Y évroses cl Idées fixes, II
LES AGITATIONS FONCÉES
Séglas et Biswanger1. Quelquefois elles se développent à la suite de paralysies plus ou moins réelles, comme dans une observation de M. Grasset2 3; le plus souvent elles ne s’accompagnent d’aucun trouble réel du mouvement. Fou (72), homme de D8ans, s’est effrayé de la marche parce que, pour se rendre à l’atelier, il doit longer un fossé. Il 11’a pas simplement la peur du fossé ou la peur des grands espaces à traverser : non, il a peur de marcher n’importe où, il avance à tout petits pas, en trépidant, il recule d’un pas de temps en temps, puis il tombe ou plutôt il s’asseoit par terre, « car la marche lui donne des sueurs froides et il faut qu’il se repose ».
Enfin il me semble que l’on peut ranger dans le même groupe de phobies des fonctions des membres, la singulière affection qui a été récemment décrite par M. Haskovec de Prague sous le nom de akathisie (a, •/.aQf&o, s’asseoir)^. J’en décrirai longuement dans le second volume de cet ouvrage un cas remarquable, celui de Rul (3g) homme de [\o ans qui depuis une dizaine d’années 11e peut plus rester assis. Quand il est assis depuis quelques minutes, il faut qu’il se cramponne à la chaise parce qu’il se sent soulevé en l’air, il a des palpitations: des étouffements, des sueurs surprenantes : son visage exprime 1 angoisse d une manière remarquable. A mon avis, il ne s’agit pas d’un phénomène hystérique analogue à 1 astasie-abasie, comme le pense M. Haskovec, mais d une agitation à la fois motrice et émotionnelle qui survient à propos de l’acte de rester assis, parce que cette position, au moins dans ce cas, est associée avec l’idée du travail dont ce pauvre homme est devenu incapable. C’est un phénomène de phobie et d’agitation qui peut se ranger dans les phobies des fonctions.
Les fonctions de nutrition donnent lieu à d innombrables phobies très importantes à causes de leurs conséquences. J’ai déjà signalé à propos de la honte du corps ces malades qui refusent de manger parce que cette action leur paraît honteuse. D’autres re-
1. Séglas, Debove et Boulloche, Soc. méd. des hôpitaux , 17 novembre i8(,3. L.
I billion el J.-B. Charcot, Dysbasics d’origine nerveuse. Archives de ncurol.. iSi)5. I. p. 81. Ci. Ballet, Les aslasies-abasics, abasics amnésiques, abasics par obsession et par idées fixes. Semaine médicale , 12 janvier i8qS.
a. J. Grasset, Basophobie ou abasie phobique chez un hémiplégique. Semaine médicale, i5 août i8g4, p- 366.
3. L. Haskovec (Prague). L akathisie, Heouc neurologique, 3o novembre 1901, p. 1107.
l'usent de manger et se condamnent presque à l’inanition parce que celte action leur est douloureuse et leur fait peur. Té... (66), jeune fille de iS ans, sans phénomènes d’anorexie hystérique, ne peut parvenir à manger quoiqu’elle le désire. « Quand je vois les aliments, quand j’essaye de les portera ma bouche, cela me serre dans ma poitrine, cela me lait étouffer, cela me brûle dans le cœur. Il me semble que je meurs et surtout que je perds la tète. »
Dans ce groupe, l’observation de Gel... (67), femme de 48 ans, est assez singulière. Ordinairement, les malades ont peur de manger et repoussent plus ou moins les aliments. Celle-ci a peur de ne pas manger assez, elle a peur de refuser de manger. Vers l’âge de 21 ans, elle a eu un premier accès sous la forme commune du refus d’aliments : après avoir sevré un enfant, elle avait eu des inquiétudes, des remords, des troubles de la digestion, Moitié parce qu’elle avait des remords, moitié parce qu’elle souffrait de T estomac, elle commença à refuser l’alimentation et à avoir de l’horreur et de l’angoisse en essayant de manger. Cette maladie se guérit, puis recommença et disparut encore. Le troisième accès qui est survenu au moment de la ménopause est tout à fait l’inverse des précédents. Le malade mange parfaitement, mais elle a peur que sa maladie nelareprenne, qu’elle soit empêchée de manger par une peur et qu ainsi elle 11 arrive a mourir de laim ; il en résulte. qu’elle mange avec angoisse par la peur d’avoir peur de manger.
