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CHAPITRE PREMIER

Le Milieu Familial

Les Mazenod.

Charles- Joseph-Eugène de Mazenod naquit à Aix-en-Provence, le i*"' août 1782. Il était fds de Charles- Antoine de Mazenod, seigneur de Saint-Laurent, et de Marie-Rose-Eugénie, née de Joannis.

Par son origine, il appartenait ainsi à deux des familles les plus anciennes et les plus fortunées du midi de la France.

Son père, Charles-Antoine de Mazenod, seigneur de Saint-Laurentdu-Verdon, exerça, de bonne heure, les charges les plus honorables. Un décret royal l'avait nommé, à vingt-six ans et avec dispense d'âge, président de chambre à la cour des comptes, aides et finances de Provence (i). Cette cour, souveraine dans ses attributions, connaissait de toutes les alTaires relatives au fisc, aux fiefs, aux titres nobiliaires, etc. Elle avait pour antagoniste le parlement, cour également maîtresse dans son domaine, et chargée de juger les causes se rapportant à la propriété et à la criminalité (2).

Quelques mois après, un édit de Louis XV, œuvre du chancelier Maupeou, supprima le parlement d'Aix, exila ses membres, et en créa un nouveau dans lequel il incorpora les magistrats de la cour des comptes.

(i) Selon le R, P. Raïubert, Vie de Mgr de .l/a^e/iorf.a vo).in-8o,Toui-s, i883,t.I,p. i, Ciiarles-Aiitoine n'aurait eu que vingt ans, quand il lut nommé président de chambre ; mais il était né le 24 janvier 174^' ^t la nomination est du 10 janvier 7 7 7/. Cf. Archives des Bouches-dii-Blione , reg. ^laupeou, fol. 80.

(2) Cf. Expilly, Dictionnaire géographique, historique et politique des Gantes et de ta France, 6 in-fol., Paris, 1762-1769, t. I, p. 60-80.

b LK FONDATEUR

La sentence fut exécutée le i*"'" octobre 1771.

A partir de cette date, Charles- Antoine de Mazenod siégea an parlement comme président à mortier, en même temps que son père, et cela encore, vu leur parenté, en vertu d'une dispense du roi.

Dans des circonstances aussi délicates, ils surent, l'un et l'autre, garder la sympathie de ceux que l'ordonnance si dure du chancelier avait froissés dans leur amour-propre et lésés dans leurs intérêts.

Quand, à la mort de Louis XV, cessa l'exil de l'ancien parlement, Charles-Antoine de INIazenod et son père reprirent leurs fonctions de présidents de chambre à la cour des comptes (i).

Malgré sa jeunesse, Charles- Antoine de Mazenod s'était vite acquis, parmi les hommes de loi, une brillante réputation, basée sur un incontestiible mérite professionnel. 11 s'était fait une spécialité de l'étude approfondie des chartes. Ses persévérantes méditations sur ces matières ardues l'amenèrent à composer, en sept volumes in-folio, un important ouvrage intitulé : Histoire des contestations entre le Parlement et la Cour des comptes. Plusieurs autres écrits sur des sujets analogues sortirent de sa plume féconde.

L'illustre Portails, plus tard ministre de l'Intérieur sous Napoléon I''"" et principal rédacteur du Code civil, eut occasion de l'apprécier, ayant, vers cette époque, débuté comme avocat au barreau d'Aix, et souvent plaidé devant lui. Il se plaisait à le citer comme l'un des magistrats les plus érudits.

Mais Charles-Antoine de Mazenod était aussi remarquable par sa culture littéraire et la finesse de son esprit, que [)ar l'étendue de sa science juridique. Au-dessus de tout, cependant, resplendissaient en lui la vivacité de sa fol et son attachement Inaltérable à la monarchie.

Par ces qualités variées, se complétant mutuellement. Il était vraiment digne de son père, Charles-Alexandre de Mazenod. Celui-ci porta quelque temps l'épée d'officier parmi les mousquetaires du roi. Ses talents attirèrent sur lui l'attention du Dau[)hln, fils de Louis XV, et, comme le président d'Aiguilles, son parent. Il fut admis dans l'Intlmlté de l'héritier de la couronne de France (2).

