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CHAPITRE XV Notre-Dame de Bon-Secours

Miraculeuse protecNon.

Au pied des pics volcaniques du Vivarais, d'épaisses couches calcaires ont formé une suite de larges gradins naturels et stériles, que les habitants de cette contrée si étrange ont nommé les Gras, (le terme dérive très probablement du mot latin gracias, par lequel les vieux cartulaires désignaient même l'une des communes situées sur ces terrains arides.

Qu'on se figure d'immenses plateaux, à la surface sensiblement horizontale et aux reflets marmoréens, découpés en blocs par des fentes dans lesquelles se réfugie un peu de terre végétale. Ils s'étagent à diverses hauteurs, présentant leurs tranches nettement taillées sur le versant abrupt des Gévennes, de manière à simuler de gigantesques marches d'escaliers, s'élevant de la vallée du Rhône vers le sommet de ces montagnes. Leur ensemble n'a pas moins d'une soixantaine de kilomètres carrés de superficie, et couvre plusieurs cantons du département de l'Ardèche, entre autres celui de Joyeuse.

Le point culminant est à plus de trois cenls mètres d'altitude, en face de cette petite ville. Les rochers prennent, là, des dimensions parfois extraordinaires. Sur un espace de plusieurs kilomètres, s'étend comme une sorte de chaos. Ces masses, aux apparences ruiniformes, ressemblent, en cet endroit, aux débris amoncelés de quelque capitale cyclopéenne à moitié détruite.

On dirait l'Arabie Pétrée.

Dans de nombreuses déchirures, s'engloutissent les eaux pluviales. Elles constituent ainsi des rivières souterraines dont quelques-unes ressortent, plus loin et plus bas, en sources jaillissantes.

En 1680, un personnage de noble race, Julien Gineste, connu aussi sous le nom de sieur Delille, parcourait à cheval ce sol accidenté. Tout

Sgo l'extension ex france

à coup, sa monture prit le mors aux dents et rem])orta, avec une elIVa vante rapidité, vers un abîme, au fond duquel il allait être infailliblement écrasé. Dans ce péril extrême, l'infortuné invoqua le secours de la Sainte Vierge. Au moment même, l'animal s'abattit, et le cavalier se sentit comme retenu par une main invisible sur le bord du ii^oulfre béant.

Pénétré de reconnaissance pour cette compatissante Mère qui Tavait arraché miraculeusement à une mort imminente, il s'agenouilla pour la remercier, et fit vœu de bâtir un oratoire en son honneur, non loin de l'endroit où ce prodige éclatant s'était accompli. C'était sur le plateau appelé de la Raze, appartenant à la paroisse de La Blachère, dans le canton de Joyeuse.

Mais, le danger passé, le sieur Delille, qui, durant sa jeunesse, avait servi dans les armées du roi, et, depuis, exerçait la médecine, oublia sa promesse. 11 retourna tranquillement à son domaine de Montredon qu'il habitait avec sa femme, Marie-Anne de Paulet, et reprit ses occupalions ordinaires.

L'année suivante, tandis que, se dirigeant vers un de ses malades, il traversait cette même partie de la contrée, un accident identique se produisit. Son cheval, subitement furieux, l'emporta vers l'abîme avec une vitesse vertigineuse. Impuissant à le retenir, il se rappela son vœu non exécuté, se repentit amèrement de son manque de parole, et protesta que, s'il échappait, cette fois encore, au trépas, il se mettrait sans tarder à l'œuvre. Le miracle se renouvela dans les mêmes circonstances, et le privilégié ne songea plus qu'à s'acquitter au plus tôt de sa dette envers sa céleste protectrice.

Ce n'est pas sans motif que la Sainte Vierge choisit ce lieu pour j être honorée. Dans les environs pousse un bois de chênes, dans lequel les anciens druides s'étaient livrés à leurs pratiques idolàtriques. Sous ees voûtes de verdure, le sang humain avait coulé, en de criminels sacrifices, sur des autels élevés au démon. De nombreux dolmens, encore debout après tant de siècles, prouvent que le prince des ténèbres avait eu, là, ses adorateurs.

Par la miséricorde de Dieu, ce coin de terre, souillé par des rites infâmes, serait un sanctuaire, où les infirmes recouvreraient la santé, et les pécheurs la paix de l'âme.

