CHAPITRE YI
Au Grand Séminaire de Saint-Sulpice
§ 1 EsHme et confiance témoignées à l'abbé de Mazenod.
Elles étaient bien surnaturelles les intentions d'Eugène, quaiul il vint frapper à la porte du séminaire de Saint-Sulpice, à Paris, au mois d'octobre 1808.
Sa sœur était à la veille de se marier avec le marquis de Boisgelin. Elle s'établissait brillamment dans le monde. Quant à lui, renonçant à tous les avantages terrestres, il entrait dans le sanctuaire : il avait choisi la meilleure pai*t.
Sous la conduite du saint M. Emery et dune pléiade de maîtres éminents, se pressaient une centaine d'élèves des plus distingués. Indiquons simplement MM. AfTre, le futur archevêque-martyr de Paris ; Maurice de Bonald, plus tard cardinal et archevêque de Lyon; Charles de Forbin-Janson, depuis évêque de Nancy et primat de Lorraine. Il y avait là également les futurs archevêques et évêques d'Albi, de Besançon, de Strasbourg, de Soissons, de Meaux, d'Orléans, du Mans, de Nevers, de Verdun, de Châlons, de Limoges, etc. : une véritable pépinière de princes de l'Eglise.
Dès les premiers jours, Eugène de Mazenod prit rang parmi les plus parfaits.
Malgré sa modestie, sa rare vertu éclata bientôt. La multitude de lettres qui nous sont restées d'eux montre évidemment qu'il exerçait une sorte de fascination sur ces jeunes gens délite. Ces lettres sont l'expression, mille fois répétée, des sentiments d'attachement, d'estime, de confiance, de respect ; disons plus : de vénération, dont tous l'entouraient déjà. A son insu, il avait acquis comme une supériorité, volontairement acceptée par eux.
En diverses circonstances mémorables, ils le lui prouvèrent d'une manière non équivoque.
Moins d'un an après l'entrée d'Eugène au séminaire, Napoléon, le
17 mai 1809, s'empara des Etats de l'Eglise, et porta une main sacrilège sur le successeur de saint Pierre, qu'il retint prisonnier à Savone. Cet abominable forfait souleva les consciences catholiques. Dénoncé comme trop dévoué au Pape, M. Emery eut ordre de quitter Saint-Sulpice, dans les quarante-huit heures. L'ukase lui fut signifié le i6 juin 1810.
Consternés, ses disciples s'adressèrent à Fabbé de Mazenod, pour qu'il fût leur interprète auprès de celui qu'une mesure draconienne, si injustifiée, arrachait brutalement à leur affection.
Le soir, à la lecture spirituelle, M. Emery fit ses adieux à la communauté. Agé de près de quatre-vingts ans, il était obligé de s'éloigner d'une institution qu'on savait lui être plus chère que la vie. Ses paroles, admirables d'esprit de foi, de calme héroïque, de résignation et d'aljandon à la divine Providence en face de la persécution, produisirent une impression profonde sur les nombreux assistants. Les larmes coulaient de tous les yeux. L'émotion était à son comble. Au moment où M. Émery allait clore l'exercice par la prière d'usage, le Siib tiiiini prœsidiiim, l'abbé de Mazenod vit tous les regards se tourner vers lui :
— Parlez, lui disait-on avec insistance ; p)arlez en notre nom ; parlez !
Dominant son émotion et refoulant ses larmes ; jugeant, comme les autres, que quelque chose manquait à cette scène, déjà pourtant si attendrissante, il se leva et s'approcha de M. Emery.
La bouche parle de l'abondance du cœur. Il laissa donc parler son cœur, ce cœur si aimant, si sensible, si reconnaissant toujours.
Naturellement éloquent, il n'eut pas de peine à exprimer les pensées les plus délicates, et à trouver les mots adaptés à la circonstance. Il protesta que, malgré les mesures les plus violentes des ennemis de l'Église, M. Emery demeurerait leur père. Les élèves de Saint-Sulpice s'honoreraient d'être ses enfants. Dans les temps difficiles que l'on traversait, en face de l'impiété triomphante, leur gloire et leur consolation serait de marcher sur ses traces. Avec la grâce de Dieu, qui ne la refuse jamais à ses serviteurs fidèles, on n'hésiterait pas à le suivre dans l'exil, et, s'il le fallait, jusqu'à la mort.
L'orateur n'était interrompu que par les sanglots de l'assistance ; tous les cœurs vibraient à l'unisson du sien.
En terminant, pour leur obtenir ce secours de Dieu, si nécessaire dans ces conjonctures, il supplia le saint vieillard de les bénir.
A ces mots, tous, maîtres et lévites, se prosternèrent.
Emu jusqu'au fond de l'àme, et presque troublé, car il fut sur le point de se mettre à genoux, lui aussi, M. Émery, tournant ses regards vers le ciel, les bénit lentement. Il se rendit ensuite à la tribune
(le la chapelle pour y adorer le ilivin Maître avant de [)artir (i).
Le décret, daté de Saint-Cloiul, condamnait, en [)rincipe, tons les Sulpiciens. Napoléon, cependant, navait exigé que le départ immédiat du su})érieur. Les autres directeurs ne lurent pas inquiétés aussitôt ; puis, le ministre de la police Fouché, qui avait fortement contribué à irriter l'empereur, étant tombé en disgrâce, son successeur, M. Savary, duc de llovigo, qui ne partageait pas ses antipathies contre les Sulpiciens, les autorisa à rester.
Une année après, néanmoins, de nouvelles dénonciations ayant été lancées. Napoléon, dans un accès de vive colère, ordonna la destruction de la Compagnie. D'Utreclit, où il organisait en départements français le royaume de Hollande, il écrivait, le 8 octobre 1811, au ministre des Cultes :
— Je ne veux point de Sulpiciens dans le séminaire de Paris. Je vous lai dit cent fois, et je vous le répète pour la dernière. Prenez des mesures telles que cette Congrégation soit dissoute.
Dans cette triste occurrence, l'abbé de Mazenod fut encore chargé par ses condisciples d'être, auprès de leurs maîtres vénérés, l'interprète de leur désolation. La même scène déchirante des adieux de M. Emery se renouvela, le i5 novembre 181 1. En termes sentis, Eugène de Mazenod la rappela. Puis, il dit combien amère était leur douleur filiale, par suite de cette seconde épreuve qui aggravait si cruellement la première, en leur enlevant leur seule consolation : celle d'avoir auprès d'eux les dignes collaborateurs du si regretté M. Emery.
— Ah ! s'écria-t-il, dans un mouvement de véritable éloquence, parce qu'elle naissait des entrailles de lame, s'il faut cjue nous soyons séparés de nos soutiens et de nos guides, maîtres chéris, emportez, du moins, l'assurance que jamais le souvenir de vos bienfaits ne s'eflacera de nos ca?urs. Que ne nous est-il donné de vous les révéler à découvert ! Vous y verriez combien sont profondes les traces que vos vertus y ont imprimées, et l'usage que nous voulons faire de vos exemples. Vous y liriez la résolution ferme et constante, prise par chacun de nous, de suivre avec fidélité les saintes règles que vous nous avez transmises.
Le choix de l'abbé de Mazenod fait à diverses reprises par les élèves de Saint-Sulpice, pour qu'il fût leur porte-parole dans des circonstances aussi solennelles, montre en quelle estime ils le tenaient. Les directeurs ne pensaient pas autrement. Les lettres qu'ils lui adressèrent, soit pendant les vacances, soit après son sacerdoce, en sont le témoignage plusieurs Ibis répété.
