‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 97 sur 116 · II · texte numérisé non relu

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386 LES OBSESSlO.NS DE LA HONtE DE SOl

Observation 17a. — Obsession de la honte do Palixnentation. —

He fas d' aliments y irealophobie, manic des pacles.

Void ua cas assez simple et assez frequent mais qu'il est important de coDnaitre, car il y a la une question importante de pratique m^dicale. Cette jeune fille de 24 ans, Cui..., en arrive peu a pen, depuis deux ans, a refuser completement de manger. Ce furent d'abord des resistances survenant de temps en temps et qui ont commence il y a tres longtemps, a I'age de i3 ou 1 4 ans. Puis elle imagina des pretextes fondds sur de pr^tendues maladies de I'estomac pour manger le moins possible, elle commeuQa des plaintes sur le goiit des aliments, sur la cuisine, elle prit des habitudes bizarres de changer la nature des plats qu*on lui servait : elle appelait du veau du mouton et reciproquement. Enfin, les resistances devinrent plus grandes, elle resta deux jours, huit jours sans manger ; depuis six semaines le refus est a peu pres complet. C'est la un sympt6me qu'on a tort d'appeler toujours de Tanorexie, car il ne comporte pas toujours la perte de Tappetit et qu'on a souvent propose d*appeler sitieirgie (repousser les aliments). Ce symptdme est banal et amene bien souvent les jeunes (illes chez les medecins neurologistes.

Yous savez que Ton parle presque toujours a ce propos d'anorexie hysterique, c*est quelquefois vrai, mais il est dangereux de generaliser. Rappelez-vouslesprincipauxsymptomesde Tanorexie hysterique: en premier lieu, la perte de la sensibilite speciale de la faim avec anesthesie plus ou moins propagee aux organes de Talimentation et qu'il Taut rechercher sur la bouche, la langue, le pharynx, Tcesophage, Testomac et m^me Tintestin. Cette anesthesie s'etend souvent aux regions de la peau qui recouvre les organes : ainsi nous avons souvent eu I'occasion de vous montrer que Tanesthesie de Tepigastre accompagne assez souvent celle de Testomac, et que I'anesthesie de la peau du ventre accompagne rinertie intestinale. Ces symptomes n'existent a aucun degre chez cette malade, il n'y a aucune region de la peau qui soit anesthesiee : la bouche est sensible et la langue distingue bien les saveurs. A-t-elle egalement conserve la sensation de la faim ? Cela est plus difficile a determiner ; elle se plaint souvent de n'avoir pas

LES OBSESSIONS Dfi LA HONTE Dfi LALIMENTATION 387

faim quand on veut la faire manger, mais n'est-ce pas la le r^sultat de son entetement?

II y a un petit fait dont Timportance est assez grande pour montrer la conservation de la faim et I'absence de Tanorexie proprement dite : c'est Thabitude de manger en cachette. Vous savez que le fait est connu depuis longtemps : beaucoup de ces jeunes fiUes qui se feraient tuer plutot que de manger a table, se levent la nuit pour voler de la nourriture dans le garde-manger, et les parents en viennent toujours a laisser trainer des aliments ^a et la afin qu*elles se nourrissent la nuit. Notre malade a tout a fait cette habitude, elle mangeait m^me de cette fagon avee une certaine regularity, presque tous les soirs. C'est ce qui explique la conservation relative des forces malgre un refus apparent de tout aliment depuis six semaines. On a souvent r6p^t6 que ce caractere de manger en cachette caract^rise les hyst6riques. Ce n'est pas tres juste ; dans la grande anorexic hyst^rique, avec forte anesth^sie, la faim est si bien supprim^e que la malade ne songe jamais a manger. Quand nous voyons Thabitude de manger en cachette prendre un grand d6veloppement, com me dans le cas present, nous devons d6ja soupgonner qu'il s'agit d'autre chose que de Thyst^rie.

Enfin vous connaissez ce symptome curieux que pr^sentent les hyst^riques anorexiques: Texag^ration du mouvement, Texcitation motrice dont il n'y a ici aucune trace. La malade est plutot inerte, reveuse, et n'a pas cette agitation, cette belle ardeur au travail qui caract^rise Thystdrique quand elle refuse de manger.

Ces remarques nous montrent done qu'il ne s'agit pas d*un cas d'hysterie simple, le refus d'aliments ne depend pas simplement d*une anesth^sie qui supprime la faim, il est en rapport avec des resolutions et des ent^tements, des idees. Ces id^es sont ici assez confuses : la malade n*est pas tres intelligente, et, en ce moment, elle se perd dans son d^lire. Les idees principales sont qu*elle pent bien vivre sans manger et que d'ailleurs il n'y a pas d*inconvenient a ce qu'ellc meure, sa presence dans le monde etant inutile, des id^es vagues qu'elle a fait des voeux religieux qui lui interdisent Talimentation, que si elle mange il arrivera des malheurs. Toutes ces idees se rattachent a un sentiment fondamental tres curieux : la honte de manger. Depuis Tage de 12 ou i3 ans, elle a ce sentiment : il lui semble que c'est laid, vilain de

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manger, qu'on devraitse cacher pour le faire comme pour uriner. C'est la une des formes les plus importantes de ce groupe des hontes du corps qui jouent un si grand role chez les scrupuleux. La consideration de cette honte de manger explique fort bien les maniesde manger en cachette dont on arrive pas a rendre compte, quand on ne parle que d'anorexie proprement dite. Si on suit rhistoire des malades on voit qu'ils ont commence par redouter les diners de famille ou Ton est nombreux, qu'ils ne voulaientpas aller diner en ville, quils refusaient de manger devant des etrangers ; plus on consid^rera cette honte des fonctions organiques, plus on expliquera ces bizarreries de Talimentation, de la respiration, de la miction meme et surtout des fonctions g^nitales.

Nous nevoulons pas remonter au dela et chercher Torigine psychologique de cette honte de manger, c'est un point que nous avons d^ja souvent discute. Remarquez seulement que cette jeune fille croyait rougir en mangeant, qu'elle avait la peur de rougir; ajoutez que comme tous les scrupuleux elle voulait rester petite fille et qu'elle avait la crainte de grandir vous aurez deja remont^ vers Torigine ; une etape plus haut vous trouveriez la timidite, la crainte d'etre remarquee, la crainte d'avoir a faire un eflbrt, enfin cette aboulie sp^ciale qui est en rapport avec Tabaisseroent du niveau mental. Un pere probablement alcoolique, c'est tout ce que nous retrouvons comme etiologie.

Quant au traitement, remarquez qu'elle mange depuis qu'elle est entree a rhopital : le changement, Temotion, Tont d^ja quelque pen secou^e et ont fait remonter sa tension psychologique. II est probable que cette forme de ses scrupules disparaitra assez vite, mais nous craignons qu'elle ne soit remplac<^e par bien d'autres.

Observations 178 et 174. — L'obseSMOn de la folio. — Frequence Ires grande de cette ohsession, cette idee n'existe pas chez les alUnes delirantSy aboulie, d^faut de con fiance, inquietude, honte de soi.

