‹ Les Oberlé (volume 4)Chapitre 13 sur 50 · NUIT DE FEVRIER EN ALSACE · texte numérisé non relu

NUIT DE FEVRIER EN ALSACE

La lune se levait au-dessus des brumes du Rhin. Un homme qui descendait, en ce moment, par un sentier des Vosges, grand chasseur, grand promeneur à qui rien n'échappait, venait de l'apercevoir dans l'échancrure des futaies. Mais ce simple coup d'œil S jeté, au passage d'une clairière, sur la nuit qui devenait lumineuse, avait suffi pour lui rappeler la beauté de cette nature où il vivait. L'homme tressaillit de plaisir. Le temps était froid et calme. Un peu de brume montait aussi des ravins. Elle ne 10 portait point encore le parfum des jonquilles et des fraisiers sauvages, mais l'autre seulement qui n'a pas de nom et n'a pas de saison, le parfum des résines, des feuilles mortes, des gazons reverdis, des écorces soulevées sur la peau neuve des arbres, et l'haleine 15 de cette fleur éternelle qu'est la mousse des bois. Le voyageur respira profondément cette senteur qu'il aimait; il la but à grands traits, la bouche ouverte, et, si habitué qu'il fût à cette fête nocturne de la

forêt, lueurs du ciel, parfums de la terre, frémissements de la vie silencieuse, il dit à demi-voix: «Bravo, l'hiver! Bravo les Vosges! Ils n'ont pas pu vous gâter!» Et il mit sa canne sous son bras, afin de faire 5 moins de bruit encore sur le sable et sur les aiguilles de sapin du sentier en lacet, puis, détournant la tête:

— Trotte avec précaution, Fidèle, mon bon ami: c'est trop beau!

io A trois pas derrière, trottait un épagneul efflanqué, fin de museau comme un lévrier, avec des franges de poils souples qui dessinaient la ligne de ses pattes, de son ventre et de sa queue. La bonne bête eut Pair de comprendre son maître, car elle continua de le

i5 suivre, sans faire plus de bruit que la lune qui glissait sur les aigrettes des sapins.

M. Ulrich Biehler continua de descendre, saisi d'une émotion grandissante, se baissant quelquefois pour mieux voir les sous-bois, se penchant au-dessus

20 des ravins, le cœur battant, la tête aux aguets, comme les chevreuils qui devaient quitter les combes et gagner le pacage.

Ce voyageur enthousiaste et jeune encore d'esprit n'était cependant plus un homme jeune. M. Ulrich

25 Biehler avait soixante ans, et ses cheveux et sa barbe d'un gris presque blanc en témoignaient; mais il avait eu plus de jeunesse que d'autres, et il en avait gardé quelque chose. Il habitait au milieu de la montagne de Sainte-Odile une maison forestière sans

30 architecture. Il était demeuré fidèle à cette maison.

et il y passait toute l'année, solitaire, bien que ses amis, comme ses terres, fussent assez nombreux dans la plaine. Il n'était pas sauvage, mais il n'aimait pas livrer sa vie. On racontait qu'en 1870, il n'y avait point eu, parmi les dragons français, un cava- 5 lier plus infatigable, un éclaireur plus audacieux, un compagnon de misère plus tendre et plus oublieux de sa propre souffrance que M. Ulrich, propriétaire de Heidenbruch dans la montagne de Sainte-Odile. ^

Il était resté Français sous la domination aile- 10 mande. C'était sa joie et la cause, également, de nombreuses difficultés qu'il tâchait d'aplanir, ou de supporter en compensation de la faveur qu'on lui faisait de le laisser respirer l'air d'Alsace. Il savait demeurer digne, dans ce rôle de vaincu toléré et sur- 15 veillé. Aucune concession qui eût trahi l'oubli du cher pays de France, mais aucune provocation, aucun goût de démonstration inutile. M. Ulrich voyageait beaucoup dans les Vosges, où il possédait, çà et là, des parties de forêts, qu'il administrait lui-même. Sa 20 maison, depuis trente ans fermée pour cause de deuil, avait cependant une réputation de confort et de raffinement. Les quelques personnes qui en avaient franchi le seuil, disaient l'urbanité de l'hôte. Les paysans surtout l'aimaient, ceux qui avaient fait la 25 guerre avec lui, et même leurs fils, qui levaient leur chapeau quand M. Ulrich apparaissait au coin de leur vigne ou de leur luzerne. On le reconnaissait de loin, à cause de sa taille élancée et mince; sa barbe en pointe, très soignée, allongeait son visage, 30