(i) Cf. Gosselin, Vie de M. Kmery, 2 in-80, Paris, 1862, t. II, p. 274-
Nous ne citerons ici qu'un passage de cette volumineuse correspondance. C'est l'extrait d'une lettre du vénérable M. Duclaux, qui avait succédé à M. Émery dans la charge de supérieur général :
— Je ne cesserai jamais de remercier la divine Providence du bonheur qu'elle m'a procuré en me facilitant les moyens de me lier si intimement à vous. Soyez plus que persuadé, mon très cher Monsieur de Mazenod, que je n'aurai jamais de plus g-rand bonheur que de rencontrer quelque occasion où je puisse vous montrer toute ma tendresse, mon attachement, mon estime et ma vénération. Ces sentiments sont gravés non seulement dans mon cœur, mais encore dans celui de tous les prêtres qui ont coopéré avec moi à votre instruction. Ils se félicitent d'avoir eu l'avantage de vous connaître, et, dans quelque lieu qu'ils résident, leur esprit sera toujours consolé par la pensée d'un ami qui leur est infiniment cher.
Une autre fois, le même M. Duclaux terminait une de ses lettres par ces touchantes paroles :
— Je finis en vous disant ce que saint François de Sales écrivait à sainte Jeanne de Chantai : Adieu, vous que mon âme chérit incomparablement, absolument, uniquement en Celui qui, pour nous aimer et se rendre à notre amour, s'est rendu à la mort ! Vive Jésus ! Vive Marie ! Je vous embrasse et suis tout à vous.
Ces deux nobles cœurs, si bien faits pour se comprendre, étaient, on le voit, unis par la plus étroite et la plus tendre afiection. C'était entre eux cette douce et ravissante chose qu'on nomme l'amitié des saints, et dans laquelle les sentiments les plus ardents, les plus purs et les plus délicats de la nature sont perfectionnés et surélevés par l'eflusion de la grâce de Dieu.
Une preuve incontestable de la confiance qu'inspirait l'abbé de Mazenod aux Messieurs de Saint-Sulpice, est l'exceptionnelle rapidité avec laquelle ils l'appelèrent à franchir les degrés du sanctuaire.
Le 4 novembre 1808, fête de saint Charles, son patron, il revêtait l'habit ecclésiastique. Tonsuré un mois après, aux Quatre-Temps de Noël, ij décembre, il était, l'année suivante, promu aux Ordres mineurs, le 27 mai ; et au sous-diaconat, le 22 décembre 1809. Moins de deux ans après son entrée au séminaire, le 16 juin 1810, il recevait le diaconat.
Pour ceux qui savent avec quelle sage lenteur procèdent les directeurs des aspirants au sacerdoce dans l'appel aux Ordres, surtout aux Ordres sacrés, ces ordinations, se succédant à de si brefs intervalles, sont une preuve évidente de l'estime singulière qu'avaient, pour lui, les
hommes si éclairés et si prudents qui gouvernaient, alors, l'illustre maison de Saint-Sulpice.
Ils lui en donnèrent une, non moins certaine, lorsque, obligés par l'ukase impérial de laisser leur chère œuvre, ils le chargèrent, avec quatre de ses condisciples les plus éminents, d'en prendre la direction, pour maintenir dans leur intégrité le bon esprit et les traditions de M. Oher.
Déjà, précédemment, ils l'avaient désigné, avec deux de ses meilleurs amis, M. de Bonald et M. de Forbin-Janson, pour présider les célèbres catéchismes de Saint-Sulpicc qui venaient d'être rétablis dans leur paroisse, et produisirent des fruits merveilleux de salut, à une époque où l'instruction religieuse était restée si négligée, même et surtout dans les hautes classes.
Ce genre de ministère répondait parfaitement à son zèle et à son dévouement, comme aussi à son caractère expansif. Ses énergies naturelles s'augmentaient de toutes les ardeurs de sa foi.
Travailler à la sanctification des âmes, nétait-ce pas là le rêve de sa vie ? Enfin, il commencerait à le réaliser, avec une mission émanée de ses supérieurs, c'est-à-dire des représentants de Dieu, par conséquent de Dieu même !
Le bien opéré par lui fut immense. Là encore, si nous pouvions largement citer sa correspondance, nous aurions à publier les témoignages, mille fois répétés, de la reconnaissance d'une foule de chrétiens fervents appartenant aux rangs les plus élevés de la population parisienne. De nombreuses années plus tard, ils se plaisaient à le lui rappeler : c'est à ses enseignements lucides, à ses exhortations touchantes, à ses paroles pleines de feu, qu'ils devaient, affirmaient-ils, leur amour grandissant pour la piété et leur persévérance dans la vertu. Ses excellentes allocutions leur en avaient révélé le charme. Par lui, ils avaient connu, apprécié, désiré l'heureux état d'une âme en paix avec Dieu et avec elle-même.
Dans ce ministère si consolant, l'abbé de Mazenod prit conscience de ses qualités oratoires et de cette puissance extraordinaire dont le Seigneur l'avait doué pour émouvoir les multitudes. Sa voix claire, sonore, sympathique, vibrante, remuait ces jeunes cœurs et produisait en eux des impressions salutaires et durables.
C'étaient les prémices de cet apostolat, dont les fruits, dans la suite, furent si abondants. Ils l'étaient déjà ; ils le seraient bien davantage, lorsque les lumières de l'expérience auraient multiplié encore les ressources si variées de son remarquable talent. En lui on devinait déjà le missionnaire, le convertisseur des masses, le pêcheur d'hommes.
AU GRAND SÉMINAIRE DE SAINT-SULPICE 5l
§ 2 ïtltramontanisme de l'abbé de Mazenod.
Les empiétements de plus en plus despotiques de l'empereur sur la puissance ecclésiastique, ses violences contre le Souverain- Pontife, ses tendances manifestes au schisme, dans lequel il semblait vouloir entraîner l'Eglise de France et celles des autres nations soumises à son sceptre, fournirent à l'abbé de Mazenod l'occasion d'affirmer ouvertement son attachement aux doctrines romaines, son dévouement filial au Vicaire de Jésus-Christ, et le courage avec lequel il était prêt à affronter tous les dangers pour confesser sa foi.
La perspective de la persécution n'était pas de nature à l'effrayer. Au contraire, le désir de partager les épreuves de l'Eglise fut un des motifs déterminants qui l'engagèrent à renoncer au monde. Comme les chênes secoués par la tempête, sa vocation s'affermissait et poussait de plus profondes racines, sous la tourmente qui agitait les esprits.
Après avoir enfermé le Pape à Savone, et séquestré, dans la forteresse de Fénestrelle, le cardinal Pacca, secrétaire d'Etat, Napoléon, pour rendre impossible, en cas de vacance du Saint-Siège, la réunion du Sacré-Collège, contraignit la plupart des cardinaux à résider à Paris. Il les aurait ainsi sous la main, et en serait, pensail-il, plus facilement maître. En Italie, il laissa seulement ceux auxquels l'âge ou les infirmités ne permettaient pas d'elTectuer ce voyage, alors si fatigant.
Vingt-six cardinaux furent ainsi traînés en France. Le persécuteur prenait plaisir à les donner en spectacle à sa capitale, en les obligeant à paraître à sa cour. Un de ses amusements favoris était de les apostropher publiquement, pour leur reprocher leur conduite et celle du Pape. Il ne négligeait aucune occasion de les mortifier en toutes circonstances. Le thème le plus fréquent de ses plaisanteries était l'excommunication prononcée contre lui par Pie VII, qui, malgré ses foudres, ajoutait-il, n'en restait pas moins son prisonnier (i).
Ayant répudié l'impératrice Josépliine, sa femme légitime, il décida que les cardinaux assisteraient aux cérémonies de son mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche, fixé au i " avril i8io. Treize ne crurent pas devoir autoriser par leur présence cette union qui, à leurs yeux, était coupable. Deux jours après, l'ordre leur fut signifié de ne plus paraître à la cour, de quitter leurs insignes cardinalices et de n'avoir, désormais, d'autre costume que celui des simples prêtres. On les appela les cardinaux noirs.
(i) Cf. Picot, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le xvme siècle et le commencement du xix% 4 in-8'\ Paris, 1816. Année 1809.
Dans le px-emier accès de sa fureur, il avait commandé den fusiller trois, pour faire un exemple. Heureusement, l'ordre ne fut pas exécuté aussitôt. Lempereur, comprenant l'énormilé du crime qu'il aurait commis, se contenta de réduire à la misère les treize cardinaux, en les dépouillant de tous leurs revenus ecclésiastiques et même de leur patrimoine.
