CHAPITRE IX
Durant la guerre franco -allemande
§ 1 En Lorraine.
Au lendemain de la définition du dogme de l'infaillibilité pontificale par le Concile du Vatican, 18 juillet 1870, la guerre éclatait entre la France et l'Allemagne, et un déluge de feu s'abattait sur notre malheureux pays.
Après les combats sanglants de Wissembourg et de Reichshoffen, 4 et 6 août, la Lorraine fut envahie rapidement.
La première de nos maisons qui eut à souffrir de l'agression ennemie, fut donc celle de Nancy.
Depuis quelques années, par d'utiles transformations et de notables agrandissements, elle était devenue assez vaste et commode, pour abriter deux commimautés distinctes : celle des Missionnaires et celle du noviciat. La prospérité de notre œu\Te dans cette ville était donc des plus satisfaisantes, quand elle fut brusquement interrompue par les calamités et les horreurs de la guerre. On dut subitement fermer le noviciat, et envoyer les novices à Autun, car le bruit se répandait que les autorités prussiennes décréteraient la levée en masse de tous les jeunes gens du pays.
Nos Pères eurent, pendant six mois, à loger et à nourrir plus de treize cents Allemands, se succédant, les uns aux autres, par escouades sans cesse renouvelées. Toutes leurs épargnes y passèrent, et, quand leurs ressources furent épuisées, ils n'eurent d'autre moyen, pour subvenir à ces énormes dépenses, que celui d'emprunter quatre mille francs aux Chartreux de Bosserville.
Exigeante et tumultueuse, la soldatesque transporta, dans cette habitation, d'ordinaire si calme et si recueillie, les grossières allures de la caserne et du corps de garde.
Sur la montagne de Sion, notre établissement eut aussi à payer un large tribut de guerre, en hébergeant de nombreuses troupes bavaroises ; mais, grâce à la présence de plusieurs officiers, nos Pères souffrirent moins que ceux de Nancy, de la brutalité des passants.
Jl Paris. Pendant le siège.
Dès le début des hostilités, les Oblats installèrent, spontanément et à leurs frais, une ambulance dans leur maison générale de la rue de Saint- Pétersbourg. Les Sœurs de l'Espérance en furent les infirmières intelligentes et actives. Nos Frères convers, avec un dévouement qui ne se lassa jamais, les remplaçaient, le soir. Après les travaux de la journée, ils passaient la nuit au chevet des malades.
En même temps, les Pères se constituaient aumôniers volontaires. Parmi les mobiles appelés à la défense de la capitale, beaucoup, originaires de la basse Bretagne, comprenaient peu le français. Notre P. Cléach qui connaissait tous les dialectes de cette province, leur prodigua, pendant la durée du siège, les soins de son ministère. Il parcourait toutes leurs casernes, depuis le LomTe jusqu'à l'Hôtel de Ville, à Montrouge, à Romainville, etc., et les baraquements construits à leur usage, le long des boulevards extérieurs.
Non content de cet apostolat, il les réunissait dans une des plus grandes églises, pour leur prêcher en leur langue. Son zèle fut très apprécié, en haut lieu.
A ce propos, le P. Martinet écrivait, le 15 novembre : — Le P. Cléach devient homme de cour. Hier, il a déjeuné avec le ministre de la guerre, général Le Flô.
De leur côté, les Pères Jolivet, Corbin, Voirin, etc., visitaient régulièrement non seulement les blessés dans les ambulances, mais les malades à domicile. Ceux-ci étaient fort nombreux, car plusieurs épidémies extrêmement graves régnaient alors dans Paris, notamment le tjqjhus et la petite vérole. Le chiffre de ceux qui mouraient augmentait sans cesse, et il y eut jusqu'à cinq mille décès par jour.
Là ne se bornait pas le dévouement des Oblats. Quand, le 30 novembre et le 2 décembre, l'armée de Paris essaj'^a de percer les lignes allemandes, par les combats meurtriers de Champigny, le P. Martinet accompagna l'un des régiments, comme aumônier militaire, confessant et administrant les blessés sur le champ de bataille, malgré les balles qui sifflaient audessus de sa tête et les obus qui tombaient à côté de lui.
Tous nos Pères eussent voulu accomplir, le plus souvent possible, un ministère de ce genre, malgré les dangers qu'il entraînait, et surtout à cause de ces dangers. Dès le commencement du siège, le 20 septembre, ils se noirent, dans ce but, à la disposition de M. Bayle, vicaire général, chargé de l'organisation de l'aumônerie. On supposait qu'il y aurait de nombreux et sanglants combats autour des fortifications.
M. Bayle désigna les Oblats pour la partie des remparts du nordouest, qui bordaient le dix-septième et le dix-huitième arrondissement : ceux des Batignolles et de Montmartre, près de leur maison. Comme, durant tout le siège, l'ennemi ne prononça aucune attaque dans cette région, ils n'eurent pas l'occasion de se dévouer comme ils l'auraient voulu.
Pendant cinq mois, les Pères et Frères demeurés à notre maison de
Paris. — Maison générale.
Autel de la chapelle intérieure de la Communauté. (Vue de l'intérieur de la chapelle publique dans le tome I, p. 499.)
la rue de Saint-Pétersbourg, vécurent complètement isolés du reste de la France et du monde entier, sans aucune nouvelle de tous ceux qu'ils aimaient, isolement aussi total et aussi long que celui auquel sont exposés nos Missionnaires, dans les contrées les plus reculées du Mackenzie, au voisinage du pôle nord.
De temps en temps, il est \Tai, des ballons s'élançaient de Paris, emportant des lettres ; et, par ce moyen, les assiégés pouvaient parfois donner de leurs nouvelles ; mais aucun ballon ne venait du dehors jusqu'à
Paris, car on ne savait pas les diriger, et les aéroplanes n'étaient pas inventés encore.
De Tours et d'autres villes, lorsque la température n'était pas trop froide, ou l'atmosphère trop nébuleuse, on lâchait sur la capitale des pigeons voyageurs, qui regagnaient leurs colombiers, en portant sous leurs ailes des centaines de dépêches, réduites à des dimensions microscopiques par la photographie ; mais le plus grand nombre étaient des communications gouvernementales, ou d'interminables discours de Gambetta. Comme celles adressées aux particuliers devaient céder le pas aux pièces officielles, leur tour n'arrivait qu'en dernier lieu, ou même pas du tout.
Ainsi les dépêches envoj'ées aux Oblats de Paris par leurs confrères de Tours ou de Bordeaux, ne leur parvinrent qu'une dizaine de jours après la levée du siège, alors qu'il avaient déjà reçu par la poste ordinaire, aussitôt rétablie, des lettres de France, d'Angleterre et même d'Amérique, d'une date postérieure à celle des dépêches que les messagers ailés devaient porter si vite, et dont la moindre ne coûtait pas moins de dix francs.
Durant les derniers mois du siège, la population fut soumise à de rudes privations, sous le rapport de la nourriture. En décembre, la ration de pain allouée quotidiennement à chaque personne, ne devait pas dépasser trois cents grammes. Celle de viande atteignait trente grammes seulement. Bientôt, néanmoins, ce ne fut plus que de la viande de cheval, d'âne ou de mulet.
Quant au pain, pour suppléer à la farine de froment, on recourut aux pois, lentilles, fèves et légumes de toute sorte. De ce mélange résultait quelque chose de brun et de compact, qui fondait dans le potage comme du beurre. Peu agréable à la vue, il n'était, cependant, pas trop lourd à l'estomac. D'ailleurs, la quantité minime qu'on en donnait préservait du danger des indigestions.
Afin que la répartition se fît sans fraude, ni passe-droit, des cartes furent distribuées à chaque chef de famille, indiquant son nom, son adresse et le nombre de personnes aux besoins desquelles il avait à pourvoir. Chacune de ces cartes ne pouvait être présentée qu'au boulanger et au boucher désignés sur chacune d'elles.
La municipalité avait fixé le prix de ces aliments indispensables, suivant un tarif relativement peu élevé. Mais les autres objets de consommation n'étant pas taxés officiellement, montaient à des prix fabuleux. Une douzaine d'œufs, par exemple, valait trente francs ; un modeste lapin, ou un maigre poulet, ne coûtait pas moins.
Pour obtenir d'être servi, il fallait faire queue, durant des heures
entières, aux portes des boulangeries, boucheries, épiceries, malgré les rigueurs d'un hiver exceptionnellement froid, sous la pluie glaciale, ou les pieds dans la neige.
-7— Nous avons mangé ]:)ar gourmandise de la viande de cheval, une fois, écrivait le P. Martinet, le 29 octobre. Je ne compte pas les jours où nous en mangeons sans le savoir. Nous n'y avons, du reste, aucune répugnance. La viande d'âne est plus fine encore... et celle d'ânon !... c'est tout à fait de l'extra !... Nous nous en permettrons, peut-être, le jour de la Toussaint !...
Avec une pointe d'humour, le P. Aubert écrivait aussi :
— Le 8 décembre, pour notre principale fête patronale, puis pour celle de la Noël, notre cher Frère cuisinier nous a procuré un véritable régal. Ces jours-là parut sur table... devinez quoi ?... un pâté de rats,.. et nous le trouvâmes excellent !... Il est vrai que nous ignorions ce qu'il contenait... Si nous l'avions su, plus d'un probablement en eût perdu l'appétit.