oli il y avait peu de sang et peu de rides; la bouche souriait volontiers sous les moustaches; le nez proé-

1 minent et droit d'arête disait la race ; les yeux gris, indulgents et fins, prenaient vite une expression de S hauteur et de défi quand on parlait de l'Alsace; enfin, le front large mettait un peu de songe dans cette physionomie d'homme de combat, et s'agrandissait de deux clairières enfoncées en plein taillis de cheveux durs, serrés et coupés droit.

10 Or, ce soir, M. Ulrich rentrait de visiter une coupe de bois dans les montagnes, et ses domestiques ne s'attendaient pas à le voir sortir de nouveau, quand, après dîner, il avait dit à la vieille Lise, qui servait à table: — Mon neveu Jean a dû arriver ce soir à Alsheim,

15 et, sans doute, si j'attendais jusqu'à demain, je pourrais le voir ici, mais je préfère le voir là-bas, dès aujourd'hui. Et je pars. Laisse la clef sous la porte, et couche-toi.

Il avait aussitôt sifflé Fidèle, pris sa canne et des-

20 cendu le sentier, qui, à cinquante pas de Heidenbruch, entrait sous bois.

Le voyageur pensa à son neveu, qu'il allait tout à l'heure serrer contre son cœur, et se demanda : « Qui vais-je trouver ? Que va-t-il être, après trois ans d'ab-

25 sence, et trois ans d'Allemagne ? »

Ce ne fut qu'un arrêt d'un instant. M. Ulrich traversa l'allée, et, voulant couper au plus court, entra sous les branches d'une futaie de hêtres qui descendait, en pente rapide, vers une nouvelle sapinière ou

30 il retrouverait le chemin.

LES OBERLÉ S ^<

M.Ulrich dévalait la hêtrée, baissant la tête, l'esprit tout plein de souvenirs tristes qui revivaient pour un mot, pour moins encore, car hélas ! ils avaient, mêlée avec eux et prompte à se relever du passé, toute la jeunesse de cet homme. . . . ^^ 5

Il descendit un dernier raidillon. Quelques pas encore, et les écrans de baliveaux et de broussailles qui cachaient l'espace furent franchis. Le ciel entier se dévoila et, en dessous, devant, à gauche, à droite, quelque chose d'un bleu plus doux et plus brumeux, 10 qui était la terre d'Alsace. J On ne pouvait distinguer aucun détail dans l'ombre si ce n'est, à quelques centaines de mètres, des lignes de toits ramassés et pressés autour d'un clocher gris, tout rond d'abord et terminé en pointe. C'était le village d'Alsheim. 15 M. Ulrich vit se dégager, haute et massive, dans son parc d'arbres dépouillés par l'hiver, la première maison d'Alsheim, celle des Oberlé.

Elle était bâtie à droite de la route, dont elle était séparée d'abord par un mur blanc, puis par un ruis- 20 seau qui traversait le domaine sur plus de deux cents mètres de longueur, fournissant d'abord l'eau nécessaire aux machines, et coulant ensuite, agrandi et dirigé savamment, parmi les arbres, jusqu'à la sortie. M. Ulrich franchit la large grille en fer forgé qui ou- 25 vrait sur la route, puis le pont, et, laissant à droite les chantiers pleins de bois amoncelés, il prit à gauche l'avenue qui tournait entre les massifs et la pelouse, et arriva devant le perron d'une maison à deux étages, mansardée, construite en pierre rouge de Sa- 30

verne et qui datait du milieu du siècle. Il était huit heures et demie. Il monta vivement au premier, et frappa à la porte d'une chambre.