Une des phobies des plus curieuses et semble-t-il pratiquement des plus importantes qui se rattache aux fonctions dénutrition, est la phobie de la déglutition. O11 en trouvera plusieurs observations détaillées dans le second volume de cet ouvrage, je signale en particulier l’observation de Fok... (69)1 femme de 4° ans i de Rib... (68), femme de 29 ans, de Les... (70), homme de 4o ans, chez tous, les phénomènes sont exactement les mêmes. Ces malades qui ont faim, qui digèrent bien et qui veulent se nourrir 11e peuvent y parvenir parce qu’ils ont la terreur d’avaler la nourriture. Ils croient qu’ils vont avaler de travers, qu’ils vont s’étouffer et mourir subitement, ils imaginent des procédés pour avaler dans la perfection et sans danger. Pour cela il est nécessaire de continuer a respirer en avalant, de respirer juste au moment où l’on avale, etc. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant qu’ils n’arrivent à rien : la moindre gorgée de liquide dans la bouche leur cause
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tl intolérables angoisses et leur amène des sueurs froides sur tout le corps. Ils ne peuvent se nourrir qu’en absorbant un liquide goutte à goutte et Fok... met une journée entière pour absorber deux jaunes d’œufs délayés dans une cuillerée de jus de viande.
Ensuite on observe- les phobies de la digestion. Le moindre trouble de la digestion, la moindre pesanteur d’estomac cause des angoisses et ces malades ont « la mort devant les veux » quand il leur arrive d’avoir un peu de pyrosis. Une forme curieuse de ce trouble détermine des douleurs à la fin de la digestion, surtout la nuit et réveille les malades par une crise de terreur qui survient en général vers une heure du matin. Lvx... femme de 28 ans, se réveille h celte heure toute les nuits : pâle, les yeux hagards, elle se contorsionne, prétend avoir d'horribles douleurs qui partent de l’estomac et attend sa mort prochaine. Dans d’autres cas plus communs, l’angoisse se développe même dans la journée à propos de toutes les digestions. Qsa... (108) homme de 55 ans, scrupuleux typique depuis son enfance, qui a traversé a peu près toutes les phases de la maladie, est surtout tourmenté depuis une dizaine d’année par la phobie de la digestion. A 1 inverse des malades précédents qui ont la phobie de l’alimentation ou la phobie de la déglutition, il a le désir de manger et « mange tout ce que 1 on veut lui donner » : il voudrait même continuer a manger, car ses tourments ne vont commencer qu au moment où il cesse de manger. A ce moment, l'estomac s'agite, se gonfle, se tortille « la masse alimentaire remue comme dans un sac, tous les membres sont brisés et remplis d inquiétudes, le moindre mouvement tire sur l’estomac comme si tous les muscles y avaient leur point d attache, les veux sont retirés à 1 intérieur du cerveau, toutes les pensées sont teintées de souffrances, etc. » Ces troubles s’accompagnent chez ce malade de tics, il a le tic de sucer quelque chose pendant qu'il digère, et fait une consommation invraisemblable des boules de gomme, enfin il présente le tic des vomissements qui a déjà été décrit. Si on le force a retarder le vomissement, 1 angoisse augmente avec agitation motrice et agitation viscérale et peut amener dans les cas grave une crise que j’ai décrite sous le nom de la crise des ellorts de vomissements. Les mêmes phénomènes s observent. chez beaucoup d autres malades, car ces phobies de la digestion sont parmi les plus fréquentes.
La digestion intestinale cause les phobies du ventre, les sensa-
tions « d’un ver qui a des pattes d’araignée qui se pelotonne avec des glissements froids ».
Enfin, Mil..., femme de /|0 ans, nous montre la phobie de la défécation. « Elle va s’en aller en diarrhée, elle va perdre ses aliments, elle souffre tant à cette pensée qu’elle aime mieux mourir tout de suite que d’aller à la selle. » Et il faut les supplications de toute la famille pour la décider à ce sacrifice. Les hypocondriaques urinaires et génitaux sont innombrables et presque toujours leurs obsessions s’accompagnent de phobie de la fonction, il est inutile d’y insister.
On peut observer des phobies plus curieuses portant sur les fonctions de relation. On connaît les phobies du langage *, Bq... (65), homme de 38 ans, est soigné depuis cinq ans pour de prétendues lésions du larynx : il a été dans plusieurs villes d’eaux, il a subi toutes sortes de traitements. C’est que depuis des années la parole lui est de plus en plus difficile ; quand il essaye de parler, il ressent une laiblesse générale, ses jambes flageolent, sa respiration s’arrête et son corps se couvre de sueur. Aussi n’essaye-t-il jamais de parler quand il est debout, car il tomberait. 11 rattache tous ces troubles à des lésions tuberculeuses qu'il doit avoir dans la gorge. L’examen le plus attentif que M. Cartaz a bien voulu répéter démontre que le larynx est absolument sain. Un peu de pharyngite survenue il y a des années et l’inquiétude causée par son métier de mécanicien « qui l’expose aux poussières du charbon » ont déterminé la forme de celte phobie.