Nous voudrions, a propos de ces deux malades qui se ressemblent beaucoup, attirer votre attention sur une obsession int6ressante qui n'a pas et^ bien ^tudiee. Nous voulons parler de r obsession de la folic,

Le sentiment, la crainte de la folic, est un accident assez fr^-

quent chez les obs^des ; cette premiere malade, L6o..., ag^e de 36 ans, lepr^sente au plus haut degre. Elle a I'idee fixe qu'elle va devenir folle, qu'elle va delirer, qu*elle va faire des folies. Cette seconde malade, Vof..., ag^e de 38 ans, presente un peu moins cette idee, mais elle Ta fr^quemment a propos de son autre obsession, la peur du chien enrage. D'ailleurs elle a eu autrefois, a Tage de i8 ans, une obsession que nous trouvons analogue, celle des crises de nerfs. Elle 6tait tourmentee par ridee qu^elle allait avoir des crises convulsives et d^lirantes. C'^tait a peu pres la nieme chose que Tobsession de la folie de Leo... Un tr^s grand nombre des malades que nous vous avons pr^sentes ont eu cette m^me obsession de la folic. Rappelez* voos en particulier quelques-uns de ceux qui pr^sentent le symptome de Tagoraphobie. Plusieursanalysentleurs terreurs en disant qu'ils ont •le sentiment de perdre la tete, qu'ils ont peur de faire des folies. Plusieurs malades agoraphobes qui viennent actuellement se faire soigner dans le service sont tout a fait dans ce cas. C'est done une obsession tres fr^quente.

Cependant si on y refl^chit, cette idee et ce sentiment sont assez bizarres. lis n*existent guere chez les vrais fous. Le pers^cut^, le melancolique qui parle d'echafaud, le maniaque qui hurle, n*ont pas souvent le sentiment de la folie. En effet, ces termes sont presque contradictoires, la folie n'est pas une chose qui se sente ; du moment qu'on la sent et qu'on Tappr^cie, c*est qu*on n'est pas fou. Par consequent, il doit y avoir un malentendu,quand ces malades nous disent qu'ils se sentent fous, qu'ils agissent comme des fous.

En quoi consistent leur sentiment ? Une premiere r^ponse facile consiste a dire qu'ils pensent a d'autres fous qu'ils ont vu et que la folie dont ils parlent n'est pas la leur, mais celle qu'ils ont pu appr6cier.Eneflet, Leo.., rattachesonideefixeala vued'une folle qu'elle aurait rencontr^e il y a une douzaine d'ann^es; Vof... rattache sa crainte des crises delirantes a la vue d'une crise de nerfs. Ainsi I'obsession de la folie serait une obsession banale, due a un spectacle ^motionnant. Ce n'est pas tout a fait notre opinion ; d'abord, pourquoi ces personnes-la sont-elles si frequemment impressionn^es par la vue d'une folie quelconque. Apr^s tout ily a dans leur existence des circonstances plus emotionnantes que celle-la. Au lieu de se souvenir des malheurs qui ont pu leur arriver, ils se rappellent toute leur vie qu'ils sont entres dans une Cour de

Sainte-Anne ou qu'ils ont vu un ivrogne dellrer. II y a d^ja dans le choix de cette Amotion quelque chose de special. En outre, nombre de ces malades, et en particulier les agoraphobes dont nous vous parlions n'ont jamais vu de fous et se sont fait spontanement une idee de la folie.

C'est qu*en efTet cette folie dont ils parlent sans cesse est une folie imaginaire^ c'est leur fa^on a euxde concevoir la folie* Cela consiste pour euxa faire les actes qui, a leur point de vue, leur semblent d^raisonnables. L^o... a peur dans sa pretendue folie de faire du mal a sa petite fille, une agoraphobe a peur dans sa folie de se laisser enlever par un monsieur. La folie, pour eux, c'est, en somme, Taction qu'ils redoutent, Taction antipathique a leur caractere de mere de famille ou de jeune fille bonnete. Nous en arrivons a nous demander pourquoi ils ont peur de faire des betises, car c'est la en somme leur idee fixe de.la folie: c'est qu'ils se d^fient de leur propre volonte.

Reprenons Thistoire de L^o... qui est au fond dans les grands traits la meme que celle de Volf... Depuis Tenfance, ce sont des inquietes qui ont peur de ne pas satisfaire les maitresses en classe, de ne pas bien faire la premiere communion, de ne pas bien travailler, qui soufTrent d'un deiaut continuel de confiance en elles-memes. Ce defaut de confiance, d*ailleurs, est justifie car elles manquent absolumentd'energie et de decision, elles h^sitent ind^finiment et se laissent mener par tout le monde. Yous reconnaissez nos abouliques et nos scrupuleux. Ce que nous voulions vous faire remarquer, c'est que Tobsession de la folie n'est qu'une expression de leurs scrupules perpetuels.

Deux mots maintenant sur les details propres a chacune de ces deux malades. Leo..., qui a 36 ans, est obs^dee depuis Tage de 24 £^ns par cette id^e de la folie qui la tourmente surtout lorsqu'elle a le sentiment de la solitude, de Tisolement moral. C'est vous dire que son scrupule prend facilement la forme d'agoraphobic.

Yof... a 38 ans, elle a eu une premiere crise k Tage de 18 ans, consistant dans la peur d*avoir des crises delirantes. Cette premiere atteinte n'avait pas laiss6 beaucoup de traces dans Tesprit, Tinqui^tude qui persistait toujours ^tait devenue vague. II ya un an elle fut mordue par un petit chien; T^motion fut vive mais Tobession ne se d^veloppa gu6re que sixsemaines apr^s. II nous faudra un jour revenir sur cette periode d*incubation.

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Depuis elle a un sentiment complexe de mecontentement, de honte d*elle-meme. Cette morsure au pied la rend « diflFerente des autres, diiferente de ce qu'elle 6tait autrefois, plus malheureuse que les autres ».

Ce n'estpas pr6cis6ment la peur de la rage, e'est un sentiment qui se rapproche de la honte de soi-meme et que la malade ellem^me rapproche de la peur de la folie. Elle bavarde sans cesse en elle-meme sur cette id^e et se fatigue la t6te par ses ruminations. C*est pourquoi nous avons rapproche ces deux malades en cherchant a etudier un caractere plus general de Tobsession. Plus on examine ces malades, plus on comprend qu'il nV a pas lieu de s^parer les diff(6rentes phobies les unes des autres et qu'il y a dans toutes un fond commun toujours le m6me, Tinqui^tude et Taboulie.

Observations 175-180. — Obsessions de la folie. — 6latpsycha»thenique a la suite d'un accouchement ; — h la suite de Vallaitement, crises d'obsession ; — sentiment d'isolementy besoin de direction; — phobic des couteaux, angoisses ; — sentiment d'engourdissementj rachialgie, sentiment de Vetrange ; — aboulie, inquietude, agoraphobic A la suite d' Amotion.

II sufBt de vous presenter rapidement ces six malades pour confirmer une opinion que nous avons souvent exprim6e devant vous sur la frequence de Tobsession de la folie. Cette id^e de la folie est celle qui exprime le plus simplemcnt pour Tesprit du malade les troubles fondamentaux de Tabaissement de la tension mentale qu'il ressent, et les sentiments d'incompl^tude qu'il ^prouve si vivement.

Zb..., femme de 82 ans, pr^sente un ^tat psychasth^nique a la suite d'un accouchement. « Je me degoi^te de moi-meme, je me frappe de tous ces cauchemars, j'ai tout le temps I'id^e que je suis completement folie, dites-moi si je le suis tout a fait, j'ai peur de me jeter par la fenetre avec mes enfants, j'ai peur de commettre des crimes : les nerveux et les fous font des crimes, et j'en ferai peut-etre aussi, puisque je suis folie... »

Car..., femme de 28 ans, a d^ja eu une premiere crise, 11 y a trois ans pendant qu'elle allaitait sa fille ; la crise s'est gu^rie en

deux mois. Les troubles viennent de recommeDcer a la suite de fatigues et a propos d*une querelle avec le mari. Les obsessions ne sont pas continues, elles reapparaissent par crises trois ou quatre fois par jour pendant une demi-heure ou deux heures. Les crises sont accompagn^es d'agitation motrice, et la malade marche tout le temps en repliant tout haut ses ruminations; comme cela arrive souvent quand il y a agitation motrice et g^ande agitation mentale, il y a pen d'angoisse proprement dite. La malade r^pfete (c que cela lui barre dans la tMe, qu*elle n*est plus comme tout le monde, qu'elle est tout a fait folle, et qu'il faudra Tenfermer comme la petite R... qu'elle a vue a la Salp6trifere... ». L'histoire de la petite R... qu'elle a vueil y a quelque temps est evidemment in^ signifiante, d'autant plus que R..., une confuse stupide que nous avons eue dans les salles, ne montrait aucunement cette agitation, c'est une maniere de dire qu'elle se sent drole et qu'elle ne se sent plus maitresse d'elle-meme.

