‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 36 sur 352 · Caractères communs de ces obsessions · texte numérisé non relu

Caractères communs de ces obsessions

En examinant le contenu (les obsessions des scrupuleux, c’està-dire seulement le sujet sur lequel portent ces pensées obsédantes, j’ai cru pouvoir les répartir en cinq groupes : les obsessions sacrilèges, les obsessions criminelles, les obsessions de la honte de soi, les obsessions de la honte du corps et les obsessions hypocondriaques. Mais il ne faudrait pas en conclure que ces idées sont tout à fait différentes les unes des autres et que leur réunion chez les malades du même genre peut être attribué au hasard. Il en est ainsi quelquefois chez les hystériques dont les idées fixes très diverses ont peu de points communs, surtout si l’on ne considère que leur contenu. L’un rêve à un incendie, l’autre à la figure de son amant, la troisième est obsédée par le souvenir du goût des navets qu’elle a mangés à la pension, et la quatrième par la peur d’engraisser comme sa mère : les sujets des méditations pathologiques n’ont pas de caractères communs. Chez les scrupuleux au contraires, malgré une assez grande diversité apparente, les sujets des obsessions sont analogues.

On peut assez facilement les rattacher les uns aux autres. Le sacrilège n’est qu’une exagération du crime, la honte de soi est naturellement voisine de la pensée du crime. Il ne faut pas croire que les obsessions corporelles, la honte du corps par exemple, soient isolées. Dans les descriptions d’éreutophobie on note souvent la honte morale qui accompagne l’idée de rougir « la malade rougit ou a l’obsession de rougir, remarque-t-on dans une observation, quand on parle devant elle d’actes indélicats, ou si elle est devant des hommes dont il lui semble qu’elle pourrait être la maîtresse1 ». Parmi nos malades, Ul... qui a peur des convulsions du visage a surtout « peur de paraître folle ». L’hypocondrie, comme on vient de le voir, se rattache à la crainte de faire des sottises, elle se rattache aussi à la honte. Gbl..., femme de 3G ans, qui a l’obsession « du rhumatisme dans les mains », ne craint pas seulement la souffrance, elle est « humiliée à la pensée de laisser voir des mains et des pieds qui

r. Boucher, Ervlliropliobio. Congrès de médecine mentale. Rouen, août 1890; Semaine médicale, 1890, p. 'à 9 2 .

LES IDÉES OBSÉDANTES ET IMPULSIVES

grossissent ». Toutes ces obsessions sont donc voisines les unes

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des autres et il est facile de mettre en évidence des caractères communs.

i° Il est facile de remarquer que ces idées ne portent pas sur des objets du monde extérieur, mais portent toujours sur des actes du sujet. Une hystérique comme Zc... a vu mourir son père, elle a depuis deux ans une obsession terrible qui se présente sous forme d’une hallucination complète : c’est celle de la tête de son père telle qu elle était sur son lit de mort. Son délire consiste dans la contemplation d’un objet, la tête de son père, sans aucune autre préoccupation. Dans ses attaques, elle hurle : « La tête à papa, la voici encore, elle me regarde, oh ! comme elle est jaune...» elle ne fait que des descriptions. En est-il de même chez nos scrupuleux ? Beaucoup d’auteurs n’hésitent pas à 1 accepter, ils considèrent ces malades sous un aspect particulier, ils accordent toute leur attention à certaines manifestations extérieures du délire plutôt qu’à l’état psychologique inférieur du malade. Ce qui les frappe surtout, c’est que ces malades refusent de toucher certains objets et manifestent des signes d’émotion, des terreurs quand on veut les forcer à faire usage de ces objets. Ce point de vue est mis en évidence par le mot même dont ces auteurs se servent pour désigner ces malades ; plusieurs de ceux que je viens de décrire seraient appelés par eux des phobiques. Ce mot de phobie mettrait en relief chez le malade : i° l'émotion qu’il éprouve et 2n le rapport de cette émotion avec un objet du monde extérieur. Il est clair que cette remarque est en grande partie juste et dans les descriptions précédentes on a déjà relevé bien des cas de phobies, d’abord des phobies vulgaires : Mb.... Yod..., YVks..., Brk..., \is..., Ger. etc, ont la phobie des couteaux et surtout des couteaux pointus ; c’est d ailleurs une manifestation banale qu’on retrouve chez toutes ces mères de famille obsédées par la pensée de tuer leurs enfants ; Qei..., Kl..., Gye..., ont la phobie des aiguilles ou des épingles : ce sont là des cas de phobie classique. On en trouverait dans les cas précédents bien d’autres plus curieux : Claire, cette jeune tille qui prétend avoir l’hallucination du membre viril, a la phobie des bouteilles. Lod... a la terreur des crachats par terre sur le trottoir. Jean, le type du scrupuleux génital, a la phobie des voitures et surtout des tramways. Dans les chapitres suivants nous étudierons spé-

CARACTÈRES COMMUNS DE CES OBSESSIONS

cialcment la forme sous laquelle ces obsessions se présentent et nous aurons alors à signaler bien d autres cas de phobies dont quelques-uns sont bien singuliers. Il est donc juste de dire avec les auteurs auxquels je faisais allusion que ces malades sont par un certain cùté des phobiques.

