CHAPITRE III
New-Westminster
§ I Promotion du P. D'Jierbomez à l'épiscopat.
Dans le Consistoire du 20 décembre 1863, le Souverain Pontife Pie IX préconisa le P. D'Herbomez évêque de Melitopolis, in partibus, et premier vicaire apostolique de la Colombie britannique, détachée, désormais, du diocèse de Vancouver. Le vaste pays, directement confié au nouveau prélat et au zèle de ses confrères, s'étendait, du sud au nord, depuis le quarante-neuvième degré de latitude jusqu'au soixantaine, c'est-à-dire sur plus de douze cents kilomètres, et, de l'ouest à l'est, sur près de six cents kilomètres, depuis les rives de l'océan Pacifique jusqu'aux montagnes Rocheuses, qui le séparent de l'Alberta : c'est une contrée beaucoup plus grande que la France.
Le sacre eut lieu à Victoria, le 9 octobre 1864, dans la cathédrale, magnifiquement ornée, de cette ville, qui, pour la première fois, était témoin d'une des plus solennelles cérémonies de l'Eglise. Aussi l'assistance fut-elle des plus nombreuses. Bien avant l'heure fixée, l'édifice se trouva complètement envahi par la foule.
On y voyait non seulement des catholiques, mais des dissidents de toutes les sectes : méthodistes, presbytériens, épiscopaliens ; des wesleyens ; même des juifs et des infidèles, désireux de contempler les rites admirables qu'emploie la sainte liturgie, dans la transmission de la plénitude du sacerdoce. Leur attitude respectueuse et recueillie montrait qu'ils comprenaient l'importance et la sublimité de l'acte qui s'accomplissait sous leurs yeux.
Mgr Blanchet, archevêque d'Orégon-City, assisté de Mgr Demers, fut le consécrateur.
Après l'Évangile, le P. Mac Guckin monta en chaire, et, dans un discours (pie le journal de San Francisco qualifia de très éloquent et de profondément pathétique, rappela et mit en pleine lumière la divine mission du sacerdoce catholique, exprimée par ces paroles de Notre- Seigneur Jésus-Christ : Allez, enseignez toutes les nations, et voilà que je suis avec vous, jusqu'à la consommation des siècles.
La ville épiscopale.
Huit jours après, Mgr d'Herbomez quittait Ësquimalt qu'il avait habité jusque-là, et allait fixer sa résidence à New-Westminster. Il y fut solennellement intronisé dans l'église Saint-Charles, bâtie par les Oblats, et qui, bien pauvre encore, montait au rang de cathédrale.
La ville venait à peine de naître.
Jusqu'en 1859, le mamelon sur lequel elle s'appuie, était couvert d'une épaisse foret, remontant probablement aux temps antédiluviens, avec ses arbres gigantesques de quatre-vingts à cent mètres de haut sur cinq ou six mètres de circonférence à la base. Déjà les Oblats avaient rencontré de ces représentants étonnants du règne végétal, et avaient dû en abattre un bon nombre, en Orégon, pour trouver l'emplacement nécessaire à leur établissement d'Olympia, comme nous l'avons raconté dans le second volume de cette Histoire.
Il en fut ainsi en Colombie britannique. La petite colline, dont nous parlons, domine la rive droite du Fraser, près du sommet d'un large delta que ce magnifique fleuve forme, avant de se perdre dans l'Océan. Là, en effet, il divise ses eaux en deux branches, longues d'une vingtaine de kilomètres, et assez profondes pour que les gros navires puissent y pénétrer.
Attirés par la beauté du site, quelques colons entreprirent, à cette époque, d'attaquer la forêt vierge, et de jeter les fondements d'une bourgade, qui, en se développant, devait, pendant quelques années, être la capitale de la Colombie.
Dans les environs erraient des milliers de sauvages. Pour ceux-ci, comme pour la population blanche qui afïluait, les Oblats, le 13 septembre 1860, avaient créé une Mission permanente ; puis, afin d'assurer la continuation et l'augmentation du bien déjà accompli, avaient construit à New-Westminster, en 1861, deux églises, l'une pour les blancs, l'autre pour les sauvages, et un commencement d'hôpital, ce qui leur avait attiré l'admiration des protestants eux-mêmes.
Le courant d'émigration ne cessa de s'accentuer, les années suivantes.
Ces étrangers, accourus de plusie.urs nations différentes, ne cherchaient qu'à réaliser une fortune, mais l'affaire de leur salut était, pour eux, très secondaire. Beaucoup n'y songeaient même pas.
