‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 46 sur 352 · Eéré, Pathologie des émotions, p. 4 1 G (F. AJçan · texte numérisé non relu

Eéré, Pathologie des émotions, p. 4 1 G (F. AJçan

LES IDÉES OBSÉDANTES ET IMPULSIVES

ce qui caractérise les obsessions de Claire. Kilo prétend voir apparaître subitement devant elle un homme tout nu ou plutôt les parties sexuelles d’un homme en train de souiller une hostie consacrée et bien d’autres tableaux de même genre. Lod... et Lise ont aussi vu des hosties par terre surtout lorsqu’elles apercevaient un crachat. We... prétend qu’elle voit dans le ciel des croix et des saintes. Parmi les malades qui ont des obsessions criminelles, Xa..., une des femmes obsédées par l'idée de tuer, voit devant elle, à gauche, une figure traversée au niveau des yeux par un long couteau de cuisine (fig. i). D’ailleurs cette hallucination du cou-

Fig. i. — Dessin fait par la malade elle-même pour représenter son hallucination, le couteau est vu d’une manière beaucoup plus nette que les traits du visage.

teau pointu est fréquente, on la retrouve chez Mb... et chez plusieurs autres. Yod... se voit couper le cou à sa petite fille. « Je me voyais la saigner, la mettre dans un cercueil et jeter la boite dans une grande mare d’eau sale. » Fa... qui croit avoir des impulsions érotiques, « voit tous les hommes dans la rue se déboutonner et courir après elle ». Jean voit non seulement la servante au fou rire lui apparaître à droite mais la dame de ses pensées Charlotte perpétuellement devant lui ou dans sa tète.

Dans le groupe des honteux les hallucinations sont particulièrement curieuses. Une hallucination très fréquente est celle d’un trou, cl’un précipice dans lequel ils vont tomber ou dans lequel ils sont tombés. Claire a longtemps côtoyé un grand précipice, maintenant elle est au fond du trou et elle voit bien qu il lui est impossible de remonter. Ili..., femme de /17 ans, « voit moralement un trou dans lequel il lui semble qu’elle tombe ; si elle ne parvient pas à se tirer de là, elle se tuera plutôt que de rester au fond ». On se souvient que Pascal, qui d’ailleurs avait bien des

symptômes de la maladie du scrupule, voyait à ses côtés un précipice. On a beaucoup discuté sur l’hallucination de Pascal : si elle est historique, ce qui est fort douteux, il faudrait la rapprocher des autres hallucinations du même genre chez les scrupuleux, ce serait le meilleur moyen d’en comprendre la nature.

11 laut aussi rattacher au même groupe les cas suivants qui me paraissent particulièrement intéressants. Un jeune homme de 20 ans. Voz..., vient se plaindre d’un trouble singulier : il est distrait dans ses études et dans ses plaisirs par un spectacle gênant, il voit sans cesse devant lui un mur, et ce mur il le reconnaît bien : c’est celui de la première cour du lycée. Il est aussi gêné dans ses promenades, car il marche sans cesse étroitement environné par quatre arbres, deux en avant et deux derrière lui. Ce sont quatre arbres bien connus de la cour du lycée. Enfin il est encore plus embarrassé quand il voit des chaînes ou des cordes qui sont tendues devant lui, qui s’enroulent autour des arbres précédents et qui lui barrent le chemin1. Rp..., un homme d’une trentaine d’années, que je viens d’étudier avec M. le Pr Raymond, voit passer devant lui un personnage à une distance d’à peu près cinq mètres. Ce personnage, qui est presque toujours le directeur d’une grande Ecole, a tantôt 1 air souriant, tantôt 1 attitude et le visage courroucé et menaçant. Ces cas pourraient être multipliés facilement, car ils sont en réalité très nombreux.