Sans S'inquiéter du danger qu'il courait en allant contre les volontés d'un tyran que nulle considération, ni humaine, ni divine, ne retenait dans ses colères, l'abbé de Mazenod s'empressa de procurer des secours pécuniaires aux cardinaux disgraciés. A cette fin, il quêta auprès des riches familles de la capitale. La police napoléonienne ayant su que des cotisations étaient recueillies en faveur de ces nobles victimes, organisa une surveillance extrêmement rigoureuse, pour découvrir les audacieux qui adoucissaient par ce moyen les mesures sévères de l'irascible autocrate.
Malgré la perspective de rejoindre à Fénestrelle, à Vincennes, ou dans quelque autre forteresse, ceux que le persécuteur y retenait captifs, l'abbé de Mazenod n'en continua pas moins son ministère d'héroïque charité. Connaissant parfaitement la langue italienne, il entretenait des rapports fréquents avec les cardinaux noirs. Il était le lien naturel entre eux et les personnes généreuses qu'il apitoyait sur leur sort.
Ces princes de l'Kglise furent très touchés d'un dévouement si méritoire et si périlleux. Ils eurent l'occasion de montrer plus tard leur gratitude, quand le P. de Mazenod vint à Rome solliciter l'approbation des Règles de la Congrégation, et dans d'autres circonstances également.
Ainsi se nouèrent entre eux et leur jeune bienfaiteur des relations affectueuses, qui, dans les vues de la Providence, contribueraient à la réalisation des desseins de Dieu sur celui qu'il avait choisi pour être le fondateur d'une nouvelle famille d'apôtres.
Ce n'était pas assez pour Napoléon d'emprisonner le Pape : il aspipirait à le supplanter dans le gouvernement spirituel de l'Eglise.
Depuis la perte de sa liberté, Pie VII ne concédait plus les bulles d'institution canonique aux évêques nommés par son oppresseur aux sièges de France et d'Italie. Celui-ci résolut donc de convoquer, de sa propre autorité, un concile national chargé d'étudier le moyen de se passer du Vicaire de Jésus-Christ.
L'annonce de ce concile irrégulier, et les menaces de schisme qui en découlaient, causèrent la mort du vénérable M. Emery (28 avril 181 1).
Ce prétendu concile, source de tant d'inquiétudes, s'ouvrit à Paris le II juin suivant.
Près de cent évêques y assistaient, et, parmi eux, quarante-deux venus de diverses parties de l'Italie dont Bonaparte s'était emparé. La plupart de ces derniers ignoraient le français. Ils se trouvaient comme dépaysés et très embarrassés dans cette immense capitale qui leur semblait la Babylone moderne. L'abbé de Mazenod, parlant l'italien avec autant de facilité que d'élégance, se mit à leur disposition. Ravis de posséder un si aimable interprète, ils le constituèrent leur intermédiaire auprès des évêques de France et des officiers de la cour : mission délicate, en même temps que très honorable.
L'intelligent lévite s'en acquitta avec un tact parfait et un dévouement infatigable. De plus, il traduisit en français leurs rapports sur les questions soumises au concile ; il fit de même, au sujet des publications italiennes ayant trait à la défense des droits du Saint- Siège.
Les longs mémoires, entièrement rédigés de sa main à cette époque, et qui subsistent encore, témoignent du zèle admirable avec lequel il se consacrait au triomphe de la vérité.
Avec l'abbé de Quélen, depuis archevêque de Paris, il fut, en outre, chargé de diriger le cérémonial des assemblées générales. Il dut à ces fonctions d'éprouver, le jour de l'ouverture solennelle, une des plus suaves émotions de sa jeunesse cléricale.
Tandis qu'il indiquait aux prélats italiens la place réservée à chacun d'eux dans le vaste chœur de la basilique de Notre-Dame, il aperçut Mgr Milesi, ancien curé de Saint-Sylvestre de Venise, et alors évêque de Vigevano. A cette vue son cœur battit vivement. Il se rappelait tant de bontés reçues de sa part, sur la terre d'exil. Oubliant pour un instant le protocole, il courut vers lui, et lui dit à voix basse, en italien :
— Monseigneur, vous ne me reconnaissez pas?...
Quatorze ans s'étaient écoulés, depuis que, simple adolescent, Eugène avait quitté Venise. C'était maintenant un homme de haute taille, à la démarche noble, au visage distingué. Durant cette période, ses traits s'étaient sensiblement modifiés, quoiqu'il en lut autrement de ceux de son interlocuteur.
Ainsi interpellé, l'évêque le regarda quelques instants, silencieux et indécis, n'osant pas se prononcer.
Le maître de cérémonies, alors, se nomma.
— O Dio !... Lei !... Eiigenio ! Eugenio mio ! s'écria l'évêque transporté de joie. O Dieu !... c'est vous!... Eugène! mon Eugène!... Je m'en doutais un peu ; mais je craignais de me tromper ! Il y a si long-
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temps que je ne vous avais vu ! Et vous avez tellement changé, depuis ! C'est vous !,.. Ici !...
Le bon évêque ne se possédait pas. C'était son enfant adoptit' qu'il revoyait. Aussi, nonobstant la sainteté du lieu, et le nombre de prélats qui s'y trouvaient en ce moment, il l'embrassa et le serra longuement sur son cœur. L'un et l'autre, en versant de douces larmes, remerciaient Dieu d'une rencontre si inattendue.
Pendant tout le séjour de Mgr Milesi à Paris, Eugène se constitua son cicérone.
Le concile n'eut qu'une session solennelle, mais se réunit jusqu'à cinq fois, en assemblée générale. Les tendances scliismatiques furent repoussées. Irrité qu'on ne favorisât point ses menées ambitieuses. Napoléon, par un décret du lo juillet 1811, déclara la clôture. Trois évêques furent arrêtés et enfermés au donjon de Vincennes.
La persécution prenait une nouvelle phase de violence.
Le zèle de l'abbé de Mazenod à remplir sa mission de dévouement auprès des cardinaux noirs en fut augmenté. Son amour pour l'Eglise croissait avec le péril. Il pensait avec bonheur aux fers et au martyre qui, peut-être, lui étaient réservés.
Déçu dans ses espérances, le despote revint au procédé dont il avait usé déjà, pour essayer de se passer du Pape, dans l'institution canonique des évêques : obliger les chapitres des églises cathédrales vacantes à conférer les pouvoirs de vicaires capitulaires aux évêques qu'il y nommait.
Depuis près de six siècles, le concile œcuménique de Lyon, en 1274» avait, dans son quatrième canon, condamné à l'avance, en les stigmatisant, ces tentatives sacrilèges. Il défendait aux évêques élus de se prêter à une telle machination, sous peine de perdre, ipso facto, tous les droits provenant de leur élection ou de leur nomination à un évêché (i). Pour éluder ces prescriptions si sages. Napoléon menaçait de ses rigueurs les ecclésiastiques refusant de reconnaître les vicaires capitulaires ainsi imposés par lui, et qui, au point de vue canonique, n'étaient que des intrus. De ce fait, plusieurs prêtres vénérables furent jetés dans les prisons de l'Etat.
Retourné à Aix, l'abbé de Mazenod eut l'occasion de révéler sa force d'àme, dans une circonstance de ce genre. Le diocèse était alors
(1) Cf. Corpus juris canonici. Décrétai. 1. I, tit. vi. De Electione et electi potestate, c. v, Avaritiœ, in-fio. Mansi, Sacrorwn concilioriim amplissima collectio, 46 in-fol., Florence-Paris, 1759-1911, t. XXIV, col. 8G sq. Schmalzgrueber, Jus ecclesiasticum universum , 1. I, tit. vi, § 7, n" 72, 12 in-4'^, Rome, i845, l. I, p. 338.
gouverné, de par la volonté de Napoléon, par Mgr Jauffret, évéque de Metz, auquel les membres du chapitre métropolitain s'étaient vus contraints, par l'autorité civile, de conférer les pouvoirs de vicaire capitulaire.
