LE DEPART POUR L EXIL I
Excités par Mirabeau et soutenus par les passions populaires, toujours ))lus exigeantes, ceux-ci refusèrent tout accommodement. D'autre part, les députés élus suivant le droit traditionnel n'acceptèi^ent pas de siéger en même temps que leurs rivaux, dont, par cette sorte de compromis, ils auraient paru reconnaître les prétentions (i).
Dans ce débat, le dernier mot fut à la force. N'ayant rien obtenu, malgré sa science juridique et le bien fondé de ses revendications, le président de Mazenod revint à Aix. Mais son rôle prépondérant dans ce conflit l'avait signalé directement à la haine de Mirabeau et au ressentiment de la populace en colère.
A son retour, une émeute éclata. Une bande de forcenés entoura son hôtel, hurlant et réclamant sa mort. Très difficilement il réussit à tromper leur surveillance et à s'échapper. Contraint de quitter la France, il alla se réfugier à Nice, cité la plus voisine de la frontière.
§2 LrtT vie J'Eugène en danger.
Cependant les scènes de désordre se multipliaient, de plus en plus alTreuses : pillages, incendies, assassinats... Aix était ensanglanté par la démagogie triomphante : l'avocat Pascalis, le marquis de la Roquette, le chevalier de Guéraman furent des premières victimes. La terreur gagnait de proche en proche. Les factieux, affirmait-on, avaient juré d'égorger tous les fils de race noble. La confiscation de leurs domaines en serait par là rendue plus facile (2).
Malgré son jeune âge, Eugène de Mazenod n'était donc plus en sûreté dans sa ville natale. On le visait même plus que tous les autres enfants de sa condition. Les soi-disant patriotes avaient hâte de se dédommager, sur lui, de la sauvage déception qu'ils avaient éprouvée, en constatant que son père s'était mis à l'abri de leurs coups. Il importait donc de le soustraire, au plus tôt, à leurs mauvais desseins. Son départ fut décidé, mais s'eflectua dans le secret le plus absolu. Eugène, conduit à Nice par son oncle, le chevalier Louis de Mazenod, y arriva le samedi saint, 3 avril 1791.
Avant d'avoir achevé ses neuf ans, il était ainsi jeté hors de sa patrie par la tourmente révolutionnaire. Son adolescence s'écoulerait sur la terre d'exil. Il n'en reviendrait que dans sa vingt et unième année, grandi et mûri par le malheur.
(i) Cf. Jules Vignier, La Convocation des Etats généraux en Provence, in-S», Paris, 1896, p. 33 sq., 76-78, 92 sq., 333-346.
(2) Cf. Bonrsin et Challamel, Dictionnaire de la Révolution française. Institutions, liommes et faits, iu-4°, Paris, 1893, p. 14, 662, ete. ; Jules Viguier, Les Débuts de la Révolution en Provence, in-8'^ Paris, 1897.
TV /ce. Première étape sur le chemin Je l'exil (avril-septembre ly^r )■
Très dilTérente de ce qu'elle est à notre époque, Nice ne dépassait pas, alors, les limites actuelles de la «vieille ville ». C'était un ensemble de rues étroites et tortueuses, s'étendant entre la rive gauche du Paillon, torrent souvent à sec, et les pentes occidentales de la colline du Château, au sommet de laquelle se dressaient quelques ruines de l'ancien fort, détruit sous Louis XIV.
L'endroit le plus agréable était ce que l'on nomme encore la Terrasse, sorte de boulevard sur le bord de la mer. Le président de Mazenod se logea dans une habitation en façade sur cette belle promenade : la maison Sauvaigue.
Eugène fut placé comme externe dans un collège situé tout près. Les cours s'y faisaient en italien. Ce fut pour lui l'occasion d'apprendre rapidement cette langue dans laquelle il excella, et dont la connaissance parfaite lui fut, plus tard, si utile, dans ses relations d'évèque et de fondateur, avec la cour romaine.
Chaque soir, on le voyait assis sur le seuil de la demeure de son père, absorbé dans la lecture des auteurs italiens. Si quelque mot l'arrêtait, il se levait et courait en demander gentiment le sens à l'un des nombreux passants qui venaient, à la tombée du jour, respirer la vivifiante brise du large. Son aimable simplicité lui gagnait la sympathie universelle, et bien volontiers on lui rendait ce petit service dont il se montrait toujours très reconnaissant.
Après cinq mois ainsi écoulés, arrivèrent M'"^ de Mazenod, M'" de Joannis, sa mère, et la marquise de Pierrefeu, sa sœur. Les nouvelles apportées de France ne permettaient pas de conserver [dus longtemps l'espérance d'un prompt retour dans la patrie. Le président de Mazenod se préoccupa donc de procurer à son fils, durant cet exil dont on ne pouvait ])révoir la fin, une éducation en rapport avec son rang social.
Turin, /lu Collège des 7^ obi es ( i-]Cfi-]'jC)4).
Le roi Victor-Amédée de Sardaigne avait récemment institué à Turin, sa capitale, le Collège des Nobles pour les jeunes gens auxquels leur naissance conférait le droit d'aspirer aux postes les plus enviés de l'Ktat. Il en fit un établissement de premier ordre, dont il confia la direction aux BarnaJjites.
A la rentrée du mois de septembre 1791, Eugène y fut conduit par sa mère, M""" de Mazenod qui avait à peine trente ans, etsagrand'mère, ]\|me (jg Joannis qui n'en comptait pas encore cinquante (i).
Le recteur, le P. Scatti, d'une des meilleures familles du royaume, était un homme d'incontestable talent, de science profonde et d'éminente vertu. Promu, dans la suite, au généralat de son Ordre, il refusa l'épiscopat, et mourut au moment où il allait être créé cardinal.
Du premier coup d'oeil, il devina les ressources intellectuelles et morales latentes dans l'enfant qu'on lui amenait. Pressentant les hautes destinées de son nouvel élève, il conçut à son égard une affection paternelle, et veilla sur lui avec un soin particulier.
Constamment à la tête de sa classe, Eugène prouva par ses progrès qu'il était digne de cette prédilection. Son attrait si précoce et si vif pour la piété se développa d'une façon extraordinaire dans ce milieu sanctifiant. Heureux de favoriser de si touchantes dispositions, le P. Recteur l'autorisa à se lever, chaque matin, un peu avant ses condisciples, pour vaquer aux pratiques de dévotion qu'il s'était imposées.
