‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existence (volume 2)Chapitre 50 sur 81 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Dans l'île Vancouver.

Esquintait et Victofia.

Depuis de nombreuses années. Mgr Deniers, évêque de l'île Vancouver et de la Colombie britannique, demandait aux Oblats de l'Orégon de venir l'aider à évangéliser son vaste diocèse. A grand'peine il avait pu trouver quelques rares prêtres, pour former son clergé séculier. Presque tous, les uns après les autres, l'abandonnèrent, et, en 1858. deux seulement lui restaient.

Touché de cette pénurie d'ouvriers apostoliques dans ime région où tant d'âmes vivaient dans les ténèbres de l'infidélité. Mgr de Mazenod consentit à y envoyer ses enfants.

Vancouver est une grande île de quatre cent cinquante kilomètres de long et de quatre-vingt-dix à cent vingt-cinq de large, avec une superficie de cinquante mille kilomètres carrés : le dixième de la France.

Entièrement montagneuse, à l'exception des plaines étroites du sud-est et du nord-ouest, elle a des pics s'élevant jusqu'à plus de deux mille mètres de hauteur. Les forêts épaisses qui la couvrent, s'étendent, souvent, jusqu'à la mer.

De ses nombreux fleuves, aucun n'est navigable. Ses côtes capricieusement échancrées sont profondément taillées en forme de fiords. En certains endroits, elles se dressent en falaises rocheuses, contre lesquelles les vagues se brisent écumantes, quand le vent souffle violemment.

L'évêque résidait à Victoria, qui, d'abord, simple fort établi jjar la Compagnie de la baie d'Hudson, en 1842, commença, quinze ans plus tard, à prendre l'aspect d'une petite ville.

Trois kilomètres à l'ouest, le faubourg d'Esquimalt, à cause de sa rade excellente, était le quartier général de la flotte anglaise du Pacifique avec arsenal, bassins de radoub et casernes. C'est là que Mgr Dcmer^ voulut fixer les Oblats. Us y exerceraient un fécond ministère, et. de ce point, rayonneraient dans toute l'île.

Arrivés durant l'été de 1858, les Pères se mirent, sans tarder, à l'œuvre. En moins de deux ans, ils bâtirent deux chapelles, et se consacrèrent, avec un infatigable dévouement, à l'amélioration morale des nombreux soldats et marins irlandais des navires de guerre. Ils s'occupèrent aussi de l'éducation de la jeunesse. Le succès qu'ils obtinrent, et la confiance des familles qu'ils surent gagner rapidement, les encouragèrent, peu après, à fonder, à Victoria même, pour la population blanche, un collège qui devint bientôt très florissant.

Environs d'Esquimalt.

§2 "Les Saanich.

Au nord de Victoria et d'Esquimalt, s'étend une presqu'île longue d'une trentaine de kilomètres. Là, liabitait la tribu des Saanich. Les Oblats tâchèrent de la convertir. Ce ne fut point sans résultat.

Pendant le mois de mars 1859, ils eurent la joie de voir deux mille de ces sauvages renoncer sincèrement à leurs erreurs, jurer de s'abstenir, désormais, de liciueurs enivrantes, et, comme gage de leur persévérance, rejeter tous les signes de leurs superstitions : amulettes, talismans, fétiches, etc.

Afin de confirmer le bien accompli, le P. Jayol j)assa, dès lors, une partie de l'année au milieu d'eux. Le P. Blanehet l'aida à construire une

DANS l'île VANCOUVER 331

chaptlle. Le P. Fouquet, venu récemment de Marseille, consacra aussi à cette peviplade les prémices de son apostolat.

Cette mission donna réellement des consolations à ceux qui s'y dévouèrent. La fatigue était grande, mais, devant la moisson d'âmes qui mûrissait, on redoublait d'efforts, stimulé par l'espérance d'arracher tant d'infortunés à l'enfer.

Les Frères convers secondaient puissamment les Pères, soit pour le catéchisme, soit pour le temporel.

Comme on plaignait, im join*, le Fr. Janin d'avoir à défricher un sol pierreux, il répondit :

— Je vous imite. Cette terre si dure me représente les âmes que vous cultivez. Vous et moi, nous n'aboutissons à un résultat appréciable qu'à la suite de rudes et constants efforts. Mais, en travaillant ainsi péniblement par obéissance et pour la gloire de Dieu, nous sommes certains qu'il coopérera avec nous pour pulvériser ces roches, où germeront, grâce à lui. des fleurs et des fruits de salut.

Jl la découverte.

Trois mois furent employés, au printemps de 1860, à explorer toute la partie septentrionale de l'île Vancouver, dans le but d'y préparer des centres d'évangélisation, et de s'élancer ensuite jusqvi'à l'archipel de la Reine Charlotte. La plupart des nombreuses tribus disséminées sur ces vastes espaces, étaient presque entièrement barbares ; quelques-unes même anthropophages.

Le départ des Pères fit sensation, à Victoria. On admirait leur courage, et on les combla d'éloges.

— Ah ! si nos ministres avaient une semblable abnégation ! disaient les protestants ! Mais ils ne vont que dans les sites agréables, où ils espèrent pouvoir se bâtir de belles demeures, et jouir de tout le confortable qu'exige leur délicatesse.

Effrayés pour leurs Missionnaires qu'ils aimaient déjà beaucoup, les Saanieh avaient essayé de dissviader les Pères d'un voyage aussi périlleux.

