‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existenceChapitre 51 sur 125 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

La Congrégation fortifie ses positions en France

et envoie de nombreux rejetons

en Angleterre et au Canada

Le sixième Chapitre général et la promotion de Mgr Eugène de Mazenod à l'évêché de Marseille,

Depuis son approbation solennelle par le Vicaire de Jésus-Christ, la Congrég-ation, g^râce à la protection divine, se développait constamment.

N'était-il pas à craindre que cet accroissement si rapide ne nuisît à son unité? ou que, du moins, l'esprit de famille n'en fût atTaibli?

Le sixième Chapitre général, tenu à Marseille du 4 au 12 août iSS^, travailla efficacement à resserrer les liens indissolubles qui devaient exister entre tous les membres de la Société. Gela était d'autant plus opportun, qu'elle se voyait à la veille de fondations nouvelles, et que, sortant des limites de la France, elle était sur le point de s'établir en Angleterre et dans l'Amérique du Nord.

Les résultats de ces assises furent des plus heureux pour l'organisation intérieure. Une parfaite uniformité s'introduisit entre les diverses maisons, par suite d'une réglementation plus complète et plus détaillée qui fixa jusqu'aux moindres usages. Ainsi, un Oblat recevant une obédience pour une destination quelconque, ne serait presque pas dépaysé, les communautés étant partout les mêmes. La charité fraternelle, source de tant de consolations et de forces, se conserverait entière, malgré les séparations imposées par les distances. Le cor unum et Yanima una, la fusion des cœurs et des âmes, loin de perdre à cette dilatation providentielle, y gagnerait, au contraire.

En conséquence, un décret obligea les supérieurs locaux à envoyer, chaque année, à l'Administration générale, le compte rendu exact des œuvres accomplies par les Pères vivant sous leur autorité. Ces rapports fourniraient les matériaux pour des Annales mensuelles, ou trimestrielles, qui mettraient tous les fils de la Congrégation en

communication ininterrompue, et presque en présence continuelle, les uns (les autres.

Le gouvernement de Louis-Philippe, mieux inspiré que par le passé, avait renoncé à son ressentiment si injuste envers Mgr tl'Icosie. La réconciliation était sans arrière-pensée, et Mgr Fortuné de Mazenod,

Mgr de Mazenod, évèque de Marseille.

âgé de quatre-A'ingt-liuit ans, ayant oftert sa démission, son neveu venait d'être nommé pour lui succéder sur le siège si important de Marseille.

A la dernière session, il entretint l'assemblée de cette affaire qui, quoique lui étant personnelle, était aussi de la plus haute gravité pour les intérêts majeurs de la Congrégation :

— L'action de la Providence paraissait trop visible pour qu'il me

LA CONGRÉGATIOX FORTIFIE SES POSITIOXS, ETC. 365

fût possible de me dérober... Je pouvais me croire autorisé suffisamment par Tagrément que le Souverain Pontife, instruit de mes devoirs vis-à-vis de notre Institut, a donné à ma nomination faite par le roi. Je sais aussi, par l'expérience de quatorze années, que l'administration de ce diocèse ne serait pas capable de me détourner de celle de la Gongréî^^ation. Néanmoins, a^ant mon élection définitive au prochain consistoire, j"ai cru devoir exposer au Chapitre l'état des choses, et le consulter, afin de me soumettre à son sentiment.

En entendant ces paroles, les assistants avaient peine à réprimer leur émotion. Dès que le Supérieur général se tut, une acclamation unanime et spontanée affirma, plus éloquemment que des paroles, l'adhésion complète de la Congrégation à la promotion de son vénéré Fondateur au siège épiscopal de Marseille.

Préconisé au consistoire du mois d'octobre iSSj, Mgr Charles- Eugène de Mazenod partit pour Paris, avec le P. Tempier, et y arriva le 25 novembre.

Reçu aux Tuileries, avec les marques de la plus entière confiance et de la plus vive sympathie, par le roi Louis-Philippe, qui l'avait connu, autrefois, en Sicile, il en obtint des secours considérables pour son diocèse, et la promesse de l'érection, à Marseille, d'une cathédrale digne de cette cité par sa grandeur et sa magnificence.

La prise de possession eut lieu le 24 décembre iS3-j, veille de la Noël.

Les affaires du La us.

Comme gage du merveilleux épanouissement qu'il lui réservait. Dieu voulut ménager à la Congrégation une douloureuse épreuve. C'est là, d'ailleurs, une loi de sa Providence, soit pour la vie des individus, soit pour l'existence des familles religieuses. Dans le creuset, l'or s'épure ; dans la souffrance, le caractère se trempe plus fortement. La croix est la condition indispensable de tout progrès surnaturel.

Lhostilité que Mgr Arbaud n'avait cessé de témoigner à la Congrégation, dont il appréciait, cependant, hautement les services, dérivait uniquement de sa soif de domination. Il ne lui adressait qu'un seul reproche : celui de n'être pas exclusivement dans sa main. Assurément, il reconnaissait liiicontestable utilité des Missionnaires du Laus : mais il aurait voulu en faire une institution purement diocésaine et ne dépendant que de lui. Tel fut le mobile de son opposition systématique : source d'une série de mesures vexatoires, injustifiables et

366 l'extension en frange

visiblement ou secrètement dirigées vers ce but suprême de ses e (Torts.

Quand il mourut, le 27 mars i836, il n'avait pas réussi encore à réaliser ce plan ; mais il en transmettait l'idée après lui, et en avait préparé, de longue date, l'exécution.

Son successeur, Mgr de la Croix d'Azolette, n'hérita que trop de son particularisme étroit. Un de ses premiers actes fut de séparer de leur maison mère de Belley, les Sœurs de Saint-Josepli, établies depuis quelque temps à Gap. Ensuite vint le tour des Oblats. Dix ans avant l'expiration du bail passé entre Mgr MioUis et Mgr de Mazenod, il somma le Supérieur général de rappeler du Laus ses religieux, dont il confessait pourtant le mérite, et qu'il félicitait grandement du bien accompli. Mais, ni les droits acquis, ni les engagements, ni même l'esprit et la pratique de l'Église à ce sujet, n'eurent de valeur pour lui et ne le détournèrent de ses idées préconçues.