Sa candeur lui mérita d'être admis, avant la fin de sa dixième année, à la grâce de la première Communion. Il la reçut avec une angéliquc ferveur, le jeudi saint, 5 avril i"<j'-î. La céleste impression qu'il en ressentit ne s'effaça plus de son âme. Pendant le cours de sa longue carrière, il n'omit jamais d'en célébrer le doux anniversaire. Le souvenir en était si intimement gravé dans son cœur, que, plus d'une fois, quand il officiait pontificalement en cette solennité, il ne put contenir son émotion, et versa d'abondantes larmes à la pensée de ce jour inoubliable. Il remerciait Dieu, avec ell'usion, d'avoir daigné se donner à lui dans un âge si tendre.
(i) On s'étonue (juc le R. P. Raïubert ait écrit cette phrase, op. cit., p. 7 : « Les Mazenod étaient depuis trois ans à Nice sans que personne songeât à faire continuer un cours d'études sérieuses au jeune émigré. » Or, le président de Mazenod était arrivé à Nice dans la seconde quinzaine du mois de déceml)re 1790; sa femme l'y rejoig'uit durant l'été de 1791, et, quelques semaines après, son lils était au Collège des Aobles. Il y a loin de quelques semaines à trois ans. Les ^Mazenod, d'ailleurs, ne restèrent pas trois ans à Nice. Dans les derniers jours de septemljre 1792, le général Anselme s'empara de cette ville au nom de la Convention nationale. Bien avant cette date, les exilés, ne s'y trouvant plus en sûreté, portèrent leurs pas vers Turin, pour se rappi'ocher d'Eugène, objet de tant de sollicitude et d'amour.
Peu do temps après, Eugène fournit une preuve remarquable de ia délicatesse de ses sentiments et de la fermeté de son caractère.
Une opération chirurgicale qu'on avait toujours retardée pour ménager ses forces, fut jugée indispensable : c'était l'extraction d'une loupe congénitale dans langle de l'œil gauche. A une époque où la science ne connaissait pas encore les procédés antiseptiques si usités actuellement, une intervention de ce genre était beaucoup plus dangereuse qu'elle ne le serait de nos jours.
Justement inquiète, M""' de Mazenod avait demandé à être présente. Mais Eugène, voulant éviter à sa mère ia peine de le voir souffrir, insista pour que l'opération fût devancée. On accéda à un désir si touchant. Les apprêts furent faits aussitôt dans la chambre même du Recteur.
A l'aspect des instruments de torture étalés sur la table : ciseaux, bistouri, lancettes, crochets, pinces, etc., l'enfant de dix ans eut un moment d'épouvante, bien excusable à son âge. Mais, ayant adressé à Dieu une ardente prière, il se ressaisit et se laissa taillader, sans proférer un cri ni laisser échapper une plainte.
L'opération fut cependant longue et douloureuse. Le chirurgien dut couper profondément et à plusieurs reprises dans la chair vive, pour extraire la loupe et en enlever jusqu'à la dernière racine. Le sang jaillissait à flots, et le visage de l'héroïque patient en était inondé.
Le soir, en arrivant, M'"'' de Mazenod fut très étonnée d'apprendre que l'opération était déjà terminée. Quand on lui en eut dit le motif, elle fut émue jusqu'aux larmes, et serra son enfant sur son ca?ur, avec une légitime fierté.
Au Collège des Nobles, Eugène se lia d'une étroite amitié avec le duc d'Angoulême et le duc de Berry, neveux de Louis XVI et fils du comte d'Artois, le futur Charles X. Ces jeunes princes s'étaient réfugiés à Turin, près du roi, leur grand-père maternel.
§3 "Venise. L'appel de "Dieu à la vie religieuse et à l'aposlolat des pauvres.
Depuis trois ans, Eugène étudiait au Collège des Nobles, édifiant ses condisciples et faisant la consolation de ses professeurs. L'exil lui pesait moins, depuis que sa famille avait fixé sa demeure à ses côtés.
Mais les événements se précipitaient au dehors. Après le meurtre de Louis XVI (21 janvier 1793), les puissances de l'Europe se liguèrent contre la France. Malgré cette coalition générale, les troupes de la
République, victorieuses sur tous les points, franchirent la frontière, chassant les Austro-Sardes des hauteurs du Saint-Bernard, et s'emparant du Mont-Cenis, d'où elles menaçaient Turin. Ces soldats, pour la plupart imbus des mauvaises doctrines et ennemis des aristocrates, ne voyaient dans les émigrés que des traîtres à la patrie.
Devant cette invasion, les Mazenod étaient contraints de fuir une troisième fois.
Le président fiéta une barque afin de gagner Venise, en suivant le cours du Pô. Il y monta, le 2 mai 1794? avec sa femme, son fds Eugène et sa fille Eugénie, plus tard marquise de BoisgeJin (1). Les deux chanoines de Mazenod, qui, ayant refusé de prêter le serment schismatique imposé par la Constitution civile du clergé, avaient dû quitter la France ; le chevalier ; la sœur de M'"" de Mazenod, marquise de Pierrefeu, et son jeune fils, complétaient la caravane. Au total, neuf personnes, plus trois domestiques.
D'autres émigrés s'unirent à eux, entre autres plusieurs prêtres, la famille du marquis de Colonia, celle du marquis de Pontevès, etc. De cette agglomération résultait pour tous une diminution de prix. Cette considération avait son importance pour des gens jouissant auparavant d'une grande fortune, mais dont les ressources baissaient de plus en plus. Habitués à vivre autrefois largement, ils étaient désormais obligés de compter avec la dépense.
Le départ fut triste.
Maintenant que le goût des voyages sest développé sans mesure, le mot « exil » a perdu beaucoup de sa lugubre signification. Avec les moyens de locomotion ultra-rapides dont on dispose, il n'y a presque plus de distances. Serait-on en Allemagne, en Russie ou en Amérique, la France n'est pas loin. Il est si facile d'y retourner, et si vite !
Qu'est, surtout, un voyage de Turin à Venise ? Une très agréable promenade de huit à dix heures, en chemin de fer. Les Mazenod et leurs nobles compagnons de soulfrances y employèrent douze jours. Ce temps parut long. Leur modeste barque ne ressemblait aucunement à nos luxueux transatlantiques ou à nos modernes sleeping-cars. Quelle incommodité pour tant de personnes entassées dans un espace si restreint !
En outre, que de sujets d'inquiétude pour les proscrits, dans ce présent si tragique ! Que d'incertitudes pour l'avenir si sombre !
On avait confisqué leurs biens, et on en voulait à leur existence. On les poursuivait sans trêve ni merci. Leurs noms figuraient sur les listes
(i) Charlotte-Elisabeth était morte eu bas âge.
fatales. Le parti iM-volutionnaire cherchait à exterminer par la famine ceux qu'il ne pouvait atteindre !... Sous peine de la guillotine, défense formelle à leurs amis et à leurs proches de leur envoyer le moindre subside.
Fuir, c'était la misère : demeurer, c'était la mort.