Cas..., femme de 52 ans, d'une famille oil Ton ne trouve pas d'ali^n^s mais des goutteux, a d^ja eu deux acces semblables a celui-ci : il est int^ressant de remarquer que les trois acc^s se sont produits dans les memes circonstances a propos des memes sentiments moraux. A Tage de 4^ ans, elle vit son fils tomber a Teau, on le retira a demi noye, mais il surv^cut. La mfere fut epouvant^e et eut I'esprit traverse par cette id6e : « Je vais rester seule. » Fllle resta un mois sans manger et sans dormir rep6tant sans cesse « qu'elle ne pourra plus sq conduire dans la vie parce qu'elle es.t isol6e sans appui, qu'elle a perdu la tete, qu'elle est foUe. » A r^ge de 45 ans, elle apprit la mort de sa mere qui, pourtaut, n'habitait pas avec elle, nouvel acc^s de trois mois tout a faitidentique. Enfin, il y a deux mois, sa fille qui habitait avec elle vient de la quitter : « Cela m'a frapp^e de nouveau, j'ai eu la t^te lourde, gen^e, je ne suis plus libre de penser, quelque chose m'empeche de d^velopper mes id^es, je deviens indifTerente a tout, il me semble que je suis seule au monde, comment voulezvous que je vive si je suis seule, j'ai besoin d'etre dirig^e puisque je suis a moiti6 folle, ma grande crainte c'est d'etre folle, je demande a tout le monde si on me trouve d^ja tout a fait folle ; si je ne le suis pas tout a fait, cela neva pas tarder, pnisqu'on me laisse seule. » Ici, c'est le sentiment d'isolement si grave chez les psychasthcniques qui est la source d'oii sort I'obsession de folie.

Mrc..., homme de 46 ans, a toujours ^t6 un scrupuleux, ind^cis, m^coDtent de toute action qu'il vient de faire et regrettant toujours de ne pas avoir fait le contraire. II a d^ja eu, a plusieurs reprises, la phobie des couteaux : detail particulier il est fabriquant de couteaux, et il les fait toujours a bouts ronds, jamais pointus, tant pis pour les godts de la clientele. II est depuis quelque temps plus fatigu^ surtout apr^s des troubles digestifs qui ont amen6 un fort amaigrissement. Le voici pris d'angoisses a la pens6e qu'il va devenir ramolli, qu'il va etre fou comme ces malheureux qu'il a vus une fois dans un asile, il y a dix ans. « Cette id^e me tourmente toute la journee et c'est elle qui determine mes angoisses. » Nous pensons au contraire qu'elle est la suite naturelle des angoisses et surtout des sentiments qu'il ressent sur lui-meme depuis longtemps.

Gru..., femme de 28 ans, a commence les troubles psychastheniques apr^s la mort de sa mere, il y a trois mois : douleurs de tete, atonie de Testomac, sentiment d'engourdlssement et de fatigue douloureuse et rachialgie. Ce dernier symptome a ici un petit int^rety parce que certains auteurs qui voulaient trop separer, a notre avis, la psychasthenic et la neurasthenic ont soutcnu que les malades qui ont des obsessions et des angoisses ne presentaient pas ce symptome banal de la rachialgie. L'6tat neurasth^nique de celle-ci s*est rapidement aggrav6, elle a des crises d'agitation dans lesquelles elle veut tout casser et pendant lesquelles elle bat son mari et ses enfants, des crises de suffocation et d'angoisse, surtout le matin au reveil. Depuis quelques jours, soit pendant I'agitation, soit pendant Tangoisse, elle se plaint de devenir folic : « J'ai la tete dr6le, dit-elle, j'ai des id^es bizarres : promettez-moi que vous ne m'enfermerez pas. C'est elFrayant de devenir comme les fous, je pr^fererais mourir,' la mort ne me fait pas peur, j'^touffe en pensant que je vais devenir folle et je ne peuxpas m'empecher de le penser tout le temps. » Son mari se montre tr^s ^tonne et nous repond qu'il ne comprend pas oil elle a pu chercher une pareille idee, car, dit-il, elle n'a jamais vu de fous et on n'en parlait jamais devant elle.

II n'en est pas de meme chez cette dernifere malade, Byp..., femme de 28 ans ; elle avait un frere a I'asile depuis bien des ann6es, et elle allait le voir sans inquietude. II y a 18 mois, sans

Wi LES OBSESSIONS DE LA HONTE DE SOI

avoir 6t6 prevenue d'avance, elle I'a trouv^ mort et a dA s'occuper de SOD enterrement. Le lendemain, elle a ^t^ prise d'une crise de depression mentale : elle sentait quelque chose de lourd dans la tete, elle s'est mise a r^p^ter qu'elle voyait des gens avec une figure horrible, que les maisons lui paraissaient a Tenvers, que personne n*avait plus Tair naturel, qu'elle ^tait pouss6e a se jeter contre les murs, et que certainement elle devenait folle comme son fr^re. La crise s'est calm^e assez vite, elle a recommence les jours suivants, puis les crises sont devenues subintrantes et depuis quelque mois la maladie est constituee avec deux sympt6mes principaux : Tagoraphoble et Tobsession de la folie. Bien qu'il y ait ici, au point de depart, la vue d'un ali6n6, nous ne rattachons pas Tobsession a ce spectacle. Cette femme a visits son fr^re pendant plus de dix ans sans avoir cette obsession, elle etait simplement une aboulique et une inqui^te. C'est I'^motion qui a produit Tabaissement mental et qui a fait naitre le trouble de la perception, Tapparence strange des objets. Comme elle avait vu un ali^ne, elle a traduit cette apparence Strange en Texag^rant, quand elle a dit que tout devenait horrible, que tout etait a Tenvers, qu'elle etait folle, et tant que persiste Tabaissement mental avec les sentiments d*incompletude, son esprit est pousse h reproduire la meme interpretation, c'est ce qui a constitue chez elle Tobsession de la folic.

TROISIfiME SECTION LBS OBSESSIONS DB l'aMOUR

Les obsessions amoureuses sont tres frequcntes et se pr^sentent le plus souvent sous la forme du regret passionn^ d'une personne qui a quitt6 les malades. Ces obsessions semblent au premier abord assez diRerentes des obsessions de honte. Cependant nous croyons juste de les rattacher au meme groupe, car ces amours pathologiques dependent presque toujours du besoin de direction, du besoin d'excitation, du sentiment de faiblesse et d'incompl^tude, et par consequent elles ont le meme point de depart et la m6me nature que toutes les obsessions de honte.

Observation i8i. — Obsession amoureuse. — Enietemenl, obsession de la honie de soi.