Cependant, grâce aux provisions qu'ils avaient faites, car dès la chute de Sedan ils avaient prévu le siège de Paris, les Pères n'eurent pas trop à souffrir. Ils purent même aider bien des personnes qui se trouvaient dans l'embarras.
Le bombardement ne causa pas grand mal à la population, et excita plutôt un sentiment de curiosité que de crainte. Si ses effets sont terribles sur une petite ville, dont les maisons sont pressées les unes contre les autres, il ne pouvait en être de même, alors, pour une cité immense, toute coupée de boulevards, d'avenues, de terrains vagues, de squares et de jardins publics. Les engins destructeurs n'avaient pas encore atteint la puissance qu'ils eurent depuis.
Un obus tombant sur une maison, enfonçait deux ou trois planchers, et occasionnait quelques dégâts, quand il éclatait, ce qui n'arrivait pas toujours ; mais ces dégâts étaient peu importants et facilement réparables. Il n'y eut généralement de très endommagé que les devantures de magasins et les meubles.
Comme aussi les canons n'avaient pas encore une portée aussi longue que celle qu'ils eurent plus tard, les projectiles n'atteignaient que la partie de la capitale bâtie sur la rive gauche de la Seine. La maison des Oblats étant sur la rive droite, à une assez grande distance du fleuve, nos Pères vécurent, sous ce rapport, dans une complète sécurité, quoique ce fût, sous le ciel de Paris, un grondement continuel de la canonnade. On s'y était même rapidement habitué.
— Nous lisions bien, tous les jours, les relations que le gouvernement m 9
publiait sur les opérations du siège et les résultats du bombardement, écrivait le P. Aubert, six mois après ; mais, comme si nous avions lu le récit du siège d'une ville située à cent lieues de nous. Si je ne l'avais éprouvé, je n'aurais jamais cru qu'on pût se faire à ces drames terribles, et en être le témoin impassible. Assurément je ne constituais pas une exception. Cela explique le courage et la constance montrée par la population, malgré les dures privations imposées par le blocus. Elle n'accepta la capitulation que lorsqu'elle fut convaincue qu'ej]j&-rr| ijuxi l^jifT'pi^s être secourue par les armées de province, et que ses wmvisions étaient ]V<^iue
épuisées. />"
^^ XJ. o.
Pendant la Commune.
Paris se rendit, le 28 janvier 1871. et fut frappé d'une contribution de guerre de deux cents millions de francs ; mais il était plus gravement atteint par les ferments de discorde qui couvaient dans ses murs et allaient donner naissance à la Commune.
Le gouvernement de la Défense nationale qui avait succédé àl'Empire, avait laissé ouvrir, durant le siège, un grand nombre de clubs, où, chaque soir, accourait la partie turbulente de la population, pour y répéter, sur tous les tons, les maximes révolutionnaires les plus subversives. Des énergumènes y portaient à la tribune les motions les plus insensées, toujours accueillies par des applaudissements frénétiques.
Au milieu de blasphèmes horribles, Marat, Robespierre, Danton et consorts étaient invoqués comme des divinités, et proposés comme des modèles à suivre.
Cette agitation malsaine se propageait, en outre, au dehors par la mauvaise presse, que nul frein ne retenait, et qui soufflait la révolte, en pervertissant de plus en plus les esprits. On ne tarda pas à constater ce qu'un apostolat, inspiré par la haine des institutions sociales et surtout de l'Église, produisait de désastreux sur les gens qui ne professaient aucune religion, et ne perdaient aucune occasion d'insulter furieusement les prêtres.
Plusieurs fois, déjà, durant le siège, on se vit à la veille d'une guerre civile. Le 8 octobre, des milliers de gardes nationaux se livrèrent à des manifestations tumultueuses, devant l'Hôtel de Ville, aux cris mille fois répétés de : Vive la Commune !
A divers intervalles ces désordres se renouvelèrent. Si le gouvernement, soutenu par la troupe, réussit à les réprimer, ce ne fut pas sans
peine. Les hommes sensés se demandaient si, de ces momements séditieux, ne sortirait pas bientôt un mallieur plus grand encore que celui de l'invasion étrangère.
Braillards et socialistes se montraient beaucoup moins soucieux de repousser les Prussiens, que de s'emparer du pouvoir, pour faire triompher leurs idées destructives, et pour établir partout l'anarchie, but suprême de leurs efforts.
Quelques jours après la capitulation de Paris, se firent, dans toute la France, les élections ])our l'Assemblée nationale.
Composée en très grande partie de conservateurs, amis de l'ordre, et de bons catholiques, elle se réunit à Bordeaux, le 12 février. Formidable se présentait la tâche qu'elle avait à remplir, vu la gravité des questions à résoudre et la multitude de périls à conjurer.
Si les députés de province étaient, pour la plupart, excellents, les trois quarts de ceux que Paris envoya, se distinguaient par leurs idées révolutionnaires, poussées jusqu'à la fureur. Dès les premières séances, les socialistes parisiens prétendaient agir en maîtres, et prendrela direction des affaires. Ils affichaient le plus profond mépris pour la majorité bien pensante, dont les membres, selon une expression dédaigneuse qu'ils leur jetaient souvent à la face, n'étaient que des ruraux et des campagnards.
S'attribuant généreusement le monopole de l'esprit, de la distinction et de la capacité ; sachant, en outre, que leurs partisans de la capitale possédaient un armement immense et des munitions inépuisables, ils croyaient le moment venu de dicter la loi à la France, et de lui imposer par la violence les sanglantes théories de 93.
En même temps, la populace de Paris s'agitait menaçante. Un pouvoir occulte qui se nommait lui-même le Comité central de la garde nationale, donnait déjà des ordres publics, et s'arrogeait le droit de gouverner la capitale.
A son instigation, le drapeau rouge flotta au sommet de la colonne de juillet, érigée sur la place de la Bastille en l'honneur des victimes de la révolution de 1830 ; puis, les gardes nationaux de Belleville, quartier ou\Tier le plus mal famé de Paris, se mirent à piller les magasins de poudre et de cartouches, et traînèrent, sur les hauteurs de Belleville et de Montmartre, de nombreux canons.
C'eût été une souveraine imprudence d'abandonner aux mains du peuple qui les réclamait comme sa propriété, tant de bouches à feu et ces amas énormes de munitions.
Le 18 mars, au matin, l'armée tenta donc de désarmer la garde
nationale, et de s'emjjarer des pièces d'artillerie disposées en batteries sur les éminences qui dominent la «grande cité. La maison des Oblats se trovivait dans le voisinage immédiat du principal théâtre de l'action, et, de leurs fenêtres, ils apercevaient les sentinelles placées aux issues de la place de Clichy.
D'heure en heure, le tumulte et l'agitation croissaient. Des bruits sinistres circulaient dans la foule. On parlait d'un grave échec subi par les troupes gouvernementales, du triomphe de l'émeute, de généraux assassinés, d'une révolution imminente.
Malheureusement ces nouvelles inquiétantes n'étaient que trop vraies. Le gouvernement légal n'ayant pu amener des forces suffisantes sur le lieu du combat, avait été battu.
Aussitôt, de redoutables barricades, faites de lourds pavés arrachés au sol, se dressèrent autour des principales places de Paris, transforme ainsi, presque subitement, en un vaste ensemble de forteresses hérissées de canons, et commandant les artères les plus importantes : rues, avenues, boulevards.
11 y en avait une à la place de Clichy. au bout de la rue de Saint- Pétersbourg, à cent mètres à peine de notre maison si connue dans tout le quartier de Montmartre, et dont la façade austère révélait, d'ailleurs, à tous les yeux, la présence d'une communauté religieuse.
Nos Pères virent cette barricade sortir de terre et s'achever en très peu de temps, par le concours de gardes nationaux en uniforme, d'hommes en blouse, de gamins et de femmes exaltées qui s'y employaient avec une extrême ardeur. Des boîtes à mitraille s'entassaient autour de la statue de Moncey qui s'élève au centre. De gros postes de gardes nationaux et de fédérés y stationnèrent depuis, jour et nuit. Elle devenait ainsi un véritable camp retranché.
Désormais, les Pères ne pouvaient paraître en soutane, car les choses prenaient de plus en plus une très mauvaise tournure.
Pendant le siège, en prévision de tout événement, ils s'étaient pourvus d'habits séculiers qui ne leur servirent guère, alors, mais qui allaient, maintenant, leur devenir indispensables.
Après avoir constaté son impin'ssance, le gouvernement s'était transporté à Versailles, avec l'Assemblée, les administrations et l'armée. Paris restait donc complètement à la discrétion de l'émeute triomphante, qui disposait de deux mille canons, de munitions en abondance, et possédait les forts de la rive gauche, à l'exception de celui du Mont Valérien, ceux de la rive droite restant occupés par les Allemands.
Elle avait à ses ordres plus de deux cent mille gardes nationaux, armés, organisés et aguerris par la défense précédente de la capitale :
gens corrompus, aux faces patibulaires, à l'aspect bestial, sortis de toutes les tavernes, de tous les bouges, de tous les bagnes : la plupart sales et vieillis, avant l'heure, par l'habitude du vice ; ne respirant que la haine et le blasphème, et capables de tous les crimes contre Dieu et l'humanité." Ces soldats de la révolution acclamaient Garibaldi comme général en chef.