Invité à un dîner officiel, à l'archevêché, avec tous les chanoines, l'abbé de Mazenod entendit, pendant le repas, un des convives, sans doute pour flatter l'évêque administrateur et gagner sa bienveillance, affecter, en lui parlant, de l'appeler Monseigneur l'Archevêque.
Sa conscience ne put supporter cette flagornerie qui tendait à justifier, en présence de nombreux ecclésiastiques, les empiétements de l'empereur sur les droits inaliénables du Souverain Pontife.
Avec cette fermeté qu'il déploya toujours dans l'accomplissement du devoir, il se leva, et dit d'une voix très nette :
— Monseigneur, je proteste contre ce titre, persuadé que Votre Grandeur proteste avec moi. S'il en était autrement, je quitterais immédiatement cette table, car je ne saurais, en aucune façon, adhérer à un schisme.
A cette déclaration franche et vaillante, la stupéfaction se peignit sur tous les visages ; mais Mgr JaulTret eut le bon esprit de répondre :
— Monsieur l'abbé de Mazenod a raison : je ne suis pas archevêque d'Aix, mais seulement administrateur capitulaire.
Il fallait du courage pour condamner en public les agissements antireligieux d'un gouvernement tout-puissant encore, et si désireux de régner aussi dans le sanctuaire. C'était s'exposer à des poursuites, à des mesures vexatoires, à l'emprisonnement même.
Cet incident, bientôt connu en ville, attira au généreux athlète l'estime universelle des âmes droites. A cette époque où tant d'hommes qui auraient dû s'honorer par une noble indépendance, présentaient, au contraire, l'affligeant spectacle de la bassesse devant l'iniquité triomphante, on fut légitimement fier, à Aix, de l'abbé de Mazenod. Il n'était pas de ceux qui fléchissent le genou devant Baal (i).
(i) Le R. P. Rainbert, op. cit., p. 67, et Mgr Ricard, qui le phis souvent se contente de le copier, Vie de Mgr de Mazenod, in-12, Paris, 1892, p. 60, placent cet épisode en 1810 ; mais 'SIgr Jauftrct ne fut nommé à Aix que le 5 janvier 181 1, et, très hésitant à se conibrmcr au caprice impérial, n'y vint que dans le courant de Tannée suivante. Cf. Michaud, Biographie universelle, t. XX, p. 694 sq. Hoefer, Nouvelle biographie générale, t. XXVI, p. 4ii- L'Épiscopat français depuis le Concordat jusqu'à la Séparation. 1802-1905, in-4°, Paris, 1907, p. 358.
Le Sacerdoce.
Nouvelles offres d'une situation brillante. L"al>l)i' (lo ^lazcnod refuse les dignités ecclésiastiques comme il avait refusé les propositions si avantageuses du Ministre de l'Intérieur.
A Paris, ladministration diocésaine était plus irrégulière encore.
Le lo octobre 1810, Napoléon avait nommé au siège archiépiscopal de sa capitale le cardinal Maury, qu'il espérait voir plus docile à ses fantaisies que son oncle, le cardinal Fesch. Ne tenant aucun compte de la discipline ecclésiastique, et se faisant un jeu de fouler aux pieds les lois divines et humaines, il promulgua cette nomination, sans révoquer la précédente, de sorte que, chose inouïe jusqu'alors, deux prélats étaient simultanément gratifiés du titre d'archevêques de Paris, l'un d'entre eux, le cardinal Fesch, gardant, en môme temps, celui d'archevêque de Lyon.
Instruit de cet arrangement anticanonique au premier chef, le Pape, quoique captif à Savone, intima, le 5 novembre, au cardinal Maury l'ordre de quitter Paris sur-le-champ, et de revenir dans son propre diocèse, où il avait l'obligation stricte de résider.
A cette nouvelle, la colère de l'empereur ne connut plus de bornes. Le doyen du chapitre, accusé d'avoir divulgué l'existence du bref apostolique condamnant Maury, fut emprisonné à Vincennes, d'où il ne sortit que quatre ans plus tard, à la chute du persécuteur.
Depuis dix-huit mois, l'abbé de Mazenod était appelé par ses supérieurs, représentants de Dieu, à l'honneur du sacerdoce. De toute l'ardeur de son âme, quoiqu'il s'en trouvât indigne, il aspirait à cette grâce dont il appréciait lexcellence. Mais, par les mêmes motifs qui dictèrent son langage à Mgr JaulTret, il ne pouvait se résoudre à recevoir l'imposition des mains d'un pontife qui, se maintenant à Paris malgré le Pape, donnait l'exemple de la révolte contre le Vicaire de Jésus-Christ. Il aurait eu l'air de pactiser avec le schisme. Cette ordination qui devait le combler des bénédictions célestes, lui eût paru un sacrilège. Non, non ! plutôt rester diacre jusqu'à la fin de sa vie, comme saint François d'Assise, saint Ephrem, l'héroïque saint Laurent, et saint Etienne, le premier martyr !...
Pour cette raison il n'était pas encore prêtre, à l'époque du pseudoconcile national.
Mais, à la fin de 181 1, ayant accepté, au départ des Sulpiciens, une chaire de professeur, il ne pouvait difierer davantage de recevoir le sacerdoce, car il aurait à prendre rang parmi les directeurs des élèves.
Vu l'insurmontable répugnance que lui inspirait le cardinal prévaricateur, il s'adressa à Mgr de Demandolx, évêque d'Amiens, dont la famille était très liée avec la sienne. Ce saint prélat, ayant refusé le serment à la Constitution civile du clergé, avait émigré en Italie, puis en Allemagne. Pendant le concile national, il se distingua par sa fermeté à revendiquer les droits du Souverain Pontife. A cette occasion, il eut des entretiens nombreux avec Eugène, et fut frappé de sa vertu peu ordinaire. Il apprit de lui les motifs qui le tenaient éloigné du sacerdoce, et lui offrit son propre ministère, ajoutant combien il serait heureux de lui imposer les mains.
— Vous n'imaginez pas, lui écrivait-il le 25 novembre 1811, le prix que j'attache à être l'instrument dont Dieu se servira pour infuser en vous l'esprit sacerdotal. Arrivez donc, je vous en conjure... Vous serez libre de loger chez moi ou au séminaire. Nous aurons bien soin de vous, et nous tâcherons de ne pas vous faire regretter la préférence que vous nous aurez donnée.
Dans cette aimable lettre, dont nous ne citons qu'un simple fragment, le spirituel vieillard semblait demander lui-même à l'abbé de Mazenod ce que celui-ci souhaitait de lui.
— Vous me devez cette faveur, disait-il, non seulement à cause de mes anciennes relations avec votre famille, mais aussi de l'amitié que je ressens pour vous depuis que j'ai eu le plaisir de vous rencontrer.
Cette ruse innocente avait pour but d'écarter les difficultés qui auraient pu provenir de l'administration diocésaine de Paris, si le cardinal Maury avait eu connaissance des vrais motifs pour lesquels le jeune diacre voulait se faire ordonner ailleurs.
Les choses se passèrent comme Mgr de Demandolx lavait prévu. On n'osa pas lui refuser la faveur sollicitée avec tant de grâce, et l'abbé de Mazenod fut libre d'aller à Amiens.
Quelle joie pour lui de songer que bientôt le sacerdoce lui serait conféré par un évêque au front duquel resplendissait l'auréole des confesseurs de la foi ! Sans doute, intrinsèquement les sacrements sont les mêmes, quel que soit l'état d'âme de celui qui les administre. Cependant la piété chrétienne ne s'y trompe pas. On aime toujours mieux recevoir l'absolution ou entendre la messe d'un saint prêtre que d'un prêtre tiède ou mauvais. Quoiqu'elles aient une valeur identique, il semble que, dans le premier cas, par les mérites de l'instrument dont Dieu se sert, elles produisent des fruits plus abondants.
Au sujet de l'ordination, l'abbé de Mazenod raisonnait d'une façon analogue. L'esprit sacerdotal, pensait-il, lui serait plus largement coin-
muniqué, La sainteté du pontife assurerait une fécondité plus grande à la grâce du sacrement.