Les sens spéciaux sont susceptibles de présenter les mêmes angoisses et les mêmes dysesthésies. L'odorat devient pénible quand l’odeur s’associe avec une des manies des scrupuleux. Big...(6), femme de 4q ans, a peur de sentir une odeur surtout de la narine gauche, car cela lui donnerait des angoisses. Wy... ( 1 6 4) craint les odeurs qui toutes rappellent l’odeur des parties génitales, et Ds...(i54)> femme de 21 ans, aurait des angoisses si elle sentait une odeur « car pour sentir il faut aspirer par le nez et cela fait monter dans le nez des petites bêtes, des mouches, des punaises qui iraient jusqu’au cerveau ». Elle est obligée pour compenser une odeur de se moucher indéfiniment
i. Cf. Ghervin, Des phobies verbales. Paris, i8rj5.
LES AGITATIONS FORCÉES
L’ouïe est. intéressée bien souvent dans toutes les phobies des bruits. Ot... (75), homme de 53 ans, retiré des affaires, prend en dégoût son appartement, son quartier, se sent émotionné par le bruit qu’on y entend et en arrive a une terrible dysesthésie de l’ouïe. Il lui faut vivre dans une chambre matelassée pour qu aucun bruit ne parvienne jusqu’à lui. Chez Bow . . . (76)6 ajoute un detail particulier : tous les bruits n’afîectent pas douloureusement l’oreille, mais seulement les petits bruits : bruit d un fouet dans la rue, bruit d’une porte qui se ferme, c’est la microphonophobie. On retrouve ici l’attention des scrupuleux pour les petites choses que nous avons notée dans leurs manies de la précision.
L’œil donne naissance à un trouble remarquable qui semble une maladie spéciale, c’est la photophobie ou au moins une des variétés de la photophobie. Mv..., ( 1 ô 1 ) femme de ans a assisté un soir à un concert où jouait devant elle un musicien aveugle, elle n’a pu s’empêcher de l’observer toute la soirée. Le lendemain, elle prie son mari de la mener consulter un oculiste, celui-ci examine les yeux qui 11e présentaient a ce moment encore aucune douleur et 11c constate aucune altération. Cependant Mv... 11 est pas rassurée, elle déclare cet oculiste incompétent, et va en voir un autre, puis un troisième. Son agitation croissant, on la force a s’expliquer et elle finit par avouer qu elle est poursuivie par la pensée d’être aveugle, qu’elle examine sa vue continuellement, que la nuit elle s’éveille en sursaut pour allumer une lumière et vérifier si elle voit clair. Chez cette malade s’est développée peu ;i peu une horrible algie de la paupière et des yeux; il sullit d’approcher le doigt des paupières pour provoquer des hurlements et de terribles angoisses. Même phénomène à peu près identique chez Mb... (t 56) et chez Ria... (62) qui ont aussi peur d’être aveugles.
Ces dysesthésies des yeux peuvent amener les malades a redouter la lumière et il vivre dans l'obscurité. C est ce qui arrive dans l’observation remarquable de Rs... (63). Cette femme, âgée de 5r) ans, a toujours eu des troubles de la volonté, elle était inquiète, hypocondriaque, très exigeante et très autoritaire, ce qui arrive souvent chez les abouliques, comme on le verra dans le chapitre suivant. A l'àgc de 56 ans, peu après la ménopause, elle eut à subir une épouvantable secousse: on amena chez elle sa fille, jeune lemme mariée depuis peu, qui venait d être horriblement brûlée dans un incendie. Rs... soigna sa fille avec cou-
rage pendant trois jours sans pouvoir la sauver. La mort de cette jeune femme ne sembla pas déterminer chez elle une violente émotion, Rs... s’étonnait de n’avoir pas assez de chagrin, de ne pas pouvoir pleurer. Quelque temps après elle commença à se plaindre de ses yeux, parlant de cataracte, de paralysie, etc. « Elle ne pouvait se servir de ses yeux à volonté, elle ne pouvait regarder; quand elle fixait un objet, surtout un objet éclairé, elle éprouvait une gêne, une émotion pénible qui la suffoquait. » Bientôt elle prit l’habitude de tenir les yeux mi-clos puis fermés et de se comporter comme une aveugle.