Une voix jeune répondit :

S — Entrez !

M. Ulrich n'eut pas le temps d'enlever son chapeau. Il fut saisi au cou, attiré et embrassé par son neveu Jean Oberlé, qui disait :

— Bonjour, oncle Ulrich ! Ah ! que je suis con- 10 tent ! Quelle bonne idée !

— Allons, lâche-moi ! Bonjour, mon Jean ! Tu viens d'arriver?

— A trois heures cette après-midi. J'aurais été vous voir. dès demain, vous savez?

15 — J'en étais sûr. Mais je n'ai pas pu y tenir : il a fallu descendre et te voir. Trois ans que je ne t'ai vu, Jean ! Laisse que je te regarde !

— A votre aise ! répondit le jeune homme en riant. * v Ai-je changé?

20 II avait avancé à son oncle un fauteuil de cuir, et s'asseyait en face, sur un canapé placé contre la muraille. Entre eux, il y avait une table de travail, sur laquelle brûlait une petite lampe à pétrole en métal ciselé. M. Ulrich considérait Jean avec une

25 curiosité affectueuse et fière. Celui-ci avait encore grandi ; il dépassait un peu son oncle. Son solide visage d'Alsacien avait pris des lignes plus volontaires et plus fermes. La moustache brune était plus fournie, le geste tout à fait aisé, comme celui d'un

30 homme qui a vu le monde. On eût pu le prendre

pour un Méridional, à cause de la pâleur italienne de ses joues rasées, de ses paupières cernées d'ombre, à cause de ses cheveux foncés qu'il portait séparés sur le côté par une raie, de ses lèvres pâles aussi, ouvertes sur de belles dents saines, transparentes, qu'il S laissait voir lorsqu'il riait ou qu'il parlait. Mais plusieurs signes le désignaient comme un enfant de l'Alsace : la largeur du visage sur la ligne des pommettes, ses yeux verts comme les forêts des Vosges, et le menton carré des paysans de la vallée. Il gar- 10 dait quelque chose d'eux, car son bisaïeul avait tenu la charrue. Il avait leur corps de cavaliers solides. L'oncle devina aussi, à la jeunesse du regard qui croisait le sien, que Jean Oberlé, l'homme de vingtquatre ans qu'il revoyait, n'était pas très différent, 15 moralement, de celui qu'il avait connu autrefois.

— Non, dit-il après un long moment, tu es le même ; tu es seulement devenu homme. J'avais peur de plus grands changements.

— Et pourquoi ? 20

— Parce que, mon petit, à l'âge que tu as surtout, il y a des voyages qui sont des épreuves. . . . Mais, d'abord, d'où reviens-tu, au juste ?

— De Berlin, oh j'ai passé mon Referendar Examen. 25

L'oncle eut un rire saccadé qu'il réprima vite, et qui se perdit dans sa barbe grise.

— Appelons cela la licence en droit, si tu veux bien?

— Je veux très bien, mon oncle. 30

— En effet, ton père. ... Je ne t'ai pas demandé, dans ma hâte de te revoir. ... Il va bien ?

— Il n'est pas ici.

— Comment, le soir de ton retour, il a été obligé S de s'absenter ?

Jean répondit avec un peu d'amertume :

— Il a été obligé d'assister à un grand dîner chez M. le conseiller von Boscher. ... Il a emmené ma sœur. Il paraît que c'est une belle réception.

10 II y eut un petit silence. Les deux hommes ne riaient plus. Ils sentaient entre eux, toute proche, s'imposant après trois minutes d'entretien, la question maîtresse, irritante et fatale, celle qu'on n'évite pas, celle qui unit et qui divise, qui est au fond de toutes

15 les relations sociales, des honneurs, des vexations comme des institutions, celle qui tient, depuis trente ans, l'Europe en armes.

— J'ai dîné seul, reprit Jean . . . c'est-à-dire avec mon grand-père. . . .