De son côté, il redoubla de ferveur et d'austérités. Depuis longtemps, il i^ortait la chaîne de fer trois fois la semaine, et prenait fréquemment la discipline. Sa soif d'immolation et de pénitence s'accrut à mesure qu'il approchait du sacerdoce. Les macérations de ce genre devinrent, de plus en ]>lus, une habitude de sa vie et comme l'un des traits distinctifs de sa vertu.
Aussitôt après la réception de la lettre de Mgr de Demandolx, il entra en retraite à Issy, où, injustement expulsé de Paris, s'était retiré son directeur de conscience, M. Duclaux, supérieur général des Sulpiciens.
Dans son intention, cette première retraite n'était qu'une préparation éloignée, par laquelle il s'appliqua, d'abord, à purifier son àme.
Puis, il partit pour Amiens, Malgré les instances les plus pressantes, il n'accepta pas l'hospitalité au palais épiscopal, mais se retira au séminaire, autant par humilité que par le désir d'y goûter une solitude plus profonde. Il y fit une seconde retraite de quinze jours, non plus de purification pour le passé, mais de régénération tendant à transformer en homme nouveau celui qui, par la prêtrise, deviendrait un autre Jésus-Christ.
Cette retraite serait une retraite d'amour, d'union complète, de fusion dans la divinité. Il viderait son cœur des créatures, afin que Dieu, n'y trouvant aucun obstacle, s'y versât tout entier.
— Cest la voix de mon Maître que je veux entendre, écrit-il dans le cahier confident de ses pensées intimes. Ce sont ses inspirations que je veux suivre ; c'est de son amour que je veux me nourrir... Lamour!... l'amour seul !... l'amour chasse la crainte !... lamour, c'est la consommation de la suprême sagesse !... l'amour, c'est la perfection !... c'est le ciel!...
Dans cette lumière de l'amour, lumière claire, radieuse et transfigurante, il contempla longuement les sublimités du Sacerdoce et de lEucharistie.
Aussi, le 21 décembre 1811, fête de l'apôtre saint Thomas et jour de son ordination sacerdotale, fut la date la plus précieuse de sa Aie ; celle dont l'anniversaire, pieusement célébré chaque année, arrachait de ses yeux les douces et saintes larmes de la reconnaissance et de l'amour.
— Oh ! s'écriait-il, au souvenir des effusions divines dans son âme séraphique, je comprends qu'on ne meure pas d'amour, puisque je n'en suis pas mort ! . . .
Le soir de l'ordination, écrivant à son père spirituel, M. Duclaux, pour lui faire part de la céleste joie dont son cœur surabondait, il disait, en terminant :
— Si Dieu, par son infinie miséricorde, m'a jeté aujourd'hui dans de pareils transports d'amour, comment pourrai-je célébrer la messe?... On s'apercevra de ce que le Seigneur opère dans l'intérieur de mon âme, et cela me chagrine.
Malgré son extraordinaire ferveur et son ardent désir, il attendit jusqu'à la nuit de Noël. Ces quatre jours d'intervalle furent, pour lui, une troisième retraite de consommation dans l'amour; une sorte de méditation extatique et ininteri'ompue des merveilles accomplies en lui et de celles qu'il accomplirait lui-même, lorsque, ayant dans ses mains la blanche hostie et le calice d'or, il prononcerait sur le pain et le vin les paroles toutes-puissantes de la consécration.
Quand il gravit, enfin, les marches de l'autel, il ne tenait plus à la terre, tant il était transfiguré. C'était un ange plutôt qu'un homme. Il s'offrit au Très-Haut, en môme temps que la divine Victime. Sur le calvaire mystique, son cœur de nouveau prêtre se fondit dans le Cœur sacré du Prêti'e Eternel, et ces deux cœurs, n'en faisant plus qu'un, s'immolèrent ensemble pour le salut du monde et la gloire de Dieu.
Le cardinal Giraud, alors clerc minoré, eut le bonheur de servir cette première messe. Archevêque de Cambrai, il en parlait encore avec attendrissement :
— Jamais, disait-il, jamais je n'oublierai la ferveur extraordinaire, la vive émotion et les pieuses larmes du célébrant. Les paroles brûlantes qui s'échappèrent de ses lèvres, lorsqu'il se tourna vers l'assistance pour lui demander le secours de ses prières, produisirent un effet inexprimable. Tout le monde pleurait... Quant à moi, ce souvenir, après si longtemps, me pénètre encore jusqu'au fond de Tàme.
Mgr de Demandolx n'avait pas été le moins impressionné.
Aux anciennes relations de famille, aux sentiments de sympathie personnelle pour l'abbé de Mazenod, s'était jointe la connaissance plus parfaite de ses éminentes vertus et de son rare mérite. Il avait pour lui plus que de l'estime : c'était de l'admiration.
Heureux d'avoir donné un tel prêtre à l'Eglise, il voulut se l'attacher comme collaborateur pendant ses dernières années, et lui léguer, en mourant, le fardeau de l'épiscopat.
— Jusqu'à présent, lui dit-il, vous étiez mon ami : désormais, vous êtes mon fils, car votre ordination sacerdotale me confère sur vous comme les droits de la paternité. Ne pourrais-je donc pas a'ous
6o LE FONDATEUR
demander le concours de votre dévouement?... Pourquoi ne demeureriez-vous pas avec moi?... Voici, pour vous, des lettres de vicaire g-énéral. Vous m'aiderez à administrer ce vaste diocèse ; vous aurez pleine liberté pour établir des œuvres et vous livrer à la prédication... Le poids de la vieillesse commence à être lourd pour moi;... vous me suppléerez;... bientôt vous me fermerez les yeux... et Dieu fera de vous mon successeur sur le siège épiscopal d'Amiens.
Cette ouverture inattendue épouvanta le nouveau prêtre.
— Monseigneur, répondit-il humblement, je ne puis que remercier Votre Grandeur de toutes les bontés dont Elle m'a comblé... mais vos propositions me confondent : comment y consentirais-je ? Mon âge, mon inexpérience, mon peu de vertu ne me permettent pas d'accepter.
Diverses fois, Mgr de Demandolx réitéra sa demande, espérant vaincre la résistance. Ces refus obstinés de son jeune ami augmentaient encore son estime.
Pour clore un débat, cependant si honorable pour lui, labbé de Mazenod fut obligé d'invoquer les engagements contractés avec ses anciens maîtres, et sa promesse de rentrer au plus tôt au séminaire de Saint-Sulpice, pour y occuper la chaire dont on l'avait chargé.
A ces mots, Mgr de Demandolx crut que son protégé s'était aflîlié à la célèbre Compagnie. Dès lors, par délicatesse, il n'osa plus insister.
L'accueil à Paris fut des plus empressés et des plus touchants.
La confiance qu'on avait pour le nouveau directeur était si grande, que la plupart des élèves, dont beaucoup étaient ses condisciples de la veille, s'adressèrent à lui pour la confession. Il eut aussi de nombreux pénitents au petit séminaire. Là également il déploya une infatigable activité. Son double ministère fut visiblement béni de Dieu.
Sa présence, ses exhortations, ses exemples contribuèrent puissamment à maintenir à Saint-Sulpice la régularité, la piété et le bon esprit que les enfants de M. Olier y avaient introduits. L'ordre, la discipline et les vertus cléricales continuèrent à y fleurir : le biographe de M. Emery se plaît à le constater (i).
Ecliange de vues et discussions amicales a^ec l'ablié de Forljin-Janson, sur le meilleur mode d'apostolat pour l'époque troublée où l'on se trouvait alors. Le pape Pie Vil donne raison au futur Fondateur des Oblats.
Tout en soccupant avec zèle de l'œuvre si importante qui lui était confiée, l'abbé de Mazenod ne se sentait pas appelé à s'y consacrer exclusivement. La voix de Dieu le conviait à un autre genre de travaux.
(i) Cf. Gosselin, Vie de M. Emery, t. II, {y. 3G7.
