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Troubles des émotions et des sentiments

L étude des émotions el des sentiments de ces malades serait, je crois, particulièrement fructueuse, parce qu elle expliquerait beaucoup d autres laits, mais on trouve toujours la même d i (Tieulté , les troubles qui se présentent et qui sont incontestables sont-ils les résultats des idées absurdes du malade, sont-ils créés pai son délire ou sont-ils antérieurs a ce délire et forment-ils le fond naturel de la maladie ! Bien souvent les malades eux-mêmes 1 attachent le trouble de leurs émotions a une sorte de retenue qu ils supposent presque volontaire, c’est ce que font souvent les timides: « Il v a en moi, disait Arniel1, une raideur secrète à laisser paraître une émotion vraie, a dire ce qui peut plaire, à m abandonner au moment présent, sotie retenue que j’ai toujours observée avec chagrin... mon cœur 11 ose jamais parler sérieusement, je badine toujours avec le moment qui passe et j’ai l’émotion rétrospective. Il répugne à ma nature réfractaire de reconnaître la solennité de l’heure où je suis, un instinct ironique qui provient de ma timidité me fait toujours glisser légèrement sur ce que je tiens sous prétexte d’autre chose et d’un autre moment... La peur de l entrainement et la défiance de moi-même me poursuivent jusque dans l'attendrissement. » Cet arrêt des sentiments est-il vraiment une retenue par crainte de l’entrainement, ou bien au contraire cette prétendue retenue 11’est-elle pas inventée pour l’expliquer ?

Le même problème se pose à propos des idées de scrupule qui semblent être la raison de cet arrêt des émotions. Lod... se plaint d une chose qui l’énerve au plus haut point, c’est qu’elle 11e peut plus s’amuser, se réjouir, prendredu plaisir de bon cœur à quelque chose. Quand 1 excitation agréable arrive et que le plaisir va survenir, elle est arrêtée, 11c peut plus se livrer au sentiment quel qu’il

i. Amiel , Journal intime, 1, p. i5i.

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soit, il faut qu elle pense a autre chose et ses idées ordinaires, scs problèmes surgissent: il faut qu’elle les résolve d abord, avant de continuer la jouissance. Un chapeau lui plaît-il, aussitôt smgit l’idée que c’est une satisfaction égoïste. Veut-elle passer outie, elle a des remords comme si « elle avait 1 idee <1 en\oyei la ieligion promener». Écoute-t-elle une comédie au théâtre, il lui faut « remettre droites scs idées sur Dieu » avant de s intéresser à la pièce. Elle ne peut prendre plaisir à la musique qu’elle joue, il faudrait d’abord se débarrasser de l’idée qu’elle pense mal de Dieu. Elle a une amie qu’elle aime beaucoup et ne peut se laisser aller au plaisir de l’affection, au simple plaisir de 1 embrasser, car il lui vient l’idée qu’elle aurait bien pu 1 embrasser sur les lèvres et que ce serait contraire à la pudeur.

En écoutant ce langage, on est porté ii penser qu’elle est surtout délirante, que c’est elle qui se supprime ses plaisirs a cause des scrupules qui les persécutent, et on est tenté de lui dire . «Ne pensez plus au bon Dieu et à la morale et vous \ ous amuserez. »

La question est plus délicate, car cet arrêt du plaisir se retrouve chez beaucoup de malades qui n’ont pas précisément des obsessions ni des phobies à ce sujet et dont les émotions s arrêtent cependant de la même manière sans qu il y ait une idée déterminée ni une angoisse pouvant servir de prétexte à cet ai iêt. Chez beaucoup des idées surgissent et pullulent après cet airêt mais sans avoir aucun rapport avec 1 émotion antécédente, chez d’autres l’arrêt de l’émotion n’est suivi d’aucun trouble particulier. Il semble donc qu’il existe chez ces malades un trouble fondamental des émotions et des sentiments indépendant des autres phénomènes que nous venons d’étudier.