Non ! malgré les charmes du paysage et les splendeurs du ciel d'Italie, cet exode forcé n'avait rien qui rappelât un voyage d'agrément !
Chaque soir, on s'arrêtait dans une ville ou dans un bourg, pour passer la nuit. L'accueil variait, suivant les endroits.
En général, ces populations, au sein desquelles se conservaient encore les mœurs antiques, prenaient en pitié les fugitifs et s'empressaient de leur montrer leur sympathie en leur rendant toutes sortes de bons offices.
Quelquefois, pourtant, il n'en était pas ainsi.
A Ostiglia, par exemple, cité riveraine du Pô, aune dizaine de kilomètres de Mantoue, non seulement les voyageurs furent traités en suspects, mais reçus comme des malfaiteurs, dont la prudence commandait de se défier. Le maire posta des sentinelles sur le bateau pour les surveiller. Il n'en autorisa qu'un très petit nombre à descendre à terre, et uniquement pour acheter des provisions de bouche. Cette concession si mesquine lui parut sans doute de nature à compromettre la tranquillité publique, car il eut soin d'encadrer constamment ces privilégiés d'un peloton de gardes municipaux en armes.
Sur ce sol inclément, les proscrits ne pouvaient pas même se reposer une minute. Ils étaient emprisonnés dans le frêle esquif qui les soutenait sur les Ilots.
Heureusement ce fut là une rare exception. Ailleurs, on leur témoignait les sentiments de respect et de commisération qu'inspiraient leurs malheurs.
Parfois, de cette pitié naissait pour eux une peine cachée, mais profonde. A Crémone, une dame, émue à la vue de tant d'infortune, glissa discrètement dans la main de la marquise de Colonia un rouleau de pièces d'or. Celle-ci s'en aperçut, rougit et refusa. On n'était pas encore dans la nécessité de mendier, quoique l'on fût déjà dans la gêne.
Cet incident, raconté et commenté par les émigrés, impressionna Eugène douloureusement.
Il avait, alors, onze ans et demi. Son intelligence prompte, sa délicatesse extrême, la noblesse de son caractère lui faisaient apprécier les choses avec une perspicacité bien au-dessus de son âge.
Son cœur se serra. Tout son être frémissait à la pensée que ses
parents seraient peut-être bientôt obligés, pour le nourrir et subsister eux-mêmes, de tendre la main ou d'accepter les dons offerts spontanément par la charité. Il en soulTrait atrocement, et pour eux, et pour lui.
Assurément la pauvreté n'est pas un crime, encore moins un déshonneur, surtout quand elle est le résultat de la persécution supportée vaillamment pour la cause sacrée de la religion et de la justice. Mais la générosité, nous dirons même la sainteté avec laquelle on acquiesce à un sacrifice, n'enlève rien à son amertume. Au contraire, on la sent davantage, plus on est saint et plus on est délicat.
La sainteté n'est pas l'insensibilité atlectée et orgueilleuse des stoïciens.
Notre divin Modèle, en prononçant son Jiat à Gethsémani. n'a-t-il pas permis qu'une angoisse mortelle envahît son àme, et que sur tout son corps ruisselât une sueur de sang ?
Le Seigneur n'appelait pas encore Eugène à participer aux affres de lagonie du Jardin des Olives ; mais, pour commencer à imprimer en lui limage de l'adorable Victime, il voulait que, dès ses premiers pas dans la vie, chassé de sa patrie par les puissants de la terre, cet enfant i)rît, comme Jésus, le chemin de lexil et en subît les jjrivations.
Aurait-il, du moins, un toit pour l'abriter, à Venise?
Le bruit courait que cette cité, antique reine des eaux, fermait ses portes aux émigrés.
Aussi, à mesure qu'on s'éloignait de Turin, les compagnons de route devenaient moins nombreux. Ils se fixaient, les uns après les autres, dans les villes qui leur semblaient hospitalières.
A l'entrée des lagunes, on dut prendre une nacelle plus étroite et moins profonde, suffisante cependant pour la famille de Mazenod et un étranger que le président admit par pure bonté.
Cet inconnu se présenta comme officier autrichien, quoiqu'il ne fût, en réalité, qu'un chanteur de rues, nommé Montecatini, accourant à Venise dans l'espoir de remplir un peu son escarcelle vide.
On arrivait, en effet, à la veille de l'Ascension, jour choisi pour la célébration du mariage symbolique du Doge avec la mer. Ce spectacle attirait une multitude d'étrangers qui séjournaient plusieurs semaines, car les réjouissances publiques duraient un mois entier, suite ininterrompue de fêtes et de jeux variés : régates ou courses de bateaux et de gondoles couvertes de fleurs, sérénades nocturnes, illuminations, banquets, amusements de tout genre.
Laffluence était si considérable qu'il fut impossible, malgré les plus actives recherches, de se procurer un logement. Pendant deux
jours et deux nuits, la famille de Mazenod n'eut dautre demeure ijue la petite barque.
Un bienfait nest jamais perdu. Moutccatini, tout en chantant en plein air, s'informait si quelque appartement était libre. Il Unit par découvrir deux chambres, près de l'église Saint-Fantin, non loin de la l)lace Saint-Marc. Heureux de prouver par là sa reconnaissance, il les indiqua au président, qui accepta, faute de mieux
VENISE. Centre de la ville.
F. Eg-Iise Saiut-Fanlin. — G. Palais Griinaiii. — ^I. Maison habitée par les Mazenod.
— S. Église Saiiit-Sylveslre. — P. Pont du Rialfo. — S' M. Place et Église Saint-Marc.
— D. Palais Ducal.
Espace bien resserré pour douze personnes !
On resta ainsi plus d'un mois.
Quand les fêtes furent terminées et les étrangers partis, la famille de Mazenod trouva une habitation plus convenable, maison d'assez belle apparence, ayant ses fenêtres sur le grand canal, en face du superbe palais Grimani, actuellement cour d'appel. Elle avait, en outre, l'avantage appréciable pour le vieux chanoine Charles- André de Mazenod, alors âgé de soixante-quinze ans, d'être à une courte distance de l'église paroissiale de Saint-Sylvestre (i)
(i) Le R. P. Ranihert, np. cit., p. i3, écrit « Griiiialdi ». Il n'y a pas de palais de ce nom sur le grand canal, près de Saint-Sylvestre. A'enise, au contraire, en possède plusieurs ayant appartenu aux Grimani. La maison était en face du princi^jal
Les circonstances ne permettaient plus au président de donner à son fils les professeurs qu'il lui aurait fallu ; mais Dieu avait des vues trop élevées sur ce prédestiné pour le priver d'un concours si nécessaire.
