‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 3 sur 352 · DE LA DEUXIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA DEUXIÈME ÉDITION

La première édition de cet ouvrage a été publiée en iqo3: je crois devoir la reproduire maintenant à peu près sans modifications. Il aurait été nécessaire d’augmenter beaucoup ce volume pour répondre aux diverses discussions qu’il a provoquées. J’ai seulement essayé de tenir compte des plus intéressantes critiques pour compléter certaines parties de cette étude. Ainsi la description et l’interprétation des impulsions liées dans certains cas aux diverses obsessions était insuffisante dans la première édition; elle a été augmentée et précisée sur certains points. L’étude des délires qui se développent dans l’état psychasthénique ainsi que la description des divers tvpcs cliniques de la maladie sont également plus complètes dans celte seconde édition. La conception clinique de l’ensemble de la maladie, la théorie de la tension psychologique et de ses oscillations n’ont guère été modifiées. Elles me paraissent encore avoir quelque importance pour la classification des maladies de l’esprit et pour l’interprétation de nombreux faits aussi bien normaux que pathologiques.

i5 mars 1908.

INTRODUCTION

Ce livre, comme mes précédents ouvrages, s’adresse aux médecins et aux psychologues. Il présente une nouvelle application de cette méthode que M. Th. Ribot a si heureusement enseignée et qui a donné un caractère spécial à une grande partie de la psychologie française. Cette méthode consiste à unir la médecine mentale et la psychologie, à tirer de la psychologie tous les éclaircissements qu elle peut apporter pour la classification et l'interprétation des faits que nous présente la pathologie mentale et réciproquement à chercher dans les altérations morbides de l’esprit, des observations et des expériences naturelles qui permettent d’analyser la pensée humaine. Ce livre continue la série des études dans lesquelles je me suis proposé d appliquer cette méthode aux différentes maladies mentales.

Les maladies (pii font l'objet de cette nouvelle étude sont les obsessions, les impulsions, les manies mentales, la folie du doute, les lies, les agitations, les phobies, les délires du contact, les angoisses, les neurasthénies, les sentiments bizarres d’étrangeté et de dépersonnalisation souvent décrits sous le nom de névropathie cérébro cardiaque ou de maladie de Krishaber. On voit que ces malades ont été désignés sous des noms très différents : ils sont quelquefois réunis sous le nom de « délirants dégénérés », de « neurasthéniques », de « phrénaslhéniques » ; je les ai déjà souvent désignés sous le nom de « scrupuleux » parce que le scrupule constitue un caractère essentiel de leur pensée ou sous le nom plus précis de « psychasthéniques » qui me parait résumer assez bien I affaiblissement de leurs fonctions psychologiques. Tous ces malades fort divers en apparence m’ont semblé fournir

LES OBSESSIONS ET LA l'SVLII ASTHÉNIE

l’occasion d’une étude intéressante à la fois au point dé vue nié dical et au point de vue psychologique.

Au point de vue médical, j’essaye de réunir ici la description précise d’un grand nombre de symptômes qui me semblent avoir été rarement l’objet d’une étude d’ensemble ; j’essaye d'apporter quelque précision dans l’analyse de toutes ces manies mentales, de toutes ces phobies, de tous ces sentiments anormaux qui ont été trop souvents décrits incomplètement et isolément et qui me semblent devenir beaucoup plus clairs quand ils sont rapprochés les uns des autres.

Ce rapprochement de divers symptômes permet aussi de proposer une réunion de diverses maladies en une seule et de construire une grande psycho-névrose sur le modèle de l’épilepsie et de l’hystérie, la psychasthénie, à la place de ces innombrables obsessions, manies, tics, phobies, délires du doute ou du contact, névroses cérébro-cardiaques.

J’espère aussi, par la comparaison de ces divers symptômes réunis dans une même étude, apporter quelque contribution à l’étude du diagnostic, du pronostic et du traitement de ces affections qui jouent un rôle extrêmement important dans la pathologie nerveuse. Enfin l’analyse psychologique de ces divers phénomènes permet de découvrir entre eux des caractères communs dignes d’intérêt et d’arriver, sinon à une théorie, au moins h une interprétation provisoire destinée surtout à réunir le plus grand nombre possible de ces faits dans une conception générale.