Ce plateau de la Raze porte aujourd'hui le nom de Notre-Dame de Bon-Secours.

Le châtelain de Montredon acquit ce terrain. Après les travaux de nivellement nécessaires, la première pierre de l'édifice était solen-

XOÏRE-DAME DE BOX-SECOURS SqI

ncllement posée, le dimanche des Rameaux, '2-2 mars i6}^2. La construction poussée vigoureusement lut terminée pour la fête de la Nativité, 8 septembre.

Les deux pieux époux y placèrent une belle statue de la Très Sainte Merge, fort bien sculptée. Marie tenait, dune main, le sceptre royal, et, de l'autre, l'Enfant-Dieu. Drapée majestueusement dans ses vêtements de Heine, elle souriait. La statue était en bois de noyer, mais peint avec goût, à la manière du xvii'' siècle.

Bientôt cet oratoire fut très fréquenté. Le récit du double miracle était sur toutes les bouches. D'autres prodiges accrurent l'attachement des populations.

Pendant près d'un siècle, jusqu'en i~~~, les curés de La Blachère en eurent la charge ; mais, dans ces conditions, les exercices religieux ne pouvaient pas s'y faire régulièrement, l'église paroissiale étant éloignée de quinze cents mètres.

Cependant, le concours des pèlerins augmentait.

Un chapelain fut donc établi par lévêque, à la demande du marquis de la Saume de Ghananeilles, héritier du sieur Delille. L'ancien oratoire, manifestement insuffisant, fut reconstruit, en ij83, sur de plus vastes dimensions. Il se changea ainsi en jolie église à trois nefs, richement décorée.

Durant la Révolution, des forcenés mutilèrent la statue vénérée depuis si longtemps, et renversèrent aux trois quarts le nouvel édifice, à peine achevé. L'abside seule subsista.

Vers i8'35, les murs abattus furent relevés ; mais on ne réussit pas à les orner suffisamment pour restituer au sanctuaire sa beauté antérieure.

§2 Les Oblats dans le Vivarais.

Dès qu'il eut pris possession du siège épiscopal de Viviers, en 1842, Mgr Guibert conçut la pensée de restaurer complètement la chapelle, et de donner au pèlerinage une nouvelle A'ie. Xotre-Dame de Bon- Secours lui rappelait Xotre-Dame du Laus.

Son diocèse gagnerait incontestablement à posséder une communauté de Missionnaires. D'autre part, les Oblats de Marie lui semblaient tout indiqués pour être les gardiens de ce sanctuaire de la Sainte Merge à laquelle ils sont spécialement consacrés. Xétait-ce pas répondre à la fin de leur Institut ? Puis, la Providence n'avait-elle pas ménagé cet ensemble de circonstances, pour leur rendre, dans le département de

rArdi'clie, ce que l'injustice venait de leur ravir dans celui des Hautes- Al^jes ?

L'évêque de Viviers nliésita pas. Il s'adressa à celui qu'il regardait toujours comme son Père, et pria Mgr de Mazenod de lui envoyer quelques-uns de ses confrères. Les 01)lats arrivèrent, le ii février 1846.

Malgré la modicité des ressources que la contrée pouvait fournir, ils s'engagèrent courageusement dans une entreprise onéreuse. Au prix des plus lourds sacrifices, ils agrandirent considérablement l'église, et la doublèrent presque, ainsi que les sacristies. En même temps, les

Notre-Dame de Bon-Secours. — Ésrlise et maison des Pères.

voûtes furent exhaussées et des tribunes construites. Ils placèrent de beaux autels et des statues superbes, refirent le pavé et achetèrent un orgue.

Après avoir transformé l'abside, élégamment soutenue, désormais, par des piliers, ils la complétèrent d'un gracieux déambulatoire. Dans le fond, en arrière du chœur, ils bâtirent une chapelle monumentale, destinée à être comme la châsse étincelante, dans laquelle serait conservée la statue miraculeuse, qu'un artiste répara.

Sur les murs, un peintre de talent reproduisit les sujets bibliques se rapportant à la vie de la Sainte Vierge. Quant à la statue, on la contemple dans une sorte d'absidiole grelfée sur cette chapelle : large niche à ciel ouvert, où les rayons du soleil, tamisés par des verres de diverses couleurs, lui créent une auréole de douce lumière.