Ces phénomènes se présentent avec l’apparence d’hallucinations: ce sont des phénomènes psychologiques qui semblent dans la conscience du sujet se confondre avec le phénomène de la perception extérieure, quoique pour un observateur placé en dehors du sujet, il n y ait pas d objet réel en rapport avec cette perception. Ils semblent représenter un système d images correspondant a un objet, ils paraissent avoir 1 apparence de 1 extériorité, et s’imposer d’une manière irrésistible. Aussi le sujet les donne-t-il pour des hallucinations. Lejeune Voz..., Claire et Rp... viennent consulter le médecin en demandant à être guéris de leurs hallucinations et, si on se borne à une observation superficielle, on les prendra évidemment pour des hallucinés. Cependant l’existence d hallucinations complètes serait un fait singulier chez les scrupuleux. Comment ces malades qui n’arrivaient pas à l’impulsion

1. J ai déjà présente ce cas à la Société de psychologie. Bulletin de l’Institut psychologique, juin 1901, p. 188.

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complète, à l'exécution réelle de leurs idées, arrivent-ils a la représentation complète qui est un phénomène du même genre. 11 ne faudrait l’admettre qu’après un examen démonstratif.

Or, chez la plupart de ces malades, ces prétendues hallucinations ne résistent pas à l'examen. « Tout objet blanc, disait Lod..., me fait penser à l’hostie, surtout quand il est sale, me force à regarder à deux fois, mais, quand je regarde, je vois bien que je me suis trompée. Ce n’était qu’un crachat par terre. «Lise reconnaît même très bien qu’elle s’avance dans son délire presque jusqu’au moment d’avoir des hallucinations, mais qu’elle s’arrête en deçà. « Dans mes grandes peurs du démon je sentais que j’allais commencer à voir quelque chose, mais à ce moment je m’arrêtais. » 11 ne faut pas se tromper au langage de We..: elle ne voit pas dans le ciel des croix et des saintes, elle cherche si elle les voit, ce qui n’est pas la même chose. « J’ai peur de les voir, je veux voir si franchement je les vois. » Tout cela ne ressemble pas à de l’hallucination.

En réalité il ne reste qu’un petit nombre de cas embarrassants. Mais on peut alors faire sur ces hallucinations les remarques suivantes. i° Ces hallucinations ne sont pas complètes et sont loin de présenter toutes les couleurs, tous les détails que l’on verrait dans un objet réel, il en résulte qu elles sont vagues et manquent de netteté. Il faut insister un peu et ne pas trop inquiéter les malades en mettant en doute leurs hallucinations pour obtenir tous les aveux sur ce point. Xa... qui dessinait le couteau au travers delà figure, remarque bien que la figure est devinée plutôt qu’elle n’est vue. « J'ai besoin, dit-elle avec naïveté, de dessiner cette image pour me rendre bien compte de ce qu’elle représente. » Quoique Claire semble voir les images les plus terribles, il est facile de constater que ce spectacle manque beaucoup de précision. 11 est impossible de lui faire dire la forme de ce prétendu membre viril, la place qu il occupe par rapport à l’hostie. Elle n’a jamais su me dire s’il était à la droite ou à la gauche de l’hostie et dans bien des cas, elle s’embrouille encore davantage : « C’est quelque chose qui doit être comme un membre viril sans que je sache bien ce que c est... En tous cas je suis bien convaincue que c’est quelque chose de sale. » Pour une image visuelle, c’est peu net.