20 — A peine une présence, le pauvre homme. Toujours bien affaissé, bien infirme ?

— Très vivant par l'esprit, je vous assure.

Il y eut un second silence, après quoi M. Ulrich demanda, en hésitant:

25 — Et ma sœur à moi ? Ta mère ? Elle est avec eux?

Le jeune homme répondit affirmativement, d'un signe de tête.

Et la douleur fut si vive chez l'autre, que M. Ul- 30 rich détourna les yeux pour ne pas laisser voir toute

la souffrance qu'ils exprimaient. Il les leva, par hasard, sur une aquarelle du maître décorateur Spindler, pendue au mur, et qui représentait trois belles filles d'Alsace s'amusant à la balançoire. Mais vite, il reporta son regard sur son neveu, il le re- 5 garda bien en face, et il dit, la voix fêlée par l'émotion:

— Et toi? . . . Tu aurais pu dîner chez le conseiller von Boscher, ... au point d'intimité 011 vous êtes avec ces Allemands. ... Tu n'as pas eu envie de 10 suivre tes parents? 1

— Non.

Le mot fut dit nettement, simplement. Mais M. Ulrich ne trouva pas le renseignement qu'il cherchait. Oui, Jean Oberlé était devenu un homme. Il 15 refusait de blâmer sa famille, de donner son avis en accusant les autres. L'oncle reprit, avec le même accent d'ironie:

— Cependant, mon neveu, j'ai eu tout l'hiver dernier les oreilles rebattues de tes succès berlinois ; on 20 ne m'épargnait pas; je savais que tu faisais danser là-bas nos blondes ennemies; je connaissais les noms. . . .

— Oh! je vous en prie, dit Jean sérieusement, ne plaisantons pas sur ces questions-là, comme des gens 2 S qui n'osent les regarder en face et dire leur avis. J'ai eu une autre éducation que la vôtre, c'est vrai, mon oncle, une éducation allemande. Mais cela ne m'empêche pas d'aimer tendrement ce pays-ci ... au contraire. 30

io LES OBERLÊ

M. Ulrich, par-dessus la table, tendit la main, et serra la main de Jean.

— Tant mieux ! dit-il.

— Vous en doutiez ?

5 — Je ne doutais pas, mon enfant, j'ignorais; je vois tant de choses qui me peinent et tant de convictions qui fléchissent!

— La preuve que j'aime notre Alsace, c'est que mon intention est d'habiter Alsheim.

10 — Comment! dit M. Ulrich stupéfait, tu renonces à entrer dans l'administration allemande, comme ton père le veut ? C'est grave, mon ami, de te dérober à son ambition. Tu étais un sujet d'avenir. ... Il le sait?

15 — Il s'en doute, mais nous ne nous sommes pas encore expliqués là-dessus. Je n'ai pas eu le temps depuis mon retour.

— Et que veux-tu faire ?

Le sourire jeune reparut sur les lèvres de Jean 20 Oberlé.

— Couper du bois, comme lui, comme mon grandpère Philippe; m'établir parmi vous. Vous pleurez?

— Pas tout à fait.

M. Ulrich ne pleurait pas, mais il était obligé de 25 sécher, du bout du doigt, ses paupières mouillées.

— Ça serait de joie, en tout cas, mon petit; oh, de vraie et grande joie! ... Te voir fidèle à ce que j'aime le plus au monde ... te garder près de nous ... te voir décidé à ne pas accepter de charges et

30 d'honneurs de ceux qui ont violenté ta patrie . . .

LES OBERLÉ XX

oui, c'est le rêve que je n'osais plus faire. . . . Seulement, bien franchement, je ne m'explique pas. . . . Je suis surpris. . . . Pourquoi ne ressembles-tu pas à ton père, à Lucienne, qui sont si ouvertement . . . ralliés? Tu viens de séjourner quatre années en 5 Allemagne, sans parler des années de collège. Comment n'es-tu pas devenu Allemand ?

— Je le suis moins que vous.

— Ce n'est guère.