Au point de vue psychologique, je crois qu’un grand nombre de ces phénomènes nous présentent' des expériences très remarquables qui apportent des éclaircissements sur les plus intéressants problèmes. Les obsessions, les pseudo hallucinations, les impulsions qui les accompagnent nous donnent une foule de renseignements sur les diverses catégories d’idées qui se développent dans l’esprit et sur les divers degrés de leur développement. Les manies mentales, les tics, les phobies permettent d aborder l’étude d’un grand fait, beaucoup trop laissé de côté d’ordinaire, le fait de l’agitation et de comprendre la loi de la dérivation psychologique. I.cs sentiments qui accompagnent l’exercice de nos diverses fonctions mentales sont très mal connus; à peine a-t-on examiné un petit nombre d’entre eux comme le sentiment de l’effort et le sentiment de la fatigue. L’étude de nos malades

INTRODUCTION

permet de pénétrer bien plus avant dans l’étude d’un très grand nombre de ces sentiments dits « sentiments intellectuels » ainsi que dans l’étude de plusieurs sentiments sociaux très importants p our comprendre les relations sociales.

Quelle que soit l’importance de ces analyses psychologiques j insiste sur un problème dont la discussion revient très souvent dans ces pages et dont l’élude forme la partie principale de cet ouvrage. Je veux parler de l’étude des opérations psychologiques qui permettent à l’homme d’entrer en rapport avec la réalité, d’agir sur elle et de saisir son existence avec certitude. La fonction du réel, avec les opérations de la volonté, le sentiment du réel, le sentiment du présent occupe la première place dans la hiérarchie des phénomènes psychologiques et son étude est aussi importante pour la métaphysique que pour la psychologie.

Celte étude des psychasthéniques est divisée en deux volumes. Le second que je publierai en collaboration avec M. le Pr Raymond contiendra les observations cliniques d’un très grand nombre de ces malades, plus de deux cents, il renfermera des descriptions, des documents psychologiques et cliniques qui ne pouvaient prendre place dans les études plus générales du premier volume, il apportera en quelque sorte la justification et les preuves des interprétations présentées par celui-ci.

Le premier volume renferme la plupart des études relatives aux psychasthéniques, la première partie est descriptive et analytique, la seconde est plus théorique et plus générale.

Dans la première partie, après quelques indications sur lesmalades étudiés et sur leur attitude assez caractéristique, l’étude de leurs obsessions sera faite d’une manière analytique en descendant des caractères les plus apparents, jusqu’aux phénomènes plus profonds dont les premiers semblent dépendre. C’est ainsi que j’étudierai d’abord le contenu ou la matière de ces obsessions, c’est-à-dire le sujet auquel s’appliquent les pensées du malade. Ce sera, par exemple, la pensée du démon, ou l'idée du meurtre, ou celle du suicide, qui tourmente le plus son esprit. Cet aspect, que I on peut appeler intellectuel de l’obsession a été, dans ces derniers temps, un peu négligé, depuis que l’on a remarqué très justement le rôle considérable que joue l’émotion dans cette maladie. Il ne me semble pas juste île b; négliger complètement, il

, occupe une grande place dans les symptômes que présente ce groupe particulier des obsédés que je range sous le nom de scrupuleux. Peut-être son étude nous permettra-t-elle de classer ces diverses obsessions, de remarquer qu’il v a entre elles beaucoup d’analogies et que le contenu de ces idées est loin d’être insignifiant pour l’interprétation de la maladie.

Ensuite, je me propose de réunir sous ce titre « les agitations ' forcées » les divers troubles qui accompagnent les idées obsédantes ou qui les remplacent. J’entends par là toutes ces opérations exagérées et inutiles qui constituent les manies mentales, les lies, les phobies ou les angoisses.

Enfin, je voudrais chercher dans F analyse d’un état psvchologique spécial, qui ne me parait pas être précisément une émotion, mais qui doit se ranger dans le grand groupe des sentiments intellectuels, dans l’analyse de l’état d’inquiétude, le point de départ plus profond d’où proviennent et ces idées spéciales et les diverses agitations.

Il sera plus facile alors, dans une deuxième partie plus générale et plus synthétique, d’examiner les différentes hvpothèses qui ont été présentées pour interpréter cette curieuse altération de l’esprit. Je rechercherai, à ce propos, ce que ces li’oubles, qui sont de véritables expériences psychologiques, peuvent nous apprendre sur le mécanisme de l’esprit sur l’importance de tel ou tel phénomène. Ces altérations de la pensée mettent en lumière le rôle important de certains faits qui restent confondus au milieu des innombrables phénomènes qui remplissent le cours de la vie normale. C’est ainsi que nous pourrons étudier « la fonction du réel » et les divers degrés de « la tension psvchologique ». Cette même partie contiendra également les études générales relatives au diagnostic, au pronostic, au traitement et ;i la place de la psychasthénie parmi les psycho-névroses.