Cette jeune (ille, Byl..., agee de 21 ans, est amoureuse : il semble que ce soit la une chose bien naturelle et que nous ayons grand tort de nous en m6ler. Cependant, il est bon que vous sachiez que tous les amours ne sont pas normaux, et que tres souvent ils peuvent etre aussi pathologiques qu'une phobic ou une obsession. Depuis longtemps on a admis chez ceux que Ton appelait les d^gener^s des obsessions amoureuses, des ^rotomanies, M. Magnan les a particulierement etudi^es. Yous savez qu*il les divisait en trois classes, suivant que I'amour etait plus materiel ou plus id^al, les manies de masturbation, les manies erotiques proprement dites avec d^sir sexuel, et les ^rotomanies id^ales, les passions de ces malheureux amoureux d'une etoile. Cette distinction est interessante, elle ne permet peut-^tre pas d'expliquer facilement la genese de ces obsessions. Si nous laissons de cdt6 les masturbations qui sont des tics, des agitations ^lementaires, nous croyons que les autres classes s*entrem6lent bien souvent et nous pepsons qu'il y a lieu de tenir compte, pour r^partir les cas qu*elles embrassent, des diverses conditions psychologiques dans lesquelles se developpent ces amours. Ce premier cas que nous

6tudions aujourd'hui est aussi le plus simple, Tamour ne joue ici qu'un r6le secondaire. II est comme les jalousies, comme les id^es de folie une expression d'un sentiment fondamentale et d'une obsession plus profonde et plus simple.

Voyons comment les faits se sont passes. Cette jeune Bile, arrivee a Tage de ai ans il y a quelques mois, vint un beau matin faire a ses parents ahuris une singuli^re declaration. Elle leur declara qu^^tant majeure et libre d*elle-m6me,ellevoulait epouser le gargon jardinier de la maison. Elle leur apprit que d^ja plusieurs fois elle ^tait sortie la nuit de sa chambre, et qu*a I'aide d'une ^chelle elle etait montee dans la chambre de ce gar^on, qu'ils etaient fiances et que le mariage devait avoir lieu le plus tot possible. Le garcon jardinier, tout en affirmant qu'il avait respects la jeune fille, confirmait ces belles declarations. Quand on voulut les s^parer Tun de Tautre, ce furent de grandes scenes, et Byl... dedara qu^elle userait de tous les moyens legaux pour ar river a la conclusion de ce mariage. Nous sommes consult^s par les parents sur* le caractcre d'un acte semblable, quelle opinion allons-nous donner?

La jeune fille est en ce moment tr^s r6ticente ; a toutes nos questions elle r^pond qu'elle n*est aucunement malade, que nous ne pouvons pas sans raison la faire passer pour folle, et que sa resolution est in^branlable. Avant de Tinterroger de nouveau, il faut nous rendre compte un peu mieux de son histoire. Les parents, sans etre malades, ne sont pas normaux : le pfere est un abouliqueextr^mementindecis, presque continuellement m^lancolique ; la soeur ainee est franchement une psychasthenique, avec des maux de tete, des maux d^estomac, des troubles de Tattention, des manies mentales de precision et des phobies, en particulier des phobies des fonctions et surtout des phobies de la parole. Notre sujet lui-m^me a toujours 6te plus que bizarre, d'unc timidite et d'une sauvagerie extremes, cette jeune fille n'a pu rester dans aucune pension, elle avait pris meme la resolution de mourir de faim, si ses parents ne Ten retiraient pas. Elle a toujours eu des crises d'entetement formidable, dont il etait absolument impossible de la faire sortir. Ces enteiements sont, comme vous le savez, une autre forme de Taboulie. Depuis longtemps, par suite de sa sauvagerie, elle refusait de voir du monde ; mais vers 17 ans, elle commen^a a refuser de sortir et de se montrer dans la rue. Elle donnait ii ce propos des explications bizarres : « Je ne

sulspas une jeunefille coinnie lesautres,jesuis laide, j'ai une figure de chat ; vous ue voyez done pas eomme cela est honteux de faire sortir une jeune fille comme moi. Je suis un monstre, tout le monde se retourne quand je passe, c'est pour moi un supplice de me laisser voir ainsi. » Etil fallait se resigner a des scenes inoui'es pour obtenir qu'elle prit un peu I'air au dehors. Dans ces conditions la voici qui d^clara il y a deux ans qu^elle voulait entrer au convent de la Trappe, et qui, pendant quelque temps, s'ent^ta dans ses id6es religieuses. Cependant elle ne poussa pas son projet jusqu'au bout, mais elle restji triste et continuait a r6peter : « Je suis un pauvre ^tre a part, pas intelligente, laide, pas capable de tenir mon rang, etc. » Depuis quelque temps, elle 6tait en apparence plus calme, et c'est a ce moment qu'elle a lanc6 sa declaration de fian^ailles.

Nous commen^ons d^ja a etre edifies : toute I'histoire ant^rieure est bien nette : aboulie, timidity, entetement, phobie de la rue, et une grande obsession de la honte de soi, portant a la fois sur le corps et sur I'esprit. Que vient faire le mariage avec le garcon jardinier au milieu de tout cela ? II est infiniment probable qu^il se rattache a tous les troubles precedents.

Forts des renseignements precedents, nous avons ete plus capables de faire parler cette jeune fille, en la prenant a part et peu a peu elle a fini par tout raconter : « Que voulez-vous, nous a-t-elle dit, je fais tout a contre ccBur, je n*ai de goAt a rien, je fais tout mal, j'oflense le bon Dieu, je ne dois pas ^tre consol^e,

laissez-moi devenir ce que je pourrai » Nous voici encore en

plein dans la honte de soi, elle avoue qu*elle n'a pas eu le courage de se retirer au convent de la Trappe, elle ne se sentait pas une vocation suflSsante. Vous voyez encore le scrupuleux qui ne va pas jusqu*au bout des actions. Elle ne savait plus que devenir, d6sirant le mariage et pensant qu'elle ne pouvait pas se marier avec un jeune homme de son rang, elle a cherche un mariage inferieur, et le garcon jardinier lui paraissait offrir une solution admirable au probleme qu'elle se posait : « Elle se mettrait a faire *la cuisine, elle se presenterait comme domestique, puisqu'elle n'etait bonne qu'a cela. Pendant plusieurs mois, elle a meme essaye de ne plus se laver les mains pour etre plus a son niveau... » Vous n*avez plus maintenant aucun doute, ce n'est pas a proprement parler un amour. L^ar^iour n'est ici qu'une expression de Tobsession plus profonde qui est la honte de soi. II est

'M LES ofisessioNS DE La honte

vrai que peu a peu elle pretend avoir fini par s'eprendre un peu de ce garQon, c'est possible; mais ce n*est pas Tessentiel et le sentiment de honte reste le fait Ton da mental.

II n'en est pas moins vrai qu'en presence d'un cas de ce genre le m6decin est fort embarrass^ : il est evident que ces fiangailles sont absurdes et qu'elles constituent un acte nettement pathologique. II est bien difficile de laisser cette jeune fille continuer cette folic qui ne pcut avoir que des consequences d(§sastreuses. D'autre part, comment nous y opposer s^rieusement ? Ainsi qu'elle le dit, elle est majeure et va faire les sommations l^gales, et il n*y aurait qu'un moyen radical, c'est de la faire interner. Mais il est bien dur de prononcer Tinternement contre une jeune fille de 21 ans, uniquement pour un acte de ce genre. C^est la une question tr^s delicate : si cette jeune fille avait montre une tres grande resistance, nous aurions ete extr^mement embarrasses. Heureusement, et c'est d'ordinaire ce qui arrive dans les delires des scrupuleux, elle etait plus convaincue en apparence qu'en realite. Elle a fini par nous dire que, laiss^e a elle-meme, elle n'est pas bien sdre si elle aurait le courage dialler jusqu^au bout. Son entetement etait surtout exag^r^ par la resistance des parents. Nous esperons, en nous adressant a Tobsession fondamentale de la honte, modifier ces conceptions secondaires.

