EN SUSPENS
Vers la fin du mois de juin, au moment oh M. de Kassewitz, le préfet de Strasbourg et le seul parent proche qui restât à Farnow, se préparait à aller demander la main de Lucienne, une dépêche J ^avait prié de retarder la démarche. L'état de M. Philippe s Oberlé s'était subitement aggravé.
Le vieillard, qu'il avait bien fallu prévenir de ce qui se tramait dans la maison, venait d'apprendre la vérité. Son fils était monté un matin dans la chambre de l'infirme. Avec des détours, avec des formes lo déférentes, il avait laissé e ntrevoir que Lucienne n'était pas indifférente aux avancés d'un officier de cavalerie, appartenant à une grande famille allemande ; il avait dit que l'inclination était née spontanément; que lui, Joseph Oberlé, malgré certains 15 regrets, ne croyait pas avoir le droit de contrarier la liberté de ses enfants, et qu'il espérait que son père, dans l'intérêt de la paix, se résignerait. Le vieillard avait demandé par signes : « Et Monique ? est-ce qu'elle a consenti ?» M. Joseph Oberlé avait pu 20 répondre affirmativement sans mentir, car la pauvre femme, devant la menace d'une séparation, avait cédé une fois de plus. Alors, l'infirme avait mis fin à ce
long monologue de son fils, en écrivant deux mots qui étaient sa réponse : « Moi pas. »
Le soir même, la fièvre se déclarait. Elle continuait le lendemain, et bientôt, par sa persistance et 5 par raffaiblissement qu'elle causait au malade, inquiétait les Oberlé.
Jean lui-même attendait Pissue de cette crise avec une impatience oli son affection pour l'aïeul n'était pas seule intéressée. Depuis l'explication qu'il avait
10 eue avec Lucienne, toute intimité avait cessé entre le frère et la sœur. Lucienne se faisait aussi aimable et ^ préven ante qu'elle pouvait l'être, mais Jean ne répondait plus à ses avances. Il montait souvent à Heidenbruch. M. Ulrich avait reçu les confidences de son
15 neveu et une mission en même temps. Jean lui avait dit : « Je n'ai plus d'espoir d^obtenir Odile. Le mariage de ma sœur empêchera le mien. Mais je dois quand même demander celle à qui j'ai dit que je l'aimais. Je veux être sûr de ce qui me brise déjà le
20 cœur, bien que je n'en aie que la crainte. Quand M. Bastian aura appris que Lucienne est fiancée à M. de Farnow ou qu'elle va l'être, — et cela ne tardera pas si grand-père se rétablit, — vous irez chez M. Bastian; vous lui parlerez pour moi ; il vous répondra en con-
25 n aissance de cause. Vous me direz s'il refuse à tout jamais sa fille au beau-frère de Farnow, ou s'il exige une épreuve de temps, — je l'accepterais, si longue fût-elle ! — ou s'il a le courage, auquel je ne crois pas, de mépriser le scandale que causera le mariage de ma
jo sœur. 9
M. Ulrich avait promis.
Vers le milieu d'août, la fièvre qui épuisait M. Philippe Oberlé disparut. Contrairement à l'attente du médecin, les forcés revinrent très vite. Il fut bientôt certain que la robuste constitution du malade aurait 5 raison de la crise. Et la trêve accordée par M. Joseph Oberlé à son père prit fin. Celui-ci, revenu à la triste condition d'infirme dont la mort ne veut pas, allait être traité comme les autres, sans ménagement..'
Aucune scène nouvelle n'eut lieu entre le vieillard lo et son fils. Tout se passa sans bruit. Le 22 août, après le dîner, l'industriel dit à madame Oberlé :
— Mon père est désormais convalescent. Il n'y a plus de raison pour retarder la visite de M. de Kassewitz. Je vous avertis donc, Monique, qu'elle aura 15 lieu ces jours prochains. Vous voudrez bien l'annoncer
à mon père, puisque vous êtes seule à l'approcher.
"Et il importe que tout se passe ici régulièrement, sans
rien qui ressemble à une surprise ou à une tromperie.
Est-ce aussi votre avis ? 20
— Vous ne voulez pas remettre encore cette visite ?
— Non.
— Alors j'avertirai.
Jean écrivit, le soir même, à Heidenbruch, oh il ne pouvait se rendre : 25
f Mon oncle, la visite est décidée. Mon père n'en fait aucun mystère, pas même devant les domestiques. Il veut, évidemment, que le bruit du mariage de ma sœur se répande. Lors donc que vous entendrez
quelqu'un d'Alsheim, ces jours-ci, s'attrister ou s'indigner à notre sujet, allez voir, je vous en supplie, si le rêve que j'avais fait peut vivre encore. Vous direz à M. Bastian que c'est le petit-fils de M. Philippe 5 Oberlé qui aime Odile.»