Jamais insurrection ne fut si puissamment outillée.
- — Se figure-t-on, écrivait le P. Souiller, ces moyens si formidables d'attaque et de défense, réunis dans les mains de socialistes enragés, forçats en rupture de ban, ennemis de la société, bandits cosmopolites, accourus du monde entier comme à la curée, ligués ensemble pour livrer l'assaut à toutes les institutions divines et humaines !... Nous étions tombés sous la pire des tyrannies ; nous verrions des abominations inouïes, des orgies dégoûtantes, des attentats atroces et de tout genre se produire sous le couvert et au nom de la liberté !
A ce moment, les ressources (jue le gouvernement pouvait opposer, étaient si faibles, que, si la Commune, le 19 mars, ou le lendemain, eût marché sur Versailles, c'en était fait de lui et de la France.
Mais, avant tout, elle s'occupa de persécuter les braves gens de la capitale : c'était pour elle l'essentiel.
Des commissaires furent aussitôt institués pour recevoir les dénonciations contre les suspects. Le calendrier de 1793 remplaça le calendrier grégorien.
Une foule de journaux abominables naquirent instantanément du nouveau régime, comme les champignons vénéneux naissent du fumier. Impossible d'imaginer quelque chose de plus imjîie, de plus féroce et de plus impudent que ces feuilles se donnant la mission, au nom de la liberté, de pousser à la haine, au pillage, à la mort de tous les citoyens honnêtes et paisibles, spécialement des prêtres et des religieux. Pour ceux-ci, Paris devenait une vaste prison, gardée, à toutes les portes, par d'impitoyables geôliers.
Seulement le 3 avril, les fédérés se décidèrent à marcher sur Versailles ; mais ils furent repoussés, sur toute la ligne, par l'armée qui avait eu le temps de se réorganiser.
Pour se venger, la Commune proclama le régime de la Terreur, fit arrêter Mgr Darboy, archevêque de Paris, M. Deguerry, curé de la Madeleine, plusieurs autres curés, et un certain nombre de religieux^ dont les maisons furent pillées par la populace ameutée.
— A la nouvelle de l'arrestation de l'archevêque, écrivait le P. Souiller, la consternation se répandit dans Paris. La liberté et la vie de tous les prêtres se trouvèrent menacées. Nous vîmes, alors, se produire les actes les plus touchants de dévouement de la part des fidèles. De nombreuses
personnes nous offrirent les clefs de leurs maisons, pour nous y ménager un asile. D'autres nous tenaient au courant de tout ce qui se disait, ou se tramait contre notre Communauté, dans les clubs, ou réunions militaires du quartier.
Prévenus que leur demeure serait incessamment visitée, c'est-à-dire pillée, les Pères se hâtèrent, durant la nuit, de faire transporter ailleurs ce qu'ils voulaient le plus sauver : vases sacrés, linges et ornements d'église, la partie principale des archives, et ce qui était de nature à tenter davantage la convoitise des pillards.
Dieu permit que cette visite domiciliaire n'eût pas lieu, mais on resta constamment sur le qui-vive.
De nouveaux avis leur étant parAcnus d'une prochaine descente chez eux des stipendiés de la Commune, et le péril étant évident, ils crurent que la jirudence leur commandait de suivre, à ce moment critique, le conseil de Notre- Seigneur : Quand on vous persécutera dans un endroit, fuyez dans un autre.
Ils se dispersèrent donc chez des amis, désireux de les recevoir.
A la maison ne resta que le P. Aubert, muni d'un diplôme de citoyen anglais, qu'il avait obtenu, durant son long séjour en Canada. Les deux Frères convers Chounavel et Rousscnq lui tinrent compagnie.
Cette séparation ne s'accomjjlit pas sans une émotion profonde. Se reverrait-on ?... Le lendemain était si incertain !
Néanmoins, au-dessus des tristesses du ])résent et des menaces de l'avenir, ils goûtaient une douce consolation : celle de savoir que leur qualité de prêtres et de religieux leur attirait la haine farouche des méchants.
Comment ne pas se rappeler, en ce moment, la parole du divin Sauveur :
— Le serviteur n'est pas plus grand que le Maître. Comme ils m'ont persécuté, ainsi ils vous ]:iersécuteront !
Et cette autre :
— Bienheureux ceux qui souffrent jiersécution pour la justice ! Estimez-vous bienheureux, lorsqu'on vous maudira, que l'on vous persécutera, et que l'on accumulera contre vous les mensonges et les calomnies, à cause de moi. Réjouissez- vous, alors, et tressaillez d'allégresse, car votre récompense est abondante dans le royaume des cieux. Ainsi ils ont persécuté les prophètes qui ont vécu avant vous !
Pour sauvegarder, autant que possible, l'immeuble dont il assumait la garde, le P. Aubert, imitant rexem])le de beaucoup d'étrangers qui se couvraiejit des couleurs de leur nationalité, arbora, sur la porte
principale, un drapeau anglais. Cet insigne y resta jusqu'à la chute de la Commune, et ne contribua pas peu à sauver la maison.
Nous ne raconterons pas ici toutes les ignominies, profanations d'églises et forfaits de tous genres commis par la Commune, pendant son règne de deux mois ; ni cette lutte gigantesque que l'armée régulière dut entreprendre contre elle, dans les rues et places de la capitale, pour en avoir finalement raison ; ni les incendies de tant de palais publics et de maisons particulières, allumés par les fédérés et les pétroleuses, et qui accumulèrent tant de ruines ; ni les préparatifs sataniques des insurgés, pour détruire tout Paris ])ar des mines puissantes, disséminées dans les égouts et reliées par des fils électriques : ce serait sortir du cadre de cette Histoire.
Relatons seulement ce qui concerne spécialement notre famille religieuse.
Dans les clubs qui se tenaient en plein vent sur la place de Clichy, au quartier des Batignolles et à celui de Montmartre, notre maison était signalée comme une jésuitière parfaitement digne des sollicitudes de la Commune. Ces accusations étaient formulées par ceux-là mêmes qui ne cessaient de réclamer la mort des otages, le pillage des propriétés, l'abolition de la religion et l'assassinat des prêtres.
En outre, les très nombreux enterrements de fédérés qui défilaient, chaque jour, le long de la rue de Saint-Pétersbourg, en grande parade, avec faisceaux de drapeaux rouges aux quatre coins des corbillards, clairons, tambours et cortège militaire, permettaient aux insurgés de contempler tout à leur aise la façade de notre chapelle, de s'interroger mutuellement du regard au sujet de cette porte toujours fermée, du drapeau qui flottait dessus, et de retenir notre numéro. Ils se montraient cette maison, en se faisant des signes d'intelligence.
Comment a- 1- elle échappé aux âpres convoitises et aux passions sauvages d'hommes perdus de mœurs, qui assistaient quotidiennement àdesréunionsoîil'onémettait constamment des motions comme celles-ci
— Jetons tous les religieux et toutes les religieuses dans la Seine, ou fusillons-les !... Nous n'arriverons à fonder la Sociale qu'après avoir fait tomber cent mille têtes !... Nous ne serons heureux que lorsqu'il n'y aura plus ni patrons, ni riches, ni prêtres !... Les prêtres sont des bandits, et les églises sont des repaires, où ils ont assassiné moralement les masses !... Le critérium de notre révolution, c'est la mort aux prêtres !... Les prêtres nous embêtent depuis dix-neuf siècles : il faut maintenant qu'ils y passent tous, et que nous débarrassions, une bonne fois, la terre de cette engeance exécrable !... etc., etc.
Ainsi entourée de ses pires ennemis et sans cesse sous leurs yeux.
notre maison ne doit-elle pas sa conservation à une sorte de miracle ? On ne peut expliquer naturellement sa préservation. C'est sans doute un effet de la vi<filance particulière de la divine Providence, et de la protection de la Vierge Immaculée.
Malgré cette haine furieuse contre le clergé, nos Pères, cependant, ne cessèrent pas de sortir et de circuler dans Paris. Ils s'étaient revêtus de costumes séculiers, précaution indispensable, pour ne pas courir, à chaque instant, le risque d'être écharpés. Mais, grâce à cet innocent stratagème, ils jouissaient dans les rues, places et boulevards, d'une sécurité absolue, plus encore que dans les maisons amies, où ils s'étaient réfugiés, parce que celles-ci, appartenant à des gens honnêtes, étaient plus ou moins l'objet de la surveillance des communards.
Une fois disparus dans la foule, les Pères échappaient aux soupçons, pourvu qu'ils ne rencontrassent pas quelque mauvais garnement qui les eût reconnus et dénoncés aux gardes nationaux présents partout. Dans ce cas, ils étaient sûrs d'aller coucher, le soir, à la Conciergerie, à la Roquette, ou à Mazas. On les aurait mis parmi les otages, et réservés pour le jour des sanglantes exécutions.
Sur eux se serait assouvie, au moment de la suprême défaite, la rage infernale des communards exaspérés.
Enfin, le dimanche, 21 mai, l'armée française entrait dans Paris par la porte de Saint-Cloud, forçait d'autres parties des remparts, et s'avançait vers le centre de la capitale par toutes les rues du midi et de l'occident de la ville.
Dès le lundi matin. 22, elle se trouvait dans la rue de Saint-Pétersbourg, et engageait avec les fédérés une vive fusillade qui dura toute la journée.