D’autre part, on voit se développer chez beaucoup de ces malades un grand nombre de sentiments spéciaux que 1 on ne rencontre pas au moins au même degré chez les individus normaux. Chez quelques-uns ces besoins ou ces amours bizarres sont accompagnés par des phénomènes intellectuels, des obsessions du même genre, mais chez beaucoup il n’eu est pas ainsi et les sentiments anormaux se développent en dehors des réflexions du sujet presque à son insu. Ces sentiments sont voisins des sentiments d’incomplétude qui viennent d’être étudiés, mais ils ne sont pas identiques à ces phénomènes : ce sont plutôt des altérations des sentiments naturels qui existent chez tous les hommes. Ces remarques nous conduisent à étudier dans les para-

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graphes suivants ces modifications primitives des émotions et des sentiments.

i. — Indifférence.

11 laut mettre en première ligne comme modification primitive une modification très importante et inattendue des émotions. On est toujours disposé il croire que ces malades sont des émotifs et 1 on se figure qu’ils ressentent au suprême degré toutes les émotions et tous les sentiments. H y a peut-être dans cette opinion quelque vérité, si on considère les émotions-chocs qui bouleversent rapidement l’équilibre de la pensée ; mais cette opinion est certainement très exagérée si on étudie les émotions-sentiments qui doivent se prolonger un certain temps et qui consistent dans la conscience de tendances plus ou moins développées.

En effet, il est essentiel de constater que ,1a plupart des malades se plaignent d’être devenus tout à fait indifférents. AI..., lemine de 27 ans, devenue malade après un mariage absurde avec un individu à demi aliéné et perverti sexuel, et après un procès scandaleux de plus de deux ans de durée, remarque très bien le changement qui s’est l'ait dans son caractère. Au commencement de ses aventures elle était excitée, en colère, très désolée de son mariage, de son procès, en un mot de ses malheurs qu’elle ressentait vivement. Très souvent elle se laissait aller à des crises de désespoir, clic pleurait et se lamentait. Maintenant tout est changé, elle 11e pleure plus, 11e se désole plus, elle est devenue indifférente à tout, elle pense à son mari sans que cela lui fasse rien: «je 11’ai pas de désir, dit-elle, pas de regrets, pas d’ambition, rien n’est mauvais, rien 11e me gêne, rien 11e me contrarie, rien 11e me lait plaisir. » Nadia se plaint de ne pouvoir être émotionnée et de ne pouvoir pleurer sa mère. Kl... etWks.., qui étaient autrefois très vives et très colères sont devenues calmes et n’ont plus leurs accès d’irritation. Vil... es! indifférente à la réalité et 11e s’intéresse qu’à des rêves. Ce qui est surtout atteint par l’indifférence ce sont les sentiments affectueux pour la famille et pour les amis, eteette froideur contraste avec l’amour qu’ils ont d’un autre coté pour ceux qu’ils ont choisis comme directeurs de conscience.

D’après les confidences de quelques malades on peut faire des remarques sur une émotion qui d’ordinaire est intense, l’émotion génitale. Il est curieux de remarquer que des personnes autrefois

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très excitables sur ce point sont devenues presque entièrement froides et ressentent un véritable engourdissement génital, cette remarque a été faite sur une douzaine de sujets. Chez quelquesuns cet engourdissement détermine même une recherche exagérée et bizarre de l’excitation sexuelle qui peut se transformer en un véritable délire, comme on le voit dans les observations de boa... et de ben... Plusieurs se laissent aller à la masturbation avec une sorte de frénésie pour « arriver jusqu’au bout » de l’émotion, ce qu’ils sont devenus incapables de faire.

Chez beaucoup de malades, hommes ou femmes, cet arrêt de l’émotion génitale n’est accompagné d’aucune de ces manies ni d’aucune autre obsession. Leurs troubles intellectuels ou leurs phobies portent sur de tout autres questions; ils n’ont aucune disposition à se reprocher l’acte génital accompli dans des conditions normales et légitimes, ils n’ont aucune envie de le transformer ou de le perfectionner. Ils constatent seulement qu'ils éprouvaient autrefois une émotion violente qui grandissait jusqu’à un maximum, puis s’arrêtait brusquement en laissant un sentiment de satisfaction et d’apaisement et que maintenant les choses sont changées, que celte émotion commence, qu’elle se développe imparfaitement, etqu’elle n’arrive jamais au maximum suivi d'apaisement. Bien mieux, quelques-uns n'avaient fait aucune attention à ce fait et sont tout surpris quand on le leur fait remarquer. 11 y a donc, à côté du sentiment d’incomplélude génitale que nous avons signalé et qui pouvait être plus ou moins juste, un engourdissement réel qui ne semble pas dépendre de l’appréciation du sujet.