L'oncle d'Eugène, l'abbé Charles-Fortuné de Mazenod, n'ayant pas encore cinquante ans, continuait à dire la messe à Saint-Fantin, où on lavait parfaitement accueilli. Son grand-oncle, déjà un vieillard, la célébrait à l'église Saint-Sylvestre, ])eaucoup plus rapprochée. Les fonctions de vicaire général qu'il avait remplies auprès de Mgr de Belsunce, puis celles de vicaire capitulaire de Marseille ; sa couronne de cheveux blancs ; le cachet de distinction répandu sur toute sa personne ; ses malheurs ; l'auréole de confesseur de la foi qui entourait son front ; ses vertus sacerdotales et son incontestable sainteté en firent lobjet de la vénération universelle du peuple et du clergé.
Chaque matin, Eugène lui servait la messe. La paroisse avait alors pour curé don Milesi, prêtre instruit et zélé, plus tard évêque de Vigevano et [)atriarche de Venise. Il se jirit d'une paternelle alTection pour l'enfant, dans lequel son on\ expérimenté découvrait les dons les plus rares de la nature et de la grâce. Désireux de lui être utile, il se chargea de lui trouver des précepteurs de mérite, qui formeraient, à la fois, et son intelligence, et son cœur
Le président de Mazenod logeait à côté des Zinelli, riche famille composée de six frères, dont quatre se livraient au commerce, et deux avaient reçu les ordres sacrés. L'aîné de ceux-ci, don lîartolo, était déjà prêtre ; l'autre, don Pietro, seulement diacre. Tous deux soupiraient après le rétablissement de la Compagnie de Jésus, dans laquelle ils voulaient s'enrôler.
En attendant, ils vivaient en véritables religieux.
C'est à eux que s'adressa don Milesi. Sa proposition fut agréée très volontiers. Les nouveaux professeurs d'Eugène s'acquittèrent de ces fonctions avec un désintéressement, une compétence et un dévouement au-dessus de tout éloge.
Non seulement ils le conduisirent très loin dans la connaissance des classiques, mais ils lui inspirèrent une piété de plus en plus profonde et éclairée.
Eugène passait la majeure [)artie de la journée dans cette maison amie, où presque toujours on le retenait à dîner, à midi et le soir. On le regardait comme un membre de la famille.
d'entre eux, siège actuel de la cour d'appel. A gauche, ou voit le pont du Rialto, en marbre; puis, devant soi, le beau palais Farsetti. aujourd'hui hôtel de ville (municipio): le palais Lorédan. dépendance de l'hôtel de ville, hal)ité au xiv siècle par Pierre de Lusignan, roi de Cliypre; le palais Dandohi, etc.
28 LE FOXDATEUU
— A'oyez-vous cette place? lui avait dit don Bartolo, en l'introduisant, pour la première fois, dans le cabinet de travail, où il priait et étudiait avec don Pietro. C'était celle de mon plus jeune frère que le bon Dieu a appelé à Lui. Vous plairait-il de lui succéder?
— Oh ! Monsieur, répondit Eugène, agréablement surpris, j'en serais très heureux, et mon père y consentirait avec reconnaissance.
Depuis lors. Donna Gamilla, mère des Zinelli, considéra l'aimable proscrit comme son enfant adoptif.
Cette demeure était un sanctuaire. Des prêtres du voisinage s'y réunissaient pour psalmodier l'office ensemble : puis, toute la famille récitait, en commun, le chapelet et la prière du soir.
Très édifié par celte régularité, Eugène apprit, là, à mépriser de plus en plus les vanités du monde et à goiiter plus suavement les choses de Dieu.
Ecarté des causes de dissipation, éloigné de tout contact avec les jeunes gens de son âge. il vécut dans une angélique pureté.
— Je n'avais pas même la pensée, avouait-il ensuite, de ce qui constitue le thème ordinaire de leurs conversations et l'objet de leurs plus ardentes convoitises.
Chez ses parents, même atmosphère de vertu. Les exemples de son père, de sa mère et de ses oncles vénérables fortifiaient encore les saintes impressions reçues chez ses maîtres, durant la journée.
Entouré de si salutaires influences, il sentait son cœur s'embraser de l'amour de Dieu. Quotidiennement, il récitait le petit office de la Sainte Vierge ; il se confessait chaque samedi et communiait fréquemment.
Attentif aux inspirations d'en-haut, il entendait l'appel de Dieu et brillait de se consacrer entièrement à sa gloire. Pour obtenir la grâce de correspondre parfaitement à sa vocation, il ne craignait pas de se mortifier, jeûnant tous les vendredis de l'année et, trois fois par semaine, en Carême. Souvent, la nuit, il glissait des morceaux de bois sous ses draps de lit, afin de rendre sa couche plus rude. Le samedi, par dévotion eavers la Très Sainte Vierge qu'il chérissait déjà d'une filiale tendresse, il s'étendait par terre sur une simple couverture.
Héroïque pénitent, il unissait, comme saint Louis de Gonzague, l'innocence sans tache aux plus dures austérités.
En même temps, se développait dans son âme cet esprit de recueillement qui devait faire de lui un des hommes d'oraison les plus admirables du xix^ siècle.
Ses allures, ses propos, ses habitudes trahissaient le secret de son
cœur. Sa famille ne tarda pas à le surprendre, et son grand-oncle essaya de mettre à lépreuve une résolution qui le charmait.
D'un ton sérieux, en apparence, il lui demanda, un jour :
— Est-il vrai, Eugène, que tu veuilles entrer dans l'état ecclésiastique ?
— Oui, mon oncle.
— Comment peux-tu penser à une semblable détermination ? Xe sais-tu pas que tu es l'unique rejeton de notre famille, et quelle s'éteindrait avec toi ?
Un peu étonné d'une réflexion de ce genre sur les lèvres d'un prêtre si pieux, Eugène répondit, non sans quelque vivacité :
— Eh quoi ! mon oncle, ne serait-ce pas un suprême honneur pour elle de finir par un prêtre ?
Ravi d'entendre un enfant de treize ans exprimer des sentiments si surnaturels, le vénérable vieillard, tout ému, l'embrassa et le bénit.
•^-lîîïtiffls
Le Grand Canal vu de la maison liaijili-c par les Mazenod. Palais Beuibo ; Palais Mania ; Palais Lnrédaii ; Palais Farsclti : Palais Griniani.
Eugène songeait déjà non seulement à l'état ecclésiastique, mais aussi à l'état religieux.
— Si nous fussions restés un an de plus à Venise, disait-il plus tard, j'aurais suivi mes deux professeurs dans la Compagnie de Jésus, où ils sont morts, l'un et l'autre, en odeur de sainteté.
Dieu en avait disposé dilIV'remment et l'avait choisi pour être, luimême, fondateur d'une nombreuse famille d'aixHres. La flamme de l'apostolat, en effet, s'allumait dans ce jeune cœur. Évangéliseï* les pauvres et les abandonnés était déjà la passion de sa vie.
