L'ENTRÉE AU RÉGIMENT
A sept heures moins un quart, Jean Oberlé, en jaquette et coiffé d'un chapeau rond, longeait les écuries bâties en brique de l'ancienne caserne française de Saint-Nicolas, et que les Allemands appellent 5 aujourd'hui «Nikolaus Kaserne.» Il arriva devant l'entrée, salua le sous-officier chef de poste, puis s'avança vers un groupe d'une douzaine de jeunes gens, volontaires d'un an, qu'on, apercevait à l'extrémité de la cour. Des cavaliers en petite tenue loUra versaient en tous sens. Je vaste terrain poussiéreux *et uni. Un détachement à cheval, la lance à l'épaule, rangé à gauche le long d'une écurie, attendait, pour se mettre en route, le commandement de l'officier.
1$ — Iferr Sergeant^ dit Jean, en abordant le sousofficier qui l'attendait en avant du groupe des volontaires, je suis un des volontaires de l'année.
Le gradé lui demanda ses nom et prénoms, et les coUationna, avec les nom et prénoms portés sur la 20 liste qu'il tenait à la main.
Quand il eut achevé son examen, il prononça:
— Mettez-vous avec les autres.
— Attention! commanda le sergent. Fixe!
Il venait d'apercevoir, arrivant d'un pas délibéra
un officier enveloppé de son manteau gris. Le colonel s'arrêta devant la première ligne que formaient les jeunes gens, espoir de la réserve de l'armée allemande.
Il se fit donner la liste des volontaires. Quand 5 il lut le nom de Jean, il l'associa, en esprit, à celui du lieutenant von Farnow, et appela:
— Volontaire Oberlé?
Celui-ci sortit du rang. Le colonel, sans atténuer en rien la rudesse de son regard, le tint attaché, 10 quelques secondes, sur le visage du jeune homme. Il pensait que c'était là le frère de cette Lucienne Oberlé qu'il avait permis au lieutenant de demander en mariage.
— C'est bien! fit-il. 15
Il porta deux doigts, rapidement, à sa casquette, et se détourna.
A peine avait-il disparu, qu'un lieutenant qui remplissait les fonctions d'adjudant-major, vint se placer devant le front des volontaires rassemblés, et lut un 20 ordre qui affectait chacun d'eux à telle compagnie de tel escadron. Jean se trouvait dans la troisième compagnie du deuxième escadron.
— Pas de chance, murmura son voisin: c'est la compagnie de Gottfried Hamm. 2$
Jean et un camarade de hasard, montèrent au dernier étage de la caserne, et pénétrèrent dans le magasin d'habillement, oU ils reçurent leurs effets de grande et de petite tenue, et en laissèrent quelquesuns. La séance fut longue. Une visite dans la chambre 30
i68 LES OBERLÉ
oU logeait le premier brosseur, et oli se trouvait la petite armoire de bois blanc dont l'usage serait commun désormais entre le volontaire et le soldat; une autre au sergent d'écurie, chargé de désigner le 5 cheval et le second brosseur; une autre au tailleur. Il était plus de midi lorsque Jean put s'échapper de la caserne, et déjeuner à la hâte.
Les volontaires, pour cette première journée, étaient dispensés de rentrer à une heure. Ils ne firent
10 qu'après le pansage leur apparition dans la cour du quartier. Après les exercices d'assouplissement, le manège, le service d'écurie, à huit heures et demie du soir seulement, il fut libre. Quelques-uns des volontaires étaient si las qu'ils préférèrent gagner
15 leur lit sans souper. Jean fit comme eux, il rentra immédiatement rue des Balayeurs.
Sur le seuil de la maison, la logeuse l'arrêta: — Monsieur Oberlé, il est arrivé pour vous un télégramme.
