‹ Les Oblats de Marie Immaculée durant le premier siècle de leur existenceChapitre 6 sur 125 · L ENFANCE · texte numérisé non relu

L ENFANCE

Son éveil à la raison fut rapide. Ses proclies constatèrent avec ravissement que Dieu lui avait prodigué, d'une façon peu commune, les dons de la nature et ceux de la grâce.

Bientôt, en elTet, se manifestèrent en lui les premières lueurs de

Eug'. de Miizcnod a rài;-e de cinq ans.

cette intelligence, qui, dans la suite, lança de si lumineux éclats. Kn même temps s'accusait de plus en plus en lui une fermeté de volonté extraordinaire. Puis, à mesure qu'il croissait, se dessinait davantage son caractère ardent et franc, ennemi de tout détour hypocrite, mélange harmonieux de droiture et de vivacité.

Par ces traits, il reproduisait, au moral, limage de son père. De sa

mère, il avait reçu, en ouli'C, une sensibilité extrême, une inépuisable bonté, une rare délicatesse de cœur.

Kt quelle compassion pour les malheureux !

L'opulence au sein de laquelle il grandissait, loin de développer Tégoïsme dans son àme comme trop souvent chez les fortunés de la terre, l'en avait absolument banni. Elle le rendait plus secourable aux misères d'autrui. Les gâteries dont le comblait, plus que tout autre, son i)arrain et aïeul maternel, M. de Joannis, lui fournissaient les moyens d'être généreux à son tour. Que de fois, il partageait avec des enfants pauvres son déjeuner, ses friandises et les petites sommes d'argent mises à sa disposition ! Une fois même, en hiver, il se dépouilla d'une partie de ses beaux vêtements, pour en couvrir le fds d'un cliarbonniei- tremblant de froid.

A l'âge, où, d'habitude, on ne songe qu'aux jeux futiles ou aux amusements bruyants, il se plaisait déjà aux entretiens gi-aves. N'ayant encore que cinq ou six ans, il allait fréquemment chez l'un des plus intimes amis de son père, M. de Revest, procureur au parlement du roi. Dans les salons de ce magistrat célèbre, se réunissaient les hommes les plus distingués appartenant au barreau de la capitale de la Provence. Eugène ne se trouvait pas dépaysé au milieu de ces juristes, dont les préoccupations quotidiennes et les sujets de conversation étaient si au-dessus de la portée de son âge. Il écoutait avec soin, avide de s'instruire.

D'autres fois, il se précipitait dans l'étude, où M. de Revest travaillait, entouré de ses clercs, qui l'interrogeaient, à chaque instant, sur le détail des affaires pendantes, ou sur les multiples arcanes de la procédure. Eugène sautait sur ses genoux ; M. de Revest le prenait dans ses bras, et continuait à répondre, n'ayant pas d'auditeur plus attentif que son petit ami.

Citons ici, en témoignage de sa franchise et de sa loyauté, un trait encore inédit, échappé aux recherches de ses premiers historiens.

Un de ses jeunes compagnons lui ayant fait un cadeau insignifiant, Eugène, ému, malgré le peu d'importance de la chose, s'empressa de lui en exprimer sa reconnaissance. N'ayant rien, en ce moment, sur sa personne, qui lui parût digne d'être offert, il courut dans les appartements de sa mère, découvrit, près de la table de toilette, un riche éventail, et se crut en droit d'en disposer, en faveur de celui par lequel il ne voulait pas se laisser vaincre en gentillesse !

Le présent fut accepté avec joie, et le bénéficiaire revint radieux chez ses parents.

Ceux-ci, très étonnés de voir en sa possession un objet de cette

L EXFANXE

valeur, craignirent quil ne l'eùl volé, et le questionnèrent sur sa provenance. Ayant su à qui était cet éventail, ils allèrent, à l'instant même, chez M'"^ de Mazenod pour le lui rendre, et se confondre en excuses.

— Pardonnez à notre fils, lui dirent-ils ; c'est un étourdi ; mais il ne recommencera plus. Nous saurons bien le corriger d'un si vilain défaut que nous ne lui connaissions pas.

Dans sa droiture et sa franchise, Eugène ne put supporter que son camarade fût soupçonné et puni à cause de lui.

