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CHAPITRE XIV

Sur les rives de l'Océan Glacial Arctique

§ I Les Esquimaux.

En 1859, à trois cents kilomètres au nord-est de Good Ilope, fut construit le fort Anderson, sur les bords du fleuve du même nom, pour la traite des fourrures.

Tout autour ne s'étendent que des terres stériles et nues, vrais déserts parsemés de glaciers éternels, parages chaotiques, plus affreux encore que les steppes horribles encerclant le Grand lac des Ours. On ne peut rien imaginer de plus triste et de plus désolé. Rien ne rappelle davantage la mort et le tombeau.

Les peuplades avec lesquelles la Compagnie de la baie d'Hudson désirait entrer en relations pour l'intérêt de son commerce, étaient les Esquimaux habitant ces régions infortunées, mais surtout les rives de l'océan Glacial Arctique, depuis les innombrables îles et îlots du vaste delta du Mackenzie jusqu'à la rivière Coppermine (Rivière Mine de cuivre) et au delà.

Ces indigènes avaient la singulière coutume de se percer le bas des joues, à droite et à gauche de la bouche, pour y introduire des osselets, ou de petites pierres rondes, blanches ou bleues, en guise de bijoux.

Outre leur extrême débordement de mœurs qui constituerait un grand obstacle à leur conversion, on aurait à compter avec leur esprit excessivement soupçonneux. D'une profonde duplicité, prompts à la colère et à la vengeance, très cruels, orgueilleux, voleurs de profession, car le larcin, loin de leur paraître un crime, leur semblait une prouesse, ils furent bientôt regardés, par la plupart des traiteurs, comme le rebut de l'espèce humaine : most répulsive of the human species.

Le nom Esquimaux, en langue crise et algonquine, signifie mangeurs de viande crue. Ils se nomment eux-mêmes Innoïts, c'est-à-dire les hommes par excellence, tant la conviction de leur propre supériorité sur tous les autres, est gravée au plus intime du cœur des peuples, qu'ils soient civilisés, ou les plus grossiers de tous.

Sans être des géants, les Esquimaux ne sont pas d'aussi petite taille que beaucoup l'avaient supposé. Les femmes, cependant, sont au-dessous de la moyenne.

Le genre de vie qu'ils mènent, doit certainement influer sur la couleur de leur peau. Enfermés, une grande partie de l'année, dans leur maison de glace, sans soleil, sans fatigue, ils sont moins cuivrés que d'autres

Esquimau paré de ses affreux bijoux, et la poitrine labourée de coups de couteau pour faire sortir la maladie. Cette manière barbare de soigner les malades est une de leurs superstitions et constitue un de leurs sortilèg-es.

constamment exposés aux intempéries de l'air, et chez lesquels la misère et les privations de tout genre produisent des effets surprenants. Nos Missionnaires ont vu des sauvages du nord devenir presque aussi noirs que les nègres d'Afrique, à la suite de jeûnes rigoureux au milieu des frimas, quand leur manquent presque entièrement les ressources de la chasse et de la pêche.

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Pendant la belle saison (si on peut l'appeler belle dans ces hautes latitudes, où l'été est si frais et si court), les Esquimaux habitent des huttes construites en bois de grèves emportés par le courant des fleuves, car, sur leurs plages désertes, aucun arbre ne peut croître.

Durant l'hiver, à défaut de bois et de pierre, ils se servent de quartiers de glace, en guise de matériaux ; et d'eau froide, sur le point de se geler, en guise de ciment. Par leur ingéniosité la glace se transforme ainsi en logis semi-sphériques, à l'intérieur desquels règne trop souvent une malpropreté repoussante, mais qui, par la transparence de leurs parois, laissent entrer, comme des plaques de cristal, la lumière du dehors.

Ces habitations originales, ou iglous, protègent contre les vents, les tempêtes et les rigueurs excessives d'un très dur climat, à nul autre semblable.

On ne saurait trop admirer comment la divine Providence donne aux Esquimaux, ainsi qu'aux autres hommes, en toutes circonstances et en tous pays, la faculté de dominer les obstacles, en apparence insurmontables, que la nature révoltée sème sous leurs pas.

Un peu de mousse et la chair des phoques, ou des baleines, sullisent à ces peuplades farouches, pour maintenir leur santé prospère, prolonger leur vie, et les mettre à l'abri de souffrances intolérables, qu'on croirait inévitables dans ces pays affreux.