— Moins que vous, parce que je les connais mieux. 10 Je les ai jugés par comparaison.

— Eh bien ?

— Ils nous sont inférieurs.

— Sapristi, tu me fais plaisir! On n'entend jamais répéter que le contraire. En France surtout, ils i5 ne tarissent pas d'éloges sur leurs vainqueurs de 1870!

Le jeune homme, que l'émotion de M. Ulrich avait gagné, cessa de s'appuyer au dossier du canapé, et, penché en avant, le visage illuminé par la lampe qui 20 rendait plus ardents ses yeux verts:

— Ne vous méprenez pas, oncle Ulrich : je ne déteste pas les Allemands, et en cela je diffère de vous. Je les admire même, car ils ont des côtés admirables. J'ai parmi eux des camarades pour 25 lesquels j'ai beaucoup d'estime. J'en aurai d'autres. Je suis d'une génération qui n'a pas vu ce que vous avez vu, et qui a vécu autrement. Je n'ai pas été vaincu, moi! . . .

— Heureux, val 30

1 — Seulement, plus je les ai connus, plus je me suis senti autre, d'une autre race, d'une catégorie d'idéal où ils n'entraient pas, et que je trouve supérieure, et que, sans trop savoir pourquoi, j'appelle la France. 5 — Bravo, mon Jean! Bravo!

Le vieil officier de dragons s'était penché, lui aussi, tout pâle, et les deux hommes n'étaient plus séparés que par la largeur de la table.

— Ce que j'appelle la France, mon oncle, ce que io j'ai dans le cœur comme un rêve, c'est un pays où il

y a une plus grande facilité de penser. . . .

— Oui!

— De dire. . . .

— C'est cela !

15 — De rire. . . .

— Comme tu devines !

— Où les âmes ont des nuances infinies, un pays qui a le charme d'une femme qu'on aime, quelque chose comme une Alsace encore plus belle !

20 Ils s'étaient levés tous deux. M. Ulrich attira son neveu, et serra contre sa poitrine cette tête ardente.

— Français! dit-il, Français dans les moelles de tes os et dans les globules de ton sang! Pauvre cher petit !

25 Le jeune homme reprit, la tête encore appuyée contre l'épaule du vieux:

— C'est pour cela que je ne peux pas vivre là-bas, au delà du Rhin, et que je vivrai ici.

— Alors, je dis bien : pauvre petit ! répondit M. Ul- 30 rich. . . . Tout a changé, hélas ! . . . Ici même, dans

ta maison. . . . Tu souffriras, mon Jean, avec une nature comme la tienne. ... Je comprends tout, à présent, tout. . . .

Puis, laissant aller son neveu :

— Que je suis content d'être venu ce soir! ... 5 Assieds-toi là tout près de moi. . . Nous avons tant de choses à nous dire ! . . . Mon Jean ! Mon Jean !

Ils s'assirent côte à côte, heureux, sur le canapé. M. Ulrich réparait le désordre de sa barbe en pointe, qu'il soignait beaucoup; il se remettait de son 10 émotion; il disait:

— Sais-tu que nous avons commis ce soir des délits que j'adore commettre, en parlant de la France comme nous avons fait ? Ce n'est pas permis. . . .

Ils avaient le temps de bavarder et ils en profi- 15 tèrent. Ils se mirent à parler doucement, sans plus de hâte ni de trouble, comme ceux qui ont reconnu qu'ils s'entendaient sur l'essentiel, et qui peuvent aborder sans danger toutes les autres questions, les moindres. Ils causèrent du volontariat d'un an que 20 Jean avait été autorisé à retarder jusqu'à sa vingtquatrième année, et de cette existence nouvelle qu'il allait commencer le premier octobre, d'un logement qu'il comptait prendre à Strasbourg, de la facilité qu'il aurait de revenir presque tous les dimanches à 25 Alsheim. Puis, ce cher nom ayant été répété, l'oncle et le neveu se complurent dans des souvenirs du pays: c'était l'Alsace qu'ils évoquaient. Ils s'entendaient bien. Ils fumaient, les jambes croisées, assis aux deux coins du canapé, laissant librement aller leurs 30

mots et leur voix, qui riait souvent. La causerie fut si longue que minuit sonna au coucou de la Forêt- Noire pendu au-dessus de la porte.