Il le montra bientôt.
Dans les premiers jours du mois d'octobre ijgo. M'"'' de Mazenod se mit en route pour la France, afin d'assister aux derniers moments de son père, M. de Joannis, qui mourut un mois plus tard (8 novembre). Le président de Mazenod et son fils l'accompagnèrent jusqu'à Livourne. où elle devait s'embarquer pour Marseille.
Pendant tout le cours du voyage, dans les voitures publiques.
3o lE FONDATEUU
comme dans les liùtelleries, Eugène, une croix suspendue sur la poitrine. [)réludait à ses futurs labeurs de missionnaire, en expliquant lé catéchisme aux domestiques et aux gens de service. Il le faisait avec tant d'onction et de zèle que, plusieurs fois, les maîtres de la maison venaient y assister, et non sans profit.
De retour à Venise. Eugène se retrouva seul avec son père et ses oncles. La marquise de Pierrefeu s'était décidée aussi à revenir avec M"" de Mazenod, auprès de leur père mourant.
Le moment leur paraissait favorable pour rentrer en Provence, obtenir leur radiation de la liste des émigrés et joindre leurs elforts afin de sauver du naufrage une portion de leur patrimoine, dans le but d'assurer l'avenir de leurs enfants. La période sanglante de la Terreur avait pris fin avec la chute de Robespierre.
Le président Charles- Alexandre de Mazenod, grand-père d'Eugène, était mort à Aix, le 9 mai 1795. Echappé à la proscription, il souffrit cruellement de l'éloignement de tous les siens : aucun membre de sa famille ne put assister à sa dernière heure ni à ses funérailles.
M. de Joannis eut, du moins, la consolation de revoir ses deux filles.
Eugène pleura ses deux grands-pères, qu'il chérissait tendrement. L'un et l'autre avaient contribué dune manière efficace à l'épanouissement de sa jeune intelligence et de son coîur.
Ces deuils étaient le prélude d'un autre, auquel il ne fut pas moins sensible. Celte fois, la mort frappa sous ses yeux un de ceux qu'il aimait le plus. Son vénérable grand-oncle, le chanoine Charles-André de Mazenod, ancien vicaire général de Mgr de Belsunce, succomba, lui aussi, moins encore aux fatigues de l'âge qu'à celles de l'exil. Il mourut en saint.
— Ne pleurez pas! disait-il à ceux qui, les yeux pleins de larmes, s'agenouillaient près de son lit d'agonie. Voici ma dernière heure : c'est la plus douce et la plus heureuse pour un prêtre !
Puis, se rappelant les évêchés qu'il avait refusés :
— Comme je remercie le Seigneur de n'avoir, en ce moment, à répondre que de ma conduite personnelle !
Peu après, il s'éteignit tranquillement, rendant sa belle âme à Dieu, le 22 novembre 1790.
Désireux d'honorer le plus dignement possible ce confesseur de la foi, le clergé de Venise lui fit gratuitement de magnifiques obsèques. On l'inhuma dans cette église de Saint-Sylvestre, où, chaque jour, depuis son arrivée, il avait célébré la messe.
Dans le courant de l'année 1796, le Directoire semblait, en France,
ONZE ANS SUR LA TERRE ETRANGERE 3l
disposé à traiter les émigrés avec un peu moins de rigueur. L'abbé Fortuné de INIazenod en pi-ofita pour retourner à Aix exercer ses fonctions de vicaire général. N'ayant quitté le diocèse que sous le coup d'un décret de déportation, il se croyait maintenant obligé, en conscience, à reprendre la charge qui lui était confiée. Ne comptant ni avec la fatigue, ni avec le danger encore probable, il partit pour réaliser son généreux dessein.
Le vide se creusait donc profond autour d'Eugène, alors âgé de quinze ans. Seuls son père et son oncle le chevalier lui restaient. Plus que jamais il apprécia la grâce que Dieu lui avait accordée, en lui ouvrant la maison si hospitalière des Zinelli.
Venise, en edet, çtait une ville de plaisirs, offrant mille périls à la jeunesse inexpérimentée. Les carnavals plusieurs fois renouvelés, les sérénades, les courses de bateaux, les fêtes interminables du mariage du Doge avec la mer, un climat enchanteur, les charmes d'une nature ensoleillée y attiraient, en foule, ceux qui recherchaient les amusements et la dissipation. 11 en était encore ainsi au moment où cette ville superbe, dominatrice des eaux durant tant de siècles, était à la veille de perdre à jamais son sceptre et son indépendance.
Bonaparte, après avoir conquis, en quelques mois, le Piémont et la Lombardie, avait exécuté une expédition militaire des i)lus hardies que mentionne l'Iiistoire. Il courut vers les Alpes Juliennes, les traversa, en plein hiver, par un froid rigoureux, et, portant la guerre en pays autrichien, se dirigea vivement sur Vienne. C'était d'une témérité sans exemple. L'Italie humiliée reprenait courage, pensant que l'Autriche serait le toml^eau de l'audacieux « petit Corse » et de ses soldats, qui allaient se heurter à des forces incomparablement supérieures. La République vénitienne, par des armements poussés avec une hâte fébrile, se préparait à accabler les débris des régiments français pendant leur retraite, en cas de revers. Elle avait rejeté hautement l'alliance que Bonaparte, comprenant le danger de laisser des ennemis en arrière, lui avait proposée.
Le Sénat de Venise commit une plus lourde faute encore en ne s'opposant pas à la destruction à coups de canon, dans son port, d'une frégate française, dont l'équipage et les officiers furent massacrés.
Victorieux en toutes rencontres. Bonaparte ne cessait de marcher avec une vitesse foudroyante. N'étant plus qu'à vingt-cinq lieues de Menne, le i8 avril 1797, il imposa la paix à l'empereur épouvanté.
Il apprit, alors, les événements accomplis sur les bords de l'Adriatique. Sa colère éclata, formidable. Aux députés envoyés pour essayer d'adoucir son courroux, il répondit, furieux :
— Quand je vous ai oiVerl mon alliance, vous l'avez refusée. Vous m'attendiez, à mon retour, pour me couper la retraite, et vous avez déjà versé le sang- français. Eli bien ! me voici avec quatre-vingt mille hommes. Je vengerai mes compatriotes, traîtreusement assassinés ! J'irai briser vos plombs : je serai un second Attila pour Venise.
La guerre était déclarée.
Cette nouvelle sema la consternation dans la ville. Bientôt, ce furent la confusion, l'anarchie, les combats dans les rues. La populace, aveugle comme toujours, confondait dans sa haine les émigrés avec les Français dont elle redoutait l'approche.
