INTRODUCTION
L'obsession est un phénomène psychologique morbide qui n'a été nettement isolé comme entité nosologique que depuis Je milieu du siècle dernier. Bien avant cette époque, les obsessions avaient été signalées sous des appellations diverses, et on en trouve notamment des descriptions d’une exaclitude de délails remarquable dans presque tous les ouvrages des grands mystiques.
Longtemps confondues avec des symptômes vésaniques, les aliénistes les isolèrent peu à peu et les dégagèrent du groupe des psychoses dans lequel on les rangeait bien à tort. Elles furent décrites sous différents noms qui ont un grand intérêt, car tous mettent en lumière un caractère parüeulier de ces crises. Elles furent appelées : manie sans délire(Falret), pseudomonomanie (Delasiaure), folie lucide (Frèlat), folie avec conscience (J. Falret, Baillarger), délire émotif (Morel), paranoïa rudimentaire, monomanie abortive (Spitzka), ou
encore idées fixes (Westphal), idées incoercibles (Tamburini), idées impératives (Hack-Tuke).
Les psychologues contemporains contribuèrent aussi par leurs travaux sur les émotions, l'attention, les images mentales, ete., à faire avancer l'étude de ce syndrome . dont l'importance esl capitale pour la connaissance du mécanisme de la pensée.
Aujourd'hui tout le monde est à peu près d'accord pour
admettre la définition que M. Régis a présentée au Congrès de médecine de Moscou, en 1896. À
« L'obsession est un syndrome morbide caractérisé par l’apparilion involontaire et anrieuse dans la conscience, de sentiments, de pensées parasites qui tendent à s'imposer au Moi, évoluent à côté de lui malgré ses efforts pour les repousser et créent ainsi: une variété de dissociation psychique dont le dernier terme est le dédoublement conscient de la personnalité ».
La définition de Magnan est plus brève: « Un mode d'activité cérébrale dans lequel un mot, une pensée, une image s'impose à l'esprit en dehors de la volonté, avec une angoisse douloureuse qui la rend irrésistible ». .
Comme on le voit, les obsessions ne constituent pas une maladie au sens clinique du mot, mais un syndrome. Elles ne sont qu’un épiphénomène se développant sur un terrain spécial. Elles présentent done à étudier :
19 Un Zerrain prédisposant qui est fonction de tares nerveuses héréditaires ou idiopathiques ; d’une émolivité exagérée où d’un organisme débilité par le surmenage ou la maladie. Cet élément, antérieur à toute obsession, agit en produisant un état de déséquilibralion dans toutes les facultés, et, comme Île dit le professeur Grasset, qui à cherché à préciser psychologiquement cette action, elle amène « un trouble de la fonction de hiérarchisation des motifs ».
20 Une idée devenant obsédante par intermittence. Cette idée étant involontaire et incoercible, le malade ne pouvant ni'la provoquer à son gré, ni la faire disparaitre lorsqu'il le désire. Elle est consciente, les malades qui l'éprouvent se rendent compte de son caractère anormal et cherchent à la repousser. Elle n'altère donc pas le mécanisme général de l'intelligence.
Une erise psycho-physiologique concomitante à paroxysmes accentués, qui n'est qu'une réaction de défense de
Ur
l'organisme tout entier. Ces caractères généraux suffisent à - distinguer très neltement les obsessions des phénomènes -similaires que l’on rencontre dans les psychoses, et, en par- ticulier, avec l’idée fixe, les paranoïas rudimentaires, et les délires de certains états infectieux ou toxiques.
L'étude des obsessions, qui à un grand intérêt en psychologie, puisqu'elle éclaire d'un jour nouveau le difficile problème de la volonté, est tout aussi intéressante au point de vue médical proprement dit.
Elle montre toute l'importance que peut acquérir une idée pathologique, qui est capable, alors même qu’elle est connue comme telle par le sujet, d'amener des perturbations profondes dans son état physique et mental. Elle aide à comprendre l'origine psychique de certains tics, de certaines manies, qui ne sont que des réactions de défense contre une idée maladive, réactions qui ont été fixées et conservées par l'habitude.
Enfin, elle fait connaître cel élat intermédiaire entre l'état normal et l'aliénalion mentale qui soulève tant d'importantes questions médico-légales, auxquelles l'un de nos maitres vient de consacrer une étude pleine d'intérêt (1).
Malgré leur apparence parfoistrès dramatique, les obsessions ne touchent pas au fond même de la personnalité et se produisent chez des sujets ayant conservé inlactes les principales facultés de l'esprit : intelligence, mémoire, jugement, ele.