NOTRE-DAME DE BON-SECOURS SqS

La Vierge Immaculée est là, comme dans la salle du trône, souriant et présentant l'Enfant-Dieu. Au-dessus de sa tête, une magnifique couronne. Tout autour, des anges. A ses pieds, deux chérubins lui offrent, comme une prière perpétuelle, le livre d'or des bienfaiteurs.

Des lampes nombreuses y brûlent constamment, avec une multitude de cierges apportés par la piété ou la reconnaissance. Marie, en effet, n'a pas cessé de montrer, par des faveurs insignes et de vrais miracles, la tendresse de son cœur maternel et la puissance de son intercession (i).

Une maison de communauté fut également bâtie pour servir d'habitation aux chapelains.

En face de l'église, se trouvait un immeuble que les Oblats achetèrent. Après l'avoir aménagé, ils le cédèrent aux Sœurs de Saint- Joseph de Vans. Elles devaient y ouvrir un pensionnat pour les jeunes filles, et recevoir les personnes de leur sexe, désireuses de passer quelques jours dans la retraite.

Ces améliorations multipliées et si bien comprises eurent de très heureux résultats. Le pèlerinage, beaucoup plus prospère (]ue dans les siècles précédents, prit un développement extraordinaire. Aux fêtes de la Sainte Vierge, se réunissaient jusqu'à douze et quinze mille personnes. Il fallait, alors, une vingtaine de Pères aux confessionnaux, jour et nuit. Cinq à six mille fidèles, parmi lesquels de quatorze à quinze cents hommes, s'approchaient de la sainte Table.

En temps normal, on distribuait cinq cents communions environ par semaine. C'était comme une mission permanente. Le nombre des visiteurs, dans le courant de l'année, atteignait le chillre de cent mille. Ce concours prodigieux donnait au sanctuaire l'aspect des plus beaux pèlerinages du monde. Très souvent des scènes attendrissantes provoquaient dans l'àme des spectateurs d'indicibles et inoubliables émotions. On se croyait dans le vestibule du ciel. Que de pécheurs invétérés s'y convertirent et reçurent la grâce de la persévérance ! Que de justes y obtinrent un accroissement de force surnaturelle, de vertu et de perfection I

Dans le Vivarais, les missions produisirent des fruits très remarquables. En peu de temps, beaucoup de paroisses furent évangélisées. Ces missions eurent, parfois, des proportions immenses. On y voyait accourir non seulement les fidèles de l'endroit, mais ceux des localités

(i) Le récit de quelques-uns de ces prodiges a été publié. Cf. R. P. Delpeuch, O. ]\I. I., Histoire de Notre-Dame de Bon-Secours, en Vivarais, in-12, Paris et Lille, 1893, p. 73-94.

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voisines, souvent même de plusieurs lieues à la ronde, à travers les neii^es et les glaces, car la rigueur des i'rimas est extrême dans ces montagnes. Aucun obstacle n'arrêtait ces braves gens. De simples femmes ne craignaient pas de marcher, durant de longues heures, par de rudes chemins, pour goûter la douceur des divins enseignements.

Ecrivant, le 9 novembre 1840, au vénéré Fondateur, Mgr Guibert témoignait du bien accompli déjà par la Congrégation, dans son diocèse :

— J'ai rencontré, vous pensez avec quel bonheur, nos Prres à Alissas durant ma tournée pastorale. Me voilà en pleine mission. Je pleurais de joie en me retrouvant dans Texercice d'un ministère (jui fut si longtemps la passion de ma vie. La mission a réussi au delà de tout ce qu'on peut dire. Le P. Dassy est parfait de zèle, de prudence et d'amabilité. Le P. Hermitte ne l'est pas moins dans son genre. On ralfole ici des Oblats. Cette bonne opinion qu'on a d'eux leur facilitera les voies.

Le Père Hermitte.

Parmi les premiers Missionnaires envoyés à Bon-Secours, signalons spécialement le P. Hermitte, qui ne s'éloigna plus du A ivarais. Pendant quarante uns, il mit au service de ces popvdations une parole ardente, une science théologique solide et un dévouement que nul sacrifice jamais ne ralentit.

