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n'existions pas, le monde de la science ne cesserait pas pour cela d'être tout ce qu'il est. Nous pouvons du moins le supposer! Nous pouvons, tout nous invite à croire que, si nous n'existions pas, les planètes n'en décriraient pas moins leurs orbites à travers l'espace; et il ne parait pas probable, que, si nous disparaissions quelque jour de la surface de notre globe, la nature et la vie dussent s'anéantir et disparaître avec nous. Mais qu'est-ce que l'art en dehors de l'homme } à quoi répondrait-il ? et quelle en serait seulement la matière? L'art n'a proprement d'existence et de réalité que pour l'homme et par l'homme, dans l'humanité, pour les sens qu'il réjouit, pour les esprits qu*il éclaire, pour les cœurs qu'il console, ou qu'il exalte, ou qu'il raffermit. C'est pourquoi la première condition de l'art est d'être humain, même avant que d'être de l'art; et si la remarque est vraie dans tous les temps et de tous les genres, combien ne l'est-elle pas davantage quand on se propose, comme au théâtre et dans le roman, d'imiter, ou de représenter, pu d'interpréter la vie I
Les naturalistes avaient fini par l'entendre, — à l'exception du seul Flaubert; — et en France, comme dans l'Angleterre de George Eliot et de Dickens, comme dans la Russie de Tolstoï et de Dostoïewski, ils se sont rendu compte que le roman naturaliste, libéré de ses anciennes contraintes, ne pouvait manquer de tendre tôt ou tard au roman social. Et comment en effet sortirions-nous de nous-mêmes et de notre condition, pour observer autour de nous les mœurs de nossem-
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blablesy sans nous intéresser, d'une manière qui ne saurait être uniquement d'un artiste ou d'un dilettante, à leurs misères, à leurs sou£Frances, et à leurs besoins ? Nous ne rions bien souvent que de ce que nous ne comprenons pas, et l'indifférence au fond des choses n'est souvent qu'une excuse qu'on se donne pour ne pas les approfondir. c£n se jetant dans le peuple», selon le mot de La Bruyère, il était donc inévitable que le. naturalisme y fît des c découvertes». Heureux, si seulement il en avait senti l'importance ! mais peutêtre, en ce cas, vous eût-il ravi la joie de les faire à votre tour, et à moi, monsieur, celle de vous en adresser aujourd'hui mon sincère compliment
Vous nous donnerez d'autres chefs-d'œuvre, d'autres Donatienne et autres Oberîé^ mais déjà l'honneur vous est acquis, d'avoir, depuis vingt ans, autant ou plus que personne, aidé à préciser les caractères du c roman social » . Balzac, seul, avant vous, s'y était vraiment essayé, car je n'appelle de ce nom de c roman social » ni les Mystères de Paris ni le Compagnon du Tour de France^ ni les Misérables, Vous avez repris l'œuvre au point oli il l'avait laissée. Vous avez été frappé de l'ignorance de leurs semblables oh vivaient beaucoup de nos auteurs parisiens, et naturellement, la foule qui faisait avec eux ses délices de leur éternelle histoire d'amour. Vous vous êtes rendu compte que la curiosité du plaisir ou de la souffrance des autres n'était que de l'indiscrétion, et même de la perversité, si nous n'y cherchions pas des raisons et des moyens de nouer ou de resserrer les liens de la solidarité gui
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nous attache à eux. Vous avez vu que, sans confond dre ni brouiller ensemble ces deux choses distinctes. Part et la morale^ il ne fallait pas cependant les opposer l'une à l'autre ni subordonner la réalité de la seconde, et son rôle dans la vie commune, aux exigences prétendues supérieures et souveraines du premier. Ce n'est pas notre faute, s'il y a des consciences délicates, s'il y en a même de subtiles, qui ne prennent pas légèrement la vie, et pour qui la grande affaire est justement de savoir comment on doit la vivre! Telle Henriette Madiot et tel Jean Oberlé. Leur existence pose la question morale^ si je puis ainsi dire, et vous avez prouvé victorieusement, monsieur, que leur c moralité» ne l'excluait pas du domaine de l'art
Je dirais volontiers que d'autres existences, parmi celles que vous nous avez retracées, celle de Donatienne, par exemple, et celle du fermier de la Fromentière, posent la question sociale. . . Mais vous trouveriez certainement l'expression trop ambitieuse. Je me borne donc à dire que vous n'avez point fait l'inutile gageure d'écrire des romans sans amour, mais l'amour ou ses contrefaçons n'occupent dans vos récits ni toute la place, ni toujours la première. Votre conception du roman est plus large. Vous savez que d'autres sentiments concourent à la complication et, par suite, au drame de la vie. Il y a aussi d'autres souffrances, et qui ne sont pas moins dignes de pitié. Et quand on a ainsi fait le tour des misères de l'humanité, si l'on n'a pas toujours, en touchant la
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source du mal, indiqué le remède, on a du moins éveillé Tattention paresseuse de quelques-uns de ses lecteurs; inquiété dans sa sécurité Tégoïsme satisfait des autres ; ému, dans ce qu'elle a de plus généreux, la sensibilité de tous et accru le domaine de son art. C'est ce que j'appelle du nom de roman social.
On n'a point d'ailleurs à craindre avec vous, monsieur, qu'il dégénère ou qu'il se dénature en prédication de morale. Vous êtes pour cela trop artiste! Vous n'inventez pas des personnages ou des t sujets » pour les faire servir à la démonstration de vos idées, et, au contraire, visiblement^ ce sont vos sujets et vos personnages qui s^imposent à vous. C'est le drame inaperçu de leur vie qui vous attire d'abord; c'est ensuite ce que vous découvrez d'émotion cachée dans le secret de ce drame; et enfin c'est le désir de nous communiquer cette émotion. Vous aimez encore en eux ce que vous y savez voir d'affinités secrètes avec le sol ou le ciel natal, et c'est de vos paysages qu'on pourrait dire, en détournant de son sens un mot célèbre, et d'ailleurs généralement mal compris, qu'ils sont vraiment des «états d'âme». Si quelqu'un en doutait, ou ne m'entendait pas, qu'il gravisse avec vous la colline de Sainte-Odile, et, de là, qu'il contemple le panorama de l'Alsace. « Trois cents villages de leur patrie étaient au-dessous d'eux, dispersés dans le vert des moissons jeunes. Ils s'endormaient au son des cloches. Chacun d'eux n'était qu'un point rose. Le fleuve presque à l'horizon mettait sa barre d'argent bruni * • • • i Vous êtes peintre et vous êtes poète:
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VOUS resterez peintre et poète. Ce sont les choses qui parleront pour vous, dans leur langage à elles, précis et concret, vivant et coloré, tantôt plus doux et tantôt plus âpre, mais toujours éloquent de sa seule fidélité. Et c'est pourquoi, monsieur, j'ai la confiance, nous Pavons tous ici, qu'entre vos mains le roman social ne cessera jamais d'être du roman, et de l'art. Je crois connaître assez vos idées pour être assuré que je ne saurais mieux vous souhaiter, qu'en exprimant cette confiance, votre bienvenue parmi nous.
^ Les Oberîl.