20 Jean monta au premier, alluma sa bougie, et lut les trois mots sans signature qu'il attendait: cTout va bien. »
Cela signifiait que tout était prêt pour le lendemain, que M. Ulrich avait fait le nécessaire. Dé-
2$ sormais le sort en était donc jeté: Jean quitterait la caserne et l'Alsace le 2 octobre, dans quelques heures. L'oncle Ulrich et Jean étaient tombés d'accord que le moyen à peu près infaillible de passer la frontière sans éveiller de soupçon, consistait à monter dans le
30 train qui part de Strasbourg à midi dix, c'est-à-dire pendant le déjeuner des volontaires.
f J*ai fait le trajet, pour me rendre compte, avait dit M. Ulrich. Je suis sûr de mes chiffres. Tu arrives à Russ-Hersbach à une heure vingt et une minutes; une voiture nous monte en un quart d'heure à Schirmeck. . Nous tournons à droite, et nous sommes 5 à Grand- Fontaine trente minutes plus tard. Là, nous laissons la voiture, et, grâce à de bonnes jambes commç les tiennes et les miennes, nous pouvons être en France à deux heures quarante-rcinq minutes ou deux heures cinquante. Alors, je te quitte, et je 10 reviens.»
Il importait de ne pas manquer le train de midi dix, et cela serait facile, les volontaires se trouvant libres, d'ordinaire, à onze heures.
Jean finit par s'endormir, mais pou-r^ibien peu de 15 temps. Avant quatre heures du matin, il repassait la grille de la caserne Saint-Nicolas.
> Le peu de repos qu'il avait pris lui avait rendu toute sa vigueur de volonté. Comme la plupart des énergiques, Jean se troublait à l'avance; mais, devant 20 la nécessité d'agir, il retrouvait la pleine pôssessioii de soi-même. Il se sentait déjà détaché de cet ensemble; il observait, avec une curiosité à demi amusée, les scènes et les figures que plus jamais il ne reverrait. 25
Vers onze heures, il aperçut, à la tête d'un pelotoil de hussards, superbe de jeunesse, de raideur militaire et.de volonté disciplinée, le baron de Farnow rentrant à la caserne. Jean songea: c Voilà celui qui sera le mari de ma sœur. Nous ne nous rencontre- 30
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rons plus. En cas de guerre, il sera mon ennemi. > Farnow s'éloigna, suivi des hommes, vers le fond de la cour. On entendit un commandement bref, en voix de tête, uii cliquetis d'armes heurtées, et puis 5 plus rien. L'exercice d'assouplissement prolongé par le zèle de l'instructeur dura encore trente minutes. A onze heures et demie, Jean, inquiet, sachant qu'il avait à peine le temps de se rendre à la gare pour le train de midi dix, remontait en toute hâte l'escalier lo qui conduisait à sa chambre. —
Il reprit sa__tenue de ville et ses b^tt^fî yf^rrytf^a^ descendit dans la cour, et, se mêlant à un groupe de volontaires, franchit la grille sans difficulté.
Lorsqu'il fut dans là' rue, il se mit à courir. L'hor- 15 loge, en arrière, disait midi moins dix-sept minutes. Le temps de parcourir les trois cents mètres qui le séparaient de la maison meublée, de monter dans sa chambre et de remplacer l'uniforme par des vêtements civils, n'était-ce pas trop déjà ? Serait-il possible' de 20 prendre le train de midi dix? Car il y avait toute la ville à traverser. Et, d'autre part, c'eût été une grave imprudence d'essayer de passer la frontière en uniforme. Jean réfléchit, tout en courant, qu'il pouvait aisément emporter une valise, et qu'il changeas rait de costume soit dans le train, soit à Russ-Hersbach. En pénétrant dans le couloir, il appela la logeuse, et, essoufflé:
—J'ai' une course très pressée, dit-il. Veuillez arrêter une voiture de place. Je redescends.
Trois minutes plus tard, il avait enfermé dans une
valise le pantalon, la jaquette, le chapeau qu'il avait eu la précaution de préparer et de disposer dès le matin sur son lit, et il sautait dans un fiacre, en ayant soin de donner seulement comme adresse: «Rue de la Mésange.» Mais au plus prochain détour, il se 5 releva, et commanda:
— Cocher, à la gare, et à toute vitesse.
Il arriva à la dernière minute, prit un billet pour Russ-Hersbach, et monta dans un compartiment de première, avec deux autres voyageurs. Un instant 10 encore, et le train s'ébranla, glissa sur les rails, s'enfonça dans le tunnel qui traverse les fortifications, reparut à la lumière, et, coupant la plaine d'Alsace, roula vers l'ouest.
