CHAPITRE XII Épreuve
§ 1 ha malheureuse affaire d'Ashbourne.
Malgré les tâtonnements inévitables au début, la Congrégation se développait merveilleusement en Angleterre. Elle avait déjà fondé sept établissements, presque un par année. Fortifiant ses positions, resserrant ses cadres, augmentant le nombre de ses ouvi'iers évangéliques, elle s'apprêtait à combattre plus vivement l'erreur et à répandre plus largement la lumière.
Les difficultés ne lui avaient pas manqué. Mais, destinée à accomplir le bien sur une plus vaste échelle, elle était réservée à une épreuve plus redoutable encore. C'est une loi générale : l'or s'épure dans le creuset, et les serviteurs de Dieu, dans la ti4bulation.
Jugeant pour quelque temps sa présence inutile dans les Iles Britanniques, le P. Aubert avait repris, à Marseille, en 1847 et en 1848, ses fonctions de secrétaire.
Pendant son absence, le P. Daly, le premier par l'ancienneté, se trouva, vu les circonstances, comme le supérieur de la province naissante, quoiqu'il n'en eût pas officiellement le titre. En correspondance suivie avec le P. Aubert et Mgr de Mazenod, il ne prenait aucune décision de quelque importance sans leur en référer et sans attendre leur avis, comme la Règle et ses vœux de religion lui en faisaient un devoir rigoureux.
Peu à peu, sous prétexte d'occupations absorbantes, ses lettres s'espacèrent, nonobstant les paternels reproches reçus à cet égard. Il s'habitua insensiblement à agir par lui-même, d'abord dans les petites choses, puis dans les grandes, interprétant trop facilement à sa guise la volonté présuniée de ses supérieurs.
Après un silence de plusieurs mois, il écrivit à Mgr de Mazenod, le I- avril 1848, ces lignes assez étranges :
— Je suis bien aise qu'une occasion me contraigne, en quelque sorte, à renouer notre correspondance trop longtemps interrompue. Depuis plusieurs jours, me voici lancé dans une affaire capitale pour la Congrégation. J"ai acheté, au centre de l'Angleterre, dans le diocèse de Mgr Walsh, une très belle maison, à Ashbourne, et je tâcherai par mes relations de m'en procurer le prix... J'aurai bientôt, je pense, cette somme relativement considérable... Gomme je suis loin de vous, j'ai pris sur moi-même de conclure...
Quelle était cette somme? Le P. Daly ne le disait pas d'une manière très explicite ; certains mots laissaient simplement entendre qu'elle irait à près de cent mille francs, et peut-être davantage.
Assumer une si lourde responsabilité, sans le consentement formel de ses supérieurs majeurs, était une imprudence grave. Comment s'exonérerait-il? N'avait-il pas, en attendant, donné une caution au vendeur pour que celui-ci lui cédât un tel immeuble ? Xe serait-ce pas une hypothèque sur les propriétés de Penzance, que, pour répondre aux exigences de la loi. on avait dii mettre sur son nom personnel, parce qu'il était le seul sujet anglais de la Congrégation, à l'époque où on les acquit? L'église, le x^i'esbytère, l'école, divers terrains, etc., lui appartenaient légalement, quoiqu'il n'eût contribué en rien à leur achat, par ses biens de l'amille.
Tout cela serait-il compromis ?
Arriverait-on à temps pour résilier un contrat aussi dangereux ? Mgr de Mazenod se le demandait avec anxiété. Sans retard, il envoya le P. Aubert en Angleterre.
— Coupe, tranche dans la racine cette malencontreuse affaire, si elle est aussi mal combinée que nous le craignons, lui recommandait-il. C'est une pure folie ! mais n'oublie pas, qu'en fait de folies, les plus courtes sont les meilleures.
Ashbourne est une ville de cinq mille âmes, dans le comté de Derby, agréablement bâtie sur la Dove, affluent de la Trent. Le site plut au P. Aubert, ainsi que l'habitation, espèce de vieux château seigneurial dont le possesseur s'était ruiné. Les créanciers l'avaient vendu avec perte à un individu sans conscience, qui, pour s'en débarrasser, avant même de les solder, le revendit très cher au P. Daly. Celui-ci, leurré par des jurisconsultes qui participaient au bénéfice, n'aperçut point le traquenard.
— Quelle acquisition ! disait le P. Aubert à son compagnon, le P. Trudeau. Maison et domaine semblent magnifiques, mais...
Il y avait un mais : c'était la dette qui s'élevait bien au delà de ce
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qu'on avait supposa, à Marseille. Elle montait à deux cent vingt mille francs.
Pour garantir le paiement de cette somme, le P. Daly avait eu l'inconcevable légèreté d'engager toutes les propriétés de Penzance, sans en excepter l'église.
Par surcroît de malheur, cette maison, si belle en apparence, manquait de solidité. Un architecte déclïira qu'on n'en tirerait aucun parti, à moins de la reconstruire tle fond en comble.
Comment la Congrégation, surchargée déjà par ses multiples œuvres de France, d'Angleterre et d'Amérique, naurait-elle pas désavoué un contrat fait en dépit du bon sens, contrairement à toutes les presci'iptions de ses Constitutions?
Cette i^énible a 11 aire parut, cependant, en voie d'arrangement. Le vendeur avec lequel le P. Daly avait traité, n'ayant pu, au temps fixé, se procurer l'argent dû aux créanciers, ceux-ci lui intentèrent un procès en revendication. S'ils l'eussent gagné, leur contrat avec le premier acquéreur étant rompu pour inexécution de clause essentielle, celui intervenu postérieurement entre lui et le P. Daly serait tombé de plein droit. C'eût été la meilleure solution.
Le procès dura deux ans. A mesure qu'il se prolongeait, l'espoir se rapprochait de la certitude. Tout était calme, lors de la visite canonique de Mgr de Mazenod, en Angleterre, marche triomphale sous un ciel sans nuage.
On croyait l'alTaire d'Ashbourne à jamais enterrée.
Hélas!...
he dénouement.
Au mois d'octobre i85o, le j^rocès se terminait, enfin. Le premier contrat ne fut pas annulé; mais, l'acquéreur, pour se mettre en mesure de remplir ses obligations, se retourna contre le P. Daly, menaçant, en cas de refus, de saisir aussitôt toutes les propriétés de Penzance et de les aliéner à son profit. Le démon se servait de la malice de cet homme pour torturer les apôtres qui lui arrachaient tant d'âmes. Pendant un an et demi, les Pères soutinrent la lutte. Ils ne quittèrent Penzance quau mois d'août i852, abandonnant Manchester au P. Daly, forcé de rentrer dans les rangs du clergé séculier.
Assurément cette épreuve fut douloureuse, mais non sans dédommagement. Ailleurs, l'horizon séclaircissait de plus en plus pour la Congrégation, en Angleterre. On lui proposait d'autres fondations avantageuses : compensation de la Providence pour la souftrance religieusement supportée.