Pour se garantir des balles, ou. du moins, amortir leur choc, et pouvoir circuler à l'intérieur, le P. Aubert et le Fr. Chounavel capitonnèrent les fenêtres des corridors avec des matelas.
Pendant la nuit, les soldats amenèrent des canons, et, afin de détruire plus promptement la barricade de la place Clichy, établirent une batterie dans la rue de Saint-Pétersbourg, en avant de la place d'Europe.
A l'aurore commença un duel d'artillerie qui heureusement, pour notre maison située entre les combattants, ne dura pas longtemps.
Bientôt la barricade vola en éclats. Nos soldats, avec une impétuosité irrésistible, s'élancèrent alors sur les fédérés qui la défendaient, en tuèrent plusieurs, s'emparèrent de leurs canons, et s'établirent solidement sur le terrain conquis.
En vain, les insurgés tentèrent un retour offensif : un \iolent feu de file les repoussa.
Tout le quartier d'Europe et celui des Batignolles furent dcli\Tés, dans le courant de cette journée.
Grâce à Dieu, le P. Aubert et le Fr. Chounavel étaient sains et saufs ; mais la maison semblait avoir subi un siège : une foule de vitres brisées ; des traces de balles partout, sur les planchers, dans les plafonds, le long des murs, dans les cellules mêmes, où l'on trouva des balles aplaties contre les cloisons ou sur les meubles ; il y en avait jusque dans les mansardes, dont les charpentes étaient traversées de part en part.
Naturellement, la façade extérieure avait ])lus souffert encore. Elle était comme toute mouchetée jDar les balles, qui avaient produit des érafiures innombrables, en écornant les sculptures, moulures, pignons et toutes les parties en relief.
Quant à la chapelle qui avait insi)iré le plus de crainte, elle avait été merveilleusement préservée : quatre trous de balles dans les vitraux. Rien de plus.
On ramassa aussi dans la cour, au milieu d'une grande quantité de balles, un énorme éclat d'obus, long de vingt-cinq centimètres, et pesant plusieurs kilos. Ce projectile était venu mourir, là. sans rien endommager. S'il avait heurté avec toute sa force contre la chapelle, il l'eût percée d'outre en outre, en 3- causant d'affreux dégâts. La Providence l'aA ait protégée.
Dans les autres quartiers, la bataille dura encore toute la semaine. La canonnade ne cessa pas un seul instant : c'était un tonnerre ininterrompu, un vacarme infernal. Par-dessus le sourd grondement des grosses pièces, on distinguait les coups secs de la fusillade et le crépitement des mitrailleuses.
Paris tout entier était noyé dans une fumée épaisse, sillonnée par les éclairs lugubres des canons, et rougie par les flammes gigantesques des nombreux incendies, allumés sur tous les points de la capitale, par les insurgés en déroute.
Ainsi brûlèrent le Ministère des finances, les Tuileries, le palais du Conseil d'État, celui de la Légion d'honneur. l'Hôtel de Ville, le Palais de Justice, la Préfecture de police, les immenses docks de la Villette, la Cour des Comptes, une grande partie de la rue Royale et de la rue de Rivoli, quantité d'établissements publics et de maisons particulières.
La rage des insurgés vaincus ne connaissait plus de bornes. 11 ne leur suffisait pas d'avoir assassiné Mgr Darboy et les otages ; leur dessein
était de détruire complètement Paris, en le faisant sauter avec tous ses habitants.
Cet affreux complot eût réussi, sans la présence d'esprit et le courage des soldats, dont les uns poursuivaient les fédérés, tandis que les autres, dès qu'une rue était en leur pouvoir, descendaient aussitôt dans les égouts. pour couper immédiatement les fils électriques qui devaient mettre le feu aux mines préparées partout, et chargées abondamment de poudre, de dynamite et de pétrole.
Pires que des sauvages, ces insurgés possédaient réellement le génie du mal. 11 y avait de quoi être frappé de terreur, en songeant à l'habileté satanique avec laquelle ils avaient organisé les choses, pour tirer de leurs vainqueurs la plus implacable des vengeances.
Tout devait s'écrouler, sous un jeu d'explosions formidables.
Si Paris n'a pas été complètement enseveli sous ses décombres, ce n'est pas la faute de ces sombres bandits. Ils avaient tout combiné pour cela !...
§ 4 Autun. Garibaldiens et varioleux.
Dans la nuit du mardi au mercredi, 8 novembre 1870, vers deux heures du matin, de grands coups retentissaient sur la porte extérieure de notre scolasticat du Sacré-Cœur, à Autun, tandis que la sonnette était très vivement secouée.
Ce tintamarre insolite était l'œuvre d'une quinzaine d'individus, à figure peu rassurante, vêtus de chemises rouges, recouverts de longs manteaux gris, avec un fusil sur l'épaule, et des coutelas, des poignards, des revolvers à la ceinture.
N'ayant pu obtenir qu'on leur ouvrît à cette heure indue, ils jetèrent de lourdes pierres contre la maison, essayèrent d'ébraiîler la porte, ou de l'enfoncer, et, après avoir reconnu l'inutilité de leurs efforts, s'éloignèrent en proférant des blasphèmes et des menaces.
- - Nous sommes des garibaldiens, et nous reviendrons quatre cents, dans la journée... Vous serez bien olîligés. alors, de nous recevoir, et vous aurez affaire à nous... Nous saurons nous venger !...
A cette date, on croyait l'armée de Garibaldi à plus de cent kilomètres de distance, occupée à défendre contre les Prussiens les passages des Vosges, comme ce condottiere, trop tristement fameux, en avait reçu, ou plutôt s'en était donné la mission.
Comment donc supposer que ces maraudeurs fussent des soldats
réguliers, d'autant plus qu'ils se présentaient sans billet de logement ?
Le P. Rambert, supérieur du scolasticat, avait donc agi prudemment, en refusant de les introduire. N'avait-il pas lieu de penser que cette étrange visite, à pareille heure, n'était qu'une mystification ourdie par quelques mauvais drôles ?
Néanmoins, il ne put guère dormir, le reste de la nuit.
Dès le matin, il se hâta de sortir pour aller aux renseignements.
Quelle ne fut pas sa surprise, en voyant les rues encombrées de garibaldiens ? Quel étonnement aussi, en constatant que la cathédrale et les autres églises en étaient remplies, non pas qu'ils y fussent agenouillés, pour prier Dieu, mais ils y étaient étendus, par milliers, sur le sol, jonché de paille.
De même, au grand et au petit séminaire : cours, jardins, corridors, étaient remplis de troupes...
Dans l'après-midi, une colonne de quatre cents hommes, clairons en tête et drapeau rouge surmonté d'un bonnet phrygien, arrivèrent au scolasticat.
C'était un bataillon de soi-disant Francs-Tireurs-Égalité, gens sans aucune discipline, sans pudeur, sans tenue ; criards, braillards, corrompus, sans patriotisme et nettement impies.
A peine furent-ils installés dans les quatre bras du cloître, que des plaisanteries grossières, des blasphèmes, des obscénités repoussantes, firent comprendre, sans l'ombre du moindre doute, ce qu'étaient ces prétendus défenseurs de la France.
La plupart ne se gênaient pas pour avouer que leur but n'était pas de faire la guerre aux Allemands, mais aux prêtres et aux religieux, entreprise assurément moins dangereuse et plus facile.
— Nous pillerons votre couvent, comme déjà nous en avons pillé d'autres, et nous saurons bien vous forcer tous à déguerpir !
Un officier, affublé des insignes de l'état-major de Garibaldi, vint, le surlendemain, déclarer au P. Rambert qu'il devait immédiatement licencier tout son personnel, élèves et professeurs, pour laisser la place à d'autres troupes plus nombreuses encore qui ne tarderaient pas à paraître.
— ■ Par quelle autorité me commandez-vous cela ? répondit le P. Rambert. Cette maison est une propriété particulière qui n'appartient ni à la Ville ni à l'État. Nul n'a le droit de nous en chasser.
— En temps ordinaire, c'est possible ; mais pas en ce moment-ci. Le général Garibaldi a tous les pouvoirs.
— ■ S'il s'agit d'une réquisition militaire, veuillez me la signifier par écrit.
— Impossible !... cela ne me regarde pas. Entendez- vous avec M. le Maire.
— Je réclame trois jours, pour exécuter la mesure que vous m'indiquez, car il faut que je fasse les préparatifs de départ pour tout mon monde, que j'avertisse les parents, que je mette tout en ordre...
— Impossible !... Vous n'aurez pas même douze heures. Aujourd'hui même cinquante mille hommes arriveront, et votre maison sera aussitôt envahie.
— Je réclame le droit de demeurer dans ma maison, tout le temps que les troupes y séjourneront... Je suis chez moi !...
— Impossible !... les troupes se logeront j^artout où il y aura la moindre place.
C'était l'expulsion totale, immédiate et sans appel... La mise hors la loi, brutalement décrétée contrairement à toutes les prescriptions divines et humaines.
Après cet entretien, le P. Rambert courut à la mairie, pour obtenir, du moins, que le sceau de la municipalité fût apposé sur les appartements dans lesquels il ferait enfermer le mobilier de la maison, pour le garantir contre le vol et le pillage.
