‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 55 sur 352 · Azam, Revue scientifique, 1891, I, p. O · texte numérisé non relu

Azam, Revue scientifique, 1891, I, p. O

2. On ma reproche d’avoir employé cette expression do « manie mentale» parce que le mot de « manie » est déjà employé dans un autre sens quand on parle de « manie aiguë ». .) avoue que je ne comprends pas bien l’intérêt de cette critique: la confusion entre les deux sens du mot ne me parait guère possible et il suffira dans tous les cas où le sens pourra être douteux d’ajouter l’épithète « mentale » qui n’a jamais été accolée à 1 expression de « manie aigue ».

LES AGITATIONS FORCEES

conviction complète, à une décision unique, mais il continue indéfiniment à osciller entre deux termes. Cet état de doute que Montaigne appelait un mol oreiller pour les têtes bien faites devient pour les têtes de nos malades un instrument de torture. Si la manie porte sur des idées, des représentations elle prend la forme de manie du doute ou de l’interrogation, si elle porte sur des actes elle devient la manie de la délibération ou de 1 hésitation.

i. — La manie de l’in Lerrogation .

Beaucoup de malades s’interrogent à propos des sensations elles-mêmes : Nadia se regarde devant la glace et se demande si elle est pâle oui ou non, si elle est aussi pâle qu’hier. Yi... en goûtant la soupe se demande si elle a oui ou non le goût du poison. « Je doute de l’évidence, dit Za... Quand j’ai fait quelque chose je la recommencerai vingt fois et la vingtième fois je ne serai pas sûr de l’avoir faite et de ne pas avoir fait un crime à la place. »

Ils s’interrogent aussi sur leurs sentiments, Fa... (169). qui a des obsessions criminelles et des impulsions à tromper son mari, se demande si elle trouve les autres hommes mieux que son mari ou inversement, et Re... (i4o) cherche indéfiniment si oui ou non elle aime son fiancé.

Naturellement les interrogations porteront bien plus souvent sur les souvenirs. Lise a-t-elle voué son enfant au bleu ? Il serait essentiel de le savoir : certaines circonstances la poussent à croire que oui, certaines autres à penser que non. Dès que la considération des unes l’incline à une opinion, les autres se présentent avec plus de force et le balancement continue pendant des heures à propos de ces souvenirs. Bor... a-t-elle dit des blasphèmes dans l'église? Ce n’est ni oui, ni non : elle ne le décide jamais. Lod... a-t-elle oui ou non de mauvaises pensées ? 11 lui est impossible de le savoir. « Je me crois assassin, ditZa..., empoisonneur, le dernier des criminels et je passe mes jours et mes nuits à me prouver à moi-même que ce n’est pas possible, l’homme sensé qui est en moi répète que c’est le comble de l’absurde, et cependant je ne suis calmé que pour un moment et j’en arrive à ne plus savoir si oui ou non j ai commis ce crime. » Zo... recherche si elle a mis des épingles dans le dos des gens et examine minutieusement tous les mouvements qu’elle a accomplis.

LES MANIES MENTALES DE L’OSCILLATION 11S

cherche de même si elle a lait vœu d’être religieuse, Bor..., si pendant la communion, elle a poussé son voisin du coude, Je..., si elle a pris un timbre-poste il y a deux ans. « Je me souviens bien d’être entrée dans la chambre où était ce timbre, mais je ne me souviens pas de la position qu’ont gardée mes mains et c’est lit ce qu’il faut retrouver. » C’est toujours l’instant essentiel qui est oublié et qu il faut rechercher en gémissant.

Nous retrouverons ces recherches plus importantes encore dans d'autres manies mentales plus complètes. Ici nous notons seulement l'indécision, le doute et la manie de l’oscillation entre de u x solutions.

’ ' Les manies de l hésitation, de la délibération.

Quand le doute porte sur des actes, il prend l’aspect d’une hésitation, d une délibération interminable.

Tr- •• 0 l8)> jeuiie fille de 26 ans, a présenté au début de sa maladie, vers 1 âge de 20 ans, une manie d’oscillation très curieuse Par sa netteté. Son métier consistait à faire des fleurs en porcelaine, elle devait prendre un pétale en pâte tout préparé et lui donner avec le doigt une courbure, une gaufrure élégante. Pendant longtemps, elle avait fait ce travail avec succès et avec rapidité. On s'aperçut qu’elle travaillait de plus en plus lentement, puis qu elle ne pouvait plus terminer aucun pétale. Au moment de donner la courbure à la pâte, elle pensait à une forme possible, puis à une autre qui serait peut-être plus élégante, elle revenait à la première forme, puis i. la seconde et ainsi indéfiniment sans parvenir a terminer un pétale.