AU GRAND SÉMINAIRE DE SAINT-SULPICE 6l
Avec son ami, l'abbé de Forbin-Janson, il s'était souvent entretenu de l'avenir. Connaissant la situation religieuse de la France, il avait conçu un généreux projet : se dévouer au relèvement de la foi et de la morale chrétienne dans les villes et les campagnes par les missions populaires. Son interlocuteur goûtait ce plan ; néanmoins, les missions étrangères, principalement celles de la Chine, l'attiraient davantage.
Certes, l'abbé de Mazenod n'était pas opposé aux missions étrangères. Il le prouva bien, lorsque, dans la suite, il envoya ses Oblats dans toutes les parties du monde, sans excepter les plus lointaines et les plus déshéritées. Mais il songeait d'abord à la France, sa patrie, qui, par tant de ruines accumulées et d'institutions détruites, avec l'indifTérence religieuse des masses, était un véritable pays de missions.
Durant leurs années d'études, les deux lévites eurent, à ce sujet, d'interminables, mais fraternelles, discussions, sans arriver à se convaincre l'un l'autre.
En 1814, l'abbé de Forbin-Janson étant allé en Italie, eut le bonheur de voir Pie VII, et lui exposa ses desseins.
Le Souverain Pontife l'écouta ; puis il lui dit :
— Vos intentions sont excellentes ; mais il est plus urgent de secourir les âmes qui nous entourent. C'est le mot de saint Paul : Maxime aiiteni ad domesticos Jîdei (i). La F'rance surtout a besoin de missions pour les peuples et de retraites pour le clergé.
Très loyal, Charles de Forbin-Janson se hâta d'informer son ami de la réponse du Pape.
A ce moment, l'abbé de Mazenod, déjà retourné à Aix, se préparait à réaliser le projet, formé depuis si longtemps dans son cœur, et que le Vicaire de Jésus-Christ, avant qu'il lui en eût parlé, venait d'approuver si providentiellement et avec tant de netteté.
L'encouragement était précieux.
Dieu lui-même indiquait la voie.
(i) Gai., VI, 10.
Le Missionnaire des pauvres.
Au mois d'octobre 1812, l'abbé de Mazenod était rentré en Provence, avec la volonté bien arrêtée de se dévouer uniquement au salut des âmes les plus abandonnées.
C'était, là, sa vocation : il le sentait à ne pas en douter.
Longtemps, il l'avait étudiée au pied des autels. Dans le recueillement de l'oraison, la lumière était devenue de plus en plus vive; l'appel de Dieu, de plus en plus pressant.
Son directeur de conscience, le vénérable M. Duclaux, consulté sur ce point capital, l'avait complètement approuvé.
Suivant la décision de son père spirituel, en arrivant à Aix il demanda aux dépositaires de l'autorité ecclésiastique d'avoir pour agréable qu'il n'acceptât aucun poste dans le ministère paroissial. Il les pria, en outre, de lui laisser la liberté de se consacrer entièrement au genre d'apostolat auquel Dieu le conviait.
Les vicaires capitulaires avaient résolu de lui confier un des postes les plus élevés du diocèse. Son nom, sa position de fortune, ses talents, sa vertu bien connue, l'avaient désigné à leur choix.
Les sujets de cette valeur étaient si rares, à cette époque surtout !
Sa démarche les surprit et dérangea leurs combinaisons. Elle était, cependant, si désintéressée, si édifiante, si surnaturelle, qu'ils craignirent, en s'y opposant, de contrarier les desseins de la Providence.
Pleins d'admiration pour ce nouvel apôtre des pauvres, ils le bénirent avec efiusion, en lui souhaitant toutes les grâces dont il avait besoin pour remplir cette mission si sublime, mais si difficile.
Difficile ! elle le serait, en effet.
Les ouvriers, artisans, domestiques, g-ens du peuple, mendiants même, auxquels l'abbé de Mazenod désirait rompre le pain de la parole évangélique, dont ils étaient allâmes sans le savoir, ne fréquentaient guère les églises. Ceux qui, parfois, y mettaient les pieds, ne tiraient presque aucun profit des prédications.
Habitués, pour la plupart, à parler exclusivement le provençal, ils ne comprenaient, du français, que quelques mots à peine. Les sermons leur semblaient donc prononcés dans une langue qui n'était pas la leur. Ils s'y ennuyaient, ou sortaient, dès qu'ils voyaient un prêtre monter en chaire. D'ailleurs, ces discours, plus ou moins d'apparat, ne s'appliquaient pas à leur situation spéciale : les idées, comme les expressions, étaient trop au-dessus de leur niveau intellectuel.
Pour ces motifs, ils vivaient dans une ignorance religieuse presque absolue.
C'étaient réellement des âmes abandonnées.
Depuis longtemps déjà, l'abbé de Mazenod avait gémi sur leur état, si digne de pitié.
Plusieurs années auparavant, un orateur de renom était venu prêcher le Carême à Aix. Il afl'ectionnait les sujets à couleurs scientifiques : la création, le déluge, etc., les présentant dans un style prétentieux, imité de BulTon, de Bernardin de Saint-Pierre, du poète Delille et d'autres auteurs romantiques à la mode. Les lettrés de l'époque se pâmaient d'aise devant ses phrases pompeuses et ses gestes élégants.
— Enfin ! disait-on, voilà ce qu'il nous faut !
On le louait dans les salons ; on l'admirait, on l'entourait.
Mais ce fut tout. Aucune conversion. Se bornant à flatter les oreilles, il aurait craint de compromettre ses succès oratoires, en troublant les consciences. Les graves devoirs de la morale chrétienne n'entraient pas dans le cadre de ses plans.
Quelques jours après ce stérile Carême, Eugène de Mazenod, alors encore laïque, eut à se rendre à Toulon pour une affaire de famille. Dans la diligence, il rencontra l'illustre prédicateur.
On traversa le Bausset. Montrant les paysans et les villageois attroupés sur le passage de la voiture, Eugène ne put retenir cette réflexion, si naturelle de sa part :
— Que de pauvres gens ! Gomme ils auraient besoin d'entendre la parole de Dieu ! Quel immense bienfait pour leurs âmes, et quelle œuvre méritoire pour vous, si, avec votre remarquable talent, vous veniez les instruire et les convertir !
— Moi ! répondit le brillant orateur avec un extrême dédain ; pour qui me prenez-vous? Savant comme je le suis, prêcher à ces gens-là?
64 LE FOND.VTEUK
Allons donc ! quelque prêtre ignorant de campagne leur suffît. C'est bien assez pour eux !
Cette l'épouse émut douloureusement le pieux laïque. Il garda le silence, se rappelant que les apôtres et THomme-Dieu, notre Modèle, non seulement ne dédaignaient pas d'instruire les petits et les pauvres, mais s'adressaient, de préférence, à eux.
— Quel signe donnerons-nous à notre maître que vous êtes vraiment le Messie ? demandaient à Jésus les disciples de Jean le Précurseur.
— Dites-lui que les malades sont guéris, les morts ressuscitent et les pauvres sont évangélisés, pauperes ei'angelizantiir (i).
Au jugement du Verbe incarné, l'évangélisation des pauvres était une preuve de la divinité de sa mission, plus encore quelaguérison des infirmités corporelles et la résurrection des morts.
Et le Fils de Dieu, sachant combien cette évangélisation des pauvres est contraire à l'orgueil humain, ajoutait cette parole qui renferme en elle-même une si terrible condamnation : Bienheureux ceux qui n'en seront pas scandalisés (2).
Un jour donc, au mois de février de l'année 181 3, on apprit, à Aix, par un avis affiché dans toutes les paroisses de la ville, que l'abbé de Mazenod prêcherait, chaque dimanche du Carême, à l'église de la Nouvelle Madeleine, des conférences populaires, en langue provençale, destinées uniquement aux ouvriers, domestiques, gens de service, illettrés, pauvres et mendiants même.
Générale fut la stupéfaction, nous dirions presque le scandale dans les salons aristocratiques.
On avait compté sur lui pour avoir encore de ces discours académiques, dans le genre de ceux de l'orateur dont nous avons parlé. Et ce gentilhomme, délaissant les hautes classes de la société à laquelle il appartenait par sa naissance, consacrait son talent à des gens du peuple qui, certainement, n'en profiteraient pas.