Démarche inutile ! le maire n'était ni à la mairie, ni à sa demeure. Toute la journée, il fut introuvable.
Un conseiller municipal, chef du parti rouge à Autun, pour se débarrasser des justes réclamations du supérieur, lui dit, en ricanant :
— Votre mobilier ! Et qui, diable ! voulez- vous qui vous le garantisse ?... Le sceau de la mairie sur vos portes !... Ah ! Ah !... Que voilà un moyen efficace !... Le sceau ne sera pas plus respecté que les portes et les serrures !...
Le cynisme s'ajoutait à l'idée bien arrêtée de coopérer à cette inique spoliation, en étouffant, sous les railleries méprisantes, les protestations des victimes.
Entre temps, les Francs-Tireurs-Egalité, voulant, avant l'arrivée des autres bataillons, s'adjuger la meilleure part du butin, commençaient à piller le scolasticat. de la cave aux mansardes, avec les démonstrations de la joie la plus bruyante : éclats de rire, paroles impures, blasphèmes horribles, chants erotiques, ou incendiaires.
Leur instinct les fit d'abord se ruer vers la cave, dont les portes furent sauvagement enfoncées et arrachées. En un clin d'œil. toutes les bouteilles disparurent. Le fruitier se vida avec la même rapidité ; puis, vint le tour de la lingerie : draps, couvertures, serviettes ; rien ne trouva grâce.
Cette horde de rapaces se précipita ensuite dans toutes les salles, chambres, dortoirs et jusqu'au galetas, brisant les serrures, renversant les portes, ouvrant tous les tiroirs, piétinant les meubles, s'emparant de tout ce qui leur tombait sous la main.
A son retour de la mairie, le P. Rambert ne put que constater la dévastation générale. Le cœur serré, il expédia par le premier train tous
Le P. Rambert.
les scolastiques dans leurs familles, et les professeurs dans diverses directions.
Ne voulant exposer nul autre que lui au danger d'habiter près de cette canaille capable de tous les excès, il résolut de rester seul avec un ou deux Frères convers. soit dans la maison, si faire se pouvait, soit en ville, si on le chassait de force. Il veillerait ainsi, le plus près possible, sur les intérêts de l'établissement qui lui était confié, et tâcherait de maintenir, par tous les moyens en son pouvoir, les droits de la Congrégation, sur un immeuble qui était incontestablement sa propriété.
Ému à la pensée de le laisser seul sous une si lourde épreuve, le P. Vivier demanda instamment de rester à ses côtés.
— S'il y a du danger, dit- il, je veux le partager avec vous !
Profondément touché de cette marque d'affectueux dévouement dans des circonstances aussi critiques, le P. Rambert accepta avec reconnaissance l'offre si généreuse qui lui était faite.
De très bonne heure, le lendemain, ils célébrèrent leurs messes, et se hâtèrent de consommer les saintes espèces, dans la crainte trop fondée de quelque attentat sacrilège.
Après les Francs-Tireurs-Égalité, arrivèrent les Francs-Tireurs Constantinois et les Francs-Tireurs de l'Atlas. Tous avaient des figures sinistres, et regardaient d'un air farouche, presque menaçant, les deux Pères dont la présence, sous le même toit qu'eux, leur semblait un outrage à leur civisme. Comment des garibaldiens ne se sentiraient-ils pas déshonorés par le voisinage des curés et des moines ?
Leur premier soin naturellement fut de parcourir la maison dans tous les sens, pour piller ou détruire ce que leurs prédécesseurs avaient épargné.
Mais, en fait de déprédations à accomplir, il ne restait pas grand' chose. Les Francs-Tireurs-Égalité s'étaient acquittés consciencieusement de leur infernale besogne.
Furieux de cette constatation désolante, les nouveaux venus criaient, vociféraient, hurlaient, affirmant que, pour se dédommager et avoir au moins une occasion de rire un peu, ils tordraient le cou, sans autre forme de procès, aux deux prêtres, et mettraient le feu à la maison.
En attendant, comme préparation à ce bel exploit, ils saccagèrent la chapelle et la sacristie, déchirant, cassant, brisant tout ce qu'ils rencontraient. Puis, se revêtant de soutanes et d'ornements sacrés, portant des balais et des instruments de jardinage, pelles, râteaux, etc., en guise de cierges, ils organisèrent une procession burlesque dans le cloître, pour parodier les cérémonies du culte.
Pendant qvielques jours, cette armée d'aventuriers, échappés de tous les bagnes et des plus bas fonds des populations corrompues des grandes cités d'Eurojie, quitta Autun pour se porter en avant, suivant l'expression pleine de fanfaronnade de ses chefs ; mais, battue aux environs de Dijon, elle revint précipitamment, à la débandade, dans le désordre le plus complet.
La nouvelle de son retour jeta la consternation dans toute la ville, car ce n'était pas seulement dans notre scolasticat que ces hommes, indignes de porter l'uniforme militaire, avaient commis ces exécrables forfaits. Partout ils s'étaient montrés les mêmes, et les habitants les redoutaient, plus encore que les Prussiens.
Il en vint à notre maison près de trois mille, de différentes armes et de différentes dénominations. Parmi ees divers eorps de troupe, notons les Guérillas d'Orient et les Enfants perdus de Paris, Ces appellations en disaient long sur leur caractère et leur moralité.
Tout était encombré d'hommes. Ils s'entassaient, couchés les uns contre les autres, dans les chambres, les dortoirs, les salles, les corridors, le réfectoire, la sacristie, la chapelle, etc. Comme le froid était intense, ils s'emparaient de tous les meubles, pour les transformer en bois de chauffage. Ils essayèrent même de pénétrer, la nuit, dans la chambre du P. Rambert pour lui enlever ses couvertures. Heureusement, la porte barricadée résista à leurs violents assauts.
Bientôt la saleté la plus dégoûtante envahit la maison de haut en bas : cloîtres, corridors, escaliers, chambres furent dans un état de malpropreté révoltante.
Jour et nuit, retentissait un vacarme infernal, rendant impossible tout repos : cris sauvages, railleries grossières, chants obscènes, plaisanteries de mauvais lieu.
Quand, vers la Noël, cette triste engeance s'éloigna, enfin, le scolasticat entra dans une nouvelle phase de profanation d'une autre espèce. Les médecins de l'armée garibaldienne s'occupèrent aussitôt d'y établir une ambulance.
Dès le commencement de la guerre, les Pères avaient offert leur maison pour cette œuvre de charité et de patriotisme. Ce projet n'était donc pas pour leur déplaire. Mais ils ne pouvaient que se révolter à la pensée du genre de malades qu'on se proposait de leur envoyer, et qui achèveraient de souiller l'immeuble par leur seule présence : ce ne seraient pas des blessés, mais des varioleux, des galeux, des gens atteints de maladies plus hideuses encore.
On avait l'intention de débarrasser les autres ambulances de ces sujets dangereux, pour les concentrer au scolasticat.
Ainsi, après avoir chassé les Oblats de leur demeure, sans autre motif que la haine de la religion, et sans même leur laisser une journée pour préparer leur départ ; après avoir livré leur mobilier et tout ce qu'ils possédaient en proie à des hordes révolutionnaires et sauvages ; maintenant qu'il ne leur restait plus rien, si ce n'est des murs dégradés et salis par des hôtes infâmes et immondes, on voulait infecter plus profondément ces murs par les plus terribles et les plus repoussantes des contagions, afin qu'il ne fût plus possible aux légitimes propriétaires de revenir s'y abriter.
Bientôt donc les varioleux, galeux et autres affluèrent en grand nombre.
En peu de jours, les salles furent pleines, et les lits ne suffisant plus, on plaça les malades sur des matelas posés simplement sur le sol.
Alors, commença pour les Pères un ministère des plus pénibles, mais aussi des plus consolants. Dominant toutes les répugnances de la nature, et indifférents au danger auquel ils s'exposaient, ils visitèrent, plusieurs fois par jour, toutes les salles de ce vaste hôpital, s'arrêtant auprès de chaque lit, pour adresser aux infirmes des paroles d'encouragement, et s'efforçant de les disposer à une mort chrétienne.
Abnégation, zèle et dévouement au-dessus de tout éloge, et que rien ne lassa, ni même ne modéra quelque peu !
Pour comprendre le mérite d'un tel ministère, il faudrait avoir vu ■ces pau\Tes varioleux, si horriblement défigurés, que leur visage, enflé démesurément et couvert de pustules noires en suppuration, avait perdu toute forme humaine. Ils se tordaient sur leur couche, en poussant des cris déchirants. Leurs chairs en lambeaux et leurs membres fumants exhalaient une odeur infecte, et répandaient les germes de la contagion.
Dieu se plut à récompenser le courage des deux vaillants Oblats. par les plus suaves consolations spirituelles. Quoique, parfois, il y eût jusqu'à huit décès par jour, aucun malade ne mourut sans recevoir les sacrements.
La plupart même de ceux qui guérirent, mirent ordre à leur conscience, et s'approchèrent de la sainte Table avec de réels sentiments de foi et de piété. Quelques-uns le firent avec tant de dévotion, que les Pères, témoins de leur ferveur, ne pouvaient retenir des larmes d'attendrissement.