Le signataire du contrat, Mgr Miollis, démissionnaire de son siège de Digne, et retiré à Aix, vivait encore. Agé de quatre-vingt-cinq ans, il crut de son devoir de protester avec une grande énergie, par une lettre qu'il écrivit spontanément à son successeur à Gap. Il disait, avec preuves à l'appui, que renvoyer ainsi les Oblats, sans avoir rien à leur reprocher, était violer ouvertement l'acte authentique qui leur accordait vingt-neuf ans de jouissance des locaux. C'était, en outre, aller contre le pacte, verbal, il est vrai, mais obligatoire, puisqu'il entraînait des obligations réciproques, par lequel les parties contractantes avaient déclaré que la fondation serait perpétuelle.

Cette intervention resta sans effet. L'évêque de Gap annonça, au contraire, publiquement, qu'il allait constituer une communauté de Missionnaires diocésains, pris uniquement dans son clergé.

Le 27 avril 1840, le siège de Gap étant redevenu vacant, les membres du Chapitre, désireux de protester contre ce qu'ils regardaient comme une ingratitude et une injustice, élurent vicaires capitulaires des chanoines manifestement favorables aux Oblats. La population entière applaudit à ce choix et au motif qui l'avait déterminé.

Mgr Rossât, le nouvel évêque, arriva le 10 mars 1841. Relativement aux communautés religieuses, il partageait les préjugés de ses prédécesseurs : elles lui paraissaient un obstacle à l'exercice de l'autorité épiscopale. Sans tarder, il résolut de s'en défaire, et mit à l'exécution de son projet moins de forme encore que Mgr d'Azolette. Il s'empressa de nommer un curé et un vicaire dans la paroisse de Notre-Dame du Laus. En même temps, il signifiait sèchement au P. Mille, supérieur de

la communauté, l'ordre impératif, pour lui et ses confrères, de quitter, au plus tôt, le pays.

Quelques jours après, pour accélérer leur départ, il leur enlevait la juridiction, leur interdisait même de célébrer la messe, et étendait cette suspense a sacris à tous les membres de la Congrégation.

Sentence injuste et absolument anticanonique !

Si on en eût appelé à Rome, Mgr Rossât eût certainement été blâmé et condamné. Un évêque n'a pas le droit de suspendre ainsi tous les membres d'une communauté régulièrement établie, moins encore ceux d'une Congrégation entière. Cette mesure est manifestement un abus de pouvoir. Les fautes sont personnelles ; les châtiments doivent l'être aussi. Quand un religieux a commis un délit, extérieur et grave, que l'Ordinaire lui inflige une flétrissure ; mais il tombe lui-même dans une injustice criante, si, à cause d'un malheureux coupable, il frappe une foule d'innocents.

Parmi les Pères composant la communauté du Laus, en 1841, aucun n'avait encouru de censure. Tous étaient dignes d'éloges par leurs vertus sacerdotales, leur zèle apostolique et le bien considérable qu'ils opéraient. Mgr Rossât l'avouait lui-même. Aucun d'eux, par conséquent, ne méritait d'être traité avec tant d'inhumanité. Accabler un innocent sous la peine la plus dure qui puisse atteindre un prêtre : la défense de monter à l'autel, est un acte répréhensible et que rien ne légitime. Mais jeter ainsi l'interdit et le déshonneur sur une communauté entière, sans égards aux services rendus pendant vingt ans, et uniquement pour s'en débarrasser, est un acte non seulement contraire aux lois canoniques et aux prescriptions de la justice ou de la simple équité, mais opposé même aux plus élémentaires convenances.

Si, en politique, la fin ne justifie pas les moyens, combien moins dans l'administration ecclésiastique, tenue à plus de droiture et à plus de sainteté !...

C'était, là, une de ces prétendues et fameuses lil^ertés de l'église gallicane, dont les prélats n'admettaient point la suprématie du Pape, se croyant, dans leur diocèse, égaux à lui. Rien, ni les décrets pontificaux, ni les canons disciplinaires des conciles, ni les lois générales de l'Eglise, n'avaient du poids à leurs yeux. Leur idéal de gouvernement était l'arbitraire dans l'omnipotence (i).

Cette mesure inqualifiable deMgr Rossât fut sévèrement réprouvée par d'autres évêques. Mgr Sibour, évêque de Digne, et, plus tard, arche-

Ci) Cf. Dom Delatle, Vie de Doni Gaéranger, t. I, p. 3i5, 33i, 333, 348, sq, « A leurs yeux l'autorité épiscopale n'était rien, si elle n'était tout. »

etc.

368 l'extension en frange

vèque de Paris, se hâta d'écrire au P. Mille qu'il lui accordait, à lui et à ses confrères, les facultés les plus étendues. Il leur suffisait donc de traverser la Durance pour célébrer la sainte messe en toute sûreté de conscience, et exercer les autres fonctions de leur ministère sacré. Quelques pas les mettaient ainsi à l'abri des foudres gallicanes.

Une lettre du P. Hermitte nous montre les sentiments de la communauté, en ces tristes circonstances :

— Je voudrais être, en ce moment, un ange, pour voler jusqu'à Marseille, et bénir avec vous le Dieu de toute sainteté du bien immense que notre Congrégation a fait dans le diocèse de Gap, par sa grâce toute-puissante... Il nous manquait, après tant d'autres preuves de la bonté divine, celle d'une persécution. Nous venons de la recevoir : nous sommes tous interdits a sacins ! Quand le Souverain Juge me demandera : « Qu'avais-tu fait pour mériter une telle punition ? » je lui répondrai : « Mon Dieu, j'avais quitté mon père et ma mère ; j'avais renoncé à tout ; je me suis épuisé, sacrifié pour les âmes du diocèse de Gap, vers lesquelles j'étais envoyé !... Seigneur, soyez ma défense, je remets mon âme entre vos mains ! »

Ces pensées sublimes étaient celles de tous. Le calme régnait en eux. Ils étaient même heureux dans la tribulation.

— Notre Maître a bien plus soulïert, disaient-ils. On ne nous a pas encore crucifiés, comme lui... Quel mal avons-nous fait à nos ennemis ?... Mais, comme le Sauveur pardonnait, nous f>ardonnons !...

De graves intérêts, cependant, imposaient à Mgr de Mazenod le devoir de recourir, au moins, à un arbitrage, soit pour les immeubles du Laus qu'il possédait en vertu d'un contrat bilatéral ; soit au sujet d'une somme de plus de dix mille francs avancée par la Congrégation pour l'achèvement du clocher, sur la promesse qu'elle lui serait rendue, dette sacrée dont Mgr Rossât ne voulait pas même entendre parler.