Nos previsions se sont heureusement realisees, et nous croyons etre parvenus a eviter a cette jeune fille une grosse sottise. Chose singuli^re, nous avons ete consultes en meme temps pour trois cas a peu pres du meme genre, relatifs a des jeunes filles qui s'entetaient a faire des mariages evidemment absurdes. Le premier cas nous a surpris en nous prenant au depourvu, et nous avons eu tort de repondre aux parents que cette question ne nous regardait guere, et nous ne savons ce qui est arrive. Dans le second cas, il s'agissait d'une hysteriquc qui avait evidemment une idee fixe delirante : elle etait facilement hypnotisable et a ete fort bien guerie par la suggestion. Dans le troisifemecas, il s'agissait de cette scrupuleuse Byl... et les choses etaient beaucoup plus delicates. Nous avons d^abord eu un succ^s facile en la faisant entrer a Th^pital, en la soignant comme une malade. Elle a ete tres surprise de se voir traitee, sinon en folle, au moins en malade par des gens qu'elle trouvait en apparence assez raisonnables. Le changement, Tetonnement de rencontrer de la bienveillance

Vont secou^e, et en quelques jours elle a perdu les sentiments d'incompletude fondamentaux, elle s^est jug^e plus sainement et elle a renonce a son mariage insense. Les parents ont eu le tort de la reprendre aussitot et elle n'a pas tard^ a avoir une rechute. Nous avons recommence le traitement en la traitant avec plus de s^v^rite, en la for^ant dans des seances r^gulieres d^exercer son attention y sa voIont6,sa m^moire : un simulacre d*hypnotisme et de suggestion qui n*a jamais abouti nous a rendu service. Les progr^s ont etc plus lents, mais plus siHrs, elle a perdu son hesitation, sa timidite, sa honte d'elle-meme, et elle a oublie plus serieusementTamour qui en etaitla consequence. Un petit detail singulier : lorsqu*elle etait deja tout a fait bien, ses parents ont eprouve le besoin de la mener se confesser, et Temotion lui a cause immediatement une jaunisse qui a d^ailleurs gueri en huit jours. C'est un des cas les plus nets d'ictere emotif que nous ayons vu. Cela indique Textraordinaire sensibilite de son syst^me nerveux. II faudra bien des precautions pour qu^elle se maintienne sans rechute plus ou moins grave.

Observations i8a et i83. — Obsession amoureuse par besoin de direction. — Antecedents hiriditaires, disordres, excentricites, direction sMre, sentiment d'isolement.

Si Ton veut un jour entreprendre une psychologic bien difficile, la psychologic de Tamour, il faudra connaitre bien a fond nos malades scrupuleux, car ils fourniront les types de toutes les varietes de Tamour. Cette pauvre femme pleure son amant, elle est inconsolable de son depart et presente a ce propos tons les troubles de Tobsession continuelle. Yous voyez son aspect, ses costumes en desordre et de couleur voyante, son fard, ses cheveux teints. II semble qu'elle ait une existence toute speciale et que son regret amoureux trouve une explication toute naturelle dans son besoin d'une vie de .desordre. C*est cependant la toutle contraire de la verite.

Ce n'est pas tout a fait de la faute de la pauvre fille, si elle est excentrique et de mauvaise tqnue ; son p^re etait un grand buveur tres exalte ; du c6te de sa mere, Taieule, la grand*mere, la tante, trois cousins germains ont ete alienes. Quant a la mere elle n'etait folic qu'au moment dc ses regies etelle n'a ete enfermeea Tasile

que trois fois. La pniivre rcmme a le droit d'etre bizarre : des la puberte, a quatorze ans, elle se montra corapletemcnt des6quilibree, manie du suicide, morphinomanie, fugue, mariage absurde, abandon du mari, divorce, maison de correction, etc., etc.

Elle finit par rencontrer, a I'age de vingt-deux ans, un individu intelligent qui la trouva jolie, s'int^ressa a elle, en fit sa maitresse a la condition qu'elle edt une tenue convenablc. II la traita d*une facon paternelle et severe, il supprima la morphine, Talcool, toutes les manies et tons les desordres; en un mot, il exigeala vie d'une petite bourgeoiserang^e. Elleaccepta tout avec d^lices, elle eut une conduite admirable, etse trouva la plus heurcuse des fernmes: <(Cesontlesseules ann^esdemavieoii j*aiepudormir.» Voyez la suppression de Tinsomnie comme des autres troubles nerveux par Tefiet de la direction. Que Ton ne pense pas, comme on le soutient aujourd'hui, qu'il s'agit uniquement de phenomenes g6nitaux, elle avait fait avant ce moment et elle fait encore depuis le depart de Tamant tous les exces avec satisfaction complete. Au contraire, elle avait infiniment moins d'excitation sexuelle pendant cette p^riode et elle a raison quand elle nous dit qu'elle ne tenait pas du tout a Tamant a ce point de vue et qu'elle aurait eu exactement la meme santc, meme sans relations sexuelles. En un mot, c'etait une d^sequilibree aboulique qui se portait bien, parce qu'elle ^tait tenue et bien dirig^e, voila tout.

II y a deux ans, son amant Ta quittee pour se marier ; il Ta laiss6e a Tabri du besoin, elle s*est tenue assez tranquille pendant quelque temps par souvenir de lui, puis tous les desordres ont recommence, Talcool, le haschich, la morphine, I'^ther, etc., toutes les debauches possibles ont de nouveau envahi sa vie. Un desordre inimaginable en est results, et au milieu de tout cela se d^veloppe une obsession perpetuelle du besoin de son ancien amant, un regret fou, angoissant, qui fait qu'elle Tappelle partout, sans oser cependant le rechercher. Elle ne demande qu'une chose c^est de ne plus penser a lui, elle pretend que cette pens^e est la cause de toutes ses soufTrances, quand en r6alit6 I'inverse est bien plus vrai. I/obsession amoureuse a ici une forme speciale et elle est Texpression d'un besoin de direction extr^mement fort chez une des^quilibr^e, tout a fait incapable de se conduire elle-m^me.

La meme forme d'obsession amoureuse se rencontre tres fr^-

LES OBSESSIONS DE L'AMOUll 401

quemment chez les obsed^s ordinaires qui ont et^ soulages ou gu^ris par Tiafluence d'une personne. Yoici une femmede 4oans, Mil..., dont nous ne dirons que deux mots. C'est une ancienne obs6d^e avec phobie des couteaux et obsession d'homicide a forme banale. Elle a rencontr^ il y a un an un individu qui a pr^tendu la gu^rir par Thypnotisme. II ne Ta pas hypnotis6e du tout, vous savez qu'on ne parvient pas a ce ph^nom^ne chez les psychasth^niques ; il Ta remont^e et Ta dirig6e en exergant son attention, il Ta presque guerie ; mais la pauvre femme ne pent plus continuer. Elle est marine, elle n'a aucune envie de quitter son mari, d'autre part I'hypnotiseur ne veut a aucun prix se charger d'elle et n'a jamais song6 a la prendre comme maitresse. Cependant, elle sent qu'elle ne pent plus se passer de lui, elle va le voir constamment si bien qu'elle se fait renvoyer. Une obsession amoureuse toujours par besoin de direction a remplac^ la pr^cedente.

Observation i84. — Maladie de risolement. — Obsession amoureuse, cessation de direction.