Cependant je préfère les appeler des scrupuleux et je crois que ce mot met en évidence un autre point de vue. II attire l’attention sur les troubles de la volonté et sur les idées que le malade se fait de ces troubles de volonté. Je crois, en effet, que ces phobies sont, au moins pour les cas que je considère, des phénomènes tout à fait secondaires, qu’ils forment ces sortes d’idées fixes secondaires que j’ai déjà eu l’occasion d’étudier. Nous verrons en examinant ces phobies qu’elles se développent par association d’idées : l’objet extérieur ne fait ici que rappeler par sa forme comme la bouteille qui fait penser au membre viril, par son usage comme le couteau qui fait penser au meurtre, par contiguïté, par consonance du nom, etc., l’idée principale dont le malade était obsédé longtemps avant d’avoir eu ses phobies. Comme il vaut mieux faire cette discussion plus complètement au moment où j’étudierai toutes les émotions, tous les troubles variés qui s’associent avec le développement de l’idée fixe, il suffit de faire maintenant une remarque plus simple.

Les malades viennent de nous présenter un assez grand nombre d’obsessions qu’ils décrivent eux-mêmes comme étant le fait principal de leur maladie. Ce sont ces obsessions-là qu’il faut, pour le moment, nous borner à étudier. Peut-on dire qu’elles portent régulièrement sur un objet extérieur ainsi qu’il arrive si souvent dans les hallucinations et les obsessions des hystériques. Si l’on considère le groupe des obsessions criminelles qui est ici le plus simple, il est visible que la préoccupation ne porte qu’indirectement sur un objet, mais qu’elle porte surtout sur une action. Le sujet est toujours poussé à commettre des crimes ou croit en avoir commis, c’est-à-dire qu’il se sent entraîné à certaines actions ou croit les avoir faites. L’obsession est ici d’une manière incontestable l’obsession d’un acte du sujet. J’ai essayé de montrer qu’il en est de même pour les obsessions hypocondriaques ; le malade, au moins celui dont je m’occupe, ne pense pas à des accidents physiques indépendants de sa volonté, mais toujours à des fautes ou à des imprudences qu’il peut commettre lui-même. C’est encore une préoccupation qui a rapport à des actes.

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On pourrait croire qu’il n’en est pas tout à fait «Je même dans les obsessions sacrilèges où certains sujets en très petit nombre ont sous les yeux des spectacles auxquels ils ne paraissent pas mêlés. On... voit l’âme de son oncle dans les cabinets, Claire voit le membre viril souillant une hostie. Remarquons d’abord que ces formes de l’obsession sacrilège qui sont les plus curieuses sont les moins fréquentes. Dans les autres observations, les malades pensent à vouer leurs enfants au diable, à cracher sur des hosties, à donner le vin de la messe à un petit chien, à agir, en un mot. Mais même dans ces deux cas, la différence est plus apparente que réelle. Ce qui désespère On... c’est que c’est lui-même «jui met l’âme de son oncle dans les cabinets : «« Comment puis-je en arriver à penser une chose pareille... je devrais moins //ne tout autre imaginer detelles choses. » Dans le cas de Claire, je n’ose affirmer, car ses aveux sur ce point délicat sont loin d’être précis ; mais il est bien probable qu’elle collabore à la profanation des hosties. Elle répète toujours : « C’est horrible de me laisser aller à de telles choses » ; et s’il ne s’agissait que d'un pur spectacle elle n’aurait pas à se reprocher « de coupables complaisances ». Enfin, il faut remarquer que de tels tableaux ne se présentent que chez des malades fort avancés dans leur délire. Pendant longtemps ces malades ont rêvé à des actions sacrilèges : « regarder dans les églises les parties de Dieu, les chercher sous le linge qui voile le Christ, etc. » Le tableau n’est venu plus tard que comme un symbole qui résume des actions odieuses.

Dans un groupe très considérable, nous avons remarqué des obsessions de honte qui ne portent pas précisément sur les actions, mais sur toute la personnalité physique et morale. 11 me semble que ces obsessions ne doivent pas être séparées des précédentes. D’abord elles se présentent chez des malades qui ont en même temps les autres obsessions plus caractéristiques. Claire, qui présente si bien l’obsession de honte pour son esprit, présente en même temps un type d’obsession sacrilège. Mb..., en même temps qu’elle est mécontente de son intelligence, a des obsessions criminelles. D’autre part j’espère montrer dans une prochaine étude que ces obsessions sont surtout caractérisées par la forme qu’elles revêtent : elles s’accompagnent de doute, d’interrogation, d’hésitation, de compensation, d expiation, de promesses, de serments, etc. Or ces formes si curieuses se retrouvent chez tous ces malades. Nadia, dont l obsession principale est

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la honte du corps, fait continuellement à ce propos des serments et dos pactes, comme Lise qui a des obsessions nettement sacrilèges. Enfin ces diverses idées se rattachent assez bien les unes aux autres. La personnalité physique et la personnalité morale se rapprochent intimement dans notre esprit ; si l’on est content de. son esprit, on est content de sa ligure et inversement ; d’autre part on connaît les relations étroites entre la volonté et la personnalité, si bien que la critique des actes devient vite une critique de la personne.