Jusqu'à l'âge le plus avancé, il parcourut le diocèse, presque toujours à pied. Certains jours, il faisait de trente à quarante kilomètres.

Malgré la fatigue, il était toujours gai, toujours alerte, toujours prêt à s'oublier soi-même, allant à la conquête des âmes avec une rayonnante sérénité, basée sur la confiance en Dieu.

L'irrésistible puissance de son ministère découlait de l'austérité de sa vie, aussi parfaite au milieu des labeurs de la prédication, que dans la pieuse solitude du noviciat. Le ton naturel, sympathique, insinuant de ses allocutions, pleines de doctrine, ne tardait pas à lui gagner les cœurs. Quand on l'avait entendu, on éprouvait le besoin d'entrer en communication avec lui. Aussi les pécheurs se prenaient-ils. comme d'eux-mêmes, dans les filets de sa parole captivante.

Beaucoup de pèlerins venaient régulièrement se retremper dans la direction suave et forte de leur « bon Père Hermitte ».

Si on les interrogeait sur le motif qui les ramenait avec cette inébranlable constance, ils répondaient :

— Depuis dix, quinze, vingt ans que le 1*. Hermitte nous a prêché

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une mission, je n"ai jamais manqué mes Pâques, ni la messe le dimanche, ni mon pèlerinage à Bon-Secours, une ou deux fois Fan.

Quelle joie pour eux de revoir leur « saint Père Hermitte ».

S'il eût voulu, il eût brillé dans les grandes chaires et eût connu les succès les plus flatteurs de la haute éloquence. Mais, par humilité, il ne consentit pas à se départir de ce genre qu'il avait adopté, pour être compris de ses auditeurs ordinaires.

Un jour, cependant, vu la circonstance, il laissa libre cours à son inspiration, dans un discours magistral qui souleva d'admiration tous les assistants. Le curé de la paroisse, vivement impressionné, le remercia et le félicita, avec l'accent de la conviction la plus sincère, en présence d'un nombreux clergé.

Confus, l'orateur se retira, sans proférer un mot.

Quand il rentra dans son couvent, il paraissait préoccupé.

— Qu'a-t-il? se demandait-on. Est-il malade? Lui est-il arrivé quehjue fâcheux accident?

Un de ses intimes découvrit bientôt la cause de ce secret chagrin.

— Mon cher, lui dit le P. Hermitte, je crois que nous ferions bien «le brûler nos sermons. Ce serait le moyen de mieux prêcher à l'apostolique.

— Pour moi, répliqua l'autre, ce serait le moyen de ne plus prêcher du tout.

L'intelligence prompte du P. Hermitte et sa mémoire heureuse se passaient aisément de tout écrit. Il jeta donc ses cahiers aux flammes. Après cet autodafé, il n'en continua pas moins à prodiguer de vraies richesses doctrinales, non seulement aux habitants des campagnes durant les missions, mais aussi aux âmes d'élite dans les retraites de communautés.

Les qualités maîtresses qui resplendissaient en lui, font vivement regretter la perte de ses œuvres. Plusieurs auraient tiré profit des trésors qu'il y avait amassés ; mais, après sa mort, malgré un apostolat des plus actifs et des plus fructueux, on ne trouva dans ses papiers que ([uelques notes éparses et de rares canevas.

A cette humilité profonde il joignait un amour extraordinaire delà pauvreté. Par sa naissance, il appartenait à une famille riche, et sa fortune personnelle était considérable ; mais il ne sut jamais au juste le montant de ses revenus, tant il se souciait peu de ce mince détail.

— Seigneur, j'ai tout quitté, pour vous suivre, pouvait-il dire. En échange des biens de la terre, donnez-moi des âmes 1 Da mihi animas !

Dieu exauça une prière si pure. La moisson d'âmes recueillie par

lui fut très abondanto. Aujourdhui, ollos forment sa coui'onnc dans le ciel.

Un de ses émules en générosité sacerdotale, charité sans bornes et dévouement héroïque, fut le P. Bonnifay. Il resta, lui aussi, de longues années à Bon-Secours, et parcourut en tous sens le Yivarais, l'évangélisant par sa parole persuasiv'e, et rédifiant par ses vertus.

Notre-Daïue des Lumières. — La tour sur le versant de la colline. (Voir k' texte, p. 354 et suivantes.)

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