Poussés par la curiosité, ils vinrent, assez nombreux, assister à l'intronisation du nouvel évêque.
NEW- WESTMINSTER
Profitant de cette occasion, Mgr D'Herbomez, dans un discours en anglais, leur rappela que l'homme n'est pas fait uniquement pour la terre, et qu'il doit élever ses regards plus haut que les horizons si bornés de ce monde.
Vous vous demandez, peut-être, leur dit-il, quel motif a porté mes compagnons, et moi à nous expatrier... à quitter nos demeures, nos parents, nos amis. . . à sacrifier nos aises, nos plaisirs et tout ce qui
.Ww-Westminster. — Cathédrale.
^Vue générale de la ville, t. II, p. 341.)
peut légitimement réjouir le cœur humain, pour venir dans la Colombie britannique ?... Ce n'était, vous répondrai-je, ni la soif de l'or, ni l'ambition des richesses ou des biens terrestres, mais le zèle du salut de vos âmes, auxquelles nous voulions faire connaître et aimer les bien supérieurs, dont Dieu vous réserve la possession après cette vie... En nous efforçant de remplir notre devoir, que de pénibles labeurs, que de privations, que d'épreuves n'avons-nous pas à endurer, quelquefois même jusqu'à f 'épuisement complet de nos santés...
Après leur avoir exposé, en termes saisissants, l'importance du salut et l'affreux malheur, irréparable, de ceux qui perdent leur âme pour l'éternité, il concluait, en ces termes :
— Mes bien-aimés Frères, je demeurerai désormais au milieu de vous, jusqu'à la fin de mon existence terrestre. Dès à présent, je serai, jour et nuit, à votre disposition... Chacun de vous me trouvera toujours prêt à lui rendre service, selon les forces et le pouvoir que je tiens de Dieu.
Pour ces hommes qui se préoccupaient trop exclusivement des biens de la terre, l'hôpital bâti par les Oblats fut souvent le port du salut.
Combien y vinrent uniquement désireux d'y recouvrer la santé du corps, et qui, grâce au dévouement des Pères, y retrouvèrent celle de l'âme!... En présence de cette double apparition de la foi religieuse et de la charité divine dans la personne du prêtre, leur conscience se réveillait et un remords salutaire les rapprochait de Dieu. S'ils mouraient, ils étaient régénérés et absous, avant de comparaître devant le redoutable tribunal du souverain Juge ; s'ils revenaient à la santé. ils restaient généralement de meilleurs chrétiens.
La prison où des criminels subissaient leur peine, offrait aussi au zèle des Pères un champ d'action. Souvent le succès couronna leurs efforts, et donna à leur cœur d'apôtre la plus suave des consolations.
Mais surtout leurs prédications régulières à la population blanche, améliora sensiblement l'état général des esprits. L'église fut, de plus en plus, fréquentée. On l'orna avec goût, et elle devint comme une sorte de bijou, dans son genre. Bien des protestants y assistaient aux offices, et l'on compta un certain nombre de conversions parmi eux.
Les Oblats ne se contentaient pas de travailler au salut des blancs établis à New- Westminster même. De là ils rayonnaient jusqu'à une vingtaine de kilomètres, vers le nord-est, jusqu'à Maple Ridge, ou Colline aux érables, sur les bords du Fraser. Ils y visitaient de bons et pauvres Irlandais, qui les accueillaient toujours avec les témoignages de la plus vive reconnaissance et les marques du respect le plus chrétien.
Ils se rendaient, également, à quinze kilomètres vers l'ouest, sur les rives de la baie, appelée Burrard Inlet, où, vingt ans plus tard, devait naître et grandir si rapidement la ville de Vancouver, quand cet endroit fut choisi comme le point terminus, sur l'océan, du chemin de fer transcontinental du Canadien Pacifique. Il n'y avait, alors, que deux grandes scieries mécaniques pour débiter en planches, ou en billots, quelquesuns des arbres gigantesques de la forêt. Mais cette entreprise occupait de nombreux ouvriers, dont plusieurs étaient catholiques. C'était doncaussi pour les Pères un champ d'action important.
NEW- WESTMINSTER
Comme à Victoria, les Oblats fondèrent, à New- Westminster, un collège pour l'instruction et l'éducation de la jeunesse. Le programme des études y était identique : littérature, sciences, commerce, industrie.
Cet établissement fut fréquenté par un grand nombre d'externes, et reçut également des pensionnaires, dont les parents habitaient loin de la ville.
