‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existence (volume 3)Chapitre 49 sur 65 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Dans l'île Vancouver

§ 1 'Esquimalt.

De l'Orégon, les Oblats étaient passés dans l'île Vancouver, sur les demandes pressantes et réitérées de Mgr Deniers, qui s'était vainement adressé au clergé séculier pour évangéliser son vaste et difficile diocèse. A grand'peine, il avait pu trouver quelques rares prêtres, mais presque tous l'avaient abandonné, les uns après les autres. En 1858, deux seulement lui restaient.

Touché de cette pénurie d'ouvriers apostoliques dans une région où tant d'âmes vivaient dans les ténèbres de l'infidélité, Mgr de Mazenod consentit à y envoyer ses enfants.

Vancouver est une grande île de quatre cent cinquante kilomètres de long et de quatre-vingt-dix à cent vingt-cinq de large, avec une superficie de cinquante mille kilomètres carrés : le dixième de la France.

Entièrement montagneuse, à l'exception des plaines étroites du sudest et du nord-ouest, elle a des pics s'élevant jusqu'à plus de deux mille mètres de hauteur, et dont quelques-uns sont couronnés de neiges éternelles.

Dans quelque baie que l'on pénètre, quelle que soit la rivière que l'on remonte, on n'a que des montagnes autour de soi. Ces montagnes sont couvertes de forets épaisses, depuis le sommet jusqu'à la base qui plonge directement dans la mer, avec ses arbres dont les racines baignent dans l'eau.

De ses nombreux fleuves aucun n'est, à proprement parler, navigable. Ses côtes capricieusement échancrées sont profondément taillées en formes de fiords, et souvent se dressent en falaises rocheuses, contre lesquelles les vagues se brisent écumantes, quand le vent souffle violemment.

L'Évêque résidait à Victoria qui, d'abord, simple fort de traite, établi par la Compagnie de la baie d'Hudson en 1842, commença, en 1857, à prendre l'aspect d'une petite ville.

Trois kilomètres à l'ouest, le faubourg d'Esquimalt, à cause de sa rade excellente, était le quartier général de la flotte anglaise du Pacifique, avec arsenal, bassins de radoub et casernes. C'est là que Mgr Deniers voulut fixer les Oblats. Ils y auraient un vaste champ à défricher, et, de ce point, rayonneraient dans toute l'île.

Arrivés durant l'été de f 858, les Pères se mirent, sans tarder, à l'œuvre. En moins de deux ans, ils bâtirent deux chapelles, se consacrant, avec un dévouement infatigable, à l'amélioration morale des nombreux soldats ou marins irlandais des navires de guerre, et à celle des catholiques blancs qui habitaient ce port de mer.

Esquimalt. — Église et presbytère.

(Voir les environs d'Esquimalt, t. II, p. 330.)

Le bien accompli se développa sensiblement, les années suivantes, à tel point qu'il fallut songer à agrandir la chapelle où s'exerçait ce ministère fructueux. Dans ce but, le P. Mac Guckin, qui en était chargé, ouvrit une souscription publique, dans les listes de laquelle s'inscrivirent des noms qu'on ne se serait pas attendu à y rencontrer.

- J'ai reçu, écrivait-il, le 21 juillet 1865, des contributions de l'amiral, des capitaines, des officiers et des simples marins et soldats. Même le chapelain protestant qui est à bord, m'a donné vingt-cinq francs, et il continue à quêter pour moi parmi les officiers que je n'ai pu voir, le jour de ma visite aux vaisseaux. J'espère posséder, dans quelques semaines, une jolie collecte.

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C'est avec bonheur que le P. Mae Guckin travaillait au salut éternel des Irlandais, ses compatriotes, dont quelques-uns ne s'étaient pas confessés depuis quatre, six, dix et même vingt ans. Mais ils avaient gardé la foi de leur enfance, aussi ardente que s'ils étaient partis récemment de leur chère île natale.

Grâce à ses prédications très soignées, des protestants anglais se convertissaient à la vraie foi, et entraient dans le sein de l'Eglise catholique. Il continuait à les instruire, les confessait régulièrement, chaque samedi, et les soutenait dans la voie, parfois si rude, qui mène au ciel.

Simultanément le P. Pandosy et le P. Lejac prodiguaient les soins spirituels aux sauvages des environs. Une lettre du P. D'IIerbomez, à la date du 10 janvier 1863, nous donne de très intéressants détails à ce sujet :

— Je ne peux terminer ce long Rapport, sans vous dire un mot d'une cérémonie qui m'a extrêmement touché : je veux parler de la première communion que plusieurs de nos sauvages d'Esquimalt mil faite dans la cathédrale de Victoria... Une bonne retraite les avait préparés à recevoir leur Dieu. Ils étaient au comble de l'allégresse, et ne pouvaient s'empêcher de laisser éclater les vifs sentiments de joie qui les animaient. On voyait que, chez eux, l'amour l'emportait sur la crainte. Un grand nombre de fidèles étaient accourus pour admirer ce spectacle... Tous se retirèrent émus et très édifiés de l'air modeste et recueilli de nos pieux sauvages. Le chant de leurs cantiques et les actes qu'ils récitèrent avant et après la communion, allaient au cœur et parlaient plus éloquemment que des sermons... Ce jour comptera ;.u nombre des plus beaux de mon existence.