Cette ambulance fonctionna ])rcs de trois mois, du 25 décembre 1870 au 18 mars 1871, veille de la fête de saint Joseph. En ce jour, le dernier mort fut transporté au champ du repos, et les deux derniers malades partirent pour aller terminer leur convalescence dans leurs familles.
Notre communauté de Saint-Jean d'Autun n'avait pas été mieux traitée que le scolasticat. Les Garibaldiens s'y installèrent aussi comme <*hez eux, faisant main basse sur tout ce qui leur convenait, brisant ou dégradant le reste, profanant avec une brutale impiété tout ce qui se rapportait au culte de la Sainte Vierge et des saints.
Puis, la maison et l'église, converties en ambulances, furent encombrées, elles aussi, non de blessés (ces troupes n'en avaient guère, car elles se tenaient prudemment loin de l'ennemi), mais de varioleux.
Ce fut j)our les Pères de Saint- Jean, comme pour ceux du scolasticat. l'occasion d'un dévouement héroïque et aussi de plusieurs sacrifices très douloureux.
Eu se consacrant, jour et nuit, au soin de ceux (jue répidéniic torturait, les Pères Jacot et Couasnon contractèrent le mal, et moururent, à la fleur de Vàge. martyrs de la charité, à quarante-huit heures d'intervalle l'un de l'autre.
Hélas ! ils ne furent pas les seules victimes. Quinze jours plus tard, le Fr. Rej'naud expirait, suivi de près dans la tombe par les Frères Moiroud et Ravier Joseph.
Cinq cercueils en deux mois !...
Comme on le voit, nulle épreuve ne manqua aux Oblats d'Autun. Ils eurent leur large part de souffrances, de privations, d'amertumes et de sacrifices !...
En campagne.
Tandis que nos Pères se dévouaient dans les ambulances, un grand nombre de nos Frères convers, de presque toutes nos maisons de France, obligés de quitter nos commimautés, où ils avaient jusque-là vécu sous le joug aimé des observances religieuses, revêtirent l'uniforme de soldat ; puis, sac au dos et le fusil sur l'épaule, allèrent affronter le danger des batailles.
Raconter toutes leurs marches et contre-marches serait dépeindre les principales phases de la guerre franco-allemande.
Bien des fois, ils assistèrent à des engagements meurtriers.
Quoique exposés souvent en première ligne, et, pendant de longues heures, entendant les balles siffler à leurs oreilles et les obus gronder près d'eux, ils furent préservés de tout accident grave, par la protection visible de notre Mère Immaculée.
Durant cette terrible période, ils se montrèrent constamment dignes de la Congrégation à laquelle ils appartenaient. Autant que c'était conciliable avec les nécessités militaires, ils restèrent fidèles aux diverses pratiques de nos saintes Règles, Ils donnèrent continuellement à leurs camarades le bon exemple, sans se laisser intimider par les railleries, ni décourager par les difficultés croissantes.
Leurs chefs, même ceux qui n'étaient pas susi^ects de cléricalisme, déclarèrent que, si par leur bravoure les Oblats ne le cédaient à personne, par leur discipline, leur soumission et leur abnégation complète dans l'accomplissement du devoir, ils étaient les meilleurs de leurs soldats.
Outre les Frères convers, on vit aussi dans les armées plusieurs de nos Pères, engagés comme aumôniers. C'est avec ce titre, et pour en m 10
remplir les fonctions, que les Pères Colombot et Dufour, de notre maison d'Angers, accompagnèrent l'armée de la Loire et en partagèrent les périls.
Plus d'une fois il leur arriva, pur une pluie diluvienne, de passer la nuit sous une simple tente, sur un sol détrempé, où souvent ils enfonçaient dans la boue jusqu'aux genoux.
Ils assistèrent de près à diverses batailles, et, eux aussi, sentirent le sifflement des balles.
— ■ Notre ministère a été consolant, écrivait le P. Colombot. Avec certains soldats, cependant, il faut user de diplomatie et d'audace... Si vous les laissez tranquilles, ils ne viendi-ont pas vous trouver. Le plus sûr mo3^en est de les accoster, quand on les rencontre isolés... dans l'ombre !... puis, d'aller droit et vite au but... Quelques-uns sont remplis de respect humain, même en face de la mort. Voilà pourquoi on doit tâcher de les prendre à part. Aussi, le soir, quand cela est possible, autour des tentes, sur les chemins, comme l'araignée nous tendons nos toiles pour prendre la mouche au passage. Le scapulaire et la médaille miraculeuse n'ont rien perdu de leur vieille réputation. C'est avec cela que Marie Immaculée enchevêtre ces pauvres âmes.
Parfois, cependant, il n'était pas nécessaire de recourir à ces pieux stratagèmes, et le respect humain était franchement foulé aux pieds.
A Montargis, par exemple, un dimanche, les Pères Colombot et Dufour confessèrent des soldats toute la journée, durant les offices, la messe, les vêpres et le salut. Ils reçurent leurs confidences non pas dans le confessionnal, mais dans la nef de l'église, simplement assis sur une chaise, au grand ébahissement et à la grande édification de la population, peu habituée à voir les hommes s'approcher du tribunal de la pénitence.
Mais, à la fin de décembre, le P. Dufour, en portant les secours de son ministère à des varioleux, fut atteint de la contagion, et dut se mettre au lit ; peu après, le P. Colombot eut le même sort ; l'un et l'autre, néanmoins, purent recouvrer la santé.
Aussitôt guéri, le P. Colombot fut envoyé dans l'armée de l'Est. Celle-ci ayant échoué dans sa marche sur Belfort, se vit contrainte, pour échapper à l'ennemi, de demander un asile à la Suisse, puissance neutre. Le P. Colombot dut la suivre dans son exil, et c'est à Genève qu'il exerça d'abord son ministère auprès de nos malheureux soldats.
Beaucoup que la mort avait épargnés sur les champs de bataille, tombèrent sur la terre étrangère, par suite des fatigues et des privations précédemment endurées, ou furent les victimes du typhus et de la variole. Mais, grâce à la présence de leur aumônier dévoué, ils s'endormirent du dernier sommeil dans le calme et la résignation. Les secours religieux seuls
pouvaient les consoler dans cette terrible épreuve, et leur adoucir le redoutable passage du temps à l'éternité. C'était si dur pour eux, après avoir échappé à tant de périls, de venir exhaler le dernier soupir loin de la patrie, dont les portes leur demeuraient inflexiblement fermées.
Par la souffrance, les âmes justes se rapprochent de Dieu ; mais celles qui sont moins ferventes, ou moins éclairées des lumières surnaturelles, s'aigrissent, parfois, à mesure que l'épreuve se prolonge et s'aggrave. Elles sont, alors, moins disposées à prêter l'oreille à la voix du prêtre. On ne peut leur parler des vérités de la foi qu'avec beaucoup de tact et de prudence, pour ne pas risquer d'être éconduit.
Plus il sentait se multiplier les obstacles, plus l'Oblat recourait, en toute confiance, à Celle qui est la Consolatrice des affligés et le Refuge des pécheurs. Plus d'une fois il expérimenta combien la médaille miraculeuse est puissante, pour changer subitement les cœurs les plus obstinés.
— Allons ! mon ami, dit-il, un jour, à un vieux soldat, je vais vous confesser...
Et, comme le malade esquissait un signe de protestation, le Père reprit :
— Je ne vous quitterai pas que vous n'ayez consenti. N'attendez pas davantage pour mettre ordre à votre conscience. Vous n'êtes pas sûr d'avoir le temps plus tard !
— Me confesser, moi !... Vous prêcheriez durant un siècle, que vous ne réussiriez pas !... J'ai mes idées ; n'insistez point... Allez vous... promener, et laissez-moi tranquille !...
— Soit ! je ne veux pas vous importuner ; mais faites-moi le plaisir d'accepter cette médaille. Elle vous portera bonheur.
Et, sans attendre la permission, le Père la lui suspendit sur la poitrine. Le lendemain, il revint, et, sans autre préambule, dit au récalcitrant ; — • C'est décidé, n'est-ce pas ?... c'est aujourd'hui qu'on se confesse?...
— Oui, mon Père, je veux bien.
Des faits de ce genre ne furent pas une exception.
Certaines raisons particulières nécessitèrent, cependant, le transport des internés dans l'intérieur de la Suisse, et le P. Colombot fut envoyé au camp de Bière, avec deux mille d'entre eux.
C'est un joli village de douze cents âmes, sur un plateau au pied du Jura, à quinze kilomètres au nord de la rive septentrionale du lac de Genève, entre Nyon et Lausanne, presque à égale distance de ces deux villes. Il y avait, là, de grandes casernes et un polygone d'artillerie, où les troupes du canton de Vaud s'exerçaient, pendant l'été.
De ces hauteurs, le coup d'oeil est ravissant. On aperçoit presque la
totalité du lac, avec les nombreuses villas bâties (rracieusement sur ses bords enchanteurs. En face, les montagnes du Chablais s'échelonnent, les unes au-dessus des autres, jusqu'au mont Elanc, dont les glaciers resplendissent au soleil.
Mais l'aumônier avait autre chose à faire qu'à contempler les beautés du paysage. Des centaines de malades, atteints de la variole et du typhus, encombraient les infirmeries et les lazarets.
D'ailleurs, ces ambulances improvisées à la hâte, étaient loin de présenter le confort des hôpitaux régulièrement organisés. Malgré de nombreux et de généreux dévouements, que de choses manquaient encore, et manqueraient toujours !