11 ne faudrait pas en conclure que tous ces sentiments soient complètement disparus et que nous soyons en présence de cette anesthésie morale que l’on observe chez quelques hystériques, bes malades ont l’émotion ou du moins ils commencent à l’avoir, mais ces émotions commencées s’arrêtent rapidement, cessent de se développer ou se transforment en ruminations ou en angoisses. Le malade se rend compte que son sentiment n’est pas complet, n’est pas fini et d’autre part il redoute ces transformations pénibles. Il en vient à redouter lui-même ses sentiments insuffisants, ijui, s’il essaye de les mener plus loin, donnent naissance à des crises douloureuses et il finit par ajouter une restriction volontaire à cet arrêt qui survenait d'abord naturellement. Depuis qu'il a des scrupules, On... craint les colères, les émotions, il a peur de l’exci-

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talion sexuelle, peur de la surprise, « peur de se laisser emballer par quoi que ce soit ». Il se rend évidemment plus indifférent qu’il ne le serait spontanément.

Comme le fait me parait extrêmement important je rapporte encore sur le point l’observation de Lise qui confirme toutes les remarques précédentes. Cette personne semble être inaccessible à toute émotion. « Il y a longtemps qu elle a renoncé à prendre plaisir à quelque chose et elle ne songe même pas à s’en plaindre. » L’indifférence est notée non par la malade, mais parla famille qui la constate et me raconte ces détails. Lise n’a pas d’amie intime, pas de désirs, pas de caprices, pas de craintes sérieuses même quand les enfants sont malades, pas d’impatience vis-à-vis d’un mari tout a fait insupportable : elle est admirable de calme et de raison. Si on la savait raisonnable, on pourrait admirer ce calme, mais comme nous savons le désordre de son esprit, on peut se demander si cette sagesse n’est pas un symptôme pathologique.

Quand on cherche l’origine de cette indifférence, on est disposé au premier abord à le croire volontaire. On remarque qu’elle a été très affectueuse, qu’elle a encore quelquefois une grande délicatesse de sentiments ; elle prétend qu’elle est capable de se mettre en colère comme une autre personne eide ressentir la douleur et l’indignation. Mais tout cela n’existe plus qu’en puissance et ne se développe plus jamais ; car il lui semble qu’elle s’arrête elle-même: « si les émotions se développaient jusqu’à un certain point, ditelle, mes idées, mes terribles idées sur le diable, les enfants voués, etc. , surgiraient et me domineraient d’une manière irrésistible. Si je me laisse aller à l’excitation ou à la colère une minute, je ne suis plus maîtresse de mes idées, elles surgissent avec force et vont persister longtemps ». Il en résulte qu’elle a une peur affreuse de se laisser aller à une émotion, elle se surveille continuellement, ne se* laisse jamais aller à un état émotif complet ; même au milieu des scènes violentes auxquelles elle assiste elle conserve son sangfroid, il y a toujours une partie d’elle-même, qui n’y prend pas part. Elle a également peur de se laisser aller à une émotion en assistant au théâtre ou en écoutant de la musique ; en un mot elle travaille à maintenir en elle un état d’indifférence, si bien qu’elle se figure que c’est elle-même qui arrête les émotions.

Je crois que sa volonté et sa prudence contribuent un peu à diminuerlesphénomènes : mais d’après son aven etd’après l’observation

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des autres malades, scs émotions s’arrêteraient toutes seules à un degré peut-être un peu supérieur et se transformeraient contre sa volonté en ruminations et en angoisses. Celles-ci sont évidemment des phénomènes d’une autre nature que les émotions de joie, d’affection, de plaisir artistique qui avaient commencé a se développer. On pont notera ce propos un petit détail assez démonstratif. Lise a supporté pendant dix ans sans se fâcher et sans se plaindre les bizarreries de caractères de son mari. Quand elle commence a se guérir, elle ne peut plus conserver le même calme. Quoiqu’elle désire encore arrêter les émotions et surtout les manifestations des émotions elle n’y parvient plus et malgré sa volonté elle s irrite et elle souffre de ce mariage. C’était donc bien son état maladif qui l’empêchait d’en souffrir.