Le dernier jeune homme Rp... serait fort embarrassé pour

décrire le personnage qu’il voit, car il a trop peur pour le regarder, il sait qu’il le voit, mais en réalité, il ne l’a jamais bien vu. Les hallucinations de Jean malgré leur précision apparente sont tout à lait du même genre. Ces figures sont vagues* effacées, « c’est comme si je la voyais, c’est comme si elle me parlait ». Ce sont des images sans couleur et des paroles sans bruit. Le plus souvent ces images semblent même s’effacer encore plus. « Je ne vois pas le fantôme de M... puisqu’elle est derrière mon dos, mais je sais qu elle y est. » Il arrive a employer a ce propos un mot qui est intéressant. « Je 11e vois pas tout à fait, dit-il, cela reste implicite. » Il entend par la qu d n’y a presque aucune image précise, qu’il y a à peine un petit signe vague qui suffit pour 1 avertir. « Je n ai rien dans 1 idée qui soit précis, je ne vois pas sa figure, je n entends pas sa voix, je ne murmure pas son nom et cependant je sais que je pense tout le temps à elle. » Comme je ne pouvais guère me contenter de cette obsession persistante odieuse qui n’était rien, qui ne consistait en aucun fait psychologique, j’ai insisté et Jean prétend avoir fait dans certains cas cette remarque curieuse. « Charlotte a en réalité une voix très lorte et lait rouler les r. Cette prononciation m’a frappé et, quand je suis obsédé implicitement, je sens dans la bouche, sur la langue, comme un très petit roulement d’r. Cela suffit, je sais que je pense constamment à Charlotte. » Dans d’autres cas il sent dans son front comme si une lettre de son nom était écrite. C’est à ces images très petites que se réduisent les obsessions et c’est lui qui en tire comme conclusions toutes ces prétendues hallucinations. Une remarque intéressante, c’est, que ces hallucinations implicites font beaucoup souffrir les malades, « plus c’est vague et implicite, plus c’est odieux ». Le défaut de précision, disait déjà Hoffding, donne un sentiment de terreur tout particulier : nous aurons a l’étudier avec plus de soin en parlant de l’inquiétude de ces malades.

Ce n’est pas une pure diminution dans l’intensité des images, c est un défaut de complexité, des catégories essentielles d’images font complètement défaut. 11 est impossible d’ajouter les images qui manquent et de préciser l’hallucination. Chez les hystériques hypnotisables, on peut faire naître l’hallucination en éveillant dans l’esprit du sujet les images les unes à la suite des autres.

J ai montré autrefois que cette complexité croissante, ce développement automatique des éléments de 1 idée jouaient un grand

rôle dans l'hallucination Mais ici les malades n arrivent pas à voir mieux et l’attention supprime au contraire le peu qu ils voyaient.

2° Beaucoup d’auteurs et en particulier M. Séglas ont aussi remarqué que ces hallucinations n’avaient pas le caractère de l’extériorité si important dans la perception et dans les hallucinations complètes. Cette remarque est juste pour un certain nombre de malades.

Si les hallucinations de Jean manquent de précision, elles manquent aussi d’extériorité : il est disposé à les localiser dans « le cervelet » ou dans le front « au sommet à droite, où elles ont fini par déterminer comme une saillie de l’os ». Aussi reconnaît-il lui-même la nature du phénomène « c’est dit-il, mon fou rire cérébral ». Claire est très embarrassée quand on veut lui faire préciser la place extérieure de son image, elle croit que l'ensemble est à gauche, mais elle ne sait pas bien où. « D ailleurs, si elle ne peut pas bien préciser l’endroit, ce n’est pas de sa faute, l’objet est trop loin... non pas trop loin en distance... c est au loin comme si c’était une autre personne qui le vovrait... Cette autre personne verrait que c’est bien un membre viril, verrait bien sa place, moi je ne le vois pas. » Sans parler ici des troubles de la personnalité que cette phrase révèle, nous noterons seulement combien la localisation extérieure reste vague.

Cependant je n’oserai pas dire que ces hallucinations manquent tout à fait d’extériorité, comme M. Séglas le disait à la Société psychologique. Il y a des malades qui ont le sentiment de cette extériorité. Voz... voit des arbres, le mur, les chaînes, en dehors de lui : « c’est bien en dehors de moi puisque cela m’empêche d’avancer, il me semble que cela me barre le chemin. » Rp... soutient que l’image de son directeur est à cinq mètres devant lui. Même pour les malades précédents Jean et Claire qui finissent par mettre l’hallucination dans leur tète, il ne faut pas conclure trop vite. C’est quand on les interroge, quand on les force à réfléchir qu’ils hésitent à considérer leur image comme extérieure. Au début quand ils parlent spontanément ils affirment que l’image apparaît « devanteux, à l’extérieur ». Pourquoi donc changent-ils d’avis à la réflexion, c’est qu’ils sont eux-mêmes étonnés qu’une image

i. Automatisme psychologique, 1889, p. 301, Accidents mentaux des hystériques, p. 27.

puisse être extérieure quand elle manque d’un caractère essentiel des choses extérieures.