Toujours généreux, Mgr de Mazenod eût abandonné spontanément cette créance, à titre de chainté, dans d'autres conjonctures. Mais il eût manqué à ses obligations de Supérieur général en laissant ainsi, sans protestation, expulser et dépouiller ses enfants.

Les jurisconsultes les plus éminents de Grenoble le confirmèrent pleinement sur la légitimité de ses réclamations. Sa cause était gagnée devant l'opinion publique. Néanmoins, il lui répugnait extrêmement d'en appeler à un tribunal laïque. Il préféra donc un arbitrage ecclésiastique. Mgr Rossât ne s'y prêta point.

Pour éviter une lutte odieuse entre évêques, Mgr de Mazenod se

désista, malgré les droits les plus incontestables. Il en avertit officiellement Mgr Rossat, le i5 mars 1842 :

— Je cède à la violence et ne recule que devant le scandale ; mais je maintiens mes revendications, dans le for intérieur de la conscience.

Dans une autre lettre, datée du 6 avril, après s'être plaint encore de ces procédés étranges et injustifiables, il terminait ce douloureux difierend par ces paroles dignes de son grand et noble cœur :

— Que Dieu bénisse votre ministère. Je souhaite que vous fassiez à vos ouailles autant de bien que vous nous avez fait de mal. Puissiezvous goûter toutes les consolations du bon Pasteur. J'eusse été heureux de contribuer par les miens à vous les procurer ; ne le pouvant plus, aujourd'hui, je me contente d'olTrir pour vous au Ciel ce qui a été pour moi un si profond chagrin.

Les membres de la communauté du Laus prièrent aussi pour celui qui leur avait occasionné de si cruelles souffrances. Ils se souvenaient de la recommandation du Maître : Orate pro perseqiientibiis vos !

— Loin de mériter que vous les soupçonniez de vous être hostiles, disait Mgr de Mazenod, dans cette même lettre, ils se sont imposé de pieux sacrifices, afin que le Seigneur vous rende le bien pour le mal.

Pour l'amour de la paix, en effet, les Oblats acceptaient des pertes considérables, par suite des fortes dé^ienses consenties pour réparer le couvent, bâtir le clocher monumental et pourvoir d'un mobilier important l'église presque dénuée de tout, à leur arrivée. Le diocèse de Gap avait gagné à leur présence, outre le bien spirituel incalculable accompli durant ces vingt-trois ans.

Les fidèles les accompagnèrent de leurs larmes, de leurs vœux et de leurs bénédictions. La plupart des prêtres aussi témoignèrent des regrets touchants et une sympathie profonde.

Dans le courant de lannée suivante, Mgr Rossat parut se repentir. A son retour de Rome, il vint à Marseille voir le Supérieur général, et esquissa un semblant d'excuses.

Dès la première phrase, Mgr de Mazenod eut la délicatesse de dévier la conversation. La dignité ne lui permettait pas de renouveler, dans son propre palais, l'exposé des torts si graves dont il avait été victime. Par générosité, il aima mieux couper net un entretien qui eût amené, sur ses lèvres, des paroles calmes, mais sévères, et demanda poliment au visiteur si son voyage en Italie ne l'avait pas trop fatigué .

Le soir, dans son Journal intime, il jetait cette réflexion :

— On pardonne les offenses ; mais les injustices doivent être réparées,... sinon, il faut en porter le poidsjusqu'au tribunal de Dieu...

S'jO l'extension en FRANCE

En apprenant la conduite de lévêque de Gap envers les Oblats, Mgr Garibaldi, nonce du Pape à Paris, manifesta clairement sa surprise et sa peine. Il dit au P. Guibert, alors dans la capitale :

— Le Souverain Pontife, je le sais, vous aime beaucoup. De mon côté, je lui ai fait, comme je le devais, l'éloge bien mérité de A'otre Congrégation. Ne vous inquiétez pas. Pour un établissement que vous perdez. Dieu vous en donnera dix autres : Domini est terra, et plenitudo ejiis !

Cette parole du représentant du Pape était comme une prophétie. Elle ne tarderait pas à se réaliser.

Le successeur de Mgr Rossât sur le siège de Gap, Mgr Depéry, en plusieurs circonstances, sembla déplorer ce qui s'était passé, et sonder le terrain, pour savoir si une réparation était possible.

Sans examiner si, dans ces ouvertures, il y avait autre chose qu'une simple formule de politesse, Mgr de Mazenod refusa toujours d'entrer dans ces vues.

Jamais, de son propre mouvement, il n'aurait quitté le Laus ; mais, puisqu'on n'y était plus, il ne voulut jamais plus y retourner. L'honneur de la Congrégation n'exigeait pas ce retour. D'autres horizons plus vastes et plus beaux s'étendaient devant elle. De divers côtés, on réclamait les Oblats dans des postes où ils auraient beaucoup plus de bien à réaliser. Aucun motif donc pour désirer revenir dans les Hautes-Alpes : la France entière, l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, le Canada et l'immense Amérique, l'Afrique et l'Asie s'ouvraient devant eux.

Les années, en se succédant, chassèrent de l'esprit de Mgr Rossât les préventions, que, sur de faux rapports, il avait conçues au sujet des Oblats. Transféré à l'évêché de Verdun, il les invita souvent à prêcher des missions dans son diocèse, quand la Congrégation eut fondé à Nancy l'établissement dont nous aurons à parler bientôt. A cette époque, il ne les regardait plus comme un obstacle à l'exercice de son autorité, mais comme des auxiliaires précieux.

Il les supplia, entre autres, d'accepter la mission de Fresnes-en- Woëvre, vu la situation lamentable de cette paroisse. Au curé qu'il y avait nommé, peu auparavant, il avait dit :

— Je vous y envoie pour vous reposer. Dans cette petite ville de douze cents âmes, il n'y a malheureusement l'ien à faire. C'est la plus mauvaise de tout mon diocèse... la plus mal famée...

Or, dès leur apparition, les Missionnaires l'avaient renouvelée. C'était pendant le mois de décembre i85o. Malgré les pluies torrentielles, l'auditoire qui, dès le troisième jour, remplissait l'église, ne

diminua point. Depuis cinq heures du matin jusqu'à dix heures du soir, les foules se pressèrent autour des confessionnaux. Et cela, pendant quatre semaines. La communion générale des hommes fut superbe. Au banquet eucharistique s'agenouilla toute la brigade de gendarmerie, commandant en tête.