La chair du phoque, ou de la baleine, nourrit la famille qui la mange crue, et se revêt de leur peau. L'huile de phoque, ou de baleine, alimente la lampe, dont la mèche consiste en un peu de mousse placée sur une pierre, ou sur le sol glacé. Cette huile nauséabonde est leur seul luminaire, bien triste et bien imparfait. C'est aussi leur seul combustible.

Pour se procurer du feu, les Esquimaux, à l'aide d'une sorte de rouet, font tourner très rapidement une baguette de bois dur, dans un morceau de bois tendre et inflammable.

Ils groupent leurs iglous, ou maisons de glace, en villages, dans les endroits où la pêche du phoque, ou de la baleine, leur promet une subsistance abondante ; dans le cas contraire, ils s'isolent les uns des autres.

Les interminables hivers qu'ils ont à subir, les forcent à plus de prévoyance que les autres sauvages. Cette dure nécessité et les dangers que crée chez eux la lutte pour l'existence, leur ont valu une habileté extraordinaire et un courage à toute épreuve, pour saisir toutes les occasions et toutes les chances de la pêche, si dilïicile sur la mer Glaciale.

On est surpris de leur adresse à préparer le cuir. Ils réussissent parfaitement à lui assurer une grande souplesse, et aie rendre imperméable, au point qu'ils en font des canots, kayaks et umiaks, extrêmement

précieux : les premiers, ellilés, pour la course ; les seconds, plus larges, pour le transport du matériel.

Ces kayaks sont très légers : l'Esquimau en porte facilement un sur son épaule. Ils sont, de plus, insubmersibles. Le pécheur s'y installe, ou plutôt, s'y enfonce jusqu'à la ceinture, et s'y attache, au moyen de larges bandes très flexibles, façonnées avec les intestins de la baleine, et fixées à la seule ouverture, très étroite, ménagée au milieu du pont. Dès lors, cet homme semble ne constituer qu'un seul être avec son canot, fermé hermétiquement, de toutes parts, et, ainsi équipé, il ne craint pas d'affronter les plus redoutables tempêtes.

Esquimau dans son kayak.

En effet, les vagues écumantes pourront se précipiter avec furie, secouer en tous sens le frêle esquif comme un fétu de paille ; le recouvrir entièrement, lui et le pilote, sans que celui-ci soit, le moins du monde, exposé au danger de se noyer. L'embarcation, un instant submergée, remonte promptement à la surface, continue sa marche en avant, à l'assaut des ondes mugissantes, et s'élance, à de grandes distances, loin du rivage.

Pour la chasse des animaux terrestres, ces sauvages se construisent de curieux traîneaux de glace que tirent leurs infatigables chiens, et qu'ils conduisent avec une incomparable maîtrise.

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Malgré toutes ces qualités physiques, les Esquimaux, nous le répétons, sont d'insatiables voleurs. Ils croient avoir droit à tout ce que possèdent les étrangers, et déploient autant de finesse que d'effronterie à dérober, puis à cacher tout ce qui excite leur convoitise. Sous ce rapport, ils égalent, s'ils ne les dépassent, les plus habiles pick-pockets, ayant opéré, ou opérant encore, dans les centres populeux des plus brillantes civilisations antiques et modernes.

§ 2 Premières tentatives d'évangélisation chez les "Esquimaux de l'Est.

Dans les derniers jours du mois de février 1865, le P. Petitot, sur les ordres de Mgr Faraud, quittait Good Hope, pour une excursion au fort Anderson, dans le but de prendre contact avec les Esquimaux de l'est, et poser les bases de leur future évangélisation.

Cette première course apostolique dans ces parages reculés fut des plus pénibles. Le vaillant Missionnaire n'en rapporta que beaucoup de fatigues, et quelques faibles espérances sur les dispositions problématiques de ces farouches païens.

Sans se décourager de ce premier échec, et toujours d'après les ordres du vicaire apostolique, il repartit, le 25 octobre 18(55, pour le fort Anderson, où il arriva le 2 novembre.

La rougeole l'y avait devancé.

Assez inoffensive pour les blancs, cette maladie contagieuse est, presque dans tous les cas. mortelle pour les sauvages qui en sont attaqués, parce que, dès l'éruption des boutons, ces infortunés, négligeant les avis qu'on leur donne, se dépouillent de leurs vêtements, s'exposent à l'air froid, et se roulent tout nus dans la neige, pour éteindre le feu qui les dévore.