(i) Cf. Afliard, Description liisinriqiie, géographique et tnpogi'(tplui[iie de la Provence et du Cointat-Venaissin , iii-40, Aix. 1787, t. I, p. i85 sq , 191 sq. — Flaniiiiei-inoiit, Le Chancelier Manpeou et les Parlements, iii-8'\ Paris. i883, p. ooa sq.

(2) Le R. P. Raiiil)ert, op. cit., t. I, p. 2, assiyiie au graiid-pèi-c de Mgi- de Mazeuod, couinie à son père, les prénoms de Charles-Antoine : mais tons les documents, actes notariés et titres indiquent ceux de Charles-Alexandre. De son côté, le R. P. Cooke commet nn évident anachronisme en attribuant au père, et non au grand-père, l'intimité avec le Dauphin : Sketches of the life 0/ Mgr de Mazenod, 2 in-8. Londres, 1879, t. l, p. i. Cf. Albanès, Armoriai et sigillographie des évèqnes de Marseille, ch. lxxxi, in-lbl., Marseille, 1884, p. 180.

LE MILIEU FAMILL\L 7

Contraint, dans la suite, par raison de santé, de quitter le service militaire, il entra dans la magistrature. Le 6 mars 1741, il était président de chambre à la cour des comptes, aides et finances de Provence, l'our ce motif il s'établit à Aix, laissant la ville de Marseille, où sa l'a mille résidait depuis deux cents ans.

Son influence était grande dans le sanctuaire de la justice, et sa voix toujours écoutée. Aussi fut-il souvent choisi par ses collègues pour aller soutenir à Paris les intérêts de la cour des comptes, si fréquemment en conflit avec le parlement.

Le crédit dont il jouissait en dehors des tribunaux n'était pas moindre. On avait en lui une telle confiance, qu'il réussit, alors que tous les autres se déclaraient impuissants, à calmer une émeute populaire provoquée par la cherté du pain.

Tandis que les parlementaires de cette époque penchaient trop généralement vers le jansénisme, et affichaient leur hostilité opiniâtre contre l'Église romaine, Charles-Alexandre de Mazenod présenta le perpétuel exemple de l'orthodoxie la plus entière et de la piété la plus éclairée. Il voulut que sa famille lut élevée dans ces principes, et il y veilla.

C'est à son père et à son grand-père que Mgr de Mazenod dut son inviolable fidélité à la chaire de saint Pierre.

Après la naissance de son petit-fils, Charles Alexandre de Mazenod vécut encore quatorze ans. L'enfant privilégié qui allait, plus que tous ses ancêtres, glorifier son nom, eut donc bien le temps de recevoir de lui une de ces impressions de premier âge qui ne s'effacent plus.

Que semel est imbuta i-ecens, servabit odorem Testa diù (i).

Depuis le commencement du xvi'' siècle, on trouvait des Mazenod à Marseille (2). A leur nom patronymique ils ajoutèrent successivement les titres de seigneurs de Gibes, de Beaupré et de Saint-Laurentdu-Verdon (3). Alliés par des mariages aux principales familles nobles du pays : celles des Grimaldi, des Sabran, des Montauroux, etc., ils se distinguèrent tous dans la magistrature, les finances ou l'armée.

Leurs richesses étaient considérables, puisque l'un d'eux, Charles de Mazenod, eut l'honneur, assurément très dispendieux, de loger chez

(i) Horace, Epitres, 1. I, 11, 69-70.

(a) Cf. Archives des Bonches-da-Rhàne, fonds Gaspard Boyer, passim.

(3) Le fief de Saiut-Iianrciit était à Qiiinson, une des communes du canton de Riez, Basses-Alpes, au-dessus des superbes gorges du Verdon, affluent de laDurance. Le château consistait eu un vaste corps de bâtisse, solidement construit en pierres de taille, et flanqué de quatre tours d'angle, avec des dépendances nombreuses. Cf. Poplimont, La France héraldique, 8 in-S», Paris, 1874, t. VI, p. loi.

