‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existence (volume 5)Chapitre 35 sur 49 · CHAPITRE Vil Diano Marina · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil Diano Marina

Le palazzo ArJoino.

Après l'expulsion des Pères Missionnaires de Xotre-Danie des Lumières, le 5 novembre 1880, le juniorat se maintint encore deux ans ; mais, alors, à la suite de nouvelles tracasseries des pouvoirs publics, le 4 septembre 1882, il dut s'éloigner de ce sanctuaire béni, à l'ombre duquel il avait si lonirtcmps vécu. Le soir même, il se reconstituait dans le

Diano Marina.

Au premier plan, la gare du chemin de fer. Près de la mer, à droite, la petite croix indique les trois maisons composant l'établissement des Oblats.

petit séminaire de Beaucaire, où l'évêque de Nîmes lui offrait la plus bienveillante hospitalité.

Les junioristes s'y distinguèrent par leur application au travail et leurs succès dans l'étude. Mais ce n'était là, cependant, dans la pensée des supérieurs, qu'une étape provisoire. Ils se préoccupèrent aussitôt de trouver un local spécial, où ces jeunes gens pourraient se former à la vie religieuse, en même temps qu'aux sciences humaines et aux belles lettres.

Leur regard se tourna vers l'Italie, et ils cherchèrent, le plus près possible de la patrie française, un immeuble spacieux et commode.

Ils le découvrirent sur les bords de la Méditerranée, à cinquante kilomètres de la frontière, à Diano Marina, ville proi^rette et gaie, station du chemin de fer de Vintimille à Gênes.

Comme sur tout le littoral abrité contre les vents du nord par les ramifications des Alpes liguriennes, le climat y est doux et la végétation luxuriante. On y voit en abondance caroubiers, figuiers, citronniers, orangers, myrtes, agaves, lauriers, palmiers et dattiers, alternant avec des vignobles fertiles.

Sur le flanc des collines, croissent des bois d'oliviers aux troncs noueux et aux branches tordues ; puis, des bosquets de pins à la verdure viffoureuse.

Diano Marina.

Le « palazzo » Ardoino, avec l'aile occidentale. La porte d'entrée, étant à l'est, ne paraît pas sur la gravure.

C'est vraiment un délicieux jardin aux fruits varies et suaves ; c'est la terre où coulent l'huile et le vin ; pays superbe, embelli, en outre, par le voisinage de la mer, quelquefois mugissante sous l'effort de la tempête, et couvrant alors de sa blanche écume les anfraetuosités du rivage ; mais, le plus souvent, calme et paisible, scintillant comme une nappe d'argent fondu, sous les rayons dorés du soleil.

La maison acquise par la Congrégation s'appelait le palazzo Ardoino, du nom de l'ancien propriétaire, créé baron par Xapoléon I^""^ mais cj^ue des revers de fortune avaient mis, peu à peu, dans l'impossibilité de soutenir son rang. Ce bel édifice à trois étages surmontés d'un belvédère, mesurait cinquante-cinci mètres de long, quinze de large et vingt de haut ; plus une aile, vers le couchant.

Rien de remarquable à l'extérieur, si ce n'est la rectitude des lignes, l'ampleur des proportions et la porte d'honneur, au fronton décoré du Phénix renaissant de ses cench-es, motif d'ornementation reproduit dans plusieiirs pièces de l'intérieur.

Belles colonnes géminées en marbre au portique et à tous les paliers de l'escalier principal. Dans les vastes salles du rez-de-chaussée, on admirait de beaux stucs en relief et des paysages peints sur les murailles, mais avec des personnages sur quelques-uns desquels il fallut jeter un voile pudique.

Même profusion de peintures aux étages, dans la série de vingt à trente chambres, dont chacun se comjDOsait.

Une d'elles portait encore le nom de chapelle de Pie VII. parce que le saint pontife, persécuté et chassé de la Ville éternelle, y célébra la messe, le 4 fé\Tier 1814. Cet oratoire, petit, est agréablement décoré de figures d'anges et d'arabesques. Sur l'autel, une toile qui n'est pas sans mérite, représente Notre-Dame de Pitié.

N'ayant pas été entretenue par l'ancien propriétaire, cette vaste bâtisse avait besoin assurément de réparations ; mais il serait facile, moyennant quelc^ues aménagements bien compris, de l'arranger de telle façon que cent cinquante et même deux cents junioristes pourraient s"v mouvoir à l'aise.

Entièrement clos de murs, le jardin, qui l'entourait, était digne de ce palazzo. C'était un quadrilatère de trois hectares de superficie, soit de trente mille mètres carrés.

Cultivé dans sa totalité, il était partagé en deux j)ortions presque égales par une longue et large allée, flanquée de deux murs dans lesquels se découpaient quatre-vingt-douze arcades, et que surmontait un treillis, III 20

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auquel des vignes grimpantes suspendaient leurs épais feuillage et leurs grappes vermeilles. Elle formait une immense tonnelle de deux cent vingt mètres de long sur cinq de large, à l'ombre très appréciée durant la saison chaude. Pie VII lui-même en fut émerveillé.