— Redoutant les sauvages du nord, autant que nos aïeux craignaient les anciens Normands, écrivait le P. Fouquet, nos néophytes étaient convaincus que nous serions assassinés, ou réduits en esclavage. Des scènes sanguinaires qui avaient eu lieu, huit jours auparavant, augmentaient leurs appréhensions.

332 DANS l'oRÉGOX et la COLOMBIE BRITANNIQUE

Ncannioiiis, le départ s'effectua, le 11 avril. Après plusieurs jours, les intrépides apôtres arrivèrent sans encombre à Nanaimo, et, de station en station, atteignirent fort lîupert. à l'extrémité nord-est de l'île. Ils s'avancèrent même plus loin.

Sans autres armes que la croix, ils se présentèrent à ces peuplades (jui n'avaient jamais vu de prêtre. Si on excepte quelques endroits, où ils coururent de vrais dangers, partout ailleurs l'accueil fut plutôt sympathique. Les sauvages laissèrent assez facilement baptiser leurs enfants. Plus de six cents de ces petits êtres furent ainsi régénérés, et plusieurs ne tardèrent pas à entrer dans le royaume céleste, où ils intercédèrent pour leurs malheureux parents.

— En dix mois, écrivait le P. Fouquct, le 13 décembre 1860, j'ai visité une soixantaine de camps, ou campements. J'ai voyagé trente jours en canot, à la merci des vents et des tempêtes ; vingt, à pied ; quatorze, à cheval ; douze, en bateau à vapeur. Mon confrère et moi nous avons eu la consolation d'amener, à conclure la paix, douze tribus qui, de temps immémorial, ne cessaient de se combattre avec acharnement.

Peu après, les Pères Jayol et Durieu entreprirent un semblable voyage d'exploration, dans la partie occidentale de l'île. Les Saanieh essayèrent aussi de les détourner de la pensée d'exécuter ce jirojet, en leur assurant que les sauvages de ces contrées, très adonnés à la boisson, ne les recevraient pas bien.

— Si nous attendions, réjiondirent-ils, que les iniidcles fussent bons, pour aller à eux, nous n'irions jamais.

Cette remarque si juste frappa les Saanieh. en les forçant de se rappeler ce qu'ils étaient eux-mêmes, avant larrivée des Oblats. Loin de continuer à s'opposer à leur départ. j)lusicurs s'offrirent à les accompagner.

Contrairement aux prévisions, les sauvages de l'ouest, en général, accueillirent assez bien les Pères. Ils écoutèrent leurs avis, et beaucoup promirent de renoncer aux liqueurs enivrantes.

Instruit des dangers courus par les Missionnaires, des ]iri\ations de tout geiH'e (piils avaient s\ibies, et du (Icsintércsstnicnt al)s()ln qui les poussait à se sacrilier ainsi pour des sauvages grossiers et cruels, un officier de la marine anglaise dit, un jour, au P. d'Herbomez :

— Je constate (|ue vous ne travaillez pas pour de l'argent, et vous ne cherchez d'autre joie (pie celle du devoir acconi])li. Xos ministres sont dans une position fort différente de la vôtre : rien ni' 1( ur manque ; ils vivent dans une luxueuse oisiveté, et ne se soucient guère du reste.

Un publiciste protestant exposa longuement, dans un article de journal paru à Victoria, le contraste entre la négligence des ministres

DANS l'île VANCOUVER

anglicans, si richement dotés, et le zèle infatigable des Missionnaires catholiques, aucunement rétribués :

— Les deux mille Indiens au milieu desquels je réside, disait-il, s'enivraient fréquemment, il y a dix-huit mois, et commettaient des meurtres, avec des raffinements de férocité, dont le simple récit ferait frissonner d'épouvante... Aujourd'hui, on ne les reconnaîtrait plus. Ils se sont volontairement interdit les liqueurs fortes, source de tant de désordres et de calamités. Les chefs de tribus punissent ceux qui s'enivrent. Aussi les assassinats et les autres ci'imes sont-ils, chez eux, maintenant, extrêmement rares. Or. je le demande, à qui est dû ce merveilleux changement ? Les prêtres catholiques ont acquis, par leur zèle et leur dévouement, une telle influence sur ces hommes, jadis si cruels, que ceux-ci, à la suite de leurs prédications, se sont corrigés de vices invétérés. Bien plus, ces sauvages, auparavant si cupides et si désœuvrés, se sont imposé des privations, et ont travaillé, de leurs mains, pour construire une belle église, capable de contenir un millier de personnes. Chaque dimanche, ils la remplissent. Mes amis du district de Saanieh fourniraient des témoignages aussi péremptoires de la transformation analogue qui s'y est opérée... Elevé moi-même dans l'église officielle d'Angleterre, oserai-je demander au seigneur évêque anglican de Victoria, où, malgré ses opulentes dotations épiscopales, il pourrait me montrer des ouailles aussi dociles à sa voix, aussi fidèles à leurs devoirs religieux, en un mot aussi morales que ces prétendus païens ? Quand mes ressources me le permettront, j'enverrai un détachement de ces païens, si édifiants, convertir les bandes de ^'oleurs. dont fourmille la nation qui prône si haut sa parfaite honorabilité (1).

(1) The Brilish Colonisi, du 26 mars 1861.

Page 1