LES REMPARTS D'OBERNAI
Dix jours plus tard, Lucienne et sa mère venaient d'entrer dans la maison de famille oU madame Oberlé avait vécu toute son enfance, la maison Biehler, qui levait ses trois étages de fenêtres à petites vitres vertes et son pignon à redan au-dessus des vieux 5 remparts d'Obernai, entre deux maisons toutes semblables et du même siècle, le seizième.
Madame Oberlé était montée, en disant à la gardienne :
— Vous recevrez un monsieur qui me demandera, lo tout à l'heure.
Dans la grande chambre du premier oîi elle était entrée, une des rares pièces qui fussent encore meublées, elle avait vu vivre et mourir ses parents. Instinctivement, en passant le seuil, elle chercha le i5 bénitier pendu au linteau, et où les anciens, quand ils pénétraient dans la chambre, mouillaient leur doigt comme au seuil d'une demeure sacrée.
Les deux femmes s'approchèrent de la fenêtre. Madame Oberlé s'appuya aux vitres et regarda, en 20 bas, le jardin plein de buis taillé en boule et de plates-bandes dessinées par des bordures de buis, oii elle avait joué, grandi, rêvé. Au delà du jardin, il y avait la promenade établie sur les remparts de la
ville, et, entre les marronniers plantés là, on découvrait la plaine bleue.
Lucienne, qui n'avait pas parlé depuis l'arrivée à Obernai, vint tout près de sa mère, et, de cette voix 5 intelligente qui prenait le cœur la première fois qu'on l'entendait, mais moins la seconde fois :
— Vous devez beaucoup souffrir, maman, dit-elle. Avec vos idées, ce que vous faites est presque héroïque.
10 La mère ne leva pas les yeux, mais les paupières battirent plus vite.
— Vous le faites par devoir de femme, et, k cause de cela, je vous admire.
Puis après un moment l'hésitation:
15 — Cependant, vous avez eu une autre raison que celle d'obéir à mon père, quand vous avez accepté de venir ici . . . ici, recevoir M. de Farnow ?
Elle promena les yeux autour de la chambre, et les ramena vers la femme aux bandeaux plats, amenuisée 20 et souffrante, qui était sa mère. Celle-ci n'hésita pas. — Oui, dit-elle.
— J'en étais sûre. Pouvez-vous me la dire?
— Tout à l'heure.
— Devant M, de Farnow?
25 — Oui.
— C'est une chose importante? —Oui.
— Qui me concerne?
— Non, pas toi.
30 La îeune fille ouvrit la bouche pour continuer, puis
écouta, devint un peu pâle, et se tourna complètement vers la porte. Quelqu'un montait. Wilhelm von Farnow aperçut, par l'ouverture de la porte, madame Oberlé, et, se rassemblant comme pour la parade militaire, traversant d'un pas rapide la chambre, 5 vint incliner, devant la mère d'abord, devant la jeune fille ensuite, sa tête hautaine.
Il était en habits civils, très élégant. L'émotion pâlissait et creusait son visage. Il dit en français, gravement: 10
— Je vous remercie, madame.
— Il ne faut pas me remercier, monsieur. Je n'ai aucune part dans ce qui arrive. Mon mari et ma fille ont tout décidé.
Il s'inclina de nouveau. 15
— Je serais libre, je refuserais votre race, votre religion, votre armée, qui ne sont pas miennes . . . Vous voyez que je vous parle franchement ... Je tiens à vous dire que vous ne me devez rien, . . . mais aussi que je n'ai contre vous aucune animosité injuste. Je 20 crois même que vous êtes un très bon soldat, et un homme estimable. Je le crois si bien que je vais vous confier une inquiétude dont je suis torturée . . .