Impuissants à empêcher les divisions intestines, le Doge et le Grand Conseil ne trouvèrent pas de meilleur moyen, pour réprimer les troubles, que de l'aire, sans délai, leur soumission pleine et entière à Bonai^arte. Ainsi, sans combat, la cité fut prise, et quatre mille soldats français, sous les ordres du général Baraguay d'Hilliers, s'y installèrent avec armes et bagages, le i6 mai 1797.
Dans ces conjonctures, la position des émigrés devenait des plus précaires. Us étaient comme entre deux feux. D'un côté, la populace, maîtrisée, mais non convaincue, les poursuivait de son ressentiment : d'autre part, le corps d'occupation, composé principalement de soldats imbus des idées révolutionnaires, n'avait aucune pitié pour les malheureux exilés, rencontrés en territoire ennemi.
Le g-énéral Baraguay d'Hilliers était, néanmoins, favorable au président de Mazenod qu'il avait autrefois connu. Dès les premiers jours, il le pria de passer chez lui.
— î^i je puis vous être utile, dit-il, ne craignez pas de vous adresser à moi. Je serai très heureux de vous être agréable.
Tant de sympathie rendit les Mazenod suspects au peuple.
Ce fut bien pire encore, quelques semaines plus tard.
La flotte française s'était massée devant Venise. Un jour, un canot rempli d'officiers se détacha du plus beau des navires, s'avança vers la ville, longea le magnifique palais des doges, sans daigner s'y arrêter, et s'engagea dans le grand canal. Une multitude de curieux suivaient du regard ses évolutions, L'étonnement fut universel, quand on le vit accoster la maison située en face du palais Grimani.
L'amiral Brueys, commandant en chef, venait saluer et embrasser son camarade, le chevalier Louis de Mazenod.
Cette visite, commentée par la malveillance, accrut les soupçons. Les Mazenod ne s'éloignèrent pas cependant, la présence du général et de l'amiral leur étant une sauvegarde.
Mais l'espèce d'accalmie produite en France ne [)ersista pas. Les
lois draconiennes de la Convention furent remises en vigueur ; les têtes des nobles et des prêtres non assermentés tombèrent, de nouveau, sous le couperet de la g-uillotine : une seconde Terreur commençait.
En même temps, arrivaient à Venise, de Paris, les instructions les plus sévères contre les émigrés.
Le baron de Talleyrand, ancien ambassadeur à Naples, invitait, depuis longtemps, le président de Mazenod, son ami, à venir dans cette ville qu'il habitait, et où l'influence de la Révolution française n'était pas encore ressentie. Diflerer davantage semblait une grosse imprudence.
Se souvenant des oflres de service du général Baraguay d'Hilliers, le président lui demanda de signer ses passeports.
— Où désirez-vous aller ? lui dit celui-ci avec bienveillance.
— A Naples.
— A Naples !... Mais pourquoi donc? Que gagnerez- vous?... Dans moins d'un an, nous y serons !...
Il signa, pourtant, et, sans plus tarder, les trois proscrits achevèrent leurs derniers préparatifs.
Le II novembre 1797, le départ avait lieu.
JNaples. Jlu milieu de l'émeute (i y^S).
Le trajet s'eflectua par mer, sur une méchante barque, incommode et peu sûre. Les vents étaient contraires, et les flots agités. Chaque soir, on s'arrêtait, pour éviter de heurter les écueils, si nombreux en ces endroits. Une fois, on fut poussé par la tempête, depuis les rivages de la péninsule jusqu'à ceux de la Dalmatie.
Après quarante-cinq jours d'une navigation périlleuse, pendant lesquels on risqua souvent d'être capturé par les corsaires algériens qui infestaient l'Adriatique, on fut assez heureux pour aborder à Manfredonia, ville située au sud du mont Gargano, célèbre par les apparitions de l'archange saint Michel.
Les voyageurs y passèrent les fêtes de la Noël ; puis, ils continuèrent par la voie de terre. Une modeste voiture les transporta successivement à Foggia, Ariano et Avellino. Ariano, perché sur une éminence, avait appartenu, jadis, à l'une des plus illustres familles de Provence, alliée aux Mazenod : les Sabran, comtes d'Ariano, sous les princes de la maison d'Anjou.
Une semaine environ fut nécessaire pour traverser ainsi l'Italie dans sa largeur. Brisés de fatigue, les trois exilés arrivèrent enfin à Naples.
C'était le soir du r' janvier 1798.
Ils Y fui'ent rejoints par le chanoine Fortuné de Mazenod. A la reprise delà persécution, un autre décret de mort avait été lancé contre lui. Contraint de se cacher, il erra longtemps dans les Basses-Alpes, et n'échappa que très difficilement aux poursuites dont il était l'objet. A Marseille, il se dissimula plusieurs jours au fond d'un bateau, ancré dans le port. En mer, une furieuse tempête l'assaillit, et le mit à deux doigts de sa perte. L'eau pénétrait par mille fissures dans le navire trop fortement secoué. Le vertueux prêtre semblait ne s'être soustrait aux dangers de la terre ferme que pour être englouti dans l'abîme.
Débarqué à Livourne, il se trouva en face de nouvelles menaces de mort. Les troupes françaises y étaient cantonnées, et poussaient au loin des reconnaissances.
Pour ne pas attirer l'attention, il parcourut une partie de l'Italie à pied. Au prix de mille fatigues, il parvint jusqu'à Naples.
De son côté, M'"*^ de Mazenod dut se cacher plusieurs semaines à Lyon, et s'enfuir en Suisse. Ce n'est que longtemps après, qu'elle obtint sa radiation de la liste des émigrés, et qu'il lui fut possible de commencer ses démarches, pour recouvrer sa fortune, dans l'intérêt de ses enfants.
L'année 1798 s'annonçait donc sous de tristes auspices.
Les Mazenod logèrent dans la même maison que le marquis de Sabran, leur parent et ami. Elle était près du couvent des Pères de Santa Maria in Portico.
Durant le jour, ils ne sortaient guère. Le soir, les trois frères et le marquis, accompagnés d'Eugène, allaient chez le baron de Talleyrand, où se réunissaient aussi quelques autres invités, tels que le comte Roger de Damas, dont le fils épousa, en 1840, la nièce de Mgr de Mazenod, Césarie de Boisgelin ; le comte de Chastellux, etc.
L'ancien ambassadeur était l'oncle du trop fameux Talleyrand de Périgord, ex-évêque d'Autun, traître à son Dieu et à son roi. Ayant embrassé les doctrines de la Révolution et prêté le serment schismatique, ce prélat prévaricateur était alors ministre des Affaires étrangères sous le Directoire, et fut ensuite le diplomate le plus retors de l'Europe, sous le règne de Napoléon P' . Chez le baron, le nom de son coupable neveu n'était presque jamais prononcé, si ce n'est sur un ton de blâme et de regret profond. On évitait même la moindre allusion au transfuge, dont la situation, des plus irrégulières à tous égards, était un déshonneur pour les siens.