Le jour de la clôture, 5 janvier i85i, Mgr Rossât eut le bonheur de contempler, de ses propres yeux, le merveilleux changement d'une paroisse dont il avait absolument désespéré. Il versa des larmes de joie, en voyant s'approcher, pour recevoir le sacrement de Confirmation, plus de cent adultes, hommes et i'emmes, de tout âge et de toute condition sociale, ayant, pour la plupart, de cinquante à quatrevingts ans. Jamais il n'avait imposé les mains à tant de tètes blanches.

— C'est un des plus beaux jours de ma vie, disait-il.

Et, ce bonheur, il le devait aux 0])lats.

Les saints savent se venger ! Ils ont leur manière à eux !... noble vengeance que Dieu ap^irouve, et qu'il bénit !

Leur devise est, selon le mot de l'apôtre : Vaincre le mal par le bien. Vince in bono maliim (i).

Touché du dévouement des Oblats et des succès de leur ministère, Mgr Rossât se montra très alTable pour eux. Dans son allocution, il prononça leur éloge devant les fidèles, en termes émus, empreints de la plus profonde conviction.

§ 3 T^omînation du P. Guibert à l'évêché de Viviers.

Les nombreux voyages que le P. Guibert avait dû faire à Paris, pour traiter avec les hommes du gouvernement des intérêts de son séminaire, l'avaient mis, malgré lui, en évidence. On fut frappé, en haut lieu, de sa distinction, de son calme, de la finesse de son esprit, de la sûreté de son jugement, de son habileté dans les négociations les plus difficiles et les plus embrouillées.

Depuis plusieurs années, le gouvernement français songeait à le proposer au Souverain Pontife pour un siège épiscopal. Il avait été question de lui pour le siège de Fréjus ; puis, pour celui de Gap, à la mort de Mgr Arbaud ; enfin, pour celui de Périgueux. Le ministre des Cultes l'avait dit, lui-même, à diverses reprises au P. Guibert, qui avait opposé les plus vives résistances.

On parut, d'abord, tenir compte de ses répugnances ; mais, dans la pensée du roi et de ses ministres, qui l'estimaient de plus en plus, ce n'était que partie remise.

(1) Rom., XII, 21.

Au mois de juillet 1841, Mgr Gasanelli d'Istria poussait un cri d'alarme. Il écrivait à Mgr de Mazenod :

— Je suis menacé de perdre celui qui est mon bras droit et le principal instrument de toutes mes œuvres.

Le ministre des Cultes, M. INlartin du Nord, venait de demander à l'évêque d'Ajaccio et au préfet de la Corse de lui transmettre dans le plus bref délai des renseignements confidentiels sur le P. Guibert, sans cacher pour quel motif il s'adressait à eux.

Les renseignements ne pouvaient être que très bons. Mgr Casanelli disait dans cette même lettre au Supérieur général :

— Convaincu, comme je le suis, des qualités éminentes qui le distinguent, et appréciant les signalés services qu'il a rendus à mon diocèse, j'ai regardé comme un devoir de justice et de reconnaissance, de le désigner au gouvernement comme un sujet capable, sous tous les rapports, de remplir les fonctions de l'épiscopat... Mais j'ai supplié, comme une grâce, qu'on me le laissât encore deux ans... Ce n'est pas assez de l'avoir implorée du ministre, cette grâce; c'est de vous surtout. Monseigneur, que je l'attends, et que je la sollicite. Je conjure A'otre Grandeur de ne pas permettre que ce digne coopérateur me soit enlevé, en ce moment... Je ne puis me faire à la pensée de le perdre... Mes craintes témoignent, mieux que je ne saurais l'exprimer par mes éloges, de toute l'estime que j'ai pour lui et de l'important service que vous m'avez rendu en me le prêtant...

La coin*espondance du P. Guibert, à cette époque, nous révèle combien vif était son attachement à sa famille religieuse. Proposé pour l'épiscopat, il n'en voulait pas moins rester dans la voie de l'obéissance :

— C'est la répétition de l'affaire de Gap, écrivait-il, le 14 juillet, à Mgr de Mazenod. Je me flatte que les renseignements fournis par l'évêque et le préfet seront gardés dans les cartons... Quoi qu'il en soit, et puisque mes appréhensions ne sont pas sans quelque fondement, je désirerais que vous me traciez, le cas échéant, ma ligne de conduite. Je n'ai jamais fait que votre volonté, et je veux la suivre comme ma règle souveraine jusqu'à mon dernier soupir. Mais je souhaite que, dans une décision si grave à prendre, vous vous déterminiez uniquement pour le plus grand bien de notre Congrégation. C'est pour elle que j'ai vécu jusqu'ici. Je veux vivre et me sacrifier pour elle jusqu'à la fin... Je n'ai pas le courage de vous entretenir plus longtemps aujourd'hui.

Les événements, cependant, se précipitèrent avec une rapidité que nul n'aurait pu prévoir. Une ordonnance royale du 3o juillet 1841 nommait le P. Guibert à l'évêché de Viviers.

En même temps, Mgr Casanelli d'Istria recevait de M. Martin du Nord une lettre dont nous extrayons le passage suivant, qui nous découvre ce que le gouvernement pensait du P. Guibert :

— Vous avez insisté. Monseigneur, sur l'importance et la nécessité des services que M. l'abbé Guibert rendait à votre diocèse. Vous avez même demandé à n'en être pas privé, pendant deux ans, au moins... Le Roi connaît la situation toute spéciale de votre diocèse; mais, après avoir pesé vos observations dans sa sagesse, il a cru devoir arrêter son choix sur M. l'abbé Guibert. Le diocèse de Viviers, en raison de quelques circonstances particulières, demandait un évêque qui réunît précisément les éminentes qualités par lesquelles ce vertueux ecclésiastique a su mériter toute votre confiance et la justifier. Je conçois vos regrets. Monseigneur, mais un intérêt j)lus grand a dû l'emporter. M. Guibert, devenu premier Pasteur d'un diocèse, aura peut-être le moyen de vous aider à remplir le vide que sa promotion causera dans le vôtre...

Le nonce de Paris avait envoyé à l'évêque d'Ajaccio une lettre plus catégorique encore, lui défendant formellement de tenter la moindre démarche pour dissuader le P. Guibert d'accepter l'épiscopat.