En moins de six semaines, par suite de ces imprudences, de sept à huit cents Indiens, sur une population de cinq à six mille âmes, avaient payé leur tribut à la mort.

Les survivants, épouvantés d'une si effrayante mortalité, étaient, en outre, très aigris contre les blancs, auxquels, dans leur ignorance et leur douleur, ils attribuaient la cause de tant de maux.

En de si tristes circonstances, écrivait le P. Petitot, je n'ai pu que baptiser quelques enfants et un adulte à l'agonie. Ce sont là. pour le ciel, les prémices de la nation esquimaude. Le peu que j'ai réussi à faire pourrait être considéré comme un double échec, si l'on se plaçait uniquement au point de vue humain. Mais nous savons qu'il faut semer dans les larmes, pour récolter dans la joie.

Une autre dilïiculté surgissait, pour rendre encore plus aléatoire l'évangélisation des Esquimaux.

La Compagnie de la baie d'Hudson, ne retirant pas assez de profit du fort qu'elle avait construit en ces régions si reculées, soit à cause de son grand éloignement et du manque de communication par eau, soit à cause de la faible quantité et de la mauvaise qualité des fourrures fournies par les Innoïts, pensait à laisser définitivement le fort Anderson, dans le courant de l'année suivante.

Comment, alors, serait-il possible d'atteindre ces brebis perdues ?

Retourné, malgré tant, d'obstacles, au fort Anderson, le P. Petitot écrivait :

- Fuyant devant la maladie, les Esquimaux n'ont plus reparu, et il ne faut pas songer à s'aventurer, avec un blanc, ou même un Peau- Rouge, dans leurs déserts sans arbres. Eux seuls ont reçu de la Providence le talent de se réchauffer sans feu, et ils possèdent seuls le secret de pouvoir vivre, au milieu des glaces perpétuelles de ces climats. Les explorateurs des mers arctiques ont été obligés de les imiter, et la civilisation a dû se plier aux cruelles exigences de cette vie sauvage, au lieu de l'élever à elle... Donc, sans eux pour me conduire et m'aider, je ne trouverais qu'une mort certaine et sans utilité... Que Dieu bénisse ces pauvres Innoïts !...

§ 3 Dans le delta du Mackenzie, chez les "Esquimaux de l'ouest.

Le fort Anderson ayant été abandonné par la Compagnie de la baie d'Hudson en 1866, les Missionnaires tournèrent leur zèle vers les Esquimaux de l'ouest, établis dans les nombreuses îles formées par le vaste delta du iMackenzie. On les disait, du reste, animés de meilleures dispositions, et on avait lieu d'espérer que les efforts tentés pour les amener à la foi chrétienne, ne seraient pas sans résultats.

Durant l'été de 1867, le P. Séguin se rendit chez eux, et fut assez bien reçu.

- Pour qu'il y ait quelque espérance de les convertir, écrivait-il, le 3 août 1867, à Mgr Faraud, il faudrait se fixer à l'endroit où ils se réunissent pour la pêche de la baleine, et où ils prolongent leur séjour. En hiver, c'est presque impossible de les évangéliser, car ils se partagent en une foule de petits groupes, éparpillés à de grandes distances.

Cette appréciation favorable émise par le P. Séguin était, ce semble, un peu trop optimiste. Le P. Petitot étant venu, l'année suivante, écrivait, le 24 juin 1868, au T. R. P. Fabre, Supérieur général :

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- D'après ce que je vois et j'entends, chaque jour, depuis une quinzaine, je doute que ces pauvres Innoïts veuillent recevoir, pour le moment, la lumière que nous leur apportons de si loin.

Afin d'offrir le moins d'appât possible à leurs convoitises, il n'avait emporté qu'un bagage très mince. Une petite cassette de cinquante centimètres de longueur contenait tout son avoir, c'est-à-dire des filets de pèche, quelques livres de prières, et, pour payer sa nourriture, un peu de tabac, seule monnaie agréée par ces hommes si étranges.

Des Loucheux, déjà bons catholiques, qu'il rencontra, en descendant le Mackenzie, le supplièrent de ne pas aller chez les Esquimaux qui. non seulement, affirmaient-ils, le dépouilleraient de tout, mais, en outre, par leur férocité, mettraient en péril sa propre vie.