Les nobles émigrés fréquentant ce salon aristocratique, inclinaient
au pessimisme, à cause de la tournure inquiétante des événements. Leur société n'eût pas été fort agréable pour un jeune homme ordinaire. Nous ne prétendons pas qu'Eugène y goûtât un plaisir extrême. Elle ne répondait guère aux aspirations de son adolescence; mais il s'y
Eugène de Mazeiiod adolescent.
résigna bravement. Dans ce milieu ])lutôt sombre, il acquit l'habitude de ne converser que sur des sujets sérieux. Une maturité au-dessus de son âge se peignit sur ses traits. Tout devint grave dans sa personne, dans ses paroles et dans ses gestes.
Les troupes françaises, après s'être emparées de Rome, une seconde fois (i5 décembre 1798), marchèrent vers Naples. A leur approche, des séditions se produisirent dans cette cité, comme à Venise, l'année précédente, mais avec plus d'acuité encore, vu l'extrême vivacité de cette population méridionale.
L'anarchie fut bientôt à son comble, et le sang coula. Le consul de Russie fut tué d'un coup de poignard. Les révoltés en voulaient directement aux émigrés que, dans leur aveuglement, ils supposaient être des espions au service de l'armée envahissante.
Ne sachant comment rétablir l'ordre, le roi Ferdinand résolut, le 21 décembre, de se retirer à Palerme. A cette nouvelle, une multitude immense se dirigea tumultueusement vers le Palais Royal, en poussant des vociférations. La foule, se plaignant d'être délaissée, tenta d'empêcher le roi de partir ; mais il parvint cependant à s'embarquer sur le vaisseau de l'amiral Nelson, alors en rade. Une épouvantable tempête éclata dans la nuit. Le péril fut si pressant qu'on fut sur le point de couper les mâts, et le prince Albert, fds du roi, succomba durant la traversée.
En cette occasion, Eugène, plusieurs fois en face d'une mort imminente, montra quelle somme d'énergie recelait son âme, et combien solide était la trempe de son caractère. Son sang-froid, sa présence d'esprit, son calme inébranlable, excitèrent l'admiration universelle. Futur apôtre, il s'était préparé par avance à toutes les éventualités qui peuvent se rencontrer dans la vie de missionnaire.
Averti par la reine de l'éloignement de la cour, le président de Mazenod s'était décidé, lui aussi, à quitter une ville où, ni ses jours, ni ceux de ses proches, n'étaient en sûreté. Avec les navires de Nelson, était arrivée à Naples l'escadre portugaise, commandée par un officier français, ami et camarade du chevalier Louis de Mazenod, le comte de Puységur. Il engagea instamment les Mazenod à se réfugier à ses côtés, sur le vaisseau amiral. Ces ollres furent acceptées.
A une heure convenue, M. de Puységur devait envoyer plusieurs de ses matelots prendre les eflets et les transporter au moyen de charrettes à bras, sous la conduite d'Eugène.
Pour aller au quai d'embarquement au-devant des marins, celui-ci fut contraint de passer par la place du Palais Royal envahie par la populace hurlante et menaçante. Déjà plusieurs émigrés qui couraient vers le port, avaient été reconnus, injuriés, maltraités, garrottés et jetés en prison.
En un clin d'œil, Eugène est cerné par une bande de forcenés. Sans perdre contenance, il se fraie une issue, en répétant, à diverses reprises.
ONZE ANS SUll LA TERRE ÉTRANGÈRE 3^
dans cet italien qu'il parlait aisément et sans aucun mélange d'accent étranger :
— Ammiraglio poj'toghese ! Amiral portugais !
On s'écarte ; puis on l'entoure de nouveau... C'est à travers mille péripéties de ce genre et des dangers de toutes sortes qu'il atteint le port.
Déception ! le canot de l'amiral n'y était pas.
Se croyant trompés, les émeutiers redoublent leurs cris et leurs invectives. Eugène n'hésite pas à franchir encore une fois leurs rangs, pour se diriger vers l'arsenal, où il espère trouver le canot promis.
Les vociférations recommencent. Il ne peut tenir à ses ennemis de longs discours ; mais les mots fatidiques, ammir^aglio portoghese, sont articulés d'un ton si ferme et avec tant d'assurance, que les bandits redoutent, s'ils en viennent à des sévices, les terribles représailles de l'amiral, dont les canons sont braqués sur la ville.
On g'agne ainsi l'arsenal.
Nouvelle déception ! La porte est close. Eugène somme le gardien d'ouvrir. Celui-ci, longtemps, s'y refuse. Il se laisse, enfin, toucher, et la porte s'entrouvre. A ce moment, survient un officier qui ordonne brusquement de la refermer et de n'introduire personne. Mais, par la porte entre-bàillée, Eugène a vu le canot de l'amiral qui s'avance. Il l'indique du doigt à l'officier, pour le convaincre de la vérité de ses affirmations. La preuve paraît concluante. Eugène est admis. Il se précipite vers le quai de l'arsenal, bondit dans le canot, ordonne aux rameurs de retourner vers le navire, et va raconter à M. de Puységur tout ce dont il a été le témoin et l'acteur.
Entre temps, un ami de M. de Mazenod lui faisait le récit des événements accomplis autour du Palais Royal, et des bruits circulant dans la foule.
— Un jeune homme, disait-on, a été assassiné au plus fort du tumulte, pendant qu'il accompagnait des charrettes chargées de bagages.
— Mon Dieu ! s'écria le président pâle et chancelant, on a tué mon fils !...
Les deux frères ne sont pas moins émus, et versent d'abondantes larmes.
— Eugène !... Eugène !... infortuné Eugène !... Leur désolation est inexprimable.
S'aj)ercevant trop tard de son imprudence, le visiteur tâche de consoler de son mieux ceux que, bien involontairement, il a plongés dans une si profonde aflliction.
Il n'y réussit pas...
Heureusement, quelques heures après, apparaît Eugène, couvert de sueur et de poussière, mais sain et sauf.
Un même cri de l)onheur et de reconnaissance sort, à la fois, des lèvres et du cœur oppressé de son père et de ses oncles :
— Sauvé !... merci, mon Dieu !...
La nuit suivante, M. de Puységur vint, avec une escorte imposante de marins armés, chercher la famille de Mazenod. Louragan se déchaînait avec rage, et l'escadre dut rester à l'ancre encore une dizaine de jours.