Impossible au prélat de résister davantage. Mais le P. Guibert, en vrai religieux, écrivit à son Supérieur général :

— Dans huit jours, j'irai me jeter à vos pieds, pour prendre vos ordres, qui ne me sont pas assez clairement connus. L'évêque d'Ajaccio n'a pu s'astreindre au secret : la Corse, à l'heure qu'il est, est en mouvement pour célébrer un événement sur lequel je devrai pleurer tous les jours de ma vie, s'il vient à être consommé.

Les desseins de la Providence apparaissaient trop manifestes pour que Mgr de Mazenod hésitât. Il aurait agi contre sa conscience, en usant de son influence sur le nouvel élu, pour lui conseiller de repousser le fardeau que le Seigneur lui-même lui imposait.

Le 7 septembre, Mgr Guibert partait donc pour Paris. Son séjour s'y prolongea plusieurs mois, dans l'attente du consistoire, où il devait être préconisé.

Très bien accueilli par le roi, la reine et les personnages officiels, il reçut communication du volumineux dossier renfermant toutes les lettres de ceux qui avaient intrigué pour obtenir le siège de Viviers. Il en tira des notes très utiles pour sa future administration ; mais il pria le directeur des Cultes de détruire ces pièces, preuve de la scandaleuse ambition d'un trop grand nombre de prêtres, capables de toutes les

3^4 LEXTEXSIOX EX FRANGE

bassesses, pour s'élever aux honneurs ecclésiastiques qu'ils ne méritaient pas.

Fatigué de tant d'intrigues ourdies à propos de ce siège, le ministre avait écarté tous les noms mis en avant, et avait proposé au roi celui du P. Guibert.

— Comment, diable ! n'y avions-nous pas songé plus tôt ? avait répondu Louis-Philippe, avec sa vivacité un peu bourgeoise. L'idée est lumineuse. C'est le seul moyen de sortir de cet imbroglio. Oui ! lui ; et nul autre ! . . .

Ainsi, à la surprise générale, avait eu lieu la nomination d'un sujet qui n'avait sollicité de personne une recommandation, et dont la préoccupation la plus grande était de passer inaperçu.

On était si persuadé, à Paris, du mauvais état du diocèse de Viviers et des difficultés extrêmes attendant le nouvel évêque, que le directeur des Cultes lui dit :

— Vous prendrez toutes les mesures que vous jugerez nécessaires pour rétablir l'ordre : fussent-elles du despotisme, nous nous ferons un devoir de vous appuyer.

Après avoir étudié la situation, le P. Guibert, toujours calme et pondéré, se persuada qu'on avait exagéré le mal. Selon lui, on s'était troj) alarmé de certains symptômes extéineurs. Au fond, le clergé était bon, et les populations, pleines de foi.

— Avec ces éléments, écrivait-il à Mgr de Mazenod, il ne me sera pas bien difficile de régler le diocèse. Je compte sur la grâce de Dieu et sur vos bons conseils.

L'évêque nommé de Viviers, si estimé déjà par les puissants de la terre, gardait toujours, cependant, envers son Supérieur général, la candeur d'un enfant et la soumission d'un novice.

Il lui ouvrait son âme par ces lignes adressées de Paris, le 8 octobre 1841 :

— Votre dernière lettre que j'ai lue et relue, m'a attendri jusqu'aux larmes. Je l'ai pressée, plusieurs fois, sur mon cœur. Je remercie Dieu tous les jours, et je le bénis de m'avoir donné un Père tel que vous... C'est vous qui m'avez formé... Tout ce que Dieu m'a accordé de grâces, c'est par vous que je l'ai reçu ; et ce Dieu, dans son infinie bonté, veut que vous acheviez de m'engendrer, en me communiquant la plénitude du sacerdoce. Je sais qu'en recevant le caractère sacré de l'épiscopat par l'imposition de vos mains, il sera accompagné de l'abondance des grâces accidentelles qui dépendent de la foi, de la ferveur et de la charité de celui qui sert d'instrument à l'opération invisible du Saint- Esprit. Mon bien-aimé Père, il n'y aura plus en moi une seule pensée,

un seul mouvement du cœur, un atome dans tout mon être qui ne vous appartienne, et que vous n'ayez droit de revendiquer comme votre bien. Toutes les œuvres qu'il plaira à Dieu d'accomplir par mon ministère, seront vos œuvres, à toutes sortes de titres. Je suis heureux de le penser ainsi et de le dire, et cette pensée adoucit à mes yeux le poids formidable d'une charge si au-dessus de mes forces. Puissé-je reproduire en moi votre image, être animé de votre zèle pour l'Église, et consacrer, comme vous le faites, toutes mes énergies et mon existence au salut des âmes...

Ayant reçu les bulles pontificales, il lui écrivait encore de Paris, le 5 février 1842 :

— Je ne puis voir approcher qu'avec tremblement le jour où va m'ètre imposé un fardeau redoutable aux anges mêmes... J'ai besoin de me retourner vers vous qui êtes mon Père, et qui le serez toujours. Alors, je reprends courage, en pensant que vous me soutiendrez de vos lumières, de vos prières et de vos conseils. Je serai évêque à l'égard des autres; mais, pour vous, je ne puis être qu'un fils... Dieu qui connaît votre dévouement pour son Eglise, a voulu étendre les limites dans lesquelles doit s'exercer le zèle qu'il a allumé dans votre cœur. Le diocèse qui m'est donné, n'est, à mes yeux, qu'une extension de la portion du troupeau qui vous est déjà confiée. Ces considérations tempèrent mes craintes, car je sais que vous n'abandonnerez pas votre enfant.

Le sacre eut lieu à ^Marseille, le 11 mars 1842, fête de la résurrection de saint Lazare. Mgr Gasanelli d'Istria et Mgr Ghatrousse, évoque de Valence, assistaient à l'autel Mgr de Mazenod. L'archevêque d'Aix était présent, ainsi que l'ancien évêque de Dijon, celui de Babylone et Mgr Diaz de Mérino, évêque de Mahon, banni de son diocèse et de toute l'Espagne par les libéraux révolutionnaires, qui s'étaient emparés du jiouvoir dans ce malheureux pays.

Invitées à cette cérémonie, les autorités civiles et militaires accej)tèrent avec empressement. L'église de Saint-Cannat, choisie, comme lune des plus vastes de Marseille, se trouva trop petite pour contenir la foule.

Cet événement heureux était pour le vénéré Fondateur, à la fois, une grande consolation et une espérance. Agé alors de soixante ans, il souhaitait pour sa Congrégation, quand il ne serait plus là, un protecteur dans l'Eglise de France.