Croyant ces recommandations excessives et sans fondement, le P. Petitot continua sa route, en canot, avec deux serviteurs de la tribu des Peaux-de-Lièvres. Il se dirigea ainsi vers la tête du delta constitué par quatre branches principales, qui se subdivisent en une multitude de canaux secondaires.

Entré dans le chenal occidental, il le trouva, quoiqu'on fût au commencement du mois de juin, obstrué de banquises qui se déplacèrent ensuite, et vinrent cerner presque entièrement sa fragile embarcation.

Ce ne fut ni sans peine ni sans danger, qu'il réussit à conduire son canot d'écorce, au milieu de ces masses mouvantes et mugissantes, à la force desquelles s'ajoutait encore celle d'un courant très rapide.

La nécessité le contraignit d'aborder à un rivage détrempé par la crue des eaux, et jonché de glaçons qui avaient littéralement haché de petits saules, seuls végétaux du delta avec quelques sapins.

Il dut prendre son repos sur une boue glacée, n'ayant d'autre couche que quelques branches de ces saules rabougris et humides.

C'était minuit, le soleil brillait encore au-dessus de l'horizon, et le passage du soir au matin fut l'affaire d'un instant. L'astre du jour ne s'assombrit pas ; mais, comme par enchantement, sa couleur rougeàtre devint subitement dorée : ce n'était plus le soir, c'était le matin !

Après avoir dormi quelques heures, le Missionnaire s'engagea dans l'inextricable labyrinthe d'îles et de chenaux, où jamais les Loucheux n'ont le courage de s'aventurer, et où les Esquimaux sont rois et maîtres.

Pour reconnaître leur route dans ce dédale, ces sauvages ont élevé, aux extrémités des îles, un, deux ou même trois mais, ou sapins dépouillés d'une partie de leurs branches. Les Loucheux n'ont rien compris à ce muet langage : mais les blancs en ont découvert le secret. Ln chenal, à l'entrée duquel ne se montre qu'un mai, est une impasse : la présence

de plusieurs mais indique, au contraire, que le chenal offre une route sûre et un débouché dans une des quatre branches du fleuve.

L'arrivée du P. Petitot chez les Esquimaux du delta fut un gros événement pour ces êtres dégradés, farouches et très soupçonneux.

- Que vient faire ce blanc parmi nous ? se demandaient-ils, inquiets. ■ — Il vient pour manger de la baleine, ou du marsouin, disaient

les uns.

— Oh ! et aussi pour chasser le phoque, ajoutaient les autres. — ■ Peut-être nous donnera-t-il du tabac...

- Non ! ne le croyez point : c'est un an-rékok, un sorcier. Prenons garde... il peut nous procurer la mort, sans même nous toucher... seulement en prononçant quelques paroles mystérieuses que lui seul connaît. . .

- Dans ce cas, s'il s'approche trop de nous, il aura affaire à notre tsavi-ratsiarh, le coutelas qu'une main esquimaude sait toujours manier habilement, au moindre danger.

Telles étaient les dispositions édifiantes de ceux que le P. Petitot venait évangéliser.

Dès le premier jour, on essaya de lui voler tout ce qu'il possédait.

Deux Esquimaux chez lesquels il était allé loger, en invoquant les lois de l'hospitalité et en leur promettant une grande récompense, le défendirent.

Chez les Esquimaux, en effet, l'hospitalité donne droit à l'inviolabilité : c'est un véritable tabou qui protège corps et biens.

Mais, quand le P. Petitot voulut reprendre son voyage, en laissant emporter son canot par le courant delà branche occidentale du Mackenzie, ce fut une grande joie pour les Esquimaux. Ils pourraient, maintenant, le voler à l'aise, puisqu'il ne serait plus sous la sauvegarde de ses deux protecteurs. Une flottille de kayaks se lancerait à sa poursuite, et l'entourerait de toutes parts pour l'empêcher de s'échapper ; on ferait main basse sur tout son avoir, et, pour peu qu'il résistât, on l'aurait vite couvert de blessures et jeté au fond de l'eau.

C'est ce qui serait immanquablement arrivé, si ses deux protecteurs n'avaient consenti à naviguer à ses côtés, pour lui continuer leurs bons ofïiees.