Quelques années après sa fondation, le P. Durieu écrivait : - C'est à la satisfaction générale que nos Pères et Frères s'acquit t cul de leurs fonctions de professeurs, et soutiennent cette œuvre, la gloire de notre sainte religion, en ces contrées. Les protestants, eux-mêmes, constatent que les élèves font de rapides et de sérieux progrès chez nous. Beaucoup d'entre eux nous confient leurs enfants, au lieu de les envoyer à l'école du Gouvernement qui, cependant, est gratuite. Le P. Ilorris forme cette jeunesse à la piété chrétienne, et la dispose à la réception des sacrements.
Dans son Rapport au Chapitre général. Mgr D'Herbomez écrivait :
— La maison en bois qui servait de collège a été remplacée par une belle construction en pierres et en briques, digne de ce nom. Nos Pères et Frères continuent à y donner une éducation excellente, très appréciée des protestants, comme des catholiques. On peut dire qu'ils l'emportent de toutes manières sur leurs compétiteurs <|iii s'en montrent très jaloux.
New-Wes1 minster.
Le collège.
Deux ans après, un Père de New-Westminster écrivait encore à ce sujet :
• — Notre collège est toujours bien assis dans l'opinion publique. Les directeurs et professeurs ont l'estime des parents et des élèves. Bien que les écoles protestantes soient nombreuses, notre collège lutte avec avantage contre les difficultés de la concurrence. Les riches protestants nous envoient leurs enfants, parce que, disent-ils, ils sont désireux que leurs fils soient honnêtes et bien élevés. Je suis chargé de leur instruction religieuse, et je puis affirmer qu'ils ne me donnent que des consolations. Les enfants protestants, eux-mêmes, ne font pas tache dans ce bel ensemble : ils sont catholiques de cœur, et ils n'attendent que l'autorisation de leurs parents, ou leur majorité, pour embrasser la religion de leurs camarades.
Ce collège était donc une belle œuvre, pleine d'avenir. Il promettait d'être pour les contrées baignées par l'océan Pacifique, ce que le collège d'Ottava était pour la province de Québec et celle de l'Ontario.
Ce n'était pas encore assez pour le zèle des Oblats. Ils fondèrent une autre école, à New-Westminster, pour les enfants des sauvages convertis par eux, et qui habitaient un quartier de la ville. Leur but était d'empêcher ces enfants baptisés de courir les rues, et de se mêlera de mauvais garnements qui les auraient pervertis. On leur enseigna les prières et le catéchisme ; mais on leur apprit aussi à lire, à écrire, à calculer, et on les initia à des métiers qui devaient leur permettre, plus tard, de gagner honnêtement leur vie.
Dès son intronisation, Mgr D'Herbomez se préoccupa vivement aussi de l'éducation chrétienne des jeunes filles, si négligée jusqu'alors, et, pourtant, si nécessaire. Les Sœurs de Sainte-Anne, déjà établies à Victoria depuis plusieurs années, et avantageusement connues de nos Pères, acceptèrent de diriger, à New-Westminster, un pensionnat et une école pour les jeunes filles.
Cette œuvre bénie de Dieu prospéra. Les élèves furent très nombreuses, et leur formation ne laissa rien à désirer, à aucun point de vue.
Notons également, pour indiquer l'étendue du bien accompli, les Sœurs de Charité de Notre-Dame. A l'invitation du vicaire apostolique, elles ouvrirent un orphelinat et un refuge. Beaucoup d'âmes furent, par leur dévouement, préservées du mal, ou remises dans la bonne voie, et raffermies dans la pratique de la vertu.
NEW-WESTMINSTER
§ 3 Évangélisation des sauvages du bas Traser et du littoral.
Dans cette portion de la Colombie britannique, erraient plus de cinq mille sauvages, non moins dégradés, ivrognes et cruels que ceux de l'île Vancouver, dont nous avons parlé ; mais ils se montrèrent moins rebelles à la grâce que ceux du fort Rupert et de la Mission Saint-Michel. Promptement ils répondirent à l'appel divin, et leur conversion fut aussi complète que rapide. Sous ce rapport, ils ressemblèrent aux Saanich des environs de Victoria.
Dès le 19 décembre 1861, un de leurs Missionnaires pouvait écrire : - Sur deux mille sauvages dont je suis chargé, plus de dix-huit cents ont accepté le pledge de la tempérance, et plus de seize cents l'ont gardé dans une seule localité, où l'ivrognerie, auparavant, était générale, et faisait les plus affreux ravages, causant, même entre proches parents, les disputes les plus violentes et des meurtres fréquents. Dans une réunion, j'ai compté trente-sept chefs, qui, après avoir assité aux pieux exercices et à la prière, ont, avec leurs gens, promis une nouvelle fidélité à la tempérance... Ce sont, là, de véritables triomphes remportés sur l'esprit du mal.