Réalisant ses désirs les plus intimes. Dieu le lui donnait dans la Xîersonne de ce religieux modeste, mais éminent, qu'il appelait aux

L EXTENSION EX FRAXCE

plus hautes destinées, et qui, quelques années plus tard, revêtu de la pourpre cardinalice, deviendrait, sur le siège de Saint-Denis, par son incontestable sagesse et son extraordinaire mérite reconnu de tous, l'oracle même de l'épiscopat.

Mgr Guibert.

Les dignités ne changèrent rien aux habitudes austèresjde Mgr Guibert. Evéque, il n'en resta pas moins Oblat de Marie :

— Je veux, disait-il, être un évèque simple, pauvre, missionnaire, afin que mon genre de vie rappelle ce que j'ai été, ce que je n'ai pas cessé d'être, et ce que je veux être au moment de ma mort.

Peu avant d'aller prendre possession du siège de Viviers, il écrivait au P. Mille :

— Vous avez bien raison de m'ollVir des condoléances, au lieu de

LA CONGRÉGATION FORTIFIE SES POSITIONS, ETC. SjJ

félicitations. C'est maintenant que j'apprécie le bonheur de travailler SOUS la responsabilité des autres, avec toute la sécurité dont on jouit sous cette douce dépendance... Oui! comme vous le dites, j'ai vu les choses de trop près pour ignorer ce que cette dignité couvre de douleurs... Toute voie à la retraite m'a été coupée... La seule perspective qui me console un peu, c'est que, dans cette position, je pourrai probablement faire quelque chose d'utile à notre Congrégation dont le succès, comme vous le savez, a toujours été la passion de mon âme. Le gouvernement me témoigne beaucoup de confiance ; ma nomination en est une preuve, et j'en ai bien d'autres. La Providence ne cachet-elle pas quelque secret dessein dans cet événement auquel personne ne songeait ? Voilà ce qui me donne quelque courage, car il faut défendre et maintenir notre entreprise jusqu'au bout. Nous avons consacré la moitié de notre vie au bien de l'œuvre ; il faut la soutenir jusqu'à la fin. Que notre dernier soupir soit pour elle... J'entends, mon cher Père et ami, et je vous le demande instamment, que rien ne soit changé dans nos rapports. Vous êtes toujours le Père Mille, et. moi, le Père Gaibert : deax frères et deux amis que rien jamais ne séparera.

§ 4 Merveilleux développement de la Congrégation. Septième chapitre général.

Les regrettables démêlés du Laus ne furent qu'un incident local. Partout ailleurs, la Congrégation était de plus en plus estimée. Les Oblats travaillaient avec une ardeur infatigable, couronnée des plus remarquables succès, dans tous les champs ouverts à leur zèle. Dans une quinzaine de diocèses, ils renouvelaient, par l'efficacité de leur ministère, les scènes incomparables des premières missions de Provence ! Les demandes affluaient tellement qu'on se voyait obligé d'en refuser beaucoup. Et, cependant, tous se dévouaient au delà de ce que permettent les forces humaines.

Se souvenant des pertes douloureuses du P. Marcou, du P. Suzanne, du P. Albini et de plusieurs autres, morts à la tâche, le Fondateur recommandait à ses enfants la prudence et la modération :

— Je vous en conjure, ne vous épuisez pas. Quand Dieu voudra que nous acceptions tout le travail qui se présente, il nous enverra plus de sujets... Veillez les uns sur les autres... Il me semble que vous n'en faites rien... D'ici, je ne puis que vous rappeler votre devoir. Ne l'oubliez pas.

Le vénérable Mar de Bruillard leur écrivait de Grenoble :

3^8 l'extension en frange

— Du point élevé où aous êtes tous placés dans mon esprit et dans mon cœur, regardez sans émotion les efforts de la médiocrité pour vous nuire. Laissez-moi exposer vos mérites à vos amis et à vos ennemis, pour raffermir les uns et réduire au silence les autres.

Les chapelains de Notre-Dame de l'Osier ne se contentaient pas d'évangéliser les populations par la parole. Deux d'entre eux s'appliquaient, en outre, à les instruire par des écrits. Le P. Dassy avait publié avec talent les Gloires du Scapnlaire. Il composa également un Mois de Marie et une Neiwaine en V honneur de Notre-Dame de V Osier. Le P. Vincens, dont la réputation d'éloquence s'étendait au loin déjà, fit paraître un ouvrage intitulé : Questions à un ministre du saint Evangile. Plusieurs éditions se succédèrent rapidement.

De son côté, l'archevêque d'Aix prodiguait les plus vifs éloges à la Congrégation. Il avait voulu que le P. Mille l'accompagnât dans ses tournées pastorales, et il ne cessait de proclamer le bien immense opéré par les Oblats.

L'archevêque d'Avignon tenait le même langage.

Pendant l'année i843, ils avaient donné, dans diverses contrées, soixante-cinq missions, sans compter un grand nombre de retraites et d'autres prédications spéciales.

Ce n'était pas assez pour la Congrégation de déployer son activité dans le diocèse de Marseille, d'Aix, de Fréjus, de Nice, d'Avignon, de Valence, de Grenoble, d'Ajaccio, etc. ; le moment était venu pour elle de traverser les océans, et de porter son dévouement à l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande, au Canada, dans la Colombie britannique et aux Etats-Unis. Depuis longtemps, la plupart de ses membres, dans leur soif insatiable du salut des âmes, aspiraient aux missions étrangères.

Dès i83i, le cinquième Chapitre général, dans sa séance du 29 septembre, avait émis le vœu que le vénéré Fondateur, dès qu'il le pourrait, destinât quelques-uns des Pères et des Frères convers aux missions lointaines.

Ce vœu du Chapitre était une réponse à l'évêque de New-York, venu en France, cette année même, pour demander du secours. Il avait adressé un pressant appel aux évêques et aux communautés religieuses. Malheureusement sa voix avait trouvé peu d'écho. Le moment, il est vrai, n'était guère favorable, vu la perturbation qui existait encore, si peu de temps après la révolution de juillet.

Mais Mgr de Mazenod, dont le zèle ne connaissait pas de bornes, s'efforça de mettre immédiatement à exécution le vœu formulé par le

Chapitre. Il chargea un des siens d'aller auprès de plusieurs évêques, et de s'informer s'ils seraient disposés à céder quelques-uns de leurs diocésains pour ces missions d'Amérique.

