CHAPITRE V
Les vœux de religion
§ 1 Vœux du Père de Mazenod et du Père Tempier ( 1 1 avril j8i 6).
Sans avoir, au début, l'intention de fonder une Congrégation nouvelle, l'abbé de Mazenod pensait, néanmoins, que, pour assurer le succès de leur ministère, les Missionnaires devraient, dans une certaine mesure, pratiquer les conseils évangéliques, et tendre à la perfection. A cette condition seulement ils seraient de vrais apôtres.
La plupart de ses compagnons, cependant, en venant à lui, n'avaient pas songé à s'engager par la profession religieuse. Les amènerait-il jamais à son avis ?
Quelques semaines après son installation dans l'ancien Carmel, il communiqua ses aspirations au P. Tempier, son confesseur. Celui-ci accueillit avec joie cette confidence. Elle répondait à ses désirs les plus intimes. En y réfléchissant, pourtant, ils constatèrent l'impossibilité actuelle d'obtenir ce sacrifice entier de la part de leurs premiers collaborateurs.
Mais, eux deux, pourquoi attendraient-ils?
La fin du Carême approchait. On était presque à la grande semaine qui rappelle si éloquemment la leçon de suprême immolation que le Sauveur nous a donnée par son exemple. L'appel de Dieu retentissait avec tant de force dans leur cœur, qu'ils n'hésitèrent plus. Sans autre délai, ils commencèrent une retraite préparatoire.
Le soir du Jeudi Saint, ii avril 1816, ils restèrent plusieurs heures au pied du superbe reposoir élevé dans leur église. Ils y passèrent la nuit, veillant et priant, suivant la recommandation du Maître. Après une longue et fervente méditation sur ses souffrances et sur sa mort, la chapelle étant presque déserte à ce moment, ils allèrent comme s'ensevelir dans le tombeau même du Clunst, sous l'échafaudage du reposoir, au-dessous de la divine Hostie, réalisant d'une façon sensible la parole de saint Paul : Consepiilti sumiis ciiin illo in mortem.
Il leur semblait que les gouttes de sang de l'adorable Victime coulaient sur eux, pour les purifier de plus en plus.
Là, sous le regard de Dieu et de ses anges, ils prononcèrent les quatre vœux perpétuels de pauvreté, de chasteté, d'obéissance et de persévérance.
Une félicité surnaturelle inondait leur âme. Toute la nuit, ils la savourèrent, suppliant Dieu, si sa volonté était de bénir leur œuvre, d'accorder, un jour, à leurs compagnons et à ceux qui se joindraient à eux, la grâce de comprendre l'utilité, le mérite, le bonheur de cette oblation complète.
Cette prière si pure trouva un écho dans le ciel.
Bientôt le temps viendrait où Dieu dirait à son serviteur :
— Multiplie tes demeures et ne néglige pas d'en consolider les bases, ni d'en rafîermir les murs. Tu t'étendras à travers l'espace, dans toutes les tlirections. Tes fils s'avanceront parmi les nations de la terre ; ils habiteront jusqu'aux déserts les plus reculés. Ne crains rien, car tu ne seras point confondu. Dilata locum tentorii tiii, et pelles tabernaculoriim tuoriim extende. Ne parcas : long-os fac fiinicalos tuas, et clavos tiios consolida. Ad dexteram enini et ad lœvam penetrabis. Semen tiiiim gentes hereditahit, et civitates désertas inhabitabit. Noli timere, quia non confiinderis (i).
§2 "Emission de trois vœux par la communauté ( i^'' novembre j8j8).
Les succès des Missionnaires de Provence portèrent leur nom au delà des limites de leur diocèse d'origine. Plusieurs évêques souhaitèrent posséder chez eux de tels ouvriers. Mais si la Société s'établissait dans diverses régions, n'était-ce pas la volonté divine que les membres eussent entre eux des liens plus forts, afin que cette extension ne renfermât pas un péril ? Ce développement exigerait des séparations pénibles. Il faudrait quitter le sol natal, les parents, les amis. Contre les défaillances de la nature, quelle meilleure garantie que les vœux de religion ?
En prévision de cette transformation problable, le P. de Mazenod, au mois d'août 1818, se dirigea vers Saint-Laurent-du-Verdon, et y demeura trois semaines, dans la solitude, uniquement occupé à la rédaction de la Règle. Il la lirait à ses compagnons durant la retraite annuelle, et les inviterait, alors, à faire ce que le P. Tempier et lui avaient déjà secrètement accompli.
Pour les disposer à cette abnégation totale, il prêcha lui-même (i) Isaïe, Liv, 2-4.