Je crois donc que l’on peut sans hésiter généraliser et dire que le délire des scrupuleux porte surtout sur leurs propres actes : ce sont des obsessions relatives à leur volonté et à leur personne.

2° Il est aussi intéressant de constater que ces actions dont la pensée est obsédante et en même temps impulsive sont des actions mauvaises. Le plus souvent, quand il s’agit de sacrilèges et de crimes, ce caractère est incontestable. Mais on peut être embarrassé quand il s’agit d’impulsions à des actes que rien ne condamne, comme d’entrer au couvent et de faire confesser son mari. Il faut alors élargir le sens du mot mauvais : il ne s’agit pas uniquement d’actes condamnés par la morale, mais d’actes condamnés par le sujet lui-même, d’actions qui lui sont odieuses, qui lui paraissent ridicules, en un mot qu’il ne voudrait pas faire. Sur ce point l’affirmation de tous les malades est des plus précises : on peut lire à ce propos une bien intéressante étude publiée par M. Josiah Royce dans la Psychological Review, sur un grand auteur mystique anglais John Bunyan qui est en même temps un beau type du délire de scrupule. Bunyan est « tenté » de blasphémer contre Dieu, d’adorer le diable ; comme il le remarque lui-même, le tentateur est une sorte d’inversion de conscience insistant sur tout ce qui est le plus opposé à ses intentions pieuses1. Désire-t-il prier Dieu, il a des distractions, il rêve à des images bizarres, à celles d’un taureau, d’un balai, et il est tenté de leur adresser ses prières. La tentation porte toujours sur l’action la plus opposée à ce qu’il désire faire à ce moment.

Il en est ainsi pour tous nos malades. Vi... conduit son enfanta l’école et veut aller le rechercher, car clic est très inquiète à propos de son retour dans les rues de Paris. Elle se demande si elle

i. Josiali Royce, Tlic case of John Bunyan. Psychological Review, 189/1, P-

LES OUSESSIONS.

LES IDÉES OHSÉDANTES ET IMPULSIVES

n’a pas dit à une femme suspecte d’aller le chercher. Elle aime son mari par-dessus tout, aussi craint-elle de trahir ses secrets, de le tromper avec le premier venu, de faire signe par la fenêtre aux passants pour qu’ils montent. Vod..., Wks..., adorent leurs enfants, et c’est toujours leurs enfants qu elles pensent à tuer, à faire bouillir, à donner au diable. D’après les obsessions de ces femmes scrupuleuses, on peut toujours deviner qui elles aiment mieux de leurs maris ou de leurs enfants. Je demande à Vod... pourquoi elle veut toujours tuer sa petite fille et ne songe pas à tuer son mari, et elle ne peut s’empêcher de rire en disant: « Oh. mon mari, je ne l’aime pas assez pour penser à le tuer. »

Quand il s’agit de jeunes filles, on peut deviner le degré de leur pudeur d’après la nature de leurs obsessions : quand elles parlent des « parties de Dieu », des hosties souillées, de crimes contre nature, c’est qu’elles sont parfaitement chastes. Les autres n’ont plus de préoccupations sur ce sujet et songent à tuer leur mère ou à voler. « C’est bien simple, me disait Qes..., je suis poussée à tuer ce que j’aime le mieux, je veux tuer ma mère parce que je n’ai qu’elle; si j’avais un mari, je voudrais le tuer; si j’aimais un petit chien, je voudrais tuer ce petit chien. » En un mot elles sont toujours obsédées par la pensée qui leur fait le plus horreur.

M. Paulhan a fait une remarque analogue à propos du délire du doute quand il a dit que les idées de ces malades sont dues à l’exagération de Y association par contraste' . Dans un travail précédent2 j’ai eu l’occasion de discuter cette théorie; je dois aujourd’hui relever dans ma discussion une erreur partielle.

Sans doute j’avais raison de faire observer que les malades analysées dans cette étude, telles que Marcelle, et dans un des chapitres suivants, Justine, ne justifiaient pas la remarque de M. Paulhan. Leurs idées fixes en rapport avec des émotions antérieures, développées par un mécanisme analogue à celui de la suggestion, n’obéissaient pas à la loi du contraste et n’étaient nullement en opposition avec les désirs actuels des sujets. Mais ces malades formaient un groupe particulier, celui des hystériques suggestibles, et j’ai eu tort de généraliser une remarque qui s’appliquait à ce groupe particulier. Les scrupuleux que nous étudions maintenant forment un autre groupe très distinct du

r. M. Paullmn, L’activité moniale et les éléments de l’esprit, 1889, ]'. 3i 1 -3 5 - .

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