Au mois de mai 1865, le même Père écrivait encore : - Parmi nos chers néophytes, il y a d'excellents chrétiens. On en voit qui communient tous les mois et qui sont des modèles de vertu.

En même temps qu'ils se convertissaient à la vraie foi, ces sauvages commençaient à se civiliser. Ils se bâtissaient des maisons à l'instar de celles des blancs, cultivaient des jardins, ornaient leur église avec goût, et, durant les ofïices, chantaient avec un ensemble merveilleux. Plusieurs mêmes jouaient, non sans habileté, de divers instruments.

■ — Vous auriez été charmés, écrivait encore le P. D'IIerbomez, si vous aviez pu assister à leur grand'messe du premier janvier, et entendre leur chant du Kyrie, du Gloria et du Credo. On se croirait dans une de nos cathédrales de France... Et ils s'étaient levés dès l'aurore, car ils avaient voulu, pour la circonstance, orner leur église avec un soin tout spécial.

§ 2 "Victoria.

La ville de Victoria se développait, chaque jour, et promettait de devenir un second San- Francisco. Néanmoins, ses accroissements furent assez lents, car elle n'eut que trois mille habitants en 1870, cinq mille en 1880, quinze mille en 1890, et vingt mille en 1900.

Pour la population blanche, les Oblats y bâtirent une église qu'ils dédièrent à saint Louis.

- Je suis pasteur, et je n'avais pas d'église... comment réunir mes brebis ?... écrivait le P. Baudre, le 8 mars 1865. J'ai conçu le dessein d'en bâtir une et j'ai réussi, non sans peine. Le P. Mac Guckin m'a aidé. Nous nous sommes faits mendiants, frappant à toutes les portes, non seulement à celles des catholiques, mais aussi à celles des protestants, même à celles des juifs, et j'ai, aujourd'hui, une très jolie église, complète, en plein exercice, dotée d'un magnifique harmonium. Elle est très fréquentée... Chaque dimanche, la messe est chantée en musique, et des Anglais protestants unissent leurs voix à celles des catholiques... Jugez, par là, du zèle de chacun !...

L'égljse ne suffisait pas : il fallait une école, ou plutôt un collège, pour asgurer l'avenir.

Un er\ posa la première pierre, le 25 août 1863. Les constructions furent poussées rapidement, et on en prit possession vers la fin de cette même année. C'était un bel édifice tout bâti en briques, à l'épreuve du feu.

Le programme des études comprenait l'enseignement de toutes les branches de l'instruction littéraire et commerciale.

Dès l'ouverture, il y eut une cinquantaine d'élèves, et un succès très consolant couronna ces premiers efforts.

Notre collège réussit très bien, écrivait le P. D'Herbomez, le 14 juillet 1864 ; le mois dernier, il comptait déjà soixante-dix élèves.

Une question délicate, épineuse même, se posa, alors ; question qui, là, comme ailleurs, fut vivement et âprement discutée.

Fallait-il accepter les enfants indigènes dans le collège de Victoria, ou devait-on leur en interdire l'entrée ?

On sait toutes les susceptibilités, les préjugés et les antagonismes que la différence de couleur a suscités, dans plusieurs contrées du Nouveau Monde, entre les blancs et les Indiens, plus ou moins rouges, cuivrés, ou noirs...

DANS L ILE VANCOUVER

Les Oblats de Victoria tranchèrent la question dans le sens le plus chrétien et le plus charitable. C'était aussi, pour eux, une occasion de mettre en pratique la belle devise de leur Congrégation : Pauperes evangelizantur : les pauvres sont évangélisés.

Une brochure publiée en anglais par le P. Fouquet, au mois de juin 1865, exposa, dans un style clair, succinct et raisonné, la doctrine catholique en matière d'éducation.

Gi-œcis ac Barbaris debitor sum, je me dois aux Barbares aussi bien qu'aux Grecs, disait saint Paul dans son Epître aux Romains (i, 14), car cette question brûlante s'était déjà posée, dans toute son acuité, dès l'origine du christianisme. Les Grecs et les Romains étaient si fiers de leur brillante civilisation, qu'ils se jugeaient très au-dessus de ceux qui n'étaient ni Romains ni Grecs, et que, pour ce motif, ils appelaient dédaigneusement des Barbares.

Revenant sur ce dogme si contraire à l'orgueil de caste : l'égalité de tous les hommes, aux yeux de Celui qui les créa, et les racheta par l'effusion de son sang infiniment précieux, le grand Apôtre, dans son Epître aux Colossiens (ni, 11), disait encore : Devant Dieu, il n'y a ni Juif, ni Gentil, ni Barbare, ni Scythe, ni esclave, ni seigneur, mais tous sont égaux, dans le Christ.