Pendant ce délai, Eugène eut à retourner à Naples pour y régler plusieurs affaires au nom de ses parents. Quand il revint, le ciel était obscur, et la mer affreusement démontée. Cette fois encore, il se révéla d'une intrépidité et d'un sang-froid remarquables. La frêle embarcation qui le portait sur les ondes furieuses, n'échappa au danger d'être engloutie, que pour être exposée à celui de se briser mille fois sur les flancs du Aaisseau dont elle s'approchait, et contre lequel les vagues écumantes la projetaient avec une force irrésistible. A l'instant le plus critique, Eugène, sans songer à la mort qui le gviettait, et ne voyant pas d'autre moyen d'accoster, sauta sur l'un des rebords extérieurs du navire, et s'y tint longtemps cramponné malgré la violence du roulis et du tangage qui l'agitaient constamment.
Réfléchissant plus tard à cette circonstance, il attribua son salut à une protection de la Providence divine.
Durant la traversée, il se promenait, un soir, sur le tillac, humant à pleins poumons la brise du large, quand un médecin anglais l'aperçut et l'examina d'un regard scrutateur.
D'une haute stature et bien proportionné, Eugène paraissait plus qu'un adolescent. L'habitude de vivre avec des gens graves avait donné à son visage un air penseur et méditatif.
Cet ensemble frappa le disciple d'Esculape. Se penchant vers un voisin, il lui demanda, visiblement préoccupé :
— Quel âge a ce jeune homme ?
— Seize ans.
— Quoi ! il n'a pas davantage ?... Je le regrette ! C'est très fâcheux pour lui!... Dans ce cas, ses jours sont comptés!... Il est trop précoce !... trop développé au physique !... trop sérieux au moral !... Quand on va si vite, on ne va pas longtemps.
Le condamné entendit la lugubre sentence, et n'en fut pas autrement effrayé.
D'ailleurs, l'avenir réforma ce sinistre verdict.
ONZE AXS SUR LA TERRE ÉTRANGÈRE Sq
Païenne. La fréquentafion du grand monde (i yc)p-j8o2).
Le 6 janvier 1799,168 exilés débarquaient dans la capitale de la Sicile.
Pendant les trois ans qu'il y demeura, Eugène vit les salons les [dus aristocratiques s'ouvrir devant lui. On se disputait le bonheur de le posséder. Par sa noble distinction, l'amabilité de son caractère et la promptitude de son esprit, il était, disait-on, le type le plus parfait du jeune gentilhomme.
Toujours accueilli avec joie, il avait ses entrées libres dans les hôtels luxueux des duchesses de San Michèle et de San Gataldo ; dans ceux des princesses de Grammonte, de Gimino, de Butera ; chez le prince de Paternô ; chez le comte de San Antonio, etc., etc.
Un des palais qu'il visitait le plus, était celui des princes de Vintimille, avec lesquels les Mazenod entretenaient, depuis longtemps, de cordiales relations. Il y rencontrait le duc de Berry, héritier présomptif de la couronne de France, et du même âge à peu près. Gelui qui devait être le père du comte de Ghambord venait, chaque soir, avec son aide de camp, le chevalier de Sourdis, prendre le thé chez la princesse de Vintimille, et se reposer, en petit comité, des fatigues imposées, durant la journée entière, par l'étiquette de la cour. Eugène était seul admis dans ce cercle d'élite. Le duc se plaisait tellement en sa compagnie que, très souvent, il l'emmenait avec lui dans ses promenades à travers champs, ou sur son yacht royal dans ses excursions autour de l'île.
Mais la famille de l'aristocratie sicilienne avec laquelle Eugène contracta les liens les plus intimes, fut celle du duc de Ganizzaro, dont la femme, princesse de Larderia, était une personne d'éminente piété. L'un et l'autre le prirent en grande alfection, et, très édifiés de son mérite, le proposèrent pour modèle à leurs deux enfants. Geux-ci le chérissaient comme leur propre frère, et la princesse avait coutume de dire en parlant de lui :
— G'est mon troisième fils.
Son couvert était toujours mis à cette table hospitalière.
Il s'attacha profondément à ceux qui le comblaient ainsi de bontés. Quand cette princesse accomplie mourut, enlevée subitement aux siens, il en soulTrit si cruellement qu'il en tomba malade.
A ceux qui essayaient de le consoler, il répondait :
— J'ai perdu ma mère ! j'ai perdu ma mère !...
L'influence de la princesse de Larderia l'ut des plus salutaires pour lui. Il regarda comme une faveur spéciale de Dieu de l'avoir rencontrée dans ce milieu mondain, que les convenances sociales l'obligeaient à fréquenter. Ses conseils maternels lui étaient une sauvegarde. A cet ange tutélaire, placé à ses côtés par la Providence, il attribua cette aversion qu'il éprouvait de plus en i)lus pour les choses de la terre. Avec elle, il causait à Taise de sujets religieux. Rien autre ne l'intéressait.
Aussi, dans cet entourage séducteur où l'innocence de tant d'autres eût sombré, il se conserva merveilleusement pur. Sous le rapport de la sainte vertu, il poussait la réserve jusqu'à l'excès. On le plaisantait, parfois, sur ce qu'on appelait ses scrupules. On ne pouvait s'empêcher de l'admirer.
Forcé d'assister à des divertissements publics, il était loin d'y prendre goût. Dans les assemblées bruyantes, ou dissipantes, son cœur se serrait et la tristesse envahissait son âme. Instinctivement, il cherchait à s'isoler, afin de se livrer à des pensées sérieuses, mélancoliques même. A ces moments, les larmes lui montaient aux yeux, et il eût facilement pleuré. Ceux qui ne songent qu'à s'amuser lui paraissaient fous, de la plus déraisonnable des folies. Malgré son indulgence, il leur appliquait les paroles de Salomon désabusé des vanités d'ici-bas : Cor sapientiiim iibi tristitia est, et cor stiiltoriun ubi lœtitia, quia siciit sonitiis spinariim ardentiiinisiib olla, sic risiis stiilti ; ou encore cellesci : Meliiis est ire ad doniiini liictùs, qiiam ad domain convivii (i).
A ces réunions il ne se trouvait donc pas dans son élément. Il avait soif d'un autre idéal : il aspirait à se donner totalement, à se sacrifier, à s'immoler.
Dieu qui destinait cet élu à exercer, un jour, le ministère sacré auprès des hommes de toutes conditions, le préparait insensiblement à cette mission importante et sublime. Ce futur fondateur d'une nombreuse lignée d'apôtres, acquérait l'expérience personnelle des dangers que présente le contact, même involontaire, du monde.
Par la réception des sacrements, et par la méditation quotidienne des vérités éternelles, il se maintenait dans les régions supérieures et sereines, où le souffle du mal ne parvenait pas à l'effleurer.
(i) Eccle., Aii, 2, 5, 7.