Quelques jours après, un violent ouragan ayant éclaté et brisé des lilets de pêche tendus par les Esquimaux, ceux-ci se précipitèrent vers le P. Petitot, l'accusant d'avoir, lui-même, déchaîné cette furieuse

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tempête, et le sommant, sur un ton impérieux, de la faire cesser au plus tôt.

Ceci n'est point en mon pouvoir, répondit le Missionnaire ; Dieu seul est le maître des éléments.

Une réponse aussi sage ne les convainquit pas. Ils secouèrent la tète, lançant, à droite et à gauche, de sombres regards, et laissèrent entendre que leurs soupçons contre le P. Petitot et leur défiance à son égard allaient grandissant.

- C'est un mauvais sorcier, se dirent-ils... C'est notre ennemi... Il nous veut du mal... Tâchons de nous en débarrasser, sans plus tarder...

A partir de ce moment, ils ne le perdirent plus de vue.

Une nuit, tandis que la plupart dormaient, quelques-uns le surprirent écrivant dans son canot. Il n'en fallut pas davantage pour augmenter leurs soupçons en les aggravant.

Souvent ils l'avaient trouvé remuant les lèvres en récitant son bréviaire... Evidemment toutes ces paroles, adressées à un être invisible, n'étaient que des maléfices contre eux... Nouveau grief et non des moindres...

Un orage terrible se formait sur la tête du P. Petitot... Il s'en aperçut, et olfrit avec joie sa vie pour la conversion de ces pauvres gens, plus égarés encore que coupables.

Entre temps, ses bourreaux joignaient la raillerie aux menaces. Il fait bien froid, lui disait, en ricanant, un Esquimau de haute stature et taillé en hercule ; mais, courage ! Encore un petit bout de chemin, et tu n'auras plus froid...

— - Tu me parais avoir faim, ajoutait un autre ; mais, ce soir, tu n'auras plus faim, je t'assure...

Une foule d'autres lui parlaient sur le même ton, en lui répétant qu'ils avaient d'excellents couteaux bien tranchants, et que ces couteaux précieux étaient leurs meilleurs amis. . .

Ses deux protecteurs étant partis pour la chasse, on prit occasion de cette absence momentanée, pour le fouiller de pied en cap, et lui enlever les armes, dont on le supposait abondamment fourni.

On ne découvrit rien, pas même un simple canif, ce qui causa un profond étonnement !... une véritable stupéfaction!...

- Quel homme extraordinaire, se disait-on... Et quelle audace de se risquer parmi nous ainsi désarmé !... Puis, voyez comme il est calme : comme il est toujours souriant... C'est évidemment un sorcier plus puissant que tous les autres... Il est trop sûr de lui-même... Sans cela il ne serait pas venu de si loin, n'ayant pour se défendre que les paroles mystérieuses qu'il ne cesse de marmotter, en lisant dans son livre... Prenons garde à nous...

Cette singulière persuasion et la crainte salutaire qu'elle leur inspira, furent cause que leur surveillance, si rigoureuse jusqu'alors, se relâcha peu à peu... Ils ne se souciaient pas de s'exposer, de trop près, à de si redoutables maléfices...

Ayant deviné leur tactique, mais sans paraître s'en apercevoir, le P. Petitot, profitant d'un moment favorable, lança son canot en sens contraire, remonta le courant du fleuve, et réussit à échapper à leurs desseins perfides.

Me voici revenu près du P. Séguin plus tôt que je ne le pensais, écrivait-il, le Ier juillet 1869. Je vois s'évanouir de nouveau mes espérances de convertir ces pauvres Innoïts... Que Dieu veuille bien ne pas l'imputer à mes péchés !... Je suis parti, le cœur brisé, de n'avoir pu faire autre chose pour l'évangélisation de ce peuple, que de semer quelques enseignements touchant l'existence de Dieu, la Sainte Trinité, l'Incarnation, la Rédemption, l'immortalité de l'âme, la vie future et l'éternité des peines.

Mais toutes ces vérités, pour la prédication desquelles nous entreprenons de tels voyages, n'ont été accueillies qu'avec des éclats de rire... Le Créateur semble pour eux ce qu'est le petit Poucet ou Barbe- Bleue pour les enfants de nos pays.

Que Dieu veuille bien donner sa grâce à ces infidèles qui, assurément, ne la méritent guère, car ils ne sont qu'un ramassis de voleurs et de cyniques libertins éhontés... D'autres sauvages ont des mœurs déplorables ; mais, du moins, ils se cachent pour se vautrer dans la fange... eux, sans pudeur aucune, étalent leurs turpitudes au grand jour...

