sur cette scène curieuse et délicate. Voyez les buissons ornés d'une robe aussi pure que celle des vestales ; les prairies couvertes d'un tapis plus fin que l'hermine; les bosquets plient sous cet agréable fardeau. Bientôt un vent sorti des portes du midi convertira cette parure vaste et magnifique en une tendre humidité ; le nitre qui se dissout pénètre la glèbe , et la fertilise.

Que les ouvrages du Créateur sont étonnans et variés! que la nature est flexible et malléable sous sa main puissante! elle prend toutes les formes ; l'esprit des eaux s'élève dans les airs, se condense, retombe en pluie, ou prend la solidité de la ^lace , ou le velouté de la neige, ou la forme globuleuse de la grêle cruelle.

Qu'est une vaine parure aux yeux du sage ? Des lèvres vermeilles, un teint de rose, des yeux étincelans*. un esprit vif et animé ne plaisent qu'un instant ; mais un esprit vertueux a des charmes qui survivent à la perte de tous ces embellissemens passagers , des charmes qui joignent au doux parfum des fleurs la durée du gazon.

Le bonheur de l'homme pieux est comme

un arbre dont les feuilles ne peuvent jamais tomber; il n'emprunte point son repos des objets muables et passagers , mais de lui-même. Si des événemens inattendus l'appauvrissent, il est riche de sa vertu , et plus riche de l'espérance d'une gloire assurée ; ses joies sont infiniment supérieures à l'éclat passager de nos délices sensuelles, plus nobles et plus indépendantes que les faveurs de cette déesse trompeuse qu'on appelle la fortune.

La nature a quitté son voile blanc ; la neige se fond , et distille de nos toits ; des cascades bruyantes se précipitent du haut des montagnes; les arbres se dépouillent par degré d'une fourrure qui les embarrasse ; je distingue nos prairies et nos jardins. Puisque la nature paraît encore une fois à nos yeux , saisissons les beaux traits qui lui restent. Le houx a secoué sa graine ardente; le lierre simple et sauvage couvre de ses branches les murailles antiques et décrépites; il ne quitte jamais sa place, malgré les vents et la tempête; il tient des couronnes toujours prêtes pour les enfans de l'ivresse et du plaisir. Le laurier ferme et hardi pousse sa tête au milieu des noirs aquilons ; il conserve toujours son

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port majestueux , digne par sa victoire sur l'hiver de couronner la tête des conquérans. Ces arbres et quelques plantes conservent leur verdure au sein de la grêle et des frimas, sur le front même de l'hiver le plus cuisant et le plus triste.

Mais portez vos regards dans cette voûte nuancée de mille couleurs. Je vois le soleil qui sourit d'avoir dompté les orages; ses rayons se jouent à travers les petites gouttes de pluie dont l'air est surchargé. Quel arc glorieux! que sa forme est élégante! que son apparition est délicieuse! Il atteste à l'univers que les orages ont disparu ; que le triste hiver est enchaîné; qu'un printemps délicieux, couronné des fleurs les plus suaves, va régner sur la nature.

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