— Ne l'accusez pas, s'écria-t-il, il est innocent ; c'est moi qui le lui ai donné.

— Ah ! c'est toi qui es le coupable ! répartit sa mère d'un ton d'affectueux reproche. C'est toi qui prends le bien d'autrui ! car cet éventail était à moi !... Avant de t'en emparer, tu aurais dû me consulter et obtenir mon assentiment. Vas-tu, désormais, pour être agréable à tes amis, fouiller mes tiroirs, vider mes armoires et dévaliser ma maison?...

Le trop généreux enfant baissait la tête sous l'algarade maternelle. Les visiteurs soulfraient visiblement de l'orage que, sans le prévoir, ils avaient attiré sur lui.

Mais M'"^ de Mazenod, se tournant vers eux soui'iante, ajouta avec cette extrême délicatesse qui constituait le fond de sa nature :

— Gardez cet éventail, en souvenir d'Eugène.

Sa piété était encore plus remarquable. Il la reçut avec la vie. Même avant de pouvoir balbutier, il fut pieux. Encore dans les langes, s'il lui arrivait de pleurer, le moyen le plus sûr d'arrêter ses larmes était de le porter à l'église. Aussitôt le calme revenait en lui. L'autel, le luminaire, les statues : tout lui parlait au cœur. Il y aurait passé des heures, tant elles lui semblaient courtes. Son contentement intérieur se traduisait au dehors par des battements de mains et un épanouissement général du visage.

Les prédicateurs eux-mêmes le charmaient. Il prêtait l'oreille à leurs discours, comme s'il les eût compris. Son bonheur était ensuite de reproduire leurs gestes.

Ces tendances à la piété s'affermirent et se fortifièrent avec le temps. Orner une chapelle que ses parents avaient disposée dans une salle de leur hôtel pour satisfaire ses désirs, était son amusement favori. Non seulement il l'embellissait de ce qu'il avait de plus joli et de plus précieux, mais il y remplissait à sa manière les fonctions du culte divin. Dans ce sanctuaire chéri, il officiait avec une solennité recueillie, prélude

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de celle qu'il mit plus tard dans les cérémonies liturgiques, et qui impressionnait tant les fidèles et le clergé.

La llamme du zèle pour le salut des âmes s'allumait déjà en lui. 11 s'essayait à prêcher, non plus simplement par des signes, comme précédemment, mais avec la Aoix, répétant de son mieux les sermons qu'il avait entendus. A ces prédications, préparation lointaine de sa vie de missionnaire, il convoquait les domestiques et les membres de sa famille. Impossible de résister à ses invitations pressantes. Si, ensuite, parmi les assistants, quelqu'un se permettait de sourire ou de l'interrompre, il s'en indignait, tant il prenait son rôle au sérieux.

§ 2 Les premières leçons.

Le moment arrivait pour Eugène de commencer un cours régulier d'études classiques. Ses parents le placèrent au collège Bourbon, d'Aix, alors dirigé par les Pères de la Doctrine chrétienne. Il y apprit les éléments du latin jusqu'à la sixième. Son application constante et ses succès lui méritèrent une couronne dont il était fier. On jugeait, non sans motif, qu'il se maintienilrait toujours à la tète de sa classe.

Mais, après ces débuts si pleins de promesses, les études entreprises furent brusquement interrompues par les événements politiques dont la France était le théâtre. Malgré sa jeunesse, il en subit le tei*rible contre-coup.

A cet enfant né dans l'opulence et prévenu des dons les plus signalés de la nature et de la grâce, il fallait aussi les austères enseignements du malheur. Rien ne forme davantage le caractère et ne le trempe plus solidement pour les luttes de l'existence. L'épreuve, d'ailleurs, n'est-elle pas le cachet des œuvres de Dieu ? Sur cet enfant le Ciel avait de trop grands desseins, pour (fu'elle lui fût épargnée.

L'or s'épure dans le creuset. Le feu de la tribulation assouplit les âmes et les transfigure, en les rendant plus dociles aux inspirations d'en-haut. Elles sont ainsi plus accessibles à l'action de l'artiste divin qui les travaille par la souflrance et les perfectionne par son amour.

De toutes parts, la France s'agitait. Quelques éclairs déjà laissaient pressentir un épouvantable orage.

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