Tant de dangers et de souffrances, en apparence stériles, n'arrivaient pas, néanmoins, à décourager le P. Petitot. Il ne resta pas longtemps à Good Hope, avec son compagnon, l'excellent P. Séguin. Espérant mieux réussir auprès d'une autre tribu esquimaude, il s'engagea, de nouveau, dans le vaste delta du Mackenzie, mais, cette fois, en descendit la branche orientale.

Afin d'éviter des redites, nous ne décrirons pas, en détail, cette troisième expédition. Ce furent les mêmes péripéties, les mêmes scènes romanesques, les mêmes soupçons de la part des Esquimaux, les mêmes menaces de mort contre le vaillant Missionnaire, les mêmes craintes puériles de ses prétendus maléfices.

Mêmes ruses pour s'emparer de sa personne, afin de le faire passer de vie à trépas.

— Embarque-toi dans mon umiak, lui dit un chef, sur le ton d'une hypocrite amitié. Tu seras, là, tranquille, et tu pourras dormir.

— J'ai mon canot, répondit le Père qui ne gardait aucune illusion

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sur ces protestations de dévouement ; j'ai mon canot, et je n'ai pas sommeil.

— Mais tu seras fatigué, car nous allons voguer, toute la nuit.

— Ainsi ferai- je.

- Mais nous n'accosterons pas pour prendre nos repas.

— Je mangerai dans mon canot.

— Mais il fait eau, ton canot...

— Non, il a été regommé à neuf.

Dépité, le chef se tourna vers ses compagnons et leur dit :

- Rien à faire pour le moment, car il ne veut pas dormir.

Telles étaient leur lâcheté et la crainte de ses maléfices que, malgré leur force et leur supériorité numérique, bien qu'ils fussent vingt contre un, ils n'auraient pas osé l'attaquer, à moins qu'il ne fût endormi.

S'ils n'eurent pas le courage de le tuer, ils eurent, du moins, celui de le voler. Ils pillèrent son canot, et lui prirent tout, excepté ce qu'ils considéraient comme des médecines, c'est-à-dire des sortilèges : tels étaient son bréviaire et ses manuscrits qu'ils n'auraient su utiliser, et qui leur semblaient un danger perpétuel pour eux.

Après ce bel exploit, ils s'enfoncèrent dans leurs kayaks, et, à grands coups d'aviron, disparurent, en un clin d'oeil.

- Désormais, écrivait le P. Petitot, à l'issue de cette expédition encore infructueuse, je dois attendre qu'ils aient appris à nous connaître, et qu'ils n'aient plus peur de nous... Je me vois le retour chez eux fermé pour un temps, à cause de leurs stupides préjugés. Ils voulaient purement et simplement me tordre le cou... me juguler, en un mot. Leur idée bien arrêtée est celle-ci : Tuons-le, avant qu'il nous tue !...

L'heure d'évangéliser fructueusement les Esquimaux, n'avait pas encore sonné !

Dieu ne demande pas le succès, ni le triomphe, mais la bonne volonté... Il est plus indulgent que les maîtres de la terre : l'intention droite et généreuse sulïit à ses yeux.

§ 4 Autres essais.

Après une interruption forcée de huit années, le P. Petitot repartit de Good Hope, le 5 juin 1877, pour reprendre contact avec ces intraitables Esquimaux.

Il n'alla pas les chercher au fond de leur repaire, dans le dédale des nombreux chenaux du vaste delta du Mackenzie ; mais il se mit en relation avec ceux qui, pour la traite de leurs fourrures, remontaient la rivière Peel et s'avançaient jusqu'au fort Mac Pherson.

La fréquentation des Loucheux catholiques avait diminué en ceuxci les anciens préjugés, les craintes et les soupçons à l'égard du prêtre. Us s'approchèrent donc de lui et lui amenèrent leurs malades, en demandant des médicaments : actes de confiance qu'ils n'auraient jamais osé se permettre jadis.

De plus, ils manifestèrent leur désir de se faire instruire des vérités de la foi chrétienne... Cette démarche était-elle sincère? ou plutôt hypocrite et intéressée ? Cachait -elle une arrière-pensée ?... celle de recevoir des présents, dont ils se montraient toujours avides ?...

On pourrait le croire, à en juger par les résultats négatifs !...