A droite et à gauche, des centaines d'autres tonnelles, plus étroites, mais non moins chargées de raisin, se déroulaient en gracieuses allées parallèles ou perpendiculaires. Entre elles, s'étendaient de larges bandes de terrain, laissant circuler l'air et la lumière. Là, poussaient les tiges de blé, d'orge et d'avoine ; le lin, les pommes de terre et autres légumes. Au-dessus s'épanouissaient les arbres fruitiers, tels que figuiers, pruniers, poiriers, etc. Des bosquets émaillés de fleurs et séparés par des barrières de buis, artistement taillés, constituaient des jardins d'agrément, plantés de magnolias, d'orangers, de marronniers, de cyprès, de charmes, d'eucalyptus, de néfliers du Japon, etc.

En outre du palazzo, il y avait deux autres maisons : la première, au nord, près de la gare, pour le fermier et sa nombreuse famille ; la seconde, dite l'huilerie, à cinquante mètres de la mer ; l'une et l'autre assez grandes, pour servir de noviciat.

L'ensemble formait donc une magnifique propriété. Élèves et professeurs en furent ravis.

On en prit possession au mois de décembre 1883.

Transplantés sous le beau ciel d'Italie, les junioristes y grandirent en âge et en sagesse, sous la ferme et douce direction de leur supérieur, le P. Guillon, naguère Maître des novices à Notre-.Dame de l'Osier. Tout permettait d'espérer qu'ils seraient, dans la suite, entre les mains de la Congrégation, des instruments dociles et utiles ])our le bien à opérer dans le champ de l'apostolat.

§ 2 L'épreuve.

Trois années durant, les proscrits vécurent heureux sous ce ciel d'azur, et, dans leurs rangs, vinrent se mêler de nombreux Italiens.

Mais le calme précède parfois la tempête. Dieu le veut, parce que l'épreuve trempe les caractères, et, pour les âmes vaillantes, est un gage de bénédictions.

Au matin du mercredi des Cendres, 23 février 1887, vers six lieures et demie, la cérémonie du jour et la messe de communauté étant achevées, tandis que trois Pères célébraient encore le saint sacrifice, et en étaient à l'offertoire, tout d'un coup la terre trembla avec des oscillations et des

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ondulations d'une violence extrême. On entendit, en même temps, un bruit sourd et lugubre, mugissement effroyable du sol agité, et presque aussitôt celui de murailles et de plafonds qui s'écroulaient au milieu d'un nuage de poussière.

D'un bond, tous ceux qui se trou^'aient à la chai^elle, se précipitèrent dans le jardin, pour éviter d'être écrasés.

Après la messe, cependant, beaucoup de junioristes étaient remontés dans les dortoirs, et plusieurs Pères avaient regagné leur cellule. Vivaientils encore ?... Question redoutable, à laquelle nul, dans la cour, n'osait répondre.

N'écoutant que leur courage, le P. Guillon et ses collaborateurs volèrent à leur secours. Mais quelles difficultés pour les atteindre !...

— C'est en trébuchant sur des amas de décombres, écrivait peu après le P. Soulerin, que nous gravissions à grand'peine l'escalier de service, et que nous arrivâmes au troisième étage. Spectacle na\Tant ! Plus de dortoirs, mais un monceau de poutres, de tuiles, de blocs de cheminées, entassés pêle-mêle, comme les éclats d'une mine.

Avec une lampe, car il faisait encore nuit, on poursuit des investigations en tout sens. On indique aux junioristes c{ue l'on rencontre, la seule voie libre, et on les empêche de passer par un dortoir dont le ])lafond s'est effondré. Que d'efforts, pour soulever les pans de mur, sous lesquels, on entend des gémissements !

C'est ainsi que le sauvetage s'opère. Dans la persuasion qu'il est complet, on redescend ; mais la lampe, accidentellement éteinte, cesse d'éclairer le dortoir dont le plafond n'existe plus. Deux junioristes et le P. Supérieur lui-même tombent, les uns après les autres, dans ce gouffre de quatre mètres de profondeur. Aucun d'eux heureusement ne s'y casse ni bras, ni jambe.

Quelques minutes après, second tremblement de terre, presque aussi fort que le premier. On court loin des abords de la maison. Le sol semble se dérober sous les pieds. Les arceaux et les piliers de la grande avenue s'inclinent à droite et à gauche, se soulèvent et s'affaissent avec fracas. Des blocs de brique s'en détachent et roulent de tous côtés, à plusieurs mètres de distance.