Ria... (62), jeune femme de 26 ans, couvre constamment ses yeux d’un grand bandeau et refuse de voir la lumière « car les objets dansent d'une manière odieuse et effrayante ». Cela lui donne de terribles angoisses à la pensée qu’elle va perdre la vue. Le point de départ est plus curieux. Après une opération abdominale déterminée d’ailleurs par une algie utérine, elle eut ce sentiment de bizarrerie, d’étrangeté dans la perception des objets qui joue un rôle si considérable chez les psychasthéniques. Elle en conclut que sa vue était en jeu, qu’elle voyait mal, qu’elle allait perdre la vue et présenta peu à peu les symptômes de cette photophobie.
L’observation de Bry... (63), jeune homme de 16 ans, nous présente des crises de photophobie un peu différentes : les phénomènes mentaux sont réduits et les phénomènes organiques très augmentés. L’œdème des paupières, la congestion de la conjonctive, le larmoiement, l’hydrorrhée nasale qui lui fait mouiller cinquante mouchoirs en vingt-quatre heures sont des plus remarquables. Les crises sont courtes et se répètent tous les quinze ou vingt jours depuis l’enfance. C’est là une forme différente de la maladie, qui me semble se rapprocher des phénomènes épileptiques et que nous aurons à discuter au point de vue clinique dans le second volume de cet ouvrage.
Toutes ces algies et toutes ces phobies des fonctions présentent des caractères communs, elles se développent à propos d’une sensation déterminée par l’excitation d’une partie du corps : la peau, les muscles, le pharynx, l’oreille, les yeux. On pourrait croire que cette région est hyperesthésiée et qu’une maladie locale détermine ces sensations douloureuses. C’est ce qui amène si souvent les opérations chirurgicales en particulier sur les
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ovaires. Cependant un examen attentif permet de constater que l’organe est parfaitement sain. Bien mieux les sensations déterminées par cet organe ne sont aucunement troublées, il n’y a pas d’anesthésie, ni môme d hyperesthésie véritable. Rs... dont la photophobie est si remarquable qui reste depuis trois ans sans ouvrir les yeux, qui se conduit toutà fait comme une aveugle a été l’objet de bien des examens par plusieurs oculistes : non seulement l’œil est absolument sain, mais la vision est complètement conservée, ni l’acuité visuelle, ni le sens de couleurs, ni le champ visuel n’ont subi la plus légère altération, elle voit mieux que la plupart des personnes de son âge. Chose curieuse, quand elle est ainsi l’objet d’un examen médical, elle ne bouge pas, tient les yeux ouverts sans se plaindre de rien, elle accepte qu’on dirige un rayon lumineux dans l’œil pour voir les réflexes, tandis qu’elle aurait des angoisses horribles pour regarder un objet.
On pourrait dire que la sensation intelligente est conservée mais qu’il y a un sens spécial de la douleur qui est seul hyperesthésié dans ces régions. .1 ai souvent essayé de mesurer la sensibilité à la douleur avec une aiguille dont la pression variable peut être exactement déterminée, j’ai lait modifier dans ce sens l’appareil de Chéron pour mesurer la tension sanguine. .1 ai d’abord déterminé la sensibilité à la douleur de la même région chez un individu normal, puis j’ai voulu mesurer cette même sensibilité chez les malades qui prétendaient ne pas pouvoir être touchés à cette région sans souffrir énormément. Il faut pour cela commencer par les rassurer, leur faire croire que 1 examen médical est utile, arrêter un peu leurs ruminations et leurs obsessions, les intéresser à ce petit problème, leur apprendre à répondre exactement à quel moment le contact de l’aiguille devient pour eux une piqûre douloureuse. Beaucoup ne laissent pas faire l’expérience: Mv... poussait des cris quand je voulais approcher l instrument de ses tempes ou de ses paupières et je n ai pu obtenir sur elle aucun chiffre précis. Mais d’autres se décident à permettre cet examen : on est tout surpris de constater qu’ils arrêtent l’instrument au même degré que l’homme normal et que par conséquent ils ont conservé la même sensibilité douloureuse, ni moindre, ni plus grande. Dans quelques cas, il y a plutôt une certaine diminution de la sensibilité. Ces dysesthésies ne sont donc pas des troubles de la sensation de la région, ce sont des troubles géné-
raux, îles émotions envahissant tout l’organisme qui se produisent à propos de la sensation de la région. Nous retrouverons la même loi à propos des autres phobies, c’est ce qui nous permettra de réunir toutes ces angoisses ponr en chercher les caractères généraux.