Un an auparavant, il avait déjà tourné ses regards vers l'Afrique. Aussitôt après la prise d'Alger par les armées françaises, il s'était vivement préoccupé de fournir des ouvriers apostoliques à cette région autrefois si chrétienne, et courbée depuis si longtemps sous le joug de l'infidélité. Beaucoup d'Oblats lui avaient exprimé leur vif désir d'être choisis pour cette expédition, et avaient sollicité, comme une insigne faveur, d'en faire partie. Le P. Tempier lui-même lui avait écrit, le 20 juillet i83o, deux semaines seulement après l'entrée de nos troupes dans cette citadelle de l'islamisme :

— J'insiste auprès de vous, pour être compris dans la bande d'outre-mer, si Dieu nous accorde la grâce de nous diriger vers ces plages incultes.

Les scolastiques n'étaient pas les moins enflammés. Un souffle d'en haut passait sur ces jeunes fronts. La plupart soupiraient après l'apostolat dans les pays lointains. On s'entretenait avec enthousiasme de ces projets qui échauffaient tous les cœurs. Quelques Pèi-es avaient fait le vœu de demander, chaque année, au Supérieur général d'être expédiés dans les régions les plus déshéritées. Ils se soumettaient à la décision qui les retenait en France ; mais, à intervalles réguliers, ils répétaient leur requête.

Ces sentiments si beaux remplissaient de joie l'âme du Fondateur.

Il écrivit donc au président du conseil des ministres et au grand aumônier de France pour lui offrir les services de sa Congrégation en vue de l'évangélisation des provinces conquises.

La révolution de juillet qui éclata peu après, contraignit de remettre à plus tard la réalisation de ce généreux dessein.

Lorsque le moment lui parut propice, le Supérieur général renouvela ses tentatives. Cette fois, il s'adressa à Rome, par l'intermédiaire du cardinal de Rohan, son ami dévoué. Ce prince de l'Église lui répondait, le i*" mars 1882 :

— Quant à Alger, la S. C. de la Propagande y a déjà pourvu : deux prêtres viennent d'y être envoyés. Je doute qu'on veuille faire davantage actuellement ; mais je m'en occuperai encore. Je trouve vos idées bien justes et bien louables. Je suis sur que le Saint-Père en sera touché.

Au mois d'octobre suivant, le Fondateur, nommé par le Pape visiteur de Tunis et de Tripoli, étant à Rome, réitéra personnellement ses démarches en ce sens. A la Propagande, il apprit de la bouche de

38o 1,'extensiox en frange

Mgr Castracane que les deux missionnaires alTectés précédemment à l'Algérie avaient été placés sous la juridiction dun vicaire apostolique reconnu par le gouvernement français, et que, si l'olïVe des Oblats fût parvenue plus tôt, on leur aurait donné la préférence.

Quoiqu'elles n'aient pas réussi tout d'abord, ces premières tentatives d'évangélisation lointaine ne manquent pas d'être intéressantes pour l'histoire de la Congrégation. Elles montrent que, presque dès son origine, ses membres ont souhaité les missions étrangères et se préparèrent dans ce but.

Malgré l'intensité de leurs désirs, ils attendirent patiemment l'heure de la Providence ; mais, dès que cette heure sonna, ils se trouvèrent prêts. Gela explique que les établissements du Canada aient si raj^idement progressé et se soient multipliés si merveilleusement, en même temps que se fondait la province d'Angleterre.

Pour une Congrégation naissante, c'était beaucoup d'entreprendre simultanément tant d'œuvres diverses, dans des pays si différents de langage et d'habitudes, et séparés par des distances si considérables. N'était-il pas à craindre qu'elle ne s'étiolât par une croissance trop hâtive ?

Le Fondateur eut besoin d'un grand courage et d'une foi inébranlable. Mais son amour pour Dieu et son zèle pour le salut des âmes étaient si ardents, qu'il n'hésita pas. Il fit cet acte de foi et de courage, et Dieu l'en récompensa magnifiquement. De ce jour, en effet, la Congrégation prit un essor inespéré. Elle s'étendit jusqu'aux extrémités du monde, sans s'affaiblir. Au contraire, elle se fortifia, en grandissant. Les novices accoururent plus nombreux et devinrent de fervents Oblats. Beaucoup étaient remarquables par leurs talents, leurs vertus à toute épreuve, leur soif insatiable d'immolation. Les œuvres étonnantes qu'ils ont accomplies au milieu de difficultés sans nombre et humainement insurmontables, en sont la preuve.

Dans le tome second de cette Histoire, nous raconterons ces fondations en dehors de l'Europe : il nous suffira ici d'y faire simplement allusion.

Au septième Chapitre général tenu à Marseille, au mois d'août i843, assistaient des Pères députés par l'Angleterre et le Canada. Ces provinces avaient déjà chacune leur noviciat riche d'espérances.

Les premiers mots du vénéré Fondateur, à la séance d'ouverture, après le chant du Veni Creator, furent pour remercier Dieu des événements mémorables qui s'étaient succédé au sein de la Congre-

LA CONGRÉGATION FORTIFIE SES POSITIONS, ETC. 38l

gation, depuis le précédent Chapitre. Son émotion se communiqua promptement à toute l'assistance.

— Ces merveilles, dit-il, par lesquelles la Providence manifeste de plus en plus ses desseins sur notre famille religieuse, doivent être pour nous un motif toujours plus pressant d'exprimer notre reconnaissance à l'Auteur de tout bien, et de pratiquer plus fidMement encore les vertus apostoliques que notre vocation exige de nous.

Présent à ce Chapitre, Mgr Guibert, dans une allocution inspirée par son cœur, et qui produisit une impression profonde, protesta devant Dieu et devant le Supérieur général, confident de ses pensées, que, s'il avait dû accepter l'épiscopat à la condition de quitter la Congrégation, il n'y eût jamais consenti :

— L'obéissance, dit-il, en finissant, m'a imposé ce redoutable fardeau ; mais je veux vivre et mourir Oblat.

Entre les membres nombreux de ce Chapitre, l'entente était parfaite. Chez tous, même attachement aux Règles, à la Congrégation, aux dépositaires de l'autorité ; unité de vues, de pensées, de dévouement et d'abnégation ; sainte indifférence pour tout emploi, dans quelque partie du monde que ce fût.