— Pourvu que nous n'ayons pas réveillé ton grand- 5 père? demanda M. Ulrich, en se levant, et en désignant de la main le mur qui séparait la chambre du jeune homme de celle du malade.

— Non, dit Jean. Il ne dort presque plus, maintenant. Je suis sûr qu'il a été content de m'entendre

10 rire. Comme ma famille m'a quitté à cinq heures, j'ai passé avec lui une grande partie de mon temps, et je l'ai observé. Il entend et il comprend tout. Il a reconnu votre voix, j'en suis sûr, et peut-être a-t-il saisi des mots. . . .

15 — Cela lui aura fait plaisir, mon petit. Il est de la très vieille Alsace, lui, de celle qui vous paraît, à vous, fabuleuse, et à laquelle je me rattache, bien que je sois plus jeune que M. Oberlé. Elle était toute française, celle-là, et pas un homme de ce temps-là

20 n'a varié. Vois ton grand-père, vois le vieux Bastian. Nous sommes la génération qui a souffert. Nous sommes la douleur, nous autres. Ton père est la résignation.

— Et moi ?

25 L'oncle Ulrich fixa le jeune homme, de ses yeux clairvoyants, et dit:

— Toi, tu es la légende !

Et ils auraient voulu sourire tous les deux, et ils ne

purent pas, comme si ce mot avait été d'une justesse

30 trop parfaite, et comme s'ils avaient senti que la des-

tinée était là, qui leur répétait, au fond du cœur et en même temps: «Oui, c'est vrai, celui-ci est la légende.»

Le trouble qui les étreignit ne s'expliquait que par ce voisinage du mystère de la vie. Il se dissipa. 5 M. Ulrich tendit la main à son neveu, plus gravement qu'il n'eût fait avant cette parole qui lui avait presque échappé, qu'il ne regrettait pas, mais qui lui demeurait présente.

— Au revoir, mon cher Jean. Je préfère ne pas 10 attendre mon beau-frère; je ne sais plus quelle attitude j'aurais avec lui. Tout ce que tu m'as dit me gênerait. . . . Tu lui souhaiteras bonne nuit de ma part.

M. Ulrich quitta son neveu au bas du perron. 15

A peine s'était-il éloigné de quelques centaines de mètres, quand Jean reconnut, dans la nuit calme, le trot des chevaux qui venaient du côté d'Obernai. Il écouta s'approcher la voiture ; le sable cria au bout de l'avenue ; deux lanternes tournèrent et coururent à 20 travers le parc, et bientôt le coupé s'arrêta devant la maison. Jean, qui était resté sur le haut du perron, descendit en courant et ouvrit la portière. Une jeune fille sortit aussitôt, toute rose de visage et enveloppée de blanc, mantille blanche, manteau de 25 laine blanc, souliers blancs. En passant, presque en l'air, elle s'inclina à droite, frôla d'un baiser le front de Jean, entr'ouvrit deux lèvres accablées de sommeil :

■ — Bonsoir, frérot l 30

l6 LES OBERLÉ

Et, relevant sa jupe, mollement, vacillante, la tête déjà sur l'oreiller, elle monta les marches et disparut dans le vestibule.

— Bon soir, mon ami ! dit une voix d'homme auto- 5 ritaire ; tu nous as attendus ; tu as eu tort. . . . Viens donc vite, Monique.

