‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 222 sur 352 · Nécroses cl Idées Ji.vcs, 11, p · texte numérisé non relu

Nécroses cl Idées Ji.vcs, 11, p

LA HIÉRARCHIE DES PHÉNOMÈNES PSYCHOLOGJQÜES

et ne se préoccupent pas de ce qu’elles font. « Pour que mon travail marche bien, dit Gisèle, il faut que je n’y sois pas, que je le fasse sans le vouloir et presque sans le savoir. » Nadia finit par préférer les périodes où elle est dans un état de rêve, c’est à ce moment qu’elle fait le plus facilement les choses qui étaient difficiles auparavant. Elle aimait à fumer non pour trouver dans le tabac une excitation, mais parce que cela l’étourdissait et qu’elle pouvait alors agir à peu près comme tout le monde sans trop savoir ce qu’elle faisait, « et si dans cet état de 'rêve il m’arrive de me réveiller un peu et de penser que c’est la réalité, alors je me sens tout de suite paralysée et agitée, et je ne peux plus rien faire ».

L’action plus ou moins vague avec distraction et peu de sentiment du réel forme donc un second degré moins difficile que le premier. Il ne faudrait pas croire que ce groupe soit constitué uniquement par ce que j’appelais autrefois les actions automatiques. Ces actes tels qu'on les observe sous leur forme parfaite chez les hystériques sont des actes inconscients ou subconscients ignorés par le sujet qui les accomplit. Les actes que je place ici sont conscients, mais ils sont accompagnés d’une conscience moindre, qui n’a pas la précision, la concentration de la conscience qui accompagne les actions du premier degré. Sans doute, ce groupe des actions désintéressées contient les phénomènes automatiques comme une de ses variétés les plus intéressantes, mais il s’étend au delà, car il contient bien des formes et bien des degrés. Entre la fonction du réel et les actions tout à fait subconscientes, il y a mille degrés, mille nuances d’actions plus ou moins désintéressées. La connaissance de ces nuances est essentielle pour comprendre comment un sujet peut exécuter un acte et ne peut pas en exécuter un autre qui nous parait tout voisin, comment de légères modifications de la distraction ou de l’attention facilitent un acte ou le rendent impossible.

L’opinion populaire plaçait à un niveau élevé dans la hiérarchie les opérations mentales proprement dites, les opérations qui portent sur des idées et non sur des objets réels, mais les moralistes ont eu déjà bien souvent le sentiment que cette opinion était erronée. « Vous êtes à la fleur de l’àge, disait un romancier très psychologue, vous appréciez au delà de tout l’intelligence humaine ; le piquant de l’esprit et la déduction abstraite de la j'ai-

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son vous séduisent... quelle erreur est 1 s* vôtre ’. » « Pari action nous sommes des anges, disait déjà Hamlet, par la pensée nous ne sommes que des hommes. »

Nos observations sur les psychasthéniques confirment grandement et précisent ces anciennes remarques. On remarque tout de suite qu’ils se fixent plus facilement sur des idées que sur des objets, qu’ils suivent assez facilement une pièce de théâtre ou un roman, tandis qu’ils regardent difficilement un musée. Mais il s’agit encore ici d’observation : la différence s’accentue quand il s’agit de purs raisonnements intérieurs. 11 nous faut pour le comprendre lutter contre un vieux préjugé d’enfance, c'est que 1 abstrait nous paraît plus difficile que le concret. Si nous avons bien remarqué comment ces malades raisonnent à perte de vue, comment ils accumulent les divisions, les distinctions et les hypothèses nous comprendrons que le raisonnement est une opération intérieure. Je me place toujours au point de vue de nos malades et je dis que chez eux le raisonnement, même compliqué, est une opération mentale bien plus aisée que l’action réelle.

On retrouve la même facilité si l’on considère les opérations représentatives qui portent sur les images, la mémoire et 1 imagination. La mémoire présentait des difficultés qui lui donnaient une place au premier rang quand il s agissait de la fixation et de l’évocation des souvenirs d’une manière volontaire et utile. Mais la mémoire perd tout à fait ces caractères de la fonction du réel quand elle est simplement représentative et qu elle se borne a évoquer le tableau du passé sans engager ce passé d'une manière effective dans l’action présente. Les malades abouliques et sans attention présente, incapables d’évoquer volontairement un souvenir utile ont une mémoire inouïe dans leurs ruminations absurdes. Ce sont des pages entières de leur vie passée que Jean ou Lise peuvent réciter mot à mot; le passé devient chez ccs malades obsédant et semble obnubiler le présent (Loxvenfeld), c est que le présent offre à leur esprit infiniment plus de difficultés que le passé. On observe d’ailleurs ce même développement exagéré de la mémoire chez l’imbécile, chez le sauvage, chez l’enfant et cette faculté de représentation désintéressée semble diminuer avec l’âge adulte et avec le développement intellectuel.

Cette représentation des images devient encore plus facile

i. Dostoiewski, Crime et Châtiment, II, p. 73.

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quand celles-ci ne sont même plus soumises aux règles rigoureuses de la mémoire et qu’il suffît de les laisser aller à la dérive suivant les hasards de l’association des idées. On sait la place qu’occupe la rêverie dans la maladie que nous étudions, le développement énorme qu’elle peut prendre. Enfin, le dernier degré de lacilité est obtenu quand les rêveries cessent même d’être originales et se répètent les unes les autres avec monotonie.