Abandonner la belle littérature pour se condamner à un langage simple et grossier ! Renoncer aux succès flatteurs que ses qualités oratoires lui procureraient devant un auditoire intelligent et cultivé, pour ne voir au pied de sa chaire que de pauvres femmes ignorantes et des hommes en blouse ou vêtus de haillons, n'était-ce pas déraisonnable au suprême degré ?
Incapables d'apprécier une résolution aussi généreuse, la plupart le blâmaient ouvertement :
(i) Mallli., XI, 4, 5.
(2) Id., XI, 6; Luc, vu, 23.
LE SAIXT :\IIXISTÈRE AU PAYS NATAL 65
— C'est une désertion ! disaient les uns. Il descend de son rang ! Il s'avilit !
— D'ailleurs, ajoutaient quelques autres, il n'aura personne : ni pauvres, ni riches.
— L'échec sera complet : on peut s'y attendre.
— Nous le regrettons pour lui et pour sa famille ! Mais aussi quelle étrange idée !...
Et les commentaires allaient leur train, rien moins que favorables.
Le clergé n'était guère plus rassuré. Quelques vétérans du sanctuaire déclaraient cette nouveauté inopportune et téméraire.
Sans se laisser ébranler, fort de l'appel de Dieu et de l'approbation de son directeur, l'abbé de Mazenod persévéra dans sa résolution.
Il avait choisi l'église de la Madeleine, à cause de ses vastes dimensions et de sa situation au centre des quartiers populeux. Les conférences étaient fixées à six heures du matin, afin que les domestiques et gens de service eussent la possibilité d'y assister.
Le premier dimanche du Carême de l'année i8i3, quand il monta en chaire, la lai-ge nef était comble d'auditeurs, désireux de l'entendre, au moins une fois. Etait-ce la curiosité qui les attirait en ce moment, ou sa réputation de science, d'éloquence et de sainteté ? On savait combien le public délicat de Paris l'avait goûté dans les célèbres catéchismes de Saint-Sulpice.
Malgré les oracles des faux prophètes, il y avait, là, et les pauvres qui franchissaient rarement le seuil des églises, et les riches qui n'y venaient jamais de si grand matin ; les uns et les autres visiblement surpris de se trouver ensemble, à cette heure surtout.
L'étonnement fit bientôt place à l'admiration, quand on eut entendu la voix de l'orateur, cette voix claire, sonore, sympathique, tour à tour suave et véhémente. Ce ne fut pas un échec, comme on l'avait redouté, mais un succès croissant.
Dès l'exorde, l'auditoire fut saisi et resta sous le charme.
Le jeune prédicateur montrait aux pauvres et aux humbles de la terre, la grandeur de leur dignité aux yeux de Dieu.
— Artisans, qu'ètes-vous d'après le monde? s'écria-t-il dans un mouvement d'éloquence d'autant plus émouvant qu'il était plus spontané, sous l'inspiration d'une foi vive, d'une charité sans limites et dune piété captivante.
Oui! qu'êtes-vous, selon le monde, ouvriers, domestiques, cultivateurs, paysans, vous tous qui travaillez et peinez, le long du jour ?
Vous êtes, pour lui, une classe de gens voués à dépenser votre vie
dans le fatigant exercice d'un labeur obscur... exposés au mépris, parfois à l'injustice et aux mauvais procédés...
Et vous, obligés de tendre la main et de mendier une aumône pour soutenir votre chétive existence, qu'êtes-vous, selon le monde?... Il vous regarde comme le rebut de la société... trop souvent, il se détourne de vous.
Mais venez, ici, apprendre ce que vous êtes aux yeux du Créateur des hommes.
Pauvres de Jésus-Christ, affligés, malheureux, souffrants, infirmes, couverts d'ulcères, vous tous que la misère accable, mes frères, mes chers frères, mes respectables frères, écoutez-moi :
Vous êtes les enfants de Dieu, les frères de Jésus-Christ, les cohéritiers de son royaume éternel, la portion chère de son héritage!... A vous, oui ! à vous le ciel ! C'est Jésus même qui l'a dit.
L'auditoire était soulevé. D'après les témoignages unanimes de ceux qui l'entendirent, cette première conférence produisit un effet extraordinaire. Les hautes classes ne furent pas les moins touchées : elles avaient besoin de ces salutaires enseignements.
Quant au peuple, il était radieux d'avoir un orateur à lui, s'exprimant dans cette langue qui lui était familière, et se faisant, par choix, par dévouement, par amour, l'apotre des petits et des humbles ! Et lorsqu'il songeait que ce missionnaire volontaire des pauvres était un gentilhomme riche, instruit, distingué, et dédaignant, pour venir jusqu'à eux, la noblesse de sa naissance, alors, c'était plus que de l'enthousiasme, c'était du délire et du ravissement.
Et le peuple des rues étroites, des ateliers et des mansardes, le peuple des faubourgs et de la campagne répétait, à son tour :
— Voilà le prédicateur qu'il nous faut !
Après un tel début, personne ne douta plus du succès.
Les dimanches suivants, le concours fut énorme. La vaste église ne suffisait plus à contenir la foule. On s'y pressait, on s'y entassait.
Devant cette affluence, le saint missionnaire sentit de son cœur déborder la reconnaissance :
— Que Dieu soit béni, frères bien-aimés !... En considérant le peu d'habitude que j'avais de la langue provençale, je craignais, en commençant, qu'il n'y eût, là, un obstacle au bien que je voulais vous faire... Désireux, néanmoins, de vous être utile, je mis toute ma confiance dans le Seigneur, et mon espérance n'a pas été trompée... La joie que j'en éprouve est si profonde, que je ne puis m'empêcher de vous la
manifester. Appelé par ma vocation à être le prêtre des pauvres, au service desquels je voudrais employer ma vie entière, je ne saurais être insensible, en voyant votre assiduité à venir m'entendre.
On ne se contenta pas de l'écouter ; on se laissa convaincre. Ses prédications brûlantes furent aussi fécondes en fruits de salut que le souhaitait son zèle dévorant. Non seulement il fut le prédicateur des pauvres, il fut aussi leur confesseur. Tous accouraient en foule déposer dans son âme sacerdotale le fardeau de leurs fautes, et en recevoir le pardon.
Les engendrer à la grâce et les réconcilier avec Dieu, n'était-ce pas la plus douce récompense, l'unique qu'il ambitionnât ?
Bonheur immense pour le cœur d'un apôtre!... bonheur inoubliable pour celui qui l'a, une fois, goûté !
§2 Œuvre de préservation pour la jeunesse. Soin des prisonniers .
L'empereur ayant réservé à l'Université le monopole de l'enseignement à tous les degrés, les jeunes gens n'étaient que trop exposés, à cette époque, à perdre la foi dans les écoles de l'Etat. La plupart des professeurs, athées ou indifférents, ne cachaient pas leur matérialisme et leur impiété. C'était pour les croyances et les mœurs des élèves un péril de chaque jour.
Aussitôt après le Carême de i8i3, le dimanche du Quasimodo, 25 avril, l'abbé de Mazenod, que son zèle infatigable portait vers toutes les âmes abandonnées, réunit dans un local comprenant des salles assez vastes et un jardin, quelques élèves du collège Bourbon. Il leur adressa une instruction courte, mais substantielle et intéressante, présida leurs jeux, et les invita à revenir le dimanche suivant, en amenant plusieurs de leurs condisciples.
h' Association ou Congrégation de la Jeunesse catholique était fondée.
Le succès dépassa toutes les espérances.
A chaque réunion, les jeunes gens arrivaient plus nombreux. Bientôt ils dépassèrent la centaine, et leur chilTre monta ensuite jusqu'à trois cents.