A la même heure exactement, le capitaine qui 15 passait, dans la cour, la revue des effets de service, ayant aperçu l'un des deux volontaires affectés à sa compagnie, demandait au wachtmeister :
— Oîi est l'autre?
— Je ne l'ai pas vu, monsieur le capitaine, répondit 20 Hamm.
L'incident n'eut donc pas de suites immédiates. Mais, quand les hommes eurent été réunis de nouveau pour le pansage, qui avait lieu chaque aprèsmidi d'une heure à deux, l'absence de Jean ne put 25 pas ne pas être remarquée. Les sergents surveillaient nonchalamment, lorsque le wachtmeister sortit de son bureau, et se dirigea du côté sud de la cour, oU Oberlé aurait dû se trouver. Il parcourut la file du regard. 30
— Oberlé n'est donc pas rentré? fit-il.
Un camarade répondit:
— Il courait en sortant de la caserne et en se dirigeant vers sa chambre.
5 — L'avez-vous vu au restaurant?
— Il n'a pas déjeuné avec nous.
— Cela suffit, dit le wachtmeister.
Hamm se détourna rapidement. Il jugeait grave la situation pour Oberlé, mais sérieuse également 10 pour lui-même. Ni le capitaine, ni le lieutenant n'étaient à ce moment à la caserne. S'il y avait une histoire, par hasard, le capitaine ne manquerait pas de dire : « Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu ? > Hamm traversa la cour, songeant à ce qu'il devait i5 faire.
Mais il fallait aller aux renseignements avant de
faire du zèlç^ Ce n'était pas difficile. La rue des
Balayeurs s'ouvrait en face de la grille. Hamm
obliqua vers la porte de la caserne, et se rendit chez
20 la logeuse de Jean. Il reçut cette réponse:
— Parti en voiture, avant midi, avec une valise. — Quelle adresse a-t-il donnée?
— Rue de la Mésange.
— Pas de numéro ?
25 — En tout cas, je n'ai pas entendu. Je ne sais
pas.
, -^ Le soupçon se précisa dans l'esprit de Hamm. lî n'avait plus à hésiter. Il courut chez le capitaine, qui logeait dans les nouveaux quartiers.
30 Le capitaine n'était pas chez luL
Désappointé, Hamm^rentrait à la caserne, lorsqu'il pensa que tout près habitait le lieutenant Farnow. Celui-ci n'appartenait pas au 2« escadron. Mais Hamm connaissait les fiançailles de l'officier. Il monta au premier, et l' ordonnan ce, interrogée, répon- 5 dit:
— Monsieur le lieutenant s'habille.
• Le lieutenant von Farnow s'habillait, en effet, pour faire quelques visites. Il tourna vers le maréchal des logis et dit : lo
— C'est vous, Hamm? Qu'y a-t-il?
— Monsieur le lieutenant, je me suis permis d'entrer, parce que je ne trouve pas chez lui mon capitaine, et que le volontaire Oberlé. . .
— Oberlé? Qu'a-t-il fait? interrompit Farnow, qui 15 eut une secousse nerveuse.
— Il n'a pas reparu depuis onze heures et demie.
— Comment I pas reparu? Avez-vous été rue des Balayeurs ?
— Oui, monsieur le lieutenant : il a quitté la maison 20 en voiture à midi moins dix.
Le jeune lieutenant sentit le froid de la mort lui toucher le cœur. Il fit un effort violent pour garder l'apparence d'un homme maître de soi, et il y parvint. Pas un muscle de son visage ne bougeait, quand il 25 dit:
— Vous n'avez qu'une chose à faire, Hamm: c'est de prévenir votre commandant. Il s'informera ... et fera ... ce qui est prescrit en pareil cas.
Le wachtmeister salua, et se retira. 3®
L'officier courut aussitôt dans le cabinet de travail
contigu, demanda la communication avec un des
agents de surveillance de la gare de Strasbourg, et
apprenait qu'un volontaire du 9® hussards, en tenue,.
5 avait pris un billet pour la station de Russ-Hersbach.