Néanmoins, le paîazzo résiste. Ses murs lézardés en plusieurs endroits restent debout. Il ne s'en échappe que des fragments de plâtras déjà ébranlés, ou des morceaux de la corniche supérieure. Mais la ville, horriblement endommagée par les précédentes secousses, achève de s'écrouler, avec des craquements effroyables de poutres brisées, et des cris déchirants d'une foule apeurée ou agonisante.

— A voir tomber successivement les maisons dans la direction

sud-est nord-ouest, racontait le P. Soulerin, vous auriez dit qu'une main invisible et d'une irrésistible puissance poussait, heurtait et renversait tout ce qu'elle rencontrait devant elle.

Un calme relatif s'étant produit, on se compta une seconde fois. Hélas ! deux enfants manquaient encore. De nouveau, le P. Supérieur, au péril de sa vie, s'élance sur l'escalier branlant, et s'avance rapidement vers les dortoirs, suivi de Pères et de Frères convers.

On appelle... on cherche... on fouille... rien !... On cherche encore dans tous les coins et recoins... Horreur !... On finit par découvrir sous des monceaux de décombres, des membres broyés et deux têtes sanglantes !... Devant ce spectacle affreux, les témoins pâlissent immobiles ; puis, des sanglots soulèvent leur poitrine, et de grosses larmes coulent de leurs yeux. Vite on transporte les pauvres victimes sous les voûtes du rez-dechaussée, et la triste nouvelle se répand bientôt. La douleur est générale.

Impénétrables décrets du souverain Maître de la vie et de la mort !...

Comment ne pas reconnaître, cependant, sa miséricorde envers les siens, même quand il les éprouve ! Quatre-vingts personnes se trouvaient dans la maison, au moment de la catastrophe, et deux seulement périrent.

Ce fut bien autre chose dans la ville de Diano Marina, où la plupart des habitants étaient encore couchés, parce qu'ils avaient passé une grande i^artie de la nuit dans les réjouissances mondaines et coupables du carnaval. Il y eut plus de cinq cents victimes, sur une population de deux mille âmes. La j^roportion était de un sur quatre, tandis qu'elle ne fut au juniorat que de un sur quarante.

Toute la journée du 23, le sol resta houleux, et Ton passa la nuit suivante à la belle étoile. Pendant ces longues heures, durant lesquelles le sommeil fuyait les paupières, on compta encore quatorze secousses.

A chaque instant, les survivants effrayés, n'osant plus rentrer dans leurs demeures en ruines quand elles n'étaient pas détruites de fond en comble, accouraient dans le jardin des Pères, et demandaient à se confesser.

Une fois de plus, la Providence tirait le bien du mal. L'imminence de la mort ouvrait les yeux à bien des gens, qui se hâtaient de rentrer en grâce avec Celui qui, bientôt peut-être, serait leur Juge.

T^ouvet exode.

Dans l'après-midi même de ce jour terrible, les junioristes français repartaient pour la France. On les abrita, d'abord, dans nos maisons de Notre-Dame de l'Osier et de Notre-Dame de Bon-Secours ; puis, dans celle de Notre-Dame des Lumières, dont les portes s'ou\Tirent encore à une nombreuse jeunesse. Deux ans après, elle y célébra dans l'allégresse le cinquantième anniversaire de la fondation du premier juniorat.

Les junioristes italiens furent envoyés à Rome, et recueillis dans notre maison de Saint-Pierre-ès-Liens, assez grande et assez bien aménagée pour contenir deux communautés simultanément. Elles ne se gênaient en rien dans leurs mouvements respectifs, ayant chacune son quartier à part, son escalier séparé et sa cour de récréation. Elles ne se rencontraient qu'au réfectoire pour les repas, et à la chapelle pour les offices.

Aux jours de fête, les voix d'enfants, fraîches et pures, s'unissaient aux voix i^lus graves des étudiants en philosophie et en théologie, pour louer Dieu. Il résultait, de ce mélange, des chants pleins de grâce et de beauté : chants aux riches accords et aux harmonies suaves.

Pour les classes, les junioristes allaient au collège Massimo, le plus renommé des établissements d'instruction secondaire, et qui comptait près de six cents élèves appartenant aux meilleures familles. Ils s'y distinguèrent par leur application, leur bonne conduite et leurs succès. Non seulement ils obtinrent des prix et des médailles dans les concours généraux, comme leurs aînés à l'Université grégorienne, mais j^lusieurs prirent les grades académiques, ce qui devait permettre plus tard d'ouvTÎr soit un autre juniorat, soit un collège, sans crainte des tracasseries gouvernementales.

Suivant l'usage italien, tous, même les plus petits, portaient la soutane et la douillette, ce qui leur donnait un air de gravité précoce, contrastant avec leur âge et leur vivacité naturelle.

Leur nombre augmentant sans cesse, il fallut, en 1892, pour ne pas mettre obstacle au développement du scolasticat qui croissait aussi, les transférer dans un autre local : la villa del Drago, entourée d'une vaste cour ombragée de grands arbres, située entre la gare et la porte Saint- Laurent.

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