Elle hésita un instant, et reprit :
— Nous avons eu, à Alsheim, une scène terrible, 2S quand le comte de Kassewitz est entré à la maison, mon beau-père, dans l'exaspération, dans l'excès de la douleur, a parlé. Il a crié à Jean: « Va-t'en I Vat'-en!» J'ai entendu les mots. Je suis accourue. Eh bien ! monsieur, ce qui m'a le plus émue, ce n'est pas 30
de voir M. Philippe Oberlé sans connabsancey étendu sur le tapis du salon: c'est l'expression dé mon fils, et c'est la conviction qu'à ce moment il était résolu à obéir et à quitter l'Alsace.
5 — Ohl dit Farnow, ce serait mauvais, celai
— Oui, mauvais, reprit la mère sans comprendre dans quel sens Farnow avait employé le mot Quelle vieillesse pour moi, dans ma maison divisée, sans ma fille que vous allez m'enlever, sans mon fils qui serait lo parti!... Vous vous étonnez peut-être, que je vous révèle, à vous, une inquiétude de cette sorte? . . •
Il fit un geste évasif.
— C'est que, reprit la mère plus vivement, je n'aî pas un conseil, pas une aide à espérer, en cette cir- 15 constance. Monsieur, il n'y a que vous qui puissiez quelque chose . . .
— Et quelle chose exactement, madame?
— Mais, plusieurs . . . Jean m'a promis qu'il entrerait au régiment. Vous pouvez lui ménager un accueil
20 qui n'achève pas de le rebuter, lui assurer des protections, des relations, des camaraderies, lui parler . . , Vous le connaissez de longue date . . . Vous pouvez l'empêcher de s'abandonner à ses idées noires, et de mettre à exécution un pareil projet, s'il était de nou-
25 veau tenté . . •
Le lieutenant très troublé et qui avait froncé le» sourcils, changea de visage aux derniers mots.
— Madame, dit-il, jusqu'au i^ octobre vous avez la promesse de votre fils. Après,, je m'en charge.
y> Puis, se parlant à lui-même, et repris par une pensée qu'il n'exprimait pas touc entière.
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■ — Oui, murmura-t-il, très mauvais. . . il ne faut pas. Lucienne Tentendit.
— Tant pis! dit-elle. Je trahis un secret de mon frëre. Mais il me pardonnera, quand il saura que c'est pour calmer maman que je Tai trahi. . . Vous 5 pouvez être tranquille, maman: Jean ne quittera pas l'Alsace.
— Parce que ?
— Il aime Odile Bastian.
— Dieu soit louél. . . Il se lève dohc un peu d'espoir 10 pour moi!. . .
A cette même heure, M. Ulrich était monté chez son neveu Jean.
Les jours approchaient, oli le jeune homme allait entrer à la caserne. Il fallait le prévenir de l'insuccès 15 de la démarche faite auprès du père d'Odile Bastian. M. Ulrich, après avoir longtemps hésité, était entré chez son neveu, et lui avait tout dit. Depuis une heure ils causaient, ou plutôt l'oncle monologuait, et tâchait de consoler Jean qui, devant lui, avait laissé voir son 20 chagrin et pleuré librement.
— Pleure, mon petit, disait l'oncle. En ce moment même ta mère assiste au premier entretien de Lucienne et de l'autre. Je t'avoue que je ne la comprends pas. • . Pleure, mais ne te laisse pas abattre. Demain il faut 25 que tu sois vaillant. Songe que, dans trois semaines,
tu seras à la caserne. Il ne faut pas qu'ils te voient pleurer. Eh bien 1 l'année passera, tu reviendras parmi nous, et, qui sait?. • •
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Jean passa la main sur ses yeux, et dit, résolument:
— Non, mon oncle.
— Quoi, non?
M. Ulrich retrouva tout à coup, sur le visage dou- 5 loureux de Jean, l'expression d'énergie qui l'avait autrefois si vivement frappé et ravL Les yeux couleur des Vosges, sous les sourcils rapprochés, s'emplirent de lueurs passantes. Et cependant les prunelles étaient fixes, lo — Non, répéta Jean. Il est nécessaire que vous le sachiez, vous et un autre encore à qui je le dirai: je ne ferai pas mon service militaire ici.