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lui le duc d'Orléans, frère de Louis XIV, pendant le séjour de la cour à Marseille, en iGGo. Sept ans auparavant, il avait été anobli par lettres patentes du mois de mars i653, dûment enregistrées. Elles furent confirmées par d'autres lettres royales du 22 juin 1G67 (i).

A la même époque, une autre branche de la famille de Mazenod possédait, à Lyon, le domaine princier de la Part-Dieu, qui englobait presque tout le faubourg- actuel de la Guillotière.

Les armes des Mazenod de Provence étaient d'azur à trois molettes d'éperon d'or, au chef d'or chargé de trois bandes de gueules. Celles des Mazenod restés dans le Lyonnais, étaient également d'azur à trois molettes d'éperon d'or, mais au chef de gueules chargé de trois bandes d'or (2).

Dans le milieu familial où la Providence le plaça, le futur fondateur rencontra, en outre, deux frères cadets de son père, dont l'affection lui fut des plus utiles.

L'un était l'abbé Charles-Fortuné de Mazenod, né le 27 avril i"49- Disciple de Saint-Sulpice et licencié en Sorbonne, ordonné prêtre par Mgr de la Rochefoucauld, l'un des martyrs du 2 septembre, il était chanoine de la métropole d'Aix et grand vicaire de Mgr de Boisgelin. En lui brillaient les plus belles vertus. Nous le verrons, en 1828, sur le sièffe de Marseille, couvrir de son autorité la Société des Missionnaires de Provence, prémices de celle des Oblats.

L'autre était le chevalier Charles-Louis-Eugène de Mazenod. Dans la marine royale, il parvint au grade de vice-amiral. Quand son neveu fut obligé de prendre le chemin de l'exil, c'est lui qui guida ses pas sur la terre étrangère.

La présence d'un prêtre parmi les Mazenod n'était ni une exception, ni une nouveauté. Cette famille était trop profondément chrétienne, pour qu'elle n'eût pas consacré plusieurs de ses membres au service de Dieu.

Le grand-oncle de notre vénéré Fondateur, Charles-Auguste- André de Mazenod, frère de son grand-père, entra, lui aussi, dans les ordres. Docteur en théologie et vicaire général de Mgr de Belsunce, il fut, à la

(i) Cf. Robert de Briançou, Etat de la Provence dans sa noblesse, 3 in-12, Paris, 1693, t. II, p. 3-4. Artefeuil, seigneur de Touloul>re, Histoire héroïque et universelle de la noblesse de Provence, 4 in-4". Avignon 1776-178G, l. II, p. 129. Papon, Histoire générale de la Provence, 4 in-4°, Paris, 1--7-1786, t. IV, p. ô49- De la Clienayc-Dcsbois et Badier, Dictionnaire de la noblesse, 19 in-4°, Paris, 1863-1876, vo Mazenod, t. XIII, p. 557.

(2) Cf. Bibliotlièque nationale de Paris, Département des manuscrits. Cabinet des Titres, X". Poplimonl, loc. cit. L. de la Roque, Armoriai du Languedoc, in-4°, Paris, 1860, 1, 403. Artefeuil, t. II, p. i25. D'Ilozier, Armoriai général de la France, i3 in-fol., Paris, 1872-1874, R. V., p. Sog. Albanès, p. 192.

LK :milieu familial 9

mort de celui-ci (ijoS), vicaire capitulaire du diocèse de Marseille : puis, chanoine de la métropole d'Aix et supérieur des Carmélites de cette ville, dont le couvent, après la tourmente révolutionnaire, était destiné, dans la pensée de Dieu, à servir de berceau à notre Congrégation. Son mérite et ses talents le désignaient pour l'épiscopat. Sa modestie l'empêcha d'accepter les offres réitérées de son ami Tévèque d'Orléans, qui tenait la feuille des bénéfices.

Il imita Mgr de Belsunce dans son zèle contre le jansénisme et son ardeur à propager le culte du Sacré-Cœur de Jésus. Dès lors, cette dévotion devint comme un trésor de famille. Eugène s'en pénétra au foyer paternel.