Entraînées par cet exemple, d'autres tribus que les Pères n'avaient pu encore visiter, prirent l'habitude de venir, les unes après les autres, à New-Westminster, se faire instruire des vérités religieuses, prier et adhérer à la société de la tempérance.
Ces bonnes dispositions, dans des hommes naguère si corrompus et si vicieux, se maintinrent bien mieux qu'on aurait osé le croire.
De son côté, en 1864, Mgr D'Herbomez écrivait :
Malgré les efforts du démon, les sauvages du bas Fraser nous •donnent de belles espérances, et ils fourniront un nombre respectable •d'excellents chrétiens. La masse continue, depuis trois ans, à observer le pledge. Nous avons distribué plus de quatre mille cartes de la tempérance. On peut dire que l'ivrognerie a disparu. Il n'y en a plus que de rares cas, et dus, pour la plupart, à l'influence pernicieuse des mauvais blancs... Je ne pense pas, néanmoins, qu'il y ait, maintenant, un ivrogne sur cent hommes, tandis que précédemment il y en avait quatre-vingt-dix-neuf sur cent...
Les Oblats avaient traduit en cinq langues le catéchisme et les prières, pour les cinq tribus de cette région qui comptaient ensemble plus de soixante camps. On leur apprit aussi un certain nombre de cantiques, résumant et rappelant l'enseignement oral, pour qu'il fût plus profondément gravé dans leur mémoire et dans leur cœur.
Durant l'automne de 1864, le P. Durieu, chargé d'aller évangéliser ces tribus, en revint enthousiasmé :
- Ce fut pour moi, écrit-il, une suite ininterrompue d'ineffables consolations. La conduite si édifiante de ces sauvages, me reportait à ces premiers temps du christianisme, où les multitudes s'attachaient aux pas des Apôtres, pour recevoir la bonne nouvelle de l'Evangile. Quatre cents sauvages m'ont suivi constamment d'un village à l'autre !... Et, cependant, la nature ne se montra pas très encourageante !... Certains jours, nous voyagions sous une pluie battante ; d'autres jours, c'était par un de ces froids piquants qui couvrent les arbres de givre. D'autres fois, il nous fallait transporter notre canot, et nous frayer un chemin au milieu des forets vierges, où les animaux féroces ont, euxmêmes, de la peine à passer... Puis, on devait marcher dans l'eau, jusqu'au-dessus des genoux, pour traverser des marécages fangeux qui nous barraient la route...
Arrive à l'extrémité de l'un de ces bourbiers, le P. Durieu rencontra un agent envoyé par le Gouvernement, pour explorer cette portion de la Colombie britannique.
Très étonné de voir un prêtre d;ms ces lieux à peine habitables pour des loups ou des ours, cet homme lui dit, en lui donnant une chaude poignée de main :
- Votre dévouement me touche. Vous devez avoir quelque mot il' surhumain, pour embrasser un tel genre de vie. Si jamais je choisis une religion, car je n'en ai pas encore une. je n'en trouverai pas de meilleure que celle qui vous fait supporte]- avec joie de tels sacrifices, pour instruire et civiliser des sauvages aussi dégoûtants!...
Quand, sa tournée étant achevée, le P. Durieu repartit pour New- Westminster, tous les sauvages avaient les larmes aux yeux :
- 11 s'en va, notre père, disaient -ils : il s'en va, notre chef, le prêtre, lui qui nous disait de si bonnes paroles... lui qui versait la joie dans nos cœurs... 0 notre père, ne tarde pas à revenir... En te perdant, nous perdons notre père, notre mère, nos frères... tout !... Oui, toi seul tu nous fais plus de bien que tous nos parents ensemble... toi seul tu nous parles la parole qui fait vivre pour le grand Chef d'en-haut !...
Les sauvages du bas Fraser et du littoral firent, sous le rapport de la religion et de la civilisation, des progrès si étonnants, que les sectes dissidentes ne purent s'empêcher de louer hautement les Missionnaires, dont les labeurs avaient opéré de si merveilleux résultats chez des êtres autrefois si mauvais et si dégradés.
Un bien, si heureusement commencé, se fortifia, les années suivantes, et ces sauvages devinrent vraiment de parfaits chrétiens.