Ces études sur les psychasthéniques ont été faites sur un assez grand nombre de malades ; j’ai réuni depuis quelques aimées 32b observations qui, malgré une grande et intéressante diversité, me semblent assez comparables pour constituer un groupe. Une partie de ces observations a été prise dans le service de 31. Jules F alrct à la Salpêtrière; u,ne autre partie, la plus importante, a été recueil lieu la cliniquede M. le Pr Raymond, mais un grand nombre de ces malades ont été étudiés en dehors de 1 hôpital . Il est inlé-

INTRODUCTION

ressaut de remarquer déjà que cette catégorie de malades se rencontre un peu plus souvent dans la clientèle de la ville que dans celle de l’hôpital, car, ainsi qu’on le verra, un certain degré de culture intellectuelle joue un rôle dans son développement.

Je n’essaierai pas de résumer ici toutes ces observations ; il suffit d’indiquer sur leur ensemble quelques remarques générales. Sur ces 3a5 malades, je compte a3o femmes et q5 hommes, la plus grande fréquence de la maladie, dans le sexe féminin, est donc bien manifeste. La plupart de ces malades ont de 20 à 4o ans; c’est à cette période de la vie que la maladie prend un plus grand développement; 6 de ces sujets sont au-dessous de 16 ans et nous permettent d’assister aux premiers symptômes du trouble mental, tandis que 9 malades qui ont dépassé 60 ans nous en présentent les formes ultimes.

Ne pouvant décrire avec précision tous ces malades, j’en choisirai quelques-uns qui présentent les phénomènes de la façon la plus précise et la plus intéressante et qui, d’ailleurs, ont été étudiés avec plus de soin pendant de longues périodes et je grouperai les autres cas autour de ces observations prises comme types. Les malades sur lesquels j’insisterai le plus sont surtout les cinq suivants: Claire (Obs. 222)1 est une jeune fille actuellement Agée de 28 ans, que j’ai étudiée et traitée depuis 9 ans. Cela prouve que la maladie 11c se guérit pas aisément, puisque cette jeune fille est encore au moins une anormale, décidée à ne pas se marier et dont on 11c peut blâmer la résolution. Elle habite la province et vient de temps en temps passer plusieurs mois à Paris, c’est à ces moments que je la vois régulièrement. Ces alternatives entre les périodes de traitement et les périodes d’interruption déterminent des alternatives intéressantes dans l’évolution de la maladie qui nous fourniront quelques constatations intéressantes. Lise (Obs. 223), pour lui conserver le nom

1. Il est impossible de donner d’une façon complète toùtos ces observations, je dois me borner à indiquer d’une -façon sommaire les faits présentés par chaque malade et qui ont un intérêt pour la discussion générale. Cependant comme ces observations présentent un certain intérêt, comme elles contiennent certains renseignements utiles, les antécédents héréditaires ou personnels, la durée et l’évolution de la maladie, les résultats du traitement, etc., je compte les résumer dans le second volume de cet ouvrage que je publierai, je l’espère, prochainement en collaboration avec M. le l>r Raymond. C’est pourquoi le nom conventionnel ou les lettres qui désignent un malade seront suivis dans cet ouvrage d’un numéro d’ordre qui permettra de retrouver son observation dans le second volume.

LES OBSESSIONS ET LA IVSYCIIASTIlfc.MF.

sous le(|ucl je l’ai déjà signalée dans diverses éludes, est une femme de 3o ans, que je suis régulièrement à peu près sans interruption depuis 5 ans. Sa maladie, très grave au début, a pu être amendée peu à peu.; c’est une femme intelligente, instruite, capable de bien observer. Jean (Obs. 1 67) est un homme de 3 1 ans, dont la maladie mentale, mélange de scrupule et d’hypocondrie, est des plus graves, et quoique je l’observe depuis un an, je désespère de l’améliorer autant que les malades précédentes. Nadia (Obs. 166), ce pseudonyme a été choisi par la malade ellemême, est une jeune fille de 28 ans, que j’observe également depuis plus de 6 ans et qui est particulièrement bien connue, puisqu’elle a l’habitude, rare chez les scrupuleux, de m’écrire de longues lettres, où elle note, avec de grands détails, beaucoup d’incidents de sa maladie. Gisèle (Obs. 171) est une femme de 3o ans, remarquable par son aptitude à l’analyse psychologique et par ses descriptions imagées, qu’elle consent souvent à écrire comme la précédente et qui m’ont souvent rendu service. Autant que possible, ces cinq malades seront cités de préférence, et les autres, moins étudiés, leur seront comparés.

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