Sur les rives du Pacifique, les Oblats, au milieu du xixe siècle, s'inspirèrent de ces paroles du Docteur des nations.

Cela n'empêcha pas l'établissement de prospérer de plus en plus. Le nombre des élèves dépassa bientôt la centaine.

- Grâces à Dieu, écrivait le P. Baudre, le 8 mars 1865, notre collège a obtenu un succès complet et plus grand que nous ne pouvions l'attendre... Il était passé en proverbe que les catholiques pouvaient très bien instruire les sauvages, mais qu'ils étaient incapables de donner une solide instruction aux blancs... Actuellement, nous avons déjà plus de cent célèves. Toutes les croyances sont représentées parmi eux : les protestants de toutes les sectes sont mêlés aux juifs et aux catholiques : mais pas un enfant catholique ne fréquente aujourd'hui les écoles protestantes. Il n'en était pas ainsi, à notre arrivée. L'opinion publique est pour nous, et les élèves aiment notre école, parce qu'ils en aiment les maîtres. Nos enfants catholiques sont très bien disposés, remarquables en général par leur conduite morale, pieux et dévoués. Il n'y a pas ombre d'insubordination... Les plus légers ne voudraient pas nous causer de la peine.

Vous me demanderez peut-être si nous obtenons beaucoup de conversions, dans cette population scolaire si variée.

Voici ma réponse. Xous préparons les voies ; nous faisons tomber

les préjugés ; nous rapprochons les esprits. Je puis vous dire, en outre, que, si les enfants étaient libres, presque tous se feraient catholiques. Mais vous comprenez quelle prudence il nous faut, pour ne pas tout gâter, en voulant aller trop vite. ..

§ 3 Les Saanich.

Dans une presqu'île longue d'une trentaine de kilomètres et située au nord de Victoria, habitait la tribu des Saanich.

Au nombre de deux mille environ, ces sauvages corrompus, avides de Yeau-de-feu, s'enivraient fréquemment, et. dans cet état, commettaient des meurtres avec des raffinements de cruauté, dont le simple récit faisait frissonner d'épouvante.

Dès leur arrivée dans l'île Vancouver, les Oblats tâchèrent de les convertir. Par leur zèle et leur dévouement, ils acquirent une telle influence sur ces hommes, jadis si cruels, que ceux-ci, à la suite de leurs prédications, se corrigèrent de vices invétérés.

Non seulement ils renoncèrent à l'usage de liqueurs fortes, source de tant de désordres et de calamités, mais, quoique auparavant si cupides et si désœuvrés, ils s'imposèrent des privations, et travaillèrent de leurs mains, pour construire une chapelle capable de contenir un millier de personnes. Chaque dimanche, ils la remplissaient, à la grande surprise des protestants, stupéfaits d'un changement aussi merveilleux.

Cette conversion fut durable, et, comme gage de leur persévérance, ces fervents néophytes rejetèrent tous les signes de leurs superstitions ancestrales : amulettes, talismans, fétiches, etc. Ils se montrèrent constamment dociles à la voix de leurs pasteurs, et fidèles à leurs devoirs religieux.

§ ^ Courses apostoliques à travers l'île.

Après avoir raffermi le bien dans les environs de Victoria et d'Esquimalt, les Oblats employèrent plusieurs années à explorer, en tous sens, la grande île de Vancouver, dans le but d'y préparer des centres d'évangélisation, et de s'élancer ensuite jusqu'à l'archipel de la Reine Charlotte. La plupart des nombreuses tribus disséminées sur ces vastes espaces, étaient presque entièrement barbares ; quelques-unes même anthropophages.

Effrayés pour leurs Missionnaires qu'ils aimaient déjà beaucoup,

DANS L'ILE VANCOUVER

les Saanich avaient essayé, mais en vain, de les dissuader d'un voyage aussi périlleux.

A Victoria, les protestants admirèrent leur courage, et les comblèrent d'éloges. On se demandait, pourtant,' si les vaillants apôtres reviendraient jamais d'une telle excursion. Ne seraient-ils pas assassinés, ou réduits en esclavage ? Des scènes sanguinaires qui avaient eu lieu, huit jours auparavant, autorisaient toutes les craintes.

Sans autres armes que la croix, les messagers de l'Evangile se présent tèrent à ces peuplades qui n'avaient jamais vu de prêtres. Ils allèrent, d'abord, jusqu'à Nanaimo, où la Compagnie de la baie d'Hudson avait établi un poste, en 1833; puis, de stations en stations, atteignirent le fort Rupert, à l'extrémité nord-est de l'île, à plus de quatre cents kilomètres de leur point de départ, et s'avancèrent même pins loin !

A l'intérieur de l'île Vancouver.

(Autres vues, t. II, p. 333, 334.)

En certains endroits, ils coururent de vrais dangers. - J'ai visité, en dix mois, une soixantaine de camps, ou de campements, écrivait le P. Fouquet... Trente jours, j'ai voyagé en canot, à la merci des vents et des tempêtes ; vingt à pied ; quatorze à cheval ; douze en bateau. . .

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