Le personnage qui parlait ainsi avait eu le temps de descendre de voiture, de serrer la main de Jean, de se retourner du côté de madame Oberlé, encore assise

i o dans le fond du coupé : Ses favoris gris encadrant un masque plein et solide, son pardessus d'été déboutonné, laissant saillir le gilet ouvert et la chemise où luisaient trois cailloux du Rhin, la main oratoire, n'apparurent d'ailleurs qu'un instant. Après avoir

15 donné son avis et ses ordres, Joseph Oberlé, patron vigilant, qui n'oubliait jamais rien, leva prestement son double menton et tendit tout l'effort de ses yeux vers l'extrémité de l'enclos, où dormaient les pyramides d'arbres abattus, afin de voir si aucune menace

20 de feu ne se révélait, si aucune ombre ne rôdait autour de la scierie ; puis, lestement, deux marches à la fois, il gravit le perron, et entra dans la maison. Son fils n'avait rien répondu. Il aidait madame Oberlé à descendre de voiture, lui prenait son éventail et ses

25 gants, demandait: «Vous n'êtes pas trop fatiguée, maman bien-aimée?» Les chers yeux souriaient, la longue bouche mince et fine disait : « Pas trop, mais ce n'est plus de mon âge, mon chéri. Tu as une vieille maman.» Elle s'appuyait sur le bras de son

30 fils, par orgueil de mère plus que par besoin ; elle

avait une tristesse infinie au fond de son sourire, et elle semblait demander à Jean, qu'elle regardait en montant chaque marche : « Tu me pardonnes d'avoir été là-bas ? Je n'ai pas pu faire autrement. J'ai souffert.» Elle portait une robe de satin noir ; elle avait 5 des diamants dans ses cheveux encore très noirs et un collet renard bleu sur les épaules. Jean lui trouvait un air de reine malheureuse, et il admirait l'élégance de sa marche et le beau port de tête qu'avait cette Alsacienne de vieille race, et il se sen- 10 tait le fils de cette femme avec une fierté qu'il voulait ne montrer qu'à elle. Il l'accompagna, lui donnant toujours le bras, pour avoir la joie d'être plus près d'elle, et de l'arrêter presque à chaque marche de l'escalier.

— Maman, j'ai passé une excellente soirée; . . . elle 15 aurait été délicieuse, si vous aviez été là. . . . Figurez-vous que mon oncle Ulrich est arrivé à huit heures et demie, et qu'il n'est reparti qu'à minuit, tout à l'heure. ...

Madame Oberlé souriait mélancoliquement, et 20 disait :

— Il ne reste jamais aussi longtemps pour nous. Il s'éloigne. . . .

— Vous voulez dire qu'il s'éloignait ; je vous le ramènerai. 25

— Ah ! jeunesse, jeunesse, si tu savais tout ce que je vois s'éloigner. . . .

Elle s'arrêtait à son tour, regardait ce fils qu'elle n'avait pas assez vu depuis l'après-midi, souriait plus gaiement. 30

i8 LES OBERLÉ

— Tu l'aimes, mon frère ?

— Mieux encore qu'autrefois. Je l'ai presque découvert.

— Tu étais trop jeune, autrefois. . . .

5 — Nous avons bavardé, vous pensez! Nous nous entendons sur tous les points.

Les doux yeux maternels cherchèrent ceux de l'enfant, dans le demi-jour de l'escalier.

— Sur tous ? demanda-t-elle.

10 — Oui, maman, sur tous!

Ils arrivaient aux dernières marches.

Elle posa son doigt ganté sur sa bouche ; elle retira son bras qu'elle avait passé dans celui de son fils. Elle était devant la porte de sa chambre, en face de 15 celle de M. Philippe Oberlé. Jean l'embrassa, se recula un peu, revint à elle, et la pressa de nouveau contre sa poitrine, silencieusement.

Puis il fit quelques pas vers le fond du couloir, et

regarda encore cette femme vêtue de noir, et à laquelle

20 le deuil allait naturellement bien, si simple, avec ses

mains pâles tombantes, sa tête droite, si ferme de

traits, si douce d'expression.

Il murmura, gaiement:

— Sainte Monique Oberlé, priez pour nous!

25 Elle n'eut pas l'air d'entendre. Mais elle demeura, la main sur le bouton de la porte, sans entrer, tant que Jean put encore la voir, Jean qui s'enfonçait à reculons dans l'ombre du couloir.

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