Le règlement tracé par leur directeur est vraiment le code de la perfection pour un adolescent restant dans le monde, et désirant s'y conserver pur. L'abbé de Mazenod, en effet, ne voulait pas seulement en faire de simples chrétiens se contentant d'éviter les graves écarts ; mais il les forma à la solide piété par la réception très fréquente des
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sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. Aussi, parvint-il à obtenir le résultat qu'il s'était proposé : avoir à Aix un noyau de jeunes gens très pieux, qui, par leurs exemples et le contact de leur vertu saintement contagieuse, arrêteraient le mal que d'autres causaient par l'étalage de leurs vices. La plupart de ses congréganistes se destinant aux carrières libérales, l'inlluence salutaire qu'ils exerçaient déjà, grandirait à mesure qu'ils occuperaient des situations en vue dans la société.
Cette atmosphère de piété fit éclore, dans quelques-unes de ces âmes, les germes de vocation à un genre de vie plus parfait, que Dieu avait déposés en elles. L'abbé de Mazenod eut la consolation den diriger plusieurs vers l'état ecclésiastique et vers l'état religieux.
En même temps, il se constitua l'aumônier volontaire des malheureux frappés par la justice humaine. Presque quotidiennement il les visitait dans les prisons. Il s'appliquait à les instruire de leurs devoirs religieux, afin de leur apporter la plus précieuse des consolations et leur apprendre à utiliser leurs peines pour leur salut éternel.
Par ses soins, un changement notable s'opéra dans ces êtres dégradés. lien convertit plusieurs qui, condamnés au dernier supplice, eurent, grâce à sa charité, le bonheur de mourir dans des sentiments admirables de foi et de repentir. Il les accompagna, lui-même, jusqu'au lieu de l'exécution.
Quoique très actif à Aix, son ministère ne s'y bornait pas exclusivement. Dès l'année i8i3, le futur Fondateur des Oblats alla prêcher des retraites et des commencements de missions dans les petites villes de la campagne. Ainsi, avant les travaux apostoliques qui auraient bientôt un si grand retentissement, il essayait ses forces, étudiait le terrain et se préparait au combat.
§ 3 Dévouement héroïque pour les pestiférés. Aux portes du tombeau.
A la suite des sanglantes défaites de Napoléon que le courroux du Ciel poursuivait, les armées alliées envahirent la France, et beaucoup de prisonniers de guerre furent envoyés aussi loin que possible du théâtre des opérations. On les entassa dans les cités du Midi. Aix reçut, pour sa part, des centaines d'Autrichiens ; mais, le local étant insuffisant, une terrible épidémie se déclara parmi eux : le typhus.
Dès les premiers jours, l'aumônier, le médecin et le concierge de la caserne où ces soldats étaient enfermés, furent atteints et succombèrent.
Ne consultant que son zèle, l'abbé de Mazenod courut là où le
danger pressait le plus, et se consacra au salut des pestiférés. Le jour et la nuit, au chevet de ces malheureux, il les consolait, les encourageait, les préparait au redoutable passage et leur conférait les derniers sacrements.
Exercer le ministère sacré dans de telles circonstances, c'était s'exposer à la mort. Il ne tarda pas à éprouver un malaise indéfinissable qui lui rendait le moindre travail extrêmement pénible. Il n'en continua pas moins à prodiguer aux infirmes les secours spirituels et temporels. Il se serait cru coupable en s' arrêtant avant épuisement total ; mais, terrassé bientôt par une fièvre violente, il dut s'avouer vaincu.
Obligé de s'aliter et persuadé que, comme tant d'autres, il ne se relèverait plus, il voulut, encore une fois avant de mourir, oflVir le Saint Sacrifice. Le lo mars 1814, au prix d'eflbrts inouïs, il célébra cette messe qu'il pensait être la dernière, et unit l'oblation de sa vie à celle du divin Crucifié !
Le lendemain, son état s'aggrava tellement que l'inquiétude remplit le co^ur de ses proches. Toute illusion s'évanouissait. Après quatre jours, il demanda lui-même le Saint Viatique et l'Extrême-Onction.
Mourrait-il à la fleur de l'âge, victime de son amour pour les Ames ?
Humainement, aucun espoir. Cette affligeante nouvelle, répandue en ville, y produisit une profonde émotion.
Les membres de l'Association de la Jeunesse catholique surtout en furent consternés : ils perdaient plus qu'un ami ; ils perdaient un père.
Ayant appris, au collège, que leur directeur allait être administré, ils quittèrent la classe, et se précipitèrent vers l'église de Saint-Jeande-Malte. Un cierge à la main et les larmes aux yeux, ils accompagnèrent le Saint Sacrement jusqu'à la demeure de celui qui les avait entourés d'une affection si paternelle. Sur leurs visages empreints de la désolation la plus amère, on lisait ce qui se passait dans leur cœui", en ce moment si solennel et si triste.
Leur exemple et les sentiments de r'espect que tous professaient pour l'abbé de Mazenod amenèrent une affluence extraordinaire de fidèles à cette impressionnante cérémonie. Riches et pauvres souffraient d'une commune douleur.
Quelques privilégiés furent admis dans la chambre. L'état dans lequel ils le trouvèrent était de nature à enlever toute espérance à ceux qui en auraient eu encore un peu.
En présence de la Sainte Eucharistie, il avait essayé de prononcer quelques paroles inspirées par sa foi ardente : on n'entendit que des sons inarticulés. La mort était là, guettant sa proie.
L'eflVoi l'ut à son comble, lorsqu'on sut, deux ou ti'ois heures après, que l'agonisant n'avait plus sa connaissance.
Ses chers enfants, les congréganistes, en furent épouvantés ; mais gémir et pleurer n'était pas assez pour eux : ils voulurent faire violence au Ciel, priant et suppliant Dieu de leur rendre ce guide éclairé, ce père tendre, que la science humaine s'avouait impuissante à leur conserver.
Aussitôt, ils commencèrent plusieurs neuvaines, auxquelles ils conjurèrent leurs parents de prendre part. Chaque matin, on offrait le Saint Sacrifice à cette intention, et ils y assistaient. L'argent destiné à leurs menus plaisirs, était converti par eux en honoraires de messes et en aumônes. Le soir, au sortir de la classe, ils s'assemblaient encore dans l'église.
Conscients du bien opéré dans leurs fils par le zèle apostolique de l'abbé de Mazenod, les pères et mères joignaient leurs supplications à celles de leurs enfants.
Dieu se laissa toucher par tant de larmes et de prières ferventes.
Contrairement aux prévisions de la science, le mal s'arrêta, et le danger de mort disparut, La santé, néanmoins, ne revint qu'après une convalescence lente et laborieuse.
Le 3 mai seulement, fête de l'Invention de la Sainte Croix, l'abbé de Mazenod eut assez de forces pour remonter à l'autel. Ses chers congréganistes et une foule compacte assistaient à cette première messe de celui que l'on regardait comme un ressuscité.
Les paroles prononcées, après l'évangile, par cette voix d'outretombe, tirèrent de tous les yeux des larmes de joie, de gratitude et de filial amour,
— Je sais, disait-il, ce que je vous dois, chers enfants. A vos prières j'attribue ma guérison. Comment donc ne pas vous remercier en vous rappelant combien sont infinies les bontés et les miséricordes du Seigneur envers ceux qui se confient en Lui ?
Plus tard, pensant à cette circonstance de sa vie, Mgr de Mazenod répétait parfois, sur un ton de regret et de mélancolie touchante :
— Ces cliers enfants m'ont arraché au ciel ! J'étais prêt, alors ! Que ne suis-je pas mort de ce typhus contracté, au chevet des malades, dans l'exercice du ministère sacré !...
Quelque grands que fussent ses mérites, la mesure n'en était pas encore pleine. De toute éternité. Dieu l'avait prédestiné à une plus sublime et féconde mission : celle d'enrichir l'Eglise d'une famille d'apôtres qui porteraient sous tous les climats et jusqu'aux extrémités
du monde, avec l'étendard de la croix triomphante, la lumière et les grâces de l'Évang-ile aux âmes les plus abandonnées.
L'heure sonnait pour la réalisation de ce dessein de Dieu.
Ce qui avait précédé n'était, dans les vues de la Providence, qu'une préparation à cette œuvre capitale.
Aix. Extrémité du i;ran(l Cours et aucicu Carmel.
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