Quand l'heure de la Providence sonnerait-elle ?...

En 1889, le P. Lefebvre fut destiné par Mgr Faraud à l'œuvre de la conversion des Esquimaux, aussi infidèles que par le passé.

Il partit pour son champ d'action, en compagnie du P. Grouard, alors visiteur des Missions de l'Extrême Nord.

Ce que le Père visiteur raconte, dans son Rapport officiel, montre bien que les Esquimaux étaient toujours les mêmes :

— En descendant le Maekenzie. écrit-il. nous rencontrâmes une flottille de barques esquimaudes se dirigeant vers la mer. Nous ouvrîmes de grands yeux, vous pensez bien : mais bientôt nous vîmes de plus près ceux qui les montaient, car ils ne tardèrent pas à nous cerner de toutes parts.

Le premier qui se présenta à mes regards, à la proue de son urniak, était un homme assez âgé, chauve, avec une touffe de cheveux sur le front, visage rebondi, air souriant, membres charnus, forte corpulence, enfin un type de Roger Bontemps. qui me laissa une impression assez favorable.

Mais les jeunes gens, dans leurs légers kayaks, entourant notre esquif, fouillant partout sans vergogne, me firent assez l'effet de voleurs de grand chemin, toujours prêts à dévaliser les passants.

Heureusement, nous avions pris la précaution de mettre notre bagage sous clef. De plus, notre guide loucheux était une vieille connaissance, et parlait assez la langue des Esquimaux, pour leur inculquer un certain respect de nos personnes et de notre propriété.

Je ne garantirai pas que, sans lui, notre barque n'eût été livrée au pillage... Malgré leurs demandes, nous refusâmes de rien leur donner, excepté au brave homme dont je vous ai fait le croquis, et qui semblait être vraiment ami de notre guide, en raison de quoi j'autorisai ce dernier à lui offrir une petite poignée de thé qui fut reçue avec un grand matchi, c'est-à-dire « merci » prononcé à l'esquimaude.

Nous nous tirâmes ainsi de leurs mains, sans trop de frais...

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Un autre groupe d'Esquimaux, campés un peu plus loin, leur fit un accueil moins déplaisant.

Laissons encore la parole au P. Grouard :

- Nos Loucheux catholiques nous disaient que les Esquimaux nous apprécient, maintenant, de cette façon : « Le ministre protestant est un homme comme le commis de la Compagnie et comme nousmêmes ; mais les Pères sont les fils du Soleil... »

Cependant, continue le P. Grouard, tout fils du Soleil que nous soyons, nous ne pouvions les éclairer beaucoup, ne sachant pas leur langue. Nous commençâmes donc, le P. Lefebvre et moi, par étudier avec ardeur. Les Esquimaux, du reste, qui venaient nous voir par curiosité, nous indiquant les divers objets à leur portée, nous donnaient les mots correspondants, tout ravis de nous les entendre prononcer correctement... Je pris goût à cette étude... Je vous avouerai même que je me suis cru assez avancé en esquimau, pour oser composer deux cantiques. J'en ai chanté un, plusieurs fois, et, je crois, à la grande édification de mes auditeurs qui ne m'ont pas ménagé leurs approbations, en me répétant : nakoyork, c'est-à-dire : c'est bien, c'est beau, c'est bon...

Le temps de la grâce, il me semble, approche pour ce peuple... Mais il faudra à leur Missionnaire une charité, une patience, une prudence, un dévouement plus qu'ordinaires. Le secours d'en haut est nécessaire pour cela, et je vous prie de le demander.

Ce qui est le plus à craindre, c'est la venue des baleiniers américains, qui déjà se sont approchés des bouches du Mackenzie, et qui ne se privent pas de vendre quantité de liqueurs enivrantes aux Esquimaux : ceux-ci ne peuvent qu'en faire un abus déplorable...

Il y a, là, peut-être, une ruse du démon pour mettre obstacle à la conversion de ces malheureux. Mais la prière est plus puissante que tous les efforts des hommes pervers et de tous les démons. Aidez-nous donc par vos prières, et demandez-en pour nous le plus que vous pourrez.

Hélas !... Ces craintes du P. Grouard se réalisèrent plus vite que ses espérances...

Trois ans après, dans un Rapport également officiel, il écrivait, à propos des Esquimaux, toujours revêches :

- Le P. Lefebvre sème dans les larmes, et ne voit point encore germer la moisson...

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