LES VŒUX DE IIELIGIOX laj
cette retraite. Dans toutes ses instructions, il leur parla de l'esprit de sacrifice, et tâcha d'exciter en eux cette soif d'immolation qui le dévorait. Il y réussissait visiblement. On voulait être digne d'un tel père, et mourir au monde comme lui.
Enfin, la question des vœux fut posée ouvertement. On était libre de répondre oui ou non.
Les novices et les jeunes Pères n'aspiraient qu'à la vie religieuse. Ils acquiescèrent avec empressement. Les anciens hésitèrent un peu plus.
— Que voudriez-vous avoir fait à l'heure delà mort? leur répétait le Fondateur. Regretterez-vous, alors, de vous être donnés irrévocablement à Dieu ?
Remués par cette parole ardente, ils cédèrent aux impulsions de la grâce et se décidèrent tous, deux exceptés.
L'un de ceux-ci, le P. Marius Aubert, consentit pourtant à se lier, mais par une oblation temporaire, afin d'éprouver ses forces. Quelques mois plus tard, il s'engagea définitivement.
L'autre, le P. Deblieu, demanda qu'on lui permît de réfléchir une année encore. Ce laps de temps écoulé, il fit. lui aussi, la profession religieuse et perpétuelle.
Cette réunion plénière pendant la dernière semaine du mois d'octobre 1818, est considérée comme le premier Chapitre général de la Congrégation. La Règle y fut lue, article par article, commentée et acceptée. Suivant un décret rendu à l'unanimité, ceux qui, désormais, voudraient s'agréger à l'Institut, prononceraient, après leur noviciat, les trois vœux d'obéissance, de chasteté et de persévérance.
A la clôture de cette retraite mémorable, le i " novembre 1818, fête de la Toussaint, les Missionnaires de Provence s'assemblèrent, le matin, dans la chapelle intérieure. Après la méditation, le Veni Creator fut chanté ; puis, le P. de Mazenod adressa à ses frères une touchante exhortation. Attendri jusqu'au fond de l'âme, il communiqua son émotion. Tous versaient des larmes abondantes, mais douces et consolantes à la fois.
L'exhortation terminée, il prononça, le premier, ses vœux, avant de commencer la messe. Revêtu des ornements sacerdotaux, à genoux au pied de l'autel, un cierge à la main, il en récita la formule à haute et intelligible voix.
Ensuite il célébra la messe, servie par les deux plus anciens Pères.
Au moment de la communion, tenant dans ses mains le Corps
adoral)l(> du Sauveur, il se tourna vers l'assistance. Les prêtres s'avancèrent, l'un après l'autre, un cierge allumé à ]a main, et prononcèrent, avec un bonheur ineftable, les vœux qui les enchaînaient à jamais au service de Jésus-Christ, dans la naissante Société. Puis ce fut le tour des scolastiques.
Durant la cérémonie, le P. Deblieu pleurait à chaudes larmes, confus de sa lâcheté et se promettant de la réparer au plus tôt,
A l'issue de la messe, le Supérieur entonna le Te Deiiin et l'on alla, en chantant l'hymne de l'action de grâces, vers l'autel de la Sainte Vierge, mettre sous sa protection ces obligations sacrées.
Rentrés à la sacristie, tous s'embrassèrent avec transports, le cœur débordant d'une allégresse surnaturelle.
— C'est maintenant, disaient-ils, que nous sommes vraiment frères, ne formant qu'une famille ! Qiiaui boniiin et quam Jiiciindum habitare fratres in iinum !
Dans ces effusions fraternelles, ils goûtaient celte joie pure du sacrifice accompli en commun. Ils se savaient unis à la vie et à la mort, pour le temps et pour l'éternité.
Du haut du ciel. Dieu bénissait cette nouvelle Congrégation qui bientôt se répandrait si merveilleusement dans le monde. En retour de la générosité de ses membres, il lui destinait, avec une force extraordinaire d'expansion, des secours qui lui permettraient de se conserver longtemps jeune et vaillante.
Le P. de Mazenod montra que son vœu d'obéissance était réel. Elu supérieur en 1816, malgré ses répugnances, il avait dû, jusque-là, commander ; mais il résolut de se démettre et de céder à un plus digne l'autorité, tandis qu'elle croissait avec la multiplicité des établissements.
Un plus digne ? où l'aurait-on trouvé ?
Le Chapitre général s'effraya de cette proposition. Tous le supplièrent instamment de rester à leur tète, non pas simplement comme supérieur local d'une maison particulière, mais comme supérieur général de l'Institut.
§3 Le vœu de pauvreté, imposé par le second Chapitre général (24 octobre 1821).
On l'aura remarqué, sans doute : la profession de 1818 ne comprenait pas le vœu de pauvreté. Le Fondateur, ce semble, n'avait pas encore osé le demander à ses compagnons, principalement aux plus âgés dont il voulait ménager la faiblesse.