3" Le fait le plus important, en ellet, ce n’est pas précisément que ces images manquent d’extériorité, c’est qu’elles manqucntde réalité. Ce caractère très important se rattache au sentiment de la croyance, de la certitude. Un objet nous parait réel quand nous mettons tous nos actes, tous nos sentiments en accord avec l’image qu’il présente. Or, nos sujets se rendent compte que cette hallucination n’est pas pour eux une réalité. Ils disent eux-mêmes que ce sont « des sortes d’hallucinations », « des irréalités ». Leur tourment consiste précisément à douter de la réalité de ces images, a s’interroger sur leur existence. L’une de ces malades se demande sans cesse si elle a la vocation religieuse; elle suppose que cette vocation, si elle existait, se manifesterait par des signes divins, par la vision des saintes dans le ciel. Aussi se demande-t-elle tout le temps si elle a vu des saintes dans le ciel : un moment elle vous ditque oui, etl’instant après elle reconnaitqu’elle serait bien fâchée d’en avoir vu. Le malade qui voit passer le directeur de l’École est dans le même cas; il a la manie des présages, pour se décider à agir dans un sens ou dans l’autre malgré son aboulie il veut voir passer son directeur souriant ou menaçant, et il s’interroge pour savoir s’il l’a bien vu. Non seulement ce sentiment de réalité extérieure fait défaut, mais il est curieux de remarquer qu il n’apparaitra jamais. Si ce phénomène ne différait de l’hallucination ordinaire que par un moindre degré, il devrait par le progrès de la maladie se rapprocher du sentiment de la réalité. Eh bien, si ces malades arrivaient jamais à la conviction de leurs hallucinations, ils seraient guéris, ou du moins ils changeraient la nature de leur maladie, ce que nous n’observons pas. Ces images mêmes, si elles apparaissent vaguement extérieures avant la réflexion, restent toujours pour eux irréelles et douteuses.

4° Ces hallucinations présentent encore un autre caractère important, c’est qu elles sont symboliques : elles ne sont pas constituées par la représentation d’un objet intéressant en lui-même, mais par l’évocation d’un signe qui résume une quantité d’autres pensées. La manie du symbole est si importante chez les scrupuleux que nous ne pouvons l’étudier ici d’une manière incidente, il suffit de signaler ce caractère qu elle donne à l’hallucination.

On voit d’après ces observations que les hallucinations des scrupuleux sont loin d’être identiques aux hallucinations com-

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plètes des hystériques et des alcooliques. C’est la conclusion à laquelles parviennent de nombreux auteurs en particulier M- Pick‘ et M. Francotte9. On pouvait leur appliquer le mot de pseudohallucinations qui a été proposé par le \)r Kandinsky à propos de malades du même genre9. Un malade croit changer de nationalité et devenir sujet anglais, ii ce propos il voit apparaître un lion qui lui met les pattes sur les épaules. Il remarque lui-même qu’il n’a pas été effrayé comme il l’aurait été par un lion véritable, il comprenait bien que c’était un emblème national anglais. Nos malades comprennent de même que ces prétendues images ne sont que des emblèmes, des symboles pour résumer de longues méditations et rendre en quelque sorte l’idée plastique, il ne les prennent pas pour des réalités comme feraient les vrais hallucinés.

Nous pouvons donc répondre d’une manière plus complète au problème posé au début de ce paragraphe. Si nous laissons de côté les obsédés hystériques qui ont des hallucinations incontestables, les scrupuleux peuvent-ils présenter ce phénomène? Ils présentent sans doute une certaine apparence d’hallucination, les pseudo-hallucinations ou les hallucinations symboliques, mais M. Falret avait raison de faire observer qu’ils ne présentent pas l’hallucination proprement dite.

Ici encore nous voyons une tendance vers la représentation hallucinatoire qui n’aboutit pas complètement. Le sujet semble pousser la représentation aussi loin que possible. Il s’entête à voir apparaître l’image extérieure et réelle, il la cherche, mais il ne la voit pas réellement, c’est encore une sorte de manie de l'hallucination plus qu’une hallucination réelle.

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