Sans cesse au chevet des malades et ne respirant qu'une atmosphère empestée, le Père eut la consolation de se voir accueilli avec joie, par tous ceux auxquels il offrait le secours de son ministère.
Par son héroïsme il gagna tous les cœurs, car il rendait les services les plus pénibles à ceux dont la contagion faisait, même pour les plus vaillants, un objet d'horreur. Plusieurs fois, il dut prendre dans ses bras les cadavres des varioleux. pour les déposer dans le cercueil, lorsque les infirmiers, n'ayant pas le courage de surmonter leur répulsion, s'enfuyaient... épouvantés.
Pour inspirer une haute idée de notre sainte religion aux protestants de l'endroit, il tint à donner aux offices du dimanche toute la solennité possible. Il fit venir de Genève ce qui était nécessaire pour la construction et la décoration d'un autel, que les soldats s'empressèrent d'élever eux-mêmes dans un vaste manège.
— J'y plaçai, racontait-il. une statue de la Sainte Vierge, dont le trône fut orné d'un reste de drapeau des volontaires vendéens, que j'avais découvert chiffonné dans le fond d'un sac. Depuis des siècles, cette douce image de la Reine du ciel n'avait pas reparu dans cette contrée, d'où l'hérésie l'avait chassée. Elle en reprit possession, et elle y est encore. A mon départ, le bon casernier me demanda, comme une faveur, de la lui confier en souvenir ; m'assurant que, quoique protestant, il la mettrait à un poste d'honneur dans sa maison, et il a tenu parole.
Le dimanche donc, à l'appel du clairon, les soldats venaient se presser autour de l'autel brillamment illuminé. Comme elle était imposante cette messe militaire, avec ses chants ! surtout avec ce Credo de Dumont sortant de mille poitrines ! Beaucoup de ces jeunes gens le savaient par cœur, car ils étaient la plupart de la Bretagne, de la Vendée et de la Mayenne.
— C'est comme chez nous ! disaient les soldats émus. C'est comme dans notre pays natal !
Souvent des larmes mouillaient leurs paupières, et il ne fallait pas de grands efforts de pathétique, pour attendrir cet immense auditoire-
Aux vêpres, même affluence.
Le récit de ces belles cérémonies était sur toutes les lè\Tes, et les Suisses protestants, aiguillonnés par la curiosité, voulurent assister aux offices des catholiques. Un soir, un grand nombre se présentèrent. Le P. Colombot leur assigna une place de choix, et les disposa en couronne au pied de l'autel de Marie, dont ils ne connaissaient pas les maternelles tendresses.
Arrachée autrefois par la violence au catholicisme, cette population aux mœurs patriarcales avait cependant conservé, au fond de son être, le sentiment religieux. Tout ce qui touche Dieu lui était sacré. Les paroles que le fervent Oblat adressa, du haut de la chaire, dans des occasions de ce genre, éveillèrent un écho sympathique chez les auditeurs, et furent des germes de salut déposés dans les âmes.
Enfin, sonna pour les internés l'heure, si impatiemment attendue, de la rentrée en France. Ceux auxquels leur état de santé permettait le voyage, partirent aussitôt, et le P. Colombot les accompagna jusqu'au bord du lac, où ils s'embarquèrent.
Quant à lui, il resta encore pour s'occuper des malades, qu'il ne consentait pas à abandonner. Il célébra avec eux les solennités de la semaine sainte et la fête de Pâques.
Le 1 mai seulement, avec les derniers convalescents, il reprit le chemin de la patrie.
§ G Jlu fort de la Chartreuse.
A ces actes de dévouement déjà si nombreux ne se borna point le concours des Oblats, dans cette longue et douloureuse épreuve. Partout, dans nos maisons, même les plus éloignées du théâtre de la guerre, comme, par exemple, celles de Talence, d'Arcachon et de Bordeaux, s'ouvrirent des ambulances, oii les pauvres blessés reçurent les soins les plus empressés pour l'âme et pour le corps.
Nous ne pouvons ici que signaler ces généreuses initiatives, car le récit détaillé de ces multiples manifestations de zèle et de charité nous entraînerait trop loin.
Disons seulement que, même par delà la frontière septentrionale de la France, un de nos Pères remplissait, auprès des internés en Belgique,
le même ministère consolateur que le P. Colombot, auprès de ceux que la Suisse avait hosiDitalisés.
Parmi les Oblats qui, dès les premiers coups de canon, avaient le plus ardemment désire accompagner les armées sur les champs de bataille, se trouvait le P. Michaux. De toute son âme il ambitionnait ce poste d'honneur. Ses demandes réitérées n'ayant pas réussi, il se dédommagea, en se consacrant entièrement au service des soldats qui, après le désastre de Sedan, durent passer en Belgique.
Un grand nombre étaient enfermés, à Liège, dans le fort de la Chartreuse, situé sur une des hauteurs de la rive droite de la Meuse, dominant un vaste parc et un bel édifice que la Congrégation devait acquérir, dix-huit ans plus tard, pour en faire un scolasticat. A ce moment, nul ne présageait que les Oblats s'établiraient, un jour, au pied de cette vieille citadelle déclassée.
Ces soldats, privés de liberté, condamnés à bien des sacrifices, mais surtout attristés et humiliés au souvenir de la capitulation de Sedan et de tant d'autres catastrophes, qui avaient froissé les sentiments les plus intimes de leur patriotisme et de leur honneur militaire, accueillirent le prêtre comme l'envoyé du ciel.
Loin d'avoir été endurcis par la souffrance, leurs cœurs étaient devenus plus ouverts aux idées surnaturelles.
Là, comme en Suisse, les offices du dimanche furent particulièrement touchants.
Après avoir assisté à leurs vêpres, un conseiller de la cour de Metz disait :
— En entendant ces prisonniers chanter avec tant de foi les hymnes sacrées, j'ai éprouvé une des émotions les plus profondes de ma vie !
Profitant de leurs bonnes dispositions, le P. Michaux leur prêcha une retraite, à l'issue de laquelle presque tous communièrent.
Pendant de longs mois, il adoucit les amertumes de leur captivité par sa présence, par sa parole toujours écoutée avec sjanpathie, par ses services, et par une foule de délassements honnêtes qu'il leur procura. 11 mit à leur disposition une bibliothèque ; des jeux de toute sorte : dominos, dames, lotos, cartes, nains jaunes, etc. Aux musiciens il fournit des instruments de musique, et s'industria de mille manières à combattre l'oisiveté, source de mélancolie et de désordres.
Chaque mois, il préparait une loterie intéressante, amusante et utile. Sans débourser un centime, tous gagnaient un lot.
Sur douze tables s'étalaient une multitude d'objets, que le sort allait attribuer à chacun. C'étaient d'abord des vêtements : pantalons, caleçons, chaussettes, mouchoirs, ceintures, cravates, bonnets de
coton, etc. ; puis, une foule de menus présents : couteaux, rasoirs, cigares, pipes, blagues, savons, peignes, papier à lettre, plumes, crayons, livres, revues, etc., etc. ; enfin, des comestibles : saucissons, jambons, fromages, flacons de vin de Bordeaux, ou de Bourgogne, fruits, desserts, etc., etc.
• — Au moment du tirage, les noms de tous sont jetés dans mon tricorne, écrivait le P. Michaux. Alors, je prends ostensiblement en main le lot qui va échoir au premier sortant. Un turco ne sachant pas lire plonge ses doigts dans l'urne de feutre constituée par mon couvre-chef, et le nom de l'élu est proclamé. Tous gagnent ; tous sont contents ; moi surtout car j'ai le plus beau lot : la satisfaction de leur avoir fait oublier leur peine par quelques instants d'agréable et profitable récréation.
Pour rendre aux cœurs ulcérés par la souffrance un peu d'espoir dans des jours plus heureux, quel est, en effet, le meilleur moyen, si ce n'est de compatir à l'affliction de ceux que l'on veut consoler, de les distraire et de leur procurer quelques joies saines et bienfaisantes ?
La charité chrétienne est industrieuse. Tout en parlant du ciel, elle sait, mieux que personne, alléger les chagrins de l'exil sur la terre.
■ — Vous me demanderez peut-être, continuait le P. Michaux, comment je puis faire face aux dépenses considérables que mon œuvre entraîne. La bonne Providence est là, et sa bourse est inépuisable !... C'est à elle que je m'adresse. Toujours elle a accueilli mes requêtes. Souvent même elle les prévient, et m'évite jusqu'à la peine de solliciter !.,.
§ 7 A Tours. Œuvres militaires.
Pendant la guerre. Tours vit affluer dans ses murs un grand nombre d'étrangers : habitants des départements envahis, Parisiens fuyant les horreurs du siège, ou gens attirés de toutes les parties de la France, par la présence du gouvernement de la Défense nationale qui s'y était transporté, après l'investissement de la capitale par les Prussiens.
De là, un surcroît de travail pour nos Pères, car beaucoup de ces étrangers venaient prier et pleurer sur le tombeau du thaumaturge des Gaules : puis, confier aux chapelains du sanctuaire leurs jieines et levirs angoisses, pour obtenir, en retour, des paroles d'encouragement et de réconfort.