Ils sont par conséquent capables de s’analyser avec beaucoup de précision et de fournir des renseignements détaillés
(1) J. Grasset: € Demifous et demiresponsables. »
DES sur leur état. On peut chez eux saisir sur le vif la genèse et le développement des idées et des sentiments pathologiques, dont l'étude est si difficile chez les véritables aliénés. Parlant et agissant dans leur vie journalière comme des hommes tout à faitnormaux, les obsédés touchent pendant leurs crises aux (frontières de la folie » : mais celte limite arbitraire n’est presque jamais franchie par eux. Ils font tous leurs efforts pour résister à leurs tendances mauvaises, et s'ils n'arrivent pas toujours à inhiber leurs idées obsédantes, ils savent trouver des correctifs à leurs impulsions graves.
L'obsession, dans sa forme élémentaire, embryonnaire, si l’on peut s'exprimer ainsi, peut se développer chez tout le monde. Elle n’est alors que le résullat d'une exagération provisoire de l'activité aulomalique des centres nerveux. Lorsqu'elle prend des formes graves, c'est qu'elle se développe chez des sujels prédisposés. La notion de terrain joue ici, comme dans loute la pathologie mentale, un rôle prépondérant et dont il faut tenir compte.
Il serait difficile de préciser en quelques lignes en quoi consisle essentiellement cette prédisposition. Elle tient, nous semble-t-il, à des causes mulüples que nous aurons l’occasion de signaler pendant le cours de ce travail. Ces causes nous paraissent être réunies en grand nombre dans les psychonévroses, où l'on rencontre si fréquemment les obsessions, soit comme unique manifestalion de Ja maladie, soit Comme complication.
En étudiant les obsédés, nous avons été frappé de rencontrer chez un grand nombre d'entre eux des stigmales de névroses (neurasthénie, psychasthénie, hystérie}. 11 nous a paru intéressant de préciser dans chacune de ces névroses les caractères du terrain prédisposant physique et mental, ainsi que les formes particulières que revêlent lesidées obsédantes et la crise psycho-physiologique qui l’accompagne.
DR Te
Les stigmates physiques el mentaux de ces névroses sont bien connus ; nous n'insisterons longuement que sur ceux qui paraissent avoir une influence réelle sur les obsessions et qui peuvent expliquer dans une certaine mesure leur éclosion et leur développement.
Les idées obsédantes sont infiniment variées et peuvent porter, suivant la culture intellectuelle ou les préoccupations du sujet, sur les choses les plus banales de la vie comme sur les plus hautes abstraclions métaphysiques. Mais si le con-
tenu de ces idées est assez semblable dans les différentes psychonévroses, il n’en est pas de même de leur forme qui présente des particularités permeltant de les distinguer.
La crise obsédante, provoquée par les réactions psycho-
“physiologiques somatiques dans les diverses psychonévroses, varie comme forme, comme durée et comme intensité. Il va sans dire que le mécanisme profond de défense reste le même, l'organisme n'ayant pas plusidurs façons de traduire sa souffrance et de résister à des idées ou des sentiments anormaux. | |
Pour: établir des diagnostics différentiels entre les diverses catégories d’obsessions, nous serons obligés d'insister parfois sur des détaiss psychologiques qui paraîtront peut-êlre un peu subtils ; mais il ne faut pas oublier que dans les cas de
: psychonévroses légères sur lesquelles se développent les obsessions, on n’a pas toujours des signes nets et précis. Du reste, comme le dit Janet: « L'étude du moral d'un malade doit faire partie de sa description clinique, et les relations des phénomènes psychologiques entre eux, ainsi que leurs relations avec les faits physiologiques doivent être recherchées. C'est ainsi seulement que la médecine pourra conquérir la connaissance de l'homme tout entier et comprendre des maladies qui affectent fout l'organisme. »
Disons quelques mots des malades qui onl servi à cette
TE étude. Nous en avons rencontré quelques-uns dans les eliniques de maladies mentales, mais les vrais obsédés y sont assez rares ; l'hôpital ou l'asile leur fait peur. Par suite de circonstances fortuites, nous avons pu en suivre quelquesuns pendant assez longlemps et connaître non seulement leurs crises, mais aussi leur caractère, leur intelligence, etc. Quelques-uns d'entre eux se sont prêtés avec beaucoup de complaisance à des expériences de laboratoire. Ce sont leurs observations que nous publions à la fin de chaque chapitre.
Les autres malades, sur lesquels nous ne possédons que des renseignements beaucoup plus sommaires, nous ont été indiqués à la suite d’une petite enquête. Bien qu’elle n'ait pas donné tous les résultats que nous en attendions, nous avons pu nous procurer ainsi quelques observalions nouvelles qui, bien que fragmentaires, ne sont pas dépourvues d'intérêt.
Nous diviserons notre étude en trois chapitres d’inégale
longueur :
Les obsessions chez les neurasthéniques.
Les obsessions chez les psychasthéniques.
Les obsessions chez les Aystériques.