La so^ur de son grand-oncle, Anne-Blanche de Mazenod, prit le voile dans labbaye des Dames bénédictines de Soyons, diocèse de Valence. Une autre de ses parentes, Louise de Mazenod, l'avait précédée dans le don complet d'elle-même. Elle était professe au monastère de la Présentation, à Marseille.

Ainsi, en ouvrant les yeux à la lumière, il aperçut dans son entourage, non seulement des modèles de probité sans tache, mais aussi des exemples frappants de toutes les vertus chrétiennes, religieuses et sacerdotales.

Dieu avait merveilleusement préparé le milieu où devait naître et sépanouir cet enfant, dont il voulait faire le père dune famille dapùtres. Gloria filiormn, patres eoruin (i) !

§ 2 hes Joannis.

La fortune des Joannis n'était pas moins considérable que celle des Mazenod, ni leurs vertus moins éclatantes.

Ils possédaient un château à Grans, à quatre kilomètres de Salon, et un autre à Saint-Julien, près les Martigues. Lexercice de la médecine à laquelle ils s'adonnèrent avec un très grand succès, n'entraînait aucune infériorité sociale, pas plus que la charge de juge ou d'avocat (2).

Dans l'art de guérir, ils excellèrent. Leur opulence s'accrut avec leur célébrité, à la suite de cures retentissantes parmi les malades de haute classe qui s'adressaient à eux.

On s'est demandé s'ils avaient droit à la particule nobiliaire, car ils ne l'employèrent pas, durant un certain temps.

Vers la fin du xviii" siècle, un impôt de plus de six mille livres fut

(i) Prov., XVII, 6.

(2) Cf. Ménière et Brouchoiid. De la noblesse des médecins en France jusqu'au xviii^ siècle, in-8\ Paris, i8(5o. D'Hozier, t. II, p. i3o.

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établi non seulement sur la concession des lettres de noblesse, mais même sur celles de confirmation des titres (i). A ce taux exorbitant, beaucoup renoncèrent momentanément à la particule, dont la disparition ne les écartait pas du rang, auquel chacun, alors, savait qu'ils appartenaient. Ils inclinaient d'autant plus à la supprimer que les signes avant-coureurs de la Révolution se manifestaient déjà.

Pour cette cause, plus encore que pour une question d'ordre financier, vu leur richesse, les Joannis la supprimèrent transitoirement. Cet acte de prudence leur valut d'être moins inquiétés (|ue d'autres pendant les jours de trouble. Emprisonnés à Lyon, ils furent relâchés bientôt, sans qu'on eût attenté ni à leurs personnes ni à leurs propriétés.

La particule se trouve, pourtant, dans plusieurs documents qui les concernent. On la lit, entre autres, dans l'acte de baptême de Mgr de Mazenod (2). Divers auteurs qui font autorité en ces matières la leur concèdent (3).

Le père de M'"" de Mazenod, Joseph-Thomas de Joannis, « conseiller du roi en ses conseils », portait des armoiries en tout semblables à celles de la famille du même nom d'Aix, dune noblesse reconnue depuis trois siècles, et apparentée aux seigneurs de Ghàteauneuf, de la Brillane, etc. (4).

Elles étaient d'or, au lion de sable, armé et lampassé d'argent, au chef d'azur, chargé de trois étoiles d'or.

Sa seconde fille épousa le marquis Hyacinthe de Pierrefeu.

(i) Édits royaux du 2 mai i-3o et 26 juillet 1771. Cf. Cliérin, Abj'égé chronologique des édits, déclarations, arrêts, etc., des rois de France sur le fait de la noblesse, iu-40, Paris, 1861, p. 1024, io35, etc.

(2) Arcliives, Extrait autlientique des registres de la paroisse Sainte-Madeleine, à Aix.

(3) Cf. D'Hozier, t. I, p. 198, 562, etc. Albauès, p. i83.

(1) Cf. Rol)ert de Briançon, t. II. p. 237 sq. Artefeuil, t. II. p. 38. De la Chcnaye- Desbois el Badier, t. XI. p. 70 sq; t. XIII, p. 557 sq. Lalanne, I)iclionnaire historique de la France, in-4°, Paris. 1877, p. io'J2.

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