— OU le feras-tu donc ?
— En France.
15 — Comme tu dis cela! C'est sérieux?
— Tout ce qu'il y a de plus sérieux.
— Et tu pars tout de suite ?
— Non, après mon entrée au corps.
M. Ulrich leva les bras:
20 — Mais tu es fou ! Quand ce sera le plus difficile
et le plus dangereux 1 Tu es foui
Il se mit à arpenter la chambre, depuis la fenêtre
jusqu'au mur du fond. L'émotion lui faisait faire de
grands gestes.
25 — Pourquoi après? Car enfin, c'est la première
chose qui me vient à l'esprit en présence d'une idée
pareille. Pourquoi?
— J'avais projeté de partir avant d'entrer au régiment, dit posément le jeune homme. Mais maman a
30 deviné quelque chose. Elle m'a fait jurer que j'entre-
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rais à la caserne. J'y entrerai donc. N'essayez pas de m'en détourner. C'est déraisonnable, mais j'ai promis.
M. Ulrich haussa les épaules.
— Oui, la question de temps est un détail sérieux, s mais ce n'est que cela. Le plus grave, c'est la résolution. Qui te l'a fait prendre ? Est-ce parce que ton grand-père a crié: « Va-t'en I» que tu veux t'en aller?
— Non, il a pensé comme moi, voilà tout.
— Est-ce le refus de mon ami Bastian qui t'a lo déterminé ?
— Pas davantage. S'il m'avait dit oui, j'aurais dû lui avouer ce que je vous dis ce soir: je ne vivrai ni en Allemagne, ni en Alsace.
— Alors, le mariage de ta sœur? 15
— Oui, à lui seul, ce coup-là aurait suffi à me
chasser. Quelle serait ma vie maintenant, -à
Alsheim ? Y avez-vous pensé ?
— Fais attention, Jean: tu abandonnes ainsi ton poste d'Alsacien! 20
— Non, je ne puis rien pour l'Alsace. Je ne pourrai plus gagner la confiance des Alsaciens, avec mon père compromis et ma sœur mariée à un Prussien.
—On dira que tu as déserté! 25
— Qu'on vienne donc me le dire, quand je servirai dans mon régime n^ e France!
— Et ta mère, tu . as laisser ta mère, seule ici ?.. . — C'est la grande objection, allez, la seule grande.
Je me la suis faite. . • Ma mère ne peut pas me 30
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demander, pourtant, d'avoir la vie sacrifiée €t vaîne qu'elle a eue. . . Son second mouvement^ plus tard, sera pour m'approuver, parce que je me serai libéré du joug intolérable qui a pesé sur elle. . . Oui, feUe 5 me pardonnera. Et puis. . .
Jean montra les Vosges dentelées et vertes.
— Et puis, il y a la chère France, comme vous dites. C'est elle qui m'attire. C'est elle qui m'a parlé la première, lo — Enfant! dit M. Ulrich.
Il se planta devant le jeune homme demeuré assis et qui souriait presque.
^^ — Faut-il qu'une nation soit belle, mon petit, pour qu'après trente ans elle fasse lever des amours iS comme le tien! Oli est le peuple qu'on regretterait de la sorte ? Oh ! la race bénie, qui parle encore en toi! . . .
Il s'arrêta un moment,
— Cependant, je ne puis pas te laisser ignorer vers 20 quelles difficultés et quelles désillusions tu vas. C'est mon devoir. Jean, mon Jean, quand tu auras passé la frontière, réclamé la qualité de Français, selon la loi qui te le permet, et. accompli ton année de service militaire, que feras-tu?
25 — Je trouverai toujours à gagner mon pain.
— Ne t'y fie pas trop. Ne crois pas que les Français t'accueilleront avec faveur parce que tu seras Alsacien. . . . Ils ont peut-être plus oublié que nous. . . . En tout cas, ils sont comme ceux qui doivent une rente 30 ttès ancienne : ils^ ne paient plus qu'avec humeur çt
en retard. . . Ne t'imagine pas qu'on t'aidera, là-bas, plus qu'un autre.
Son neveu l'interrompit:
— Je suis décidé, quoi qu'il arrive. Ne m'en parlez plus, voulez- vous? 5
Alors, l'oncle Ulrich, qui caressait sa barbe grise et pointue, comme pour en faire sortir des mots qui venaient mal contre le cher pays, se tut, regarda longuement son neveu, avec un sourire de complicité qui grandissait et s'épanouissait. Et il finit par dire : ic
— A présent que j'ai fait mon devoir, et que je n'ai pas réussi, j'ai le droit de t'avouer, Jean, que j'ai eu quelquefois cette idée-là. . • • Qu'est ce que tu dirais, si je te Suivais en France ?
— Vous? 15
— Pas tout de suite. Je n'avais ici d'autre intérêt à vivre que de te voir grandir et continuer la tradition. . . . Tout cela se brise. . . .
Jean était trop violemment agité par la gravité des résolutions immédiates pour prendre le temps de 2p causer d'un projet d'avenir.
— Écoutez, oncle Ulrich, c'est dans quelques jours que j'ai besoin de vous. . . Je vous ai prévenu de ma décision précisément pour que vous m'aidiez. . . .
Il se leva, alla vers sa bibliothèque, qui était près 2$ de la porte d'entrée, prit une carte d'état-major, et revint, en la dépliant, vers le canapé.
— Rasseyez-vous près de moi, mon oncle, et faisons de la géographie.
Il étendit sur ses genoux la cartq 4ç l* frontièçç (ie jq la Basse-Alsace.
— J'ai résolu de m'en aller par ici, dit-iL II y aurait une petite enquête à faire.
L'oncle Ulrich hocha la tête en signe d'approbation, intéressé comme par un plan de chasse ou de 5 bataille prochaine.
— Bon endroit, fit-il. Il me sfemble que c'est là que la frontière est la plus proche de Strasbourg, en effet. . . .
— Tu prendras le train ?
10 — Oui.
— Jusqu'oli?
— Jusqu'à Schirmeck, je pense?
— Non, c'est trop près de la frontière, et c'est une station trop importante. A ta place, je descendrais iS à la station d'avant, à Russ-Hersbach.
— Bien. Là, je prends une voiture commandée à l'avance. . . Je monte jusqu'à Grand-Fontaine, je me jette dans la forêt.
— Nous nous jetons, tu veux dire?
2o — Vous venez ?
Les deux hommes se regardèrent, fiers l'un de l'autre.
— Parbleu! continua M. Ulrich, ça t'étonne?
C'est de mon métier. Coureur de sentiers comme 25 je le suis, je vais d'abord aller reconnaître le terrain, puis, quand j'aurai fait le bois, de manière à me diriger même la nuit, je te dirai si le plan est bon, et, à l'heure convenue, tu me trouveras. . /Aiq soin de te mettre en touriste; chapeau mou, jambières, pas une 30 once de bagages.
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— Évidemment.
M. Ulrich considéra encore ce beau Jean, qui allait pour toujours quitter la terre des Oberlé, des Biehler, de tous les ancêtres.
— Que c'est triste tout de même, dis, malgré le 5 plaisir du danger!
— Bah! dit Jean, en essayant de rire, j*irai voir le Rhin aux deux bouts, là oU il est libre.
M. Ulrich l'embrassa.
— Courage, petit, à bientôt. Prends garde de ne 10 pas laisser deviner ton projet 1 Qui est celui que tu veux avertir?
— M. Bastian.
L'oncle approuva, et, déjà sur le seuil, montrant la chambre voisine d'oii ne sortait plus M. Philippe iS Oberlé:
—Ce pauvre-là! Dire qu'il a plus d'honneur, avec sa moitié de personnalité humaine, que tous les autres ensemble ! Au revoir, mon Jean !
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