Cette lacilité plus grande des raisonnements abstraits et de la représentation des images rend compte d’un caractère souvent observé et qui ne me parait pas toujours avoir été bien compris. Non seulement ces individus se vantent d’être « des penseurs, des analystes » mais ils montrent un goût prononcé et quelquefois un certain talent pour I observation psychologique intérieure, pour 1 auto-observation 1 . Cette aptitude a l’introspection psychologique me parait simplement une conséquence de la faiblesse de leur esprit. Entendons-nous : l’observation psychologique bien laite et surtout l’observation psychologique objective est extrêmement difficile. A toutes les difficultés de l’observation réelle du monde physique se joignent les difficultés des phénomènes sociaux, de l’appréhension d’une conscience étrangère à la nôtre. Mais l’introspection qui consiste à se regarder penser est d’un tout autre ordre. Cousin et Jouffroy avaient déjà remarqué autrefois qu’elle ne peut s’exercer pendant l’acte même ou au moment de l’émotion elle-même, que par conséquent elle s’exerce surtout sur des images et des souvenirs. Ajoutons que cette introspection peut s’exercer avec autant d’intérêt sur n’importe quelle image et n’importe quel souvenir et qu elle ne demande aucune précision à l’esprit. 11 en résulte qu’elle se rapproche de la rumination et de la rêverie. Il suffira que certaines curiosités déterminées par les sentiments d’incomplétude inclinent le sujet vers cette introspection pour qu’il s’y plonge avec délices à cause de son extrême facilité. 1

Je crois que 1 on peut placer au-dessous de ce troisième degré une opération mentale encore plus basse, c’est le développement de 1 émotion, quand cette émotion n’est pas exactement en rap-

1 • N. Yaschide et Cl. Yurpas, Délire par introspection mentale. Nouvelle iconographie (le la Salpêtrière, 1901, p. a38. Contribution à la psychologie de la genèse des hallucinations psycho-motrices, Archives de neurologie, 1902, p. /| () .

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port avec la perception d’une situation présente. L excitation de ces réactions viscérales et vaso-motrices que 1 on considère comme un élément essentiel de 1 émotion doit être lden facile, puisque nous la voyons persister à un si haut degré chez les individus les plus affaiblis, parfaitement incapables d accompli! les opérations supérieures. Cette émotion devient encore plus facile, quand elle perd les caractères qui lui permettaient de revêtir des formes distinctes. Au-dessous de la colère, delà peur, de 1 amour se place une émotion qui n’est plus rien de spécial, qui est un ensemble de troubles respiratoires et cardiaques très vagues, n’éveillant dans l’esprit la pensée d’aucune tendance, d aucune action particulière. C’est ce qu’on appelle l’angoisse, la plus élémentaire des opérations mentales.

Je placerai à côté d’elle, peut-être un peu au-dessous, la production de mouvements inutiles mal adaptés a la situation présente et réelle, c’est-à-dire les tics de toute espèce. Bien entendu ces mouvements seront encore plus simples quand ils n auiont même plus cette coordination ancienne que l'on retrouvait dans les tics, anciens mouvements adaptés qui sont simplement sans rapport avec le présent. Les agitations motrices, les mou\ ernents incoordonnés qui se rapprochent des convulsions semblent évidemment les opérations plus basses et les plus élémentaires.

Il est facile de constater ce qui caractérise ces trois derniers groupes et ce qui les distingue des premiers. Dans les opérations (pii portent sur des images et sur des idées abstraites, comme la mémoire, la rêverie, le raisonnement, le rapport avec la réalité et le sentiment juste ou laux de la réalité a beacoup diminué. Ces phénomènes ne portent que sur le passé ou sur le lutin qui n’ont aucunement à nos yeux le même degré de réalité que le présent et souvent ils portent sur 1 imaginaire auquel nous n accordons qu’un minimum de réalité. Dans les derniers groupes le rapport avec la réalité et le sentiment de réalité disparaît encore plus complètement. Comme je 1 ai fait remarquer a chaque page en décrivant les tics, les agitations motrices, les phobies, les angoisses, ces opérations fonctionnent à vide si 1 on peut parler ainsi, elles n’ont pas d’action sur le réel, et elles ne font a personne ni bien ni mal sérieux, ne donnent pas au sujet 1 impression du réel: le su jetsent toujours leur inutilité, leur vanité, et il se sent forcé de travailler dans le néant. Les premières opérations, la première surtout, avaient les caractères exactement inverses :

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elles agissaient sur le réel, le transformaient, le faisaient connaître avec plus ou moins de vérité, peu nous importe, ou du moins donnaient au sujet l’impression, le sentiment de la réalité. Ce caractère a diminué dans les opérations désintéressées qui restaient encore présentes, mais avec un sentiment moins vif du réel ; il s’est fortement réduit dans le troisième groupe où ne se trouve plus que le sentiment du passé, de l’avenir, ou de l’imaginaire ; il a disparu dans les derniers groupes.

Ce caractère essentiel des faits de l’esprit, qui consiste à agir sur la réalité ou à la faire connaître même en apparence, à en donner le sentiment, au moins à lui correspondre, suivant l’expression de Spencer, pourrait être distingué sous le nom de coefficient de réalité d un lait psychologique. On peut alors préciser ce que j’entends par celte hiérarchie des phénomènes psychologiques : si on considère l’ordre de fréquence et de rapidité avec laquelle se perdent les fonctions psychologiques chez nos malades, on constate qu elles disparaissent d’autant plus vite que leur coefficient de réalité est plus élevé et qu’elles persistent d’autant plus longtemps que leur coefficient de réalité est plus bas. J’en conclus que ces opérations forment une série de difficulté et de complexité décroissantes suivant que leur relation avec la réalité au point de vue de l’action, de la reconnaissance, en un mol de la correspondance va en diminuant et c’est à cette disposition en série que je donne le nom de hiérarchie psychologique.

Provisoirement, et simplement à titre de résumé, on peut établir le tableau hiérarchique de cette manière :

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