Ces observations sont tout à fait concordantes, elles sont lacdes à vérifier et montrent que ces malades ont beaucoup moins de sentiments et d’émotions normales qu’on n’est disposé a le croire.

Sentiments mélancoliques.

Les sentiments qui subsistent avec une certaine acuité sont des sentiments de tristesse analogues à ceux que 1 on rencontre chez les mélancoliques. La suppression de toute émotion vive jointe ii la dépression de. toute activité donnent naissance il un sentiment perpétuel d’ennui. M. lissié remarque tort bien le îolc du sentiment de l’ennui dans toutes les fatigues. « Le sentiment de l’ennui domine toutes les psychoses et on le retrouve toujours à un moment donné de l’entrainement intensif chez tous les sujets les plus gais et les mieux équilibrés ’... » 11 n’est pas surprenant que l’on retrouve ce sentiment chez tous nos psychasthéniques perpétuellement fatigués.

Ku..., Dk..., Dd..., etc., tous d’ailleurs répètent qu'ils ne peuvent prendre leur part des joies de la vie pas plus que de ses

souffrances d’ailleurs etqu’ilss’ennuientincurahlement. Lise... prétend qu’elle était ainsi dès sa première enfance, qu elle ne s amusait jamais complètementet qu’elle n’a jamais pu se laisserallerà un plaisir ou à une émotion quelconque à cause d’un fond d ennui incurable.

Tissié, Revue scientifique, îSgfi, 11, [>■

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lls n'ont pas tle véritables douleurs mais ils ont une tristesse vague qui consiste plutôt clans l’absence de toute joie que dans un réel sentiment de chagrin, c’est une nuance de l’ennui. Qsa... (ioS) est toujours morose : « il n’aime pas à voir des gens gais qui 1 exaspèrent, il sent qu’il pourrait être capable de gaîté si sa maladie ne le séparait pas de toutes choses ». Claire se plaint de s attrister elle-même continuellement: «je ne m’aime pas moimême... parce que je me déteste..., je m’ennuie et m’attriste de me voir moi-même ».

Gisèle, Jean, Nadia gémissent sur cette existence terne à laquelle ils sont condamnés « j’ai toujours été très triste même dans les moments les plus heureux de ma vie, c’est une existence gâtée ». « Je ne puis même pas prendre un plaisir pur dans la musique que j’aime tant ; je mêle de la tristesse à tout, j’ai un esprit merveilleusement organisé pour être malheureux. »

Ce sentiment de tristesse donne sa nuance à toutes les perceptions et a toutes les idées. Claire étend cet ennui et cette tristesse a tout l’univers « il me semble que tout le monde doit être malheureux et tous les endroits qui me plaisaient autrefois me paraissent tristes comme si tout ce monde qui est si peu réel était toujours sur le point de mourir, de s’écrouler ». Jean exagère encore comme toujours ces dispositions mélancoliques : à bien des reprises il est envahi à propos de certaines personnes et de certains endroits par « le sentiment de la fin du monde ». Quand il quitte un endroit où il s’est plu, quand il apprend la mort d’un parent qui habitait telle région, quand il a dans un endroit une émotion triste, déprimante, il est envahi par un sentiment de tristesse profonde, par un sentiment de mort qui s’applique uniquement à cet endroit. Nous avons déjà vu de ces sentiments de mourir dans les angoisses morales, mais ce qu’il y a de particulier dans cette observation de Jean c’est que le sentiment s’associe avec la pensée d’une région « dans ce pays tout est mort, c’est la fin du monde pour ce pays ». Bientôt la manie de généralisation va s’emparer du sentiment et toute la région aux alentours, tout l'Ouest de la France va être mort. Il est facile de voir le lien de tels sentiments avec les délires mélancoliques : chez nos malades, ils restent à l’état de sentimen ts vagues sans se transformer en une idée nette ni surtout en une idée acceptée et crue par le sujet.

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