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Les manies de l’extrême et de l’infini

Toutes ces manies aboutissent à la même tendance, celle de pousser toutes les opérations mentales à l’extrême, aussi loin qu’il est possible d’arriver. Nous avons déjà vu cette manie se manifester fortement dans les caractères des obsessions, il est inutile de revenir sur le caractère extrême des sacrilèges, des impulsions, des remords, des hontes que ces malades imaginent.

1. Séglas, Deux cas d'onomatomanie. Bulletin de lu Société médicale des hôpitaux, 1 a avril 1887.

LES MANIES DE L’AU DELA

Bue..., une femme de 33 ans, qui se rend compte de celte manie, me disail encore : « C’est ridicule, mon cerveau travaille tout le temps à des idées extraordinaires. . . je voudrais arriver à des choses épouvantables, à des crimes inouïs, ou bien a des fortunes, a des voyages incroyables, enfin il faudrait que ce soit extravagant. »

On a aussi vu celte manie se manifester à propos des recherches, bise, par exemple, dans scs conceptions sur l’avenir, arrive toujours à penser à sa mort, a ce qui arrivera après sa mort, ou bien si elle regarde en arrière, « elle arrive tout de suite au néant qui a précédé la naissance ». Bal... ne peut sortir de la contemplation « du dernier au delà », sa manie des explications porte sur le commencement et la fin du monde, sur les destinées de l’âme, du monde, etc.

Il faut encore ajouter quelques explications nouvelles de celle manie. On la retrouve dans la manie des généralisations, dans la manie de l’absolu qui se manifeste souven t. « Dès que je me sens un peu faible, dit Claire, j’en arrive à concevoir que tout est impossible, que personne au monde ne peut rien faire, que personne n’est religieux, que personne ne peut guérir ». Jean nous présente quelques beaux exemples de cette manie de la généralisation à l’infini. Une personne de sa connaissance vient de mourir dans un quartier à l’Est de sa petite ville, « il lui semble que ce quartier est désolé, vide de tout; à force d’y penser il croit que tout ce quartier Est est mort, qu’il ne renferme plus aucun être vivant; bientôt il en est ainsi de tout ce qui est à l’Est. Toute la région Est de la France au delà de Yincennes est vide, il n’y a plus que de la terre et de l’herbre ». La manie « du tout ou rien » est commune chez ces personnes « il leur faut la perfection en amour ou bien ce n’est pas la peine de sortir de l’ignorance... » « j’aimerais mieux ne pas uriner du tout nous dit Vor... que de ne pas uriner dans la perfection ». Dans un autre cas, celui de Qs..., homme de 37 ans, l'extrême prend déjà l’apparence numériquecc je suis forcé de chercher à multiplier énormément les choses auxquelles je pense, je cherche à imaginer sur une mer immense des centaines, des milliers de bateaux, puis des milliers de milliers de bateaux et je m’épuise à les multiplier encore ».

Mais la notion de l’infini se dégage encore mieux de l’observation suivante, intéressante à divers points de vue. Un jeune homme de 2!) ans, Vil..., dans une lettre que je lui demande d’écrire me décrit ainsi son obsession : « 1 idée principale qui me lourmcnlc

LES AGITATIONS FORCÉES

le plus, c’est, l’idée de l’éternité : elle passe pour moi du domaine de la raison dans celui de la sensibilité et me cause des douleurs intolérables. Je sens le temps durer indéfiniment, l'espace s’allonger toujours, quelque chose comme un crescendo sans arrêt, il me semble que mon être gonfle progressivement, prend la place de tout, se grossit d’univers et de siècles, puis une sorte d’éclatement et tout disparaît me laissant une douleur atroce dans la tête et dans l’estomac. Ce travail d’esprit me poursuit et m’accable d’un découragement profond. C’est donc vrai que l’éternité existe, je viens dç la voir, de la sentir trop évidemment pour que cela soit une simple forme de mon esprit, mais alors que m’importe les quelques instants de ma vie, que m’importe le bonheur, le malheur ou le néant éternel ? C’est l’éternité qui est effrayante. Quelque chose sans fin, c’est horrible. Toujours du bonheur, et après ? Encore du bonheur ; et après ? Et après ? Cela est aussi horrible que toujours souffrir ou toujours ne rien être. L’éternité existera quand même il n’y aura rien. Les distractions les plus vives sont impuissantes à chasser ces impressions de mon cerveau, tout mon corps en est comme imprégné, si j’essaye de raisonner, je m’enfonce encore plus et je sens bien que ce sera indéfini, interminable, ce n’est pas le résultat d’un syllogisme, c’est le résultat d’une perception immédiate, évidente, plus évidente même que la conscience de mon moi... »

Je reprendrai l’étude de ce phénomène remarquable à propos des phénomènes de l’angoisse. Pour le moment, je remarque seulement qu’il s’agit bien d’un scrupuleux, honteux de luimême, qui se croit sans personnalité, qui se reproche tout ce qu’il pense, qui critique et analyse ses sentiments jusqu'à les métamorphoser en leur contraire. « Ces questions me font tant plaisir ou tant souffrir, je ne sais si c’est l’un ou l’autre, car mon plaisir me semble à la fois être poussé trop loin et rester incomplet et je ne sais pas si ce n’est pas. une espèce de douleur. » Il a la manie de pousser tout à l’infini, de chercher ce qu il y a après le plaisir qu’il éprouve, ce que serait un plaisir plus grand, encore plus grand, etc. C’est à l’idée d’espace et de temps que cette manie s’applique le mieux, aussi finit-il par en être obsédé. Il est rare de trouver cette manie aussi explicite, mais en réalité elle est contenue dans toutes les manie de l’an delà.

Toutes ces manies de l’au delà présentaient en effet comme caractère essentiel une agitation de l’esprit incapable de s’arrêter

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