‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 132 sur 201 · LES OBSESSIONS DE L’EMBONPOINT ET DE LA IIONTE DU VISAGE · texte numérisé non relu

LES OBSESSIONS DE L’EMBONPOINT ET DE LA IIONTE DU VISAGE

santés et dénotent surtout de grandes connaissances musicales. Ajoutons qu elle a un goût très sûr, beaucoup de distinction et d’élégance.

11 semble qu’une jeune femme de ce genre soit faite pour tenir une place importante dans la société. Or elle vit depuis cinq ans dans un petit appartement dont elle ne sort presque jamais, elle y vit seule avec une garde, la seule personne avec son médecin qu’elle puisse voir. C’est tout à fait par extraordinaire et avec des efforts inouïs qu elle arrive à voir de temps en temps quelques membres de sa famille. Elle ne correspond avec personne, ne peut recevoir que rarement une lettre de ses soeurs, et reste en un mot à peu près complètement séparée du monde extérieur. Cet isolement n’est pas le résultat d’un goût particulier pour la solitude, Nadia est la première à le déplorer : il est une sorte de nécessité qui résulte de tout un ensemble de troubles psychologiques. Il a remplacé de véritables délires qui mettaient la vie en danger, il est peu probable que l’on parvienne dans l’avenir à le diminuer beaucoup. Tel a été le résultat final d’une longue suite de scrupules variés : le terme montre bien, à notre avis, la nature de la maladie, qui est surtout une maladie de dépression, de diminution de la faculté d’adaptation à la réalité et au monde social. Nous pouvons maintenant résumer les faits qui ont peu à peu amené ce résultat singulier.

Aucun des parents n’a été précisément aliéné, mais il est évident qu’il y a une prédisposition semblable dans les deux familles. Le père est doux, sans volonté, et très indécis, la mère fut une grande nerveuse, probablement déjà tourmentée par des obsessions. Les fils sont morts en bas âge, dans des états qui se rapprochent probablement de l’imbécillité, les filles sont toutes semblables, ayant à des degrés différents le même caractère que Nadia. Quoique déjà âgées et également bien douées, aucune n’a pu ou n’a voulu se marier. Elles restent un peu isolées, avec peu de relations, tristes et scrupuleuses quoique à un moindre degré que leur sœur.

Nadia fut dès l’enfance très bizarre et très difficile à élever. Extrêmement intelligente et précoce, elle était entêtée, irritable et inéducable. A l’âge de quatre ans, elle avait déjà des obsessions bizarres, elle avait un singulier besoin que nous commençons à comprendre d’agitation et de bizarrerie. Beaucoup de nos malades nous ont expliqué ce besoin, elles sentent un affreux abaissement,

LES OBSESSIONS DE LA HONTE DU CORPS

une dépression de l’esprit qu’elles ne peuvent tolérer, et il leur semble qu’elles en sortiraient si elles faisaient du tapage, si elles faisaient quelques actions -extraordinaires, inouïes qui secoueraient les autres et elles-mêmes de leur inertie. Dans ces moments de dépression Nadia était furieuse de voir les gens calmes, elle voulait réveiller tout le monde dans la maison, et se mettait dans des états de rage indescriptibles. Son caractère était absolument insociable, quoiqu’elle fût douée d’une très grande affection pour tout le monde. Il y avait une contradiction qui l’a' toujours fait souffrir entre ses sentiments secrets et la manière dont elle les exprimait. Elle tenait énormément h être aimée, et réclamait un amour fou de tout le monde, de ses parents, de ses sœurs, de ses domestiques ; mais dès qu’elle obtenait un peu d’affection, elle était tellement exigeante, tellement dominatrice, qu’elle ne tardait pas à éloigner les gens. Ce besoin d’être aimée et ce caractère autoritaire sont les stigmates de l’aboulie, qui ne se manifestent d’ordinaire ensemble qu’a un âge assez avancé et qui la rendaient déjà intolérable avant l’âge de dix ans.

Il en résultait une extraordinaire susceptibilité : la moindre moquerie, la moindre critique, la mettaient au désespoir et déterminaient des troubles prolongés. Or, dans sa jeunesse, vers l’âge de dix ans, elle fut exposée à quelques moqueries de ses cousins qui avaient la prétention de lui changer le caractère. Ils réussirent fort mal, car ces moqueries déterminèrent des sentiments aigus de mécontentement, d’insuffisance, de honte d’ellemême ; ces moqueries sur sa manière de marcher, de parler, de manger, localisèrent le sentiment de honte sur son corps. D’autre part son besoin d’être aimée lui inspirait le désir de rester enfant, d’être toujours une petite fille que l’on câline et qui peut tout exiger, en un mot il lui inspirait une terreur à la pensée de grandir. Ces deux dispositions lui firent prendre son corps en horreur et lui firent surtout redouter son accroissement : la honte de ses pieds, de ses mains, de ses hanches, de sa tète, de ses cheveux remplit plusieurs années.

L’arrivée précoce de la puberté aggrava singulièrement les choses en mêlant des craintes do pudeur à ses craintes de grandir. « Puisque les hommes aiment des femmes grosses, je veux toujours rester extrêmement maigre. » La terreur des poils du pubis, du développement de la poitrine, s’ajouta aux craintes précédentes.

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