Voici bien le cas le plus bizarre de ces besoins de direction chez ces pauvres d^biles. Cette pauvre femme, Ck..., ag6e de 4i ans, est en ce moment absolument afiblee par toutes sortes d'obsessions hypocondriaques; elle a des souffrances invraisemblables de tons les organes, des maux de t6te, des fatigues, des maux de reins, des angoisses avec le sentiment qu*elle ne gu^rira jamais, des troubles du sentiment de la personnalite, elle sent la peur de perdre son moi, I'incapacit^ dc fixer Tattention ou la volont^, le sentiment perpetuel de dedoublement, « de lutte lamentable en elle-m6me, de division d*un pauvre etre qui se cherche », d'emotivit^, d'angoisse, de manie d'ind^cision et d'interrogation, etc., etc. C'est une sorte d'affolement oil tons les symptomes psychasth6niques se melangent confusement et s'excitent les uns les autres. Qu'est-ce qui a determine un pareil desordre ?

Antecedents ordinaires, nevropathe Emotive aggrav^e par la fievre typhoi'de a vingt-trois ans, par les accouchements, par rinfluenza, s6rie d'obsessions ant^rieures, en particulier la crainte du suicide et la phobie des cordes. Cette femme est surtout tres malheureuse depuis la mort de son mari qui Ta laiss^e isol^e a

LES OBSE89IONS II. a6

trente-deux ans. A Tage de trente-cinq ans, elle rencontre dans son petit village une ancienne maitresse qu'elle avalt eue a la pension : cette fern me, de dix ans plus agee qu'elle, ^tait une malade du m^me genre avec des manies de propret6 et la salet^ comme consequence, tres d^sordonnee et egalement tres malheureuse. Ck... remarqua les manies de son ancienne maitresse, elle lui en fit des reproches, la gronda, Tencouragea doucement, et la for^a a se tenir proprement. '

Celle-ci, de son cot^, comprit bien les faiblesses de Ck..., elle calma ses apprehensions, la forca a se risquer dans les rues, supprima ses phobies. Les voici raviestTune de I'autre : elles se dirigent et se soutiennent mutuellement, comme Taveugle et le paralytique, et grace a cet appui mutuel elles restent parfaitement raisonnables pendant cinq ans.

Un malheur terrible a tout perdu : une domestique renvoyee s'est permis de lancer contre ces deux vieilles femmes une accusation detestable. Leur amitie singuliere qu*elle n'etait pas capable de comprendre lui a paru louche et elle Tattribua a des motifs inavouables. D^sespoir des deux femmes, remords, scrupules, et pour conserver leur reputation qu'elles croient sottement compromise, separation. Vous en voyez le beau resultat. Allons, ce . seraitfaire oeuvre pie que de reconcilier ces deux pauvres femmes qui s'aidaient mutuellement dans la vie et qui sont devenues indispensables Tune a Tautre.

Observation i85. — Obsession amoureuse. — Besoin de direction et besoin d'excitation.

Les obsessions amoureuses ne semblent pas toutes relever d'une explication aussi simple que les precedentes, le besoin d'etre aime ne se confond pas toujours avec le besoin de direction. II est necessaire de distinguer ces nuances si Ton veut entrer dans la psychologic de Tamour et dans Tinterpretation des obsessions.

Voici en efTet une femme de 3i ans, Sim..., dont Tetat mental serait peu clair si on se bornait a la comparer aux types prece^^ dents. C'est aussi une amoureuse folle, malade parce qu*elle a ete renvoyee par son amant. Ce sont les m^mes scenes de desespoir, la meme pensee perpetuellemcnt fixec sur le m^mc sujet.

elle croit sans cesse parler avec ce personnage, elle ne s'occupe que de lui et se d^sinteresse de toute la vie r^elle, Elle r6ve qu^elle peut se devouer pour lui, le sauver de grands dangers, 6tre la chose la plus infime aupres de lui. a Je voudrais etre un encricr de son bureau, pour le voir, I'entendre »

Elle a des impulsions a retourner chez lui pour se faire renvoyer de nouveau, elle ne mange plus, elle ne dort plus et au milieu de tout ce d^sordre elle a conserve la conscience claire du ridicule et du danger de cette passion ; raais cette lutte augmente seulement sa soufTrance. Sur tons ces points elle est absolument identique aux cas precedents.

Mais oil la difference commence, c'est quand on examine sa conduiteanterieure, et le genre de service qu'elle demandait a son amant. On ne peut plus dire qu'il s'agisse d'une femme toujours desequilibree, incapable de se conduire seule, qui a trouv6 chez Tamantune direction n^cessaire et qui retombe dans le d^sordre parce qu'elle est seule. Loin de la, c'est une femme en apparence tres bicn 6quilibree qui travaille beaucoup, qui dirige des employes, qui est m^me connue comme sachant se faire obeir de tons et comme capable de mettre tout en ordre. Ces facult^s de direction d'elle-m^me et des autres etaient parfaitement d^velopp^es avant qu'elle ne connut son amant ; elles n'ont pas ete modi(i6es pendant qu'ellele fr^quentait, elles subsistent encore aujourd'hui et il est bien evident que son amant ne Ta jamais dirigee. Yous voyez done que ce besoin angoissant de voir une personne determin^e ne semble pas repondre a la m^me lacune que prec6demment et qp'il y a des vari^t^s dans le besoin d'etre aim^.

Avant d'etudier I'etat mental de cette malade, nous voudrions dire quelques mots sur celui de sa m^re a laquelle elle ressemble beaucoup. La mere de Sim. . . qui vient de mourir il y a peu de temps a laisse dans Tesprit de tous ceux qui Tont connue un souvenir terrifiant. II paratt que la pauvre dame etait absolument epouvantable : elle avait la manie de Tautorit.e pouss^e jusqu'au delire, elle ne tol^rait pas chez ses parents, chez son mari, chez aucune des personnes qui Tapprochaient, un geste, un mot, une id^e qu'elle n'aurait pas dicte.

Elle s'occupait de tout, avec une activite fi^vreuse et en apparence assez raisonnable, elle voulait que tout fiU organist par elle, jusque dans les plus petits details, et se livrait a des scenes de violence des qu'elle sentait la moindre divergence. Elle battait

le marl et les enfants, s*ils faisaient mine de lui resister, elle insultait grossieremcnt tout le monde et se montrait en un mot d*un ^goi'sme implacable.

Mais en meme temps, et c^etait le cot^ comique de la situation, elle avait un besoin egalement fou d'etre aimee par tout le monde et plus elle avait martyris6 les gens, plus elle aurait voulu ^tre aim^e d'eux. Si bien que le sujet ordinaire de ses conversations ^tait toujours le meme : « elle s^^puisait de fatigue, disait-elle, pour ses enfants, pour toute sa famille et n*^tait pas aim^e en retour. » Si une personne, une de ses Giles surtout, manifestait la moindre affection pour une autre personne, elle devenait jalouse et souffrait cruellement. Ce sentiment s'exer^ait surtouta propos de son fils. Elle avait pour lui une passion folle qui n'etait guere pay^e de retour. Elle lui faisait des cadeaux, le comblait de prevenances, lui faisait vraiment la cour a un tel point que ce jeune homme pen respectueux quitta la maison en disant que les fagons de sa mere a son ^gard ^taient repugnantes. Vous voyez done d^ja chez la mere un caractere tr^s curieux, tres amusant a analyser, fait d'autoritarisme avec apparence de volont^ forte et de besoin d'etre aim6.

Nous retrouvons chez la fille un caractere analogue, avec une l^g^re attenuation ; elle a un souvenir si odieux du caractere de sa mere qu'elle r^duit ses instincts autoritaires de peur de lui ressembler.