Loy..., âgé de 56 ans, doit renoncer à sa situation de notaire, car il n’arrive plus ii signer un acte. Chaque signature qu’il doit donner éveille l'idée d’une malhonnêteté qu’il va accomplir, il s interroge pour savoir s’il peut passer outre et accomplir l’acte malhonnête, s’il doit ne pas se laisser entraîner, s’il doit croire que l’acte est insignifiant, s’il doit consulter avant de simier etc., etc. h

Nadia ne veut pas manger de peur d’engraisser et de n’être plus aimee, d’autre part, elle a reconnu devant sa mère que l’idée était absurde et elle a promis de manger. Elle a donc fait deux promesses : l’une ii elle-même, l’autre à sa mère : laquelle faut-il tenir? Si elle mange, elle sera honteuse de n’avoir pas eu d’éner-

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gie, elle méritera d’engraisser réellement; si elle ne mange pas, elle aura des remords d’avoir manqué de parole à sa mère... et 1 hésitation va se prolonger indéfiniment. « Faut-il se décider à sortir, se demande Lise de la même manière, et par là s exposer à donner au diable l’âme de ses enfants ou faut-il rester à la maison et renoncer à une sortie utile. »

Jean nous présente les exemples les plus curieux de ces délibérations interminables, car chez lui les deux parties de la délibération semblent être personnifiées par les deux femmes qui sont l’objet principal de ses obsessions. Doit-ii oui ou non monter dans un tramway? S’il y monte, le voisinage des femmes va ramener l’obsession de Charlotte. Cette pensée de Charlotte déterminera des fluides dans tous les membres, des tentations de masturbation, des crispations des organes, etc. S il ne monte pas dans le tramway et s’il prend un fiacre va-t-il éviter tout cela et être tranquille ? En aucune façon : il aura l’obsession d une autre personne, celle de la femme de chambre Elise dont la tête lui apparaîtra avec une expression narquoise. Cette tête se mettra à rire de plus en plus, semblera lui parler et se moquer de lui. « Tu ne montes pas en tramway, tu vas payer un fiacre quarante sous et cela parce que tu as peur des femmes, h i , hi, hi. » Comment choisir sans tomber de Charvbde en Scvlla ?

Il en est de même pour tous les actes. S’agit-il de jouer du piano près de sa mère, Charlotte envoie des fluides et Elise se moque de lui : « Tu veux cesser quand ta mère est là parce qu elle te donne des excitations, ch bien, attends un peu, cric, crac. » Sou pantalon le gène, Charlotte donne l'idée de le découdre à la braguette « pour que les organes soient plus à l’aise »; mais Élise est prise de fou rire à la pensée du pantalon décousu. Entre les deux, Jean ne sait plus que faire. « Je ne puis pas prendre de décisions, je vois les conséquences de part et d autre, je suis comme l’âne entre deux bottes de loin : que je fasse blanc, que je fasse noir, j’aurai toujours ma petite mesure de phénomènes. »

Cette hésitation est générale chez lui et les pensées hypocondriaques la déterminent aussi bien que les pensées relatives aux péchés sexuels. Ainsi il tient absolument à suivre un traitement hydrothérapique et je lui conseille de prendre des douches. Voici quelques-unes de ses réflexions à ce sujet : « Sans doute, la douche a scs avantages, elle est tonique pour le système nerveux, mais elle est excitante, elle me donne des excitations. Après

LES MANIES MENTALES DE L’OSCILLATION

une douche je dois sans cesse remuer les doigts et pour qu’on ne le voie pas, je les remue derrière mon dos, comme cela... Ce mouvement est agaçant, il est dangereux, car il pourrait m’exciter les organes... il vaudrait mieux des bains tièdes que m’a jadis conseillés mon vieux médecin. Oui, mais le bain est aplatissant ; il m’abrutit, m’cnlcve toute énergie et tout pouvoir d’application, il pourrait me faire tomber dans la torpeur... Il est vrai que la douche a sur ce point un grand avantage, elle est tonique et réconfortante, je ne la prendrai pas froide, ni chaude, mais tiède, à 28°, il faudra prendre des précautions pour ne pas diriger le jet sur la colonne vertébrale et pour remonter bien de chaque côté... Oui, mais je l’ai déjà essayée ainsi, c’est tout de même excitant et cela pourrait ramener les fluides et les tentations... Ce danger est le plus grand en somme, il vaut mieux un bain tiède, un bain alcalin, on m’a dit que c’était calmant; seulement après les bains de ce genre il faut renoncer à toute activité et moi qui me désole déjà de n’avoir pas de situation, pas d’occupation... Une douche me vaudrait évidemment mieux pour me tirer de là... » Si on ne l’interrompt pas, il continuera ainsi pendant plusieurs heures.

On comprend combien cette hésitation va troubler l’action. Mais nous verrons chez les scrupuleux bien d’autres troubles de l’action, ce qui nous amènera peu à peu à rechercher si ce trouble de l’action volontaire n’est pas le fait le plus important de la maladie.

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