La chapelle ne désemplissait pas. Les confessionnaux étaient constamment entourés d'une foule compacte, triste et recueillie : soldats, hommes du monde, femmes et jeunes filles en larmes, implorant le ciel pour la conservation de leur mari, de leurs frères ou de leur père.
Que de douleurs à consoler !...
De plus, les chapelains déployaient un zèle très actif, auprès des soldats spécialement. Leur maison était comme une caserne de passage, où aumôniers militaires, zouaves pontificaux, mobiles, officiers, parents et amis, blessés même venaient demander asile
Tous étaient reçus cordialement et avec joie.
Parmi ceux-ci notons le colonel de Charette qui s'assit également à la table des Oblats. Le P. Rey lui remit le drapeau du Sacré-Cœur, brodé par les Visitandines de Paray-le-Monial, après l'avoir déposé, un jour et une nuit, sur le tombeau de saint Martin. Cette bannière, comme on le sait, flotta glorieusement sur les champs de bataille de Loigny et de Patay, où sa présence électrisa les zouaves commandés par le général de Sonis.
A toute heure du jour et bien souvent dans la nuit, aux premiers sons du clairon annonçant un départ précipité, les Pères étaient appelés pour confesser des officiers et des soldats.
Plusieurs mois durant, ce fut un mouvement perpétuel, et les Oblats se trouvèrent ainsi intimement mêlés à ceux (jui prenaient part à ce drame héroïque, qui émotionnait la France et le monde.
Chaque dimanche, à midi, était célébrée la messe militaire. La chapelle provisoire, alors exclusivement réservée aux soldats, était littéralement pleine : cavaliers, fantassins, dragons, gendarmes, francs-tireurs, mobiles, volontaires, gardes nationaux, blessés, convalescents, s'y pressaient unis dans la prière et la piété. Un piquet d'honneur était placé de chaque côté de l'autel. Presque tout le temps on chantait des cantiques.
Cette messe qui mettait les Pères en contact avec les officiers et les soldats se rendant à l'armée de la Loire, leur donna l'occasion d'en préparer un grand nombre à l'accomplissement des devoirs religieux. Elle devint pour beaucoup un élément de conversion.
Là ne se bornait pas le rôle des chapelains, déjà si surchargés. On les voyait également dans les ambulances, non seulement de la cité, mais aussi de la campagne, dans un rayon de dix à douze kilomètres.
Au lendemain d'un combat livré à cinq ou six lieues au nord-est de Tours, sur la route de Vendôme, les Prussiens parurent, le 21 décembre 1870, sur un coteau qui domine la ville. Quoiqu'elle fût sans défenseurs, nos armées s'étant retirées vers l'Anjou, ils la bombardèrent pendant une vingtaine de minutes.
Dès le premier coup de canon, deux Oblats, les Pères de l'Hermite et Castel, sans s'inquiéter du danger, se dirigèrent vers la mairie, point de mire des obus, ])our porter aux victimes les secours de leur saint ministère.
Les œu\Tes militaires fondées ou développées à Tours par les Oblats, survécurent aux malheurs de la guerre, et eurent leur place dans le vaste programme de réorganisation sociale, entreprise en France par les catholiques.
Des officiers de tout grade, même des généraux, les encouragèrent souvent de leur présence, toujours de leur influence et de leur sympathie. Parmi ceux-ci notons le colonel Petiet, le colonel puis général ï^olloppe, les généraux de Cissey, Bastoul, de Gr amont, etc..
En pleine liberté, et sans avoir à redouter à leur retour à la caserne les railleries de leurs camarades, les soldats continuèrent à venir régulièrement à la chapelle provisoire. A les voir prier, chanter, ou écouter avec attention l'instruction qui leur était adressée après l'évangile de la messe du dimanche, on sentait que la foi de leur enfance se réveillait de plus en plus en eux.
Aux principales fêtes, la musique des régiments rehaussait par ses accords la pieuse cérémonie.
Pendant la semaine sainte, on leur prêchait une retraite, pour les disposer au devoir pascal. Le jour de Pâques, officiers et généraux, en grande tenue, assistaient à la messe militaire, à la tête d'un millier d'hommes.
Aux anniversaires des mémorables batailles de la récente guerre, et sur la demande du général commandant la place, étaient célébrés des services solennels, auxquels officiers et soldats étaient convoqués. Un des chapelains prenait ensuite la parole devant cet imposant auditoire.
La même cérémonie funèbre se renouvelait, chaque année, le 2 novembre, pour les défunts de la garnison.
Pour accentuer le bien, un cercle militaire fut fondé. Des centaines de soldats le fréquentaient. Ils y trouvaient des livres, revues, journaux variés ; des jeux de toute sorte ; des billards, un piano, d'agréables délassements, des distractions honnêtes ; et, de temps en temps, de vraies fêtes de famille qui les dédommageaient de la privation des joies de leur foyer absent.
On y institua des classes pour les illettrés ; et, pour les esprits plus cultivés, des conférences historiques et scientifiques. L'ignorance, en effet, est trop souvent la gardienne des préjugés et de l'erreur ; de même que l'instruction impie est un venin dangereux. La science chrétienne, au contraire, est un agent conservateur des bonnes doctrines et des croyances surnaturelles.
Ce cercle fut pour les soldats le moyen d'éviter une foule de dangers d'ordre moral, et celui de rester fidèles aux pratiques religieuses.
Tous les soirs, on y récitait la jDrière en commun, auprès du tombeau de saint Martin, là même où Clovis, Charlemagne et nos rois vinrent, les uns après les autres, consacrer à Dieu leur épée.
Comment les jeunes militaires, en ]:)riant et chantant des cantiques dans un endroit si plein de pieux et touchants souvenirs, ne se seraient-ils pas pénétrés des grands et nobles sentiments qui inspirent l'ardeur patriotique et l'héroïsme chrétien ?
L'influence salutaire des Oblats s'étendait même en dehors du cercle. Deux d'entre eux, ayant le titre d'aumôniers de la garnison, visitaient régulièrement les casernes, et donnaient également leurs soins à la prison militaire : instructions fréquentes, bonnes lectures, chant des cantiques, messe du dimanche, retraite pascale, à la suite de laquelle presque tous les prisonniers se confessaient et communiaient.
On se tromperait, en effet, si l'on comparait les 2:)risonniers militaires à ces individus tarés et j)erdus de vices, que l'on rencontre dans les prisons civiles. Ce sont le plus souvent de pauvres jeunes gens qu'un oubli d'euxmêmes, une vivacité, une rébellion peu grave ont conduits devant le conseil de guerre. Le moment de la colère passé, quand surviennent le calme et la réflexion, ils sont accessibles à l'action bienfaisante du prêtre.
Les Pères préparaient aussi les enfants de troupe à l'accomplissement de leurs devoirs religieux. Chaque semaine, ils les réunissaient pour leur enseigner le catéchisme. La cérémonie de leur première communion revêtait une solennité exceptionnelle. Souvent, l'archevêque la présidait lui-même. Les généraux et officiers supérieurs y assistaient, témoignant ainsi, à la fois, de leurs sentiments chrétiens et de leur sympathie pour les premiers communiants.
Pour faire un bien plus profond même aux soldats qui ne venaient pas au cercle, les Oblats, aidés par des amis généreux, établirent des bibliothèques dans les principales casernes de la ville, et même au camp du Ruchard, dans la campagne, à l'usage des troupes, qui, pendant l'été, y sont réunies.
Choisis avec soin, ces livres i:)laisaient aux soldats, et contrebalançaient avec succès l'influence de publications moins bonnes.
On compléta ce système de défense contre le prosélytisme en^•ahisseur des sociétés protestantes ou sectaires, par de fréquentes distributions de brochures, et de tracts édifiants qu'on laissait traîner, à dessein, sur les tables et sur les lits des chambrées. Ces opuscules et feuilles volantes, appât pour les oisifs, les occupaient et les intéressaient en leur suggérant des pensées salutaires.
Enfin, pour ceux qui, arrivés au régiment avec une foi vive et l'habitude des pratiques chrétiennes, ne demandaient qu'à être encouragés et soutenus pour progresser dans la voie de la vertu, les Pères fondèrent une association, dans laquelle, avec des secoiu-s religieux spéciaux, ces jeunes hommes trouvaient le stimulant de l'exemple mutuel.
Ce fut la Légion de Saint-Maurice et de Notre-Dame des soldats.
Dans cette phalange d'élite, se recrutaient les apôtres de la caserne, car le but qui leur était proposé était, avec la sanctification personnelle, celle de leurs camarades, par les vertus chrétiennes et militaires, dont les légionnaires devaient être les vivants modèles.
Un conseil, présidé par l'aumônier, prononçait l'admission des nouveaux membres.
Le cérémonial de la réception reproduisait celui que les preux d'autrefois suivaient pour la création des chevaliers.
En recevant leurs insignes des mains du prêtre, les récipiendaires juraient de ne jamais faillir à l'honneur, de garder leur âme à Dieu, et de verser, s'il le fallait, leur sang pour la patrie.
Plusieurs de ces bons jeunes gens communiaient tous les huit jours.
N'était-ce pas. là. une œuvre patriotique au premier chef, bien apte à aider puissamment au véritable relève ent de notre armée ?
Les Oblats de Tours eurent la consolation de Aoir le règlement de cette Association adopté en diverses villes de France : Douai. Paris, LimoGcs, etc.