— Non ! cela est impossible I s'écria Farnow. Il y a erreur . . . Russ-Hersbach, c'est presque la frontière, et Jean ne peut pas déserter, parce qu'il aime. ... Il est à Alsheim. ... Il a, en tout cas, voulu re-
ïo voir Odile. ... Je vais le savoir!
Il frappa du poing son bureau d'acajou:
— Hermann !
L'ordonnnance entr 'ouvrit la porte.
— Selle mon cheval et le tien ! Tout de suite I
15 Farnow fut rapidement prêt, descendit, traversa Strasbourg, et dès qu'il eut dépassé les fortifications^ se mit à trotter à grande allure sur la route.
A mesure qu'il s'avançait sur Alsheim, la pensée de la désertion possible de Jean s'imposait davantage à
20 son esprit. «Il comprend si peu l'Allemagne! Et puis, sa famille désunie, mes fiançailles qui ont accentué les divisions. . . . Cependant, il est fiancé, lui aussi, ou à peu près. ... Et les natures comme la sienne doivent se laisser dominer par l'amour. . . .
25 Non. ... Je vais le trouver là-bas ... ou savoir de ses nouvelles. »
Il faisait chaud, sur la longue route sans ombre, ruban de poussière qu'on voyait déroulé, d'un village jusqu'à l'autre, dans la plaine moissonnée. Les che<
30 vaux en sueur allaient toujours à grande allure.
LES OBERLl^ lyj'
Hermann pensait: c Monsieur le lieutenant a donc perdu Tesprit ? Il va de plus en plus vite ! »
Farnow sentait grandir en lui Tangoisse à mesure qu'il approchait. «Et si je ne le trouvais pas? . . . S'il avait, en effet. ...» 5
Obernai fut laissé à droite. Un chemin de traverse pointait sur Alsheim. Bientôt le toit bleu des Oberlé apparut et grandit dans la verdure. « Lucienne ! Lucienne 1 Lucienne ! »
Dans la salle de billard, au-dessous de la chambre 10 qui est toujours celle de Jean, M. Joseph Oberlé, assis dans l'ombre du rideau, sommeille à demi. A l'extrémité de la pièce, et dans l'ombre aussi, Lucienne, penchée sur un petit bureau Louis XVI, écrit.
— Monsieur ? Monsieur Oberlé ? 1 5 L'industriel sursauta, ouvrit la porte, et rejoignit,
dans le vestibule, le concierge qui accourait.
Il causa une minute avec l'homme, et rentra épanoui.
— Ma Lucienne, M. de Farnow t'attend à la grille 20 du parc.
Elle était déjà debout, toute rose.
— Lui ? Pourquoi n'entre-t-il pas ?
— Il paraît qu'il est à cheval, très pressé. . . . Peut-être aussi n'ose-t-il pas ? . . . Va le chercher de 25 ma part, m'a chérie, ramène-le. . . .
Elle se regarda dans la glace, et releva ses cheveux. Il répéta:
— Va, mon trésor, c'est toi qu'on demande. Si
VOUS ne revenez pas tout de suite, j'irai vous trouver.
Elle passa en saluant. Deux marches à la fois, elle descendit le perron. Elle marchait vite dans Tavenue, heureuse, un peu troublée, les lèvres entr'ouvertes, les S yeux cherchant Farnow.
Au bout de l'avenue seulement, elle vit les deux chevaux tout fumants de sueur, tenus en bride par l'ordonnance et, presque en même temps, l'officier.
Mon Dieu! quel visage rouge il a aujourd'hui, ce 10 pâle Farnow! quel air préoccupé! quelle hâte qui n'est pas celle de la joie, car il ne répond rien à Lucienne qui court à moitié, tâchant de rire!
— Bonjour, Wilhelm ! Quelle bonne surprise I
Il se découvre, il prend la main qui se tend, mais,
15 au lieu de la baiser, il attire Lucienne du côté des
chantiers tout voisins. Les lèvres aiguës de Lucienne
s'obstinent à sourire, tandis que le cœur est déjà serré
par l'angoisse.