Après avoir constaté ces sentiments si édifiants et si unanimes, Mgr de Mazenod, dans son Journal intime, ajoute la réflexion suivante :

— J'avoue que je n'ai pu me défendre d'un sentiment de satisfaction, en contemplant réunis des hommes d'un si grand et si véritable mérite, qui ont tant fait, et qui brûlent de faire davantage encore pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Dans une lettre au P. Courtes, il redisait, en termes plus expressifs, sa joie et ses espérances :

— Je ne crois pas qu'il y ait une Congrégation qui donne un spectacle si touchant dans l'Eglise. Tous ses membres sont employés, au même moment, dans divers pays, et dans les deux mondes, pour mener une guerre à outrance contre l'enfer... Je viens de recevoir des lettres du Canada qu'il faudrait pouvoir imprimer. Nos Pères ont réalisé de véritables prodiges dans le diocèse de New-York, Aussi l'évêque voudrait-il leur confier l'église française de sa ville épiscopale, tandis que l'évêque de Toronto les appelle chez lui pour les charger de la mission des Iroquois.

Malgré ses soixante ans, son cœur était resté jeune et plein de feu. Toujours missionnaire, il tressaillait de bonheur et d'une légitime fierté, en voyant ses enfants pénétrer jusqu'au milieu des sauvages et travailler dans ces contrées lointaines, sous un climat si rude, au salut des âmes les plus abandonnées.

382 l'eXTEXSIOX en FRANCE

Sur ce thème, il ne tarissait pas.

Quelques mois après, il écrivait au P. Guigues, supérieur de Notre-Dame de l'Osier :

— Où notre Congrégation ne fait-elle pas de bien, grâces à Dieu ? Les nombreux diocèses évangélisés par elle peuvent l'attester. Qu'on m'indique, en France, une Congrégation qui se montre, à la fois, en tant d'endroits différents, et accompagnée partout de plus amples bénédictions du Ciel ! Remercions le Seigneur, et demandons-lui, pour notre récompense, qu'il nous mette à même de faire plus de bien encore, en nous envoyant un grand nombre de sujets propres à l'œuvre sainte que son Eglise nous a confiée.

Dieu avait allumé dans l'àme du vénéré Fondateur un zèle vaste comme le monde, et lui ouvrait l'univers entier, pour l'exercer par le ministère de ses fils. En l'animant de cet esprit de sacrifice et d'apostolat, ne devait-il pas à sa Providence de multiplier le nombre de ceux qu'il destinait à être les ouvriers de cette évangélisation atteignant jusqu'aux extrémités de la terre ?

Sauf des exceptions rares, les membres de la Congrégation, jusqu'alors, avaient tous été français. Désormais, elle se recruterait dans les contrées du monde les plus diverses. Pour le vénéré Fondateur se réalisaient ainsi les promesses faites autrefois au Père des croyants : Erit semeii tiiuin quasi piilcis teri^œ ; dilataheris ad Occidenteni et Orientem, et Septentj^ionein et Meridiem (i).

En Angleterre, se constituaient déjà les établissements de Penzance, de Grace-Dieu, d'Everingham, etc. ; au Canada, ceux de Saint-Hilaire, de Longueil, de Bytown (Otta^va), du Saguenay, de Montréal, etc., avec prolongation sur les Etats-Unis. En même temps, les Oblats s'avançaient vers l'immense Nord-Ouest américain, où, en quelques années, ils allaient opérer tant de merveilles : à Saint-Boniface (Winnipeg), à l'Ile-à-la-Crosse, etc. ; puis, sur les bords du lac Athabasca et sur les bords du Mackenzie. Bientôt, on les verrait, en outre, sur les plages du Pacifique, dans l'Orégon et la Colombie britannique ; et, dans l'autre hémisphère, à Ceylan et dans l'Afrique australe.

JMouvelle approbation pontificale.

A plusieurs reprises, Grégoire XVI manifesta l'estime profonde qu'il avait pour le vénéré Fondateur. Il lui fit savoir aussi, par un messager confidentiel, combien il aimait son Institut :

(i) Gen., xxviir, 14.

— Dites bien à révèque de Marseille qu'il peut toujours compter sur ma bienveillance envers sa Congrégation.

En 1845, Mgr de Mazenod, s'étant rendu à Rome, fut reçu en audience particulière par le Souverain Pontife, qui le garda une heure et demie. Le Pape le traita avec une distinction extraordinaire, et s'épancha avec lui, jusqu'à l'embrasser affectueusement, en le serrant contre son cœur. Malgré la longueur de l'audience qu'il lui avait accordée, il désira le revoir encore.

Mgr de Mazenod était venu bénir le mariage de sa nièce, Gésarie de Boisgelin, avec le marquis de Damas, baron de Cirey. La cérémonie eut lieu dans la chapelle intérieure du palais du cardinal Acton, dont la famille devait, peu d'années après, contribuer si puissamment à l'érection de notre maison d'AIdenham, en Angleterre, comme nous le raconterons dans le livre suivant.

Pendant ce séjour à Rome, le Fondateur des Oblats fut entouré des marques les plus vives de sympathie, de la part des cardinaux Ostini, préfet de la S. C. des Evèques et Réguliers ; Castracane, grand Pénitencier ; Fransoni, Préfet de la Propagande ; Patrizzi, cardinal Vicaire ; Lambruschini, Secrétaire d'Etat, et de beaucoup d'autres.

L'année d'après, le cardinal de la Tour d'Auvergne, passant par Marseille, à son retour de la Ville éternelle, lui apporta les témoignages les plus significatifs de l'estime croissante du Saint-Père à son égard. Il lui remit, en même temps, une lettre du cardinal Acton, qui, de la manière la plus engageante et avec les démonstrations les plus flatteuses de respect, s'offrait à être son intermédiaire dans toutes les affaires pour lesquelles il jugerait à propos de recourir à lui.

La bienveillance pontificale se révéla bientôt d'une façon plus éclatante encore.

Par des Lettres apostoliques du 20 mars 1846, Grégoire XVI donna une nouvelle approbation à la Gongrégation. Il était heureux de constater, disait-il, qu'elle s'est, en très peu de temps, merveilleusement développée, non seulement en Europe, mais aussi jusque dans les régions les plus lointaines de l'Amérique. Il s'en réjouissait de tout cœur, et affirmait qu'elle avait bien mérité de l'Eglise par les résultats très considérables de son apostolat.

Ge document d'une si haute importance apporta une douce consolation au vénéré Fondateur et à ses nombreux enfants. Le chemin qu'ils avaient suivi était le bon ; ils n'avaient qu'à continuer d'y marcher avec ardeur, comme le Pape les y exhortait.

Page 1