II y a, chez ces personnes,un premier point que nous avons deja analyst, c'est le caractere autoritaire : nous avons montr^ d^ja a plusieurs reprises que la force de la volonte n'y est qu'apparente. Ce sont des gens dont les croyances, Fattention, la volont6 ne peuvent subsister que dans un milieu moral special, caract^ris^ par une grande uniformite, que la contradiction fait souffrir en detruisant leur synthase mentale si instable et si difficile a r^tablir. Chez Sim... comme chez sa mere, on retrouve bien des signes de cette faiblesse de volonte, la diificulte qu'elle 6prouve pour prendre goiit a ce qu'elle fait, la revasserie perp^tuelle, les manies mentales, le besoin de la perfection, les doutes, les scrupules, etc. Mais si nous comprenons leur autoritarisme, on pent se demandcr ce que signifie leur besoin d'etre aim^ : puisque ces gens-la obtiennent dans leur milieu I'uniformite morale qu'ils d^sirenl par la violence, puisqu'en realite ils parviennent a ce qu'ils veulent, puisque d'autre part ils ont une force

suiBsante pour mettre ainsi de I'ordre dans leur vie, que demandent-ils aux autres quand ils veulent ^tre aim^s ?

II est evident que le besoin de direction existe tout de meme chez eux ; ils sont volontaires, mais avee effort ; ils maintiennent l*ordre dans leur vie en se torturant eux-memes et its voudraient au moins, sur certains points, se laisser aller. Sim... depuis sa premiere enfance a eu une serie de passions folles pour des mattresses, des camarades et quelques-unes de ces lettres expriment assez bien ce sentiment. Permettez-nous d*en reproduire des passages a titre de document psychologique. « Aussi loin que je me souvienne, nous dit-elle, toutes les sottises ou toutes les bonnes actions que j'ai pu commettre viennent de la meme cause, une aspiration a un amour parfait et id^al oil je puisse me donner tout entiere, confier tout mon etre a un autre etre, Dieu, homme ou femme, si sup^rieur a moi que je n'aurais plus besoin de penser a me conduire dans la vie, ni a veiller sur moi. Trouver quelqu'un qui m^aimerait assez pour se donner la peine de me faire vivre, quelqu'un a qui j'obeirais aveugl^ment et en toute confiance, sil^re qu'il m'eviterait toute defaillance et me menerait tout droit, tres doucement et avec beaucoup d'amour, vers la perfection, qui m'eleverait avec lui toujours vers le bien et le beau oil j'aspire et ne puis parvenir n'ayant pas la force d'^viter les tentations Combien j'envie I'amour id^al de Marie-Madeleine et de Jesus : etre le disciple ardent d'un maitre ador6 et qui en vaut la peine ; vivre et mourir pour son idole, croire en lui sans aucun doute possible, tenir enfin la victoire definitive de

Tange sur la bete me tenir dans ses bras si envelopp^e, si

petite, si blottie sous sa protection, et tellement a lui que je n'existe plus... » N'est-il pas curieux de relever des paroles d'une telle humility et d*une telle douceur chez des personnes horriblement exigeantes et autoritaires. On voit bien comment leurs facons autoritaires ne sont qu'un masque pour dissimuler leur faiblesse : elles seraienttropheureuses d'etre toujours tresdouces, si tout Tunivers ne pensait que pour elles : c'est malgr^ elles qu'ellessont m^chantes. On retrouvera cette meme douceur infinie chez les fanatiques religieux qui veulent 6tre adores de leurs victimes quand ils les bril^Ient. On pent done dire qu'en partie le besoin d'etre aim^s que Ton constate chez ces malades a la meme origine que prec^demment.

Mais Texplication n'est pas suflisante, parce qu'en r^alit^ I'a-

mant de Sim... ne remplissait pas dii tout ce role de direction morale, ne lui donnait aucun conseil et ne dirigeait rien du tout. II faut arriver a un autre fait tr^s important chez ces malades. Pourquoi done le mari de cette femme qui est tres raisonnable et tres ^nergique ne lui suffit-il pas ? C'est que ce mari a eu peu d^^ducation, qu'il est peu instruit et peu brillant, qu*il lui parle peu et qu'il ne Tamuse pas : « Seule je m'ennuie, mon mari ne fait pas travailler ma tete suffisamment, il ne sait rien, il ne

m*apprend rien, il ne m'^tonne pas Je me connais moi-m^me,

j'ai ^puis^ le cercle de ceque je peuxpenser, j*ai besoin qu'on me donne de nouvelles idees, de nouvelles impressions, d'autres Amotions, mon mari n'a que du bon sens ordinaire, cela m'assomme... Un mari devrait toujours etre sup^rieur a sa femme. » Et surtout, le mari ^tant tres bon, trfes devoue avec elle, a il ne sait pas me faire souffrir un peu. On ne pent pas aimer quelqu'un qui n'est pas capable de vous faire souffrir. »

D'autre part, qu'est-ce que Tamant a done 6i^ pour exercer sur elle une si vive impression ? Voyez cette description toujours dans une des lettres de la malade : « C'est un homme 6tonnant, jamais je ne lui ai vu une minute de trouble, d'emotion, de piti6, de bont^, de laisser-aller ; toujours maitre de lui, persifleur, taquin, et froid a vous faire mourir de chagrin. Avec cela un toupet, un sang-froid, une finesse d*esprit et une vivacity d'intelligence qui me faisaient perdre la tete ; il avait le talent de vous arreter au moindre elan et de vous faire rentrer dans la gorge toute phrase un peu sentimentale, tellement que, n'importe quelle torture morale ou quelle humiliation il m'ait inflig^e, jamais je n'ai pu verser une

larme devant lui » En somme son amant a ^tonn^ cette petite

femme, ce qui n'^tait pas bien difficile ; il lui a exhib^ des theories philosophiques et politiques qu'elle n'avait jamais entendues dans son milieu ; en outre, il a trouv^le moycn de la faire souffrir en la traitant avec une brutality sans ^gale, elle qui 6tait toujours habitude a tant d*egards. Enfin il faut bien ajouter quelque chose des ph^nomenes g^nitaux proprement dits que Ton veut consid^rer souvent comme essentiels. Et bien si on se place au point de vue de la sensation precise, cette femme reconnait, avec regret il est vrai, qu'elle n'a jamais 6t^ satisfaite par son amant, qui n'avait aucun <^gard pour elle et ne se preoccupait que de lui-meme. Elle avait la satisfaction bien plus complete dans son manage. Mais il y avait autour de cette sensation bien autre chose, la peur, le

remords, une emotion intense qui lui serrait la gorge et qui rendait la chose beaucoup plus pimentee qu^avec son mari. « Surtout je n'avais pas ce sentiment si penible de pr6voir exactement le geste qui va arriver a chaque moment. » Ce qu^il y avait de plus important dans Tamour n'^tait pas Tamour, mais des Amotions et surtout la nouveaut^.

En un mot, quelle difference y a-t-il entre le mari et I'amant ? Le mari n'apportait pas d'id^es nouvelles, pas plus que de gestes nouveaux, iln'etonnaitpas, ne faisait pas souffrir, n'emotionnait pas. L'amant ^tait nouveau dans ses actes et dans ses id6es, il 6tonnait, il emotionnait et il faisait souffrir. Tout cela pent se resumer par le terme A' excitation, Ce que Tamant apportait c*dtait une excitation vijolente qui ne tenait pas uniquement a Facte sexuel mais a tout un ensemble de phenom^nes physiques et moraux.

L'excitation est un ph^nomene essentiel chez les abouliques : ces malades se sentent toujours d^prim^s et ils souffrent de cette depression. Sans doute ils arrivent a se rendre la vie tolerable en etant autoritaires, en rendant homogene le milieu ou ils doivent vivre, en se faisant diriger ; mais ils restent malheureux, parce qu'ils ne peuvent pas releverleur niveau mental jusqu^a obtenir la jouissance du present, ce qui est le seul remcde de Tennui. Ils ne savent pas se tendre eux-memes, et alors ils cherchent cette tension de tons cot^s ; s^ils la trouvent dans Talcool ou dans la morphine, ils seront alcooliquesou morphinomanes, s'ils la trouvent dans Tamour divin et dans T^motion religieuse, ils auront un delire mystique, mais s^ils trouvent dans une personne humaine cette cause d'excitation ils seront amoureux et'quand cette personne les abandonnera, ils auront les m^mes d^sordres qu'un morphinomane priv^ de piqi^re, et Tobsession amoureuse ne tardera pas a se constituer.