— Vous m'enlevez donc? Qu'est-ce que c'est que 20 ce farouche ami, qui ne dit pas même bonjour ? Vous,
si correct. . . .
— Jean est-il ici ? Est-il à Alsheim ?
Toute l'angoisse et toute l'impérieuse jeunesse qui voulait commander au malheur étaient dans les yeux 25 de Farnow.
— Mais non, dit simplement Lucienne.
— Vous l'attendez, au moins ?
— Pas plus.
— Alors, nous sommes perdus, mademoiselle 1 Per« 30 dus!
— Mademoiselle ?
— Oui, s'il n'est pas ici, c'est qu'il a déserté.
— Ah!
La jeune fille se renversa en arrière, comme si elle tombait, et s'appuya aux planches, les yeux hagards. 5
— Déserté ? . . . Perdus ? . . . Vous voyez bien que vous me tuez, avec des mots pareils. . . . Est-ce que vraiment, Jean ? . . . Vous êtes sûr ? . . .
— Puisqu'il n'est pas ici, oui, je suis sûr. ... Il a pris son billet pour Russ-Hersbach, comprenG^-vouà, 10 Russ-Hersbach. ... Il a dû déjà franchir la frontière. ... Je vous dis qu'il a quitté Strasbourg voilà plus de trois heures. . . .
Il fut secoué par un rire de souffrance et de colère.
— Vous ne vous souvenez donc pas ? Il avait juré 15 à votre mère qu'il entrerait à la caserne. Il y est entré en effet. Mais la promesse expirait aujourd'hui. Et il a déserté. ... Et à présent. . . .
— Oui. ... à présent ?
Lucienne ne demandait pas d'autre preuve. Elle 20 croyait déjà. Sa poitrine haletait. Ses mains cessèrent de serrer j les planches qu'elle avait saisies, et se joignirent, suppliantes. Elle fut obligée de répéter la question à Farnow immobile de douleur.
— A présent qu'allez-vous faire, Wilhelm ? 25 Farnow, le visage contracté, droit devant elle, dit
d'une voix faible :
— Vous quitter ! , . •
— Me quitter parce que mon frère déserte ?
— Oui. 36
lyS LES OBERLÉ
— Mais c'est insensé ce que vous dites I — C'est mon devoir de soldat.
— Mais vous ne m'aimez donc pas ?
— Oh I si, je vous aime I . . . Seulement l'honneur 5 ne me permet plus de vous épouser. ... Je ne peux
pas être le beau-frère d'un déserteur, moi officier, moi Farnow !
— Alors cessez d'être officier et continuez de m'aimer ! cria Lucienne, levant les bras vers l'immo-
lo bile statue bleue. Laissez mon frère; qu'il aille oli il voudra ; mais ne brisez pas nos deux vies I
Farnow pouvait à peine parler. Il se tut un moment. L'effort de sa volonté gonflait tous les muscles de son cou quand il dit :
15 C'est bien pis. Vous devez savoir toute la vérité, Lucienne ; je suis obligé de le dénoncer.
— Dénoncer Jean ! Vous ne ferez pas cela ! cria Lucienne, avec un geste de recul. Je vous le défends I
20 — Je le ferai tout à l'heure. La loi militaire m'y oblige.
— Ce n'est pas vrai. Ces cruautés-là n'y sont pas I
— Je vais vous le faire voir. . . . Hermann !
— Vite aux chevaux! dit Farnow, nous partons 1 25 Et, se retournant:
— Adieu, Lucienne I
Elle courut à lui ; elle lui saisit le bras:
— Non, non, cria-t-elle, vous ne partirez pas I Je ne veux pas I
30 II regarda un instant ce visage en larmes;» ob
l'ardent amour et la douleur se mêlaient Elle répéta:
— Je ne veux pas, entends-tu ?
Alors Farnow l'enveloppa de ses bras, la souleva de terre, la serra contre sa poitrine, et, avec passion, S baisa ces yeux qu'il ne voulait plus voir. Et ce fut à la violence désespérée de ce baiser, que Lucienne comprit que c'était bien un adieu.
Il la repoussa brusquement, gagna la grille, sauta en selle, et partit au galop dans la direction d'Ober- lo naL