Cela est tellement vrai que cette femme a d^ja pass^ par plusieurs tentatives de ce genre, elle a eu de Texaltation religieuse, et retrouvait dans la communion la meme excitation qu*elle a cherch^e ensuite dans les rapports avec son amant. Sa mere qui ^tait identique, vous le voyez, a eu des passions folles pour la litterature, et s'excitait par la po6sie. Celle-ci a d^ja eu les m6mes passions pour le travail, c'est maintenant le meme ph^nomene qui s*cst pass^ quand elle a c^d(§ a ce personnage. Nous croyons que notre interpretation est plus large et plus reelle que celle qui, dans une pareille aventure, rattacherait tous les ph^nomenes a des troubles du besoin sexuel.

Observations i86 et 187. — Obsession amoureuse. — Besoin d' excitation, besoin de direction.

La plupart des cas d'obsession amoureuse rentrent dans Tune ou dans Tautre des interpretations pr^c^dentes. Cette femme de 3g ans, Tkm..., est une type de besoin d^excitation. Elle a eu pendant cinq ans pour amant, un litterateur assez int^ressant qui Ta associ^e a ses travaux. « II avait, dit-elle, une vie si riche et il etait si tyrannique, je ne pouvais m'occuper que de lui et je ne pouvais penser a autre chose. » Depuis qu'elle s*est trouv^e delaiss^e, elle n'a plus d'int^ret dans la vie et se laisse aller a une depression enorme qui am^ne les angoissses et les scrupules.

Inversement voyez Tobservation de cet homme de 3i ans, Bs..., affole, presentant la plusgrande agitation motrice avec des angoisses, essayant le suicide, parce qu*il est renvoy^ par sa maitresse. II cherchait bien aupr^s d'elle un peu d'excitation, c'est un scrupuleux genital qui n'a pu pratiquer a peu pres Tacte genital qu'avec cette femme. Mais il le pratiquait fort rarement, et ce n'est pas la ce qui lui manque le plus. Cette femme Ta force a travailler, lui a fait apprendre un metier, lui a fait faire des oeuvres interessantes : elle Ta retire de la nullite 011 le maintenait son aboulie. II retombe dans Tinertie, d^s qu'il se trouve abandonne a lui-m^me.

Vous voyez que les deux besoins se confondent dans certaines observations, c'est que la direction de la volonte et Texcitation de I'activite mentale sont deux choses tres voisines qui se presentent souvent ensemble.

Observation 188. — Obsession d'etre une enfant. —

Agitations motrices, angoisses, besoin d'etre aimee,

Voici une bien singuli^re obsession qui parait amusante, ce n'cst pas cependant une simple curiosite, elle nous montre bien comment se forment ces idees obsedantes, comment elles prennent pour point de depart certains sentiments anormauxqui caracterisent retat mental des scrupuleux.

Cette femme de 32 ans, Qi..., a une attitude tout k fait caract^ristique : elle est extremement g^n^e et ne sait comment se tenir, elle parte a peine et pour nous parler, elle tientles yeux ferm^s. De temps en temps elle delate de rire, c*est probablement tout ce que vous pourrez voir de son ^tat, car nous n'esp^rons pas qu'elle se decide a expliquer devant vous ce qui la pr^occupe le plus. II nous a fallu beaucoup de peine et de patience pour le lui faire avouer quand nous etions seulsavec elle.

Elle a toutes sortes de troubles nerveux, des crises d'angolsse, oil elle perd la respiration, des rires, des pleurs, des agitations qui la poussent a marcher inddfiniment ou a courlr. Certalnes de ces agitations sont singulieres et ne ressemblent pas tout a fait aux mouvements incoordonn^s qui existent d*ordinaire dans Tangolsse.

Elle saute, elle danse, elle rit aux eclats, elle aime a se d^pelgner et a faire flotter ses cheveux sur ses epaules, elle coupe ses cheveux pour les rendreplus courts. En un mot, ellejoue absolument comme une enfant. C'est la la grosse histoire: cette femme de 32 ans est obsed^e par Tld^e qu'elle est une petite fille de dix a douze ans. Elle sait bien que cette id6e n'est pas juste, elle la trouve ridicule ; aussi se cache-t-elle la figure dans les mains pendant que nous en parlous, aussi fait-elle tons ses efforts pour la disslmuler devant certalnes personnes. Quand elle se trouve en particulier avec ses beaux-parents, elle se tient ralde et guind^e, elle serre les levres pour ne pas rire. Mais quand elle pent un peu se lalsser aller seule, devant son marl ou surtout avec son petit garqon, elle veut sauter a la corde, jouer a cache-cache, faire des niches, et cela la rend si contente, si aglt^e. D'ordinaire, son attitude est une sorte de moyenne entre les deux tendances, elle exprime cette lutte entre les deux sentiments ou mieux entre les deux ages. De la ces rires, ces yeux ferm^s, ces grimaces, cette gene de tons les mouvements que nous avions tant de peine a comprendre, de la aussi cette souffrance qui vous est bien connue et qui r^sulte toujours de la lutte contre une idee obs^dante.

Quelle singullere Id^e, direz-vous, comment cette femme lourde, et en somme d'un age deja s(^rleux, une m^re de famille, arrive-t-elle a se tourmenter de ce d^slr fou d'etre un enfant de dix ans ? Au premier abord vous avez envie de dire que c'est la un hasard quelconque, une circonstance agissant comme une suggestion qui lui a mis entete cette id^e baroque. Comme nous ^tudions

depuis longtemps un grand nombre de psychasth^niques obsed^s, nous faisons line autre remarque : cette id^e est rare en tant qu'obsession, c*est la premiere fois que nous la voyons devenir franchement maladive et genante mais elle est tr^s fr^quente, sous forme de sentiment vague, dans Tesprit de beaucoup de nos scrupuleux. lis nous disent bien souvent qu'ils ne se sentent pas vieillir ou qu'ils ne veulent pas vieillir, qu'ils seraient heureux de rester petits enfants, qu'il faut les considerer comme tels, qu*ils sont encore enfants par bien des c6t6s. Nous avons vu que tons les sentiments des scrupuleux, sentiment d'automatisme, de fatalite, de devoir, de g6ne, d'amour de Tind^pendance, de remords, etc., peuvent chez tel ou tel sujet s'exag^rer et devenir une obsession. C'est ce qui est arriv6 chez cette femme pour ce sentiment banal d*enfantillage.

Mais il faut remonter plushaut; pourquoi ont-ils tons ce sentiment ridicule? EUe nous le dittres bien. « Je voudrais qu*on me trouve gentille, j'ai peur d'etre laide comme un pou, je voudrais qu'on me culine, qu'on me caresse, je voudrais tant qu'on m'aime. On ne m'aime pas bien, voila nion malheur^ je ne suis jamais si^re qu'on m'aime bien. II faudrait non seulement m*aimer bien, mais surtout bien me le dire, me le dire tout le temps et bien me faire sentir que c'est vrai. » Nous voila ramenes h un sentiment que nous connaissons depuis plus longtemps, le besoin d'etre aime qui produit, vous le savez, les grandes obsessions amoureuses. II a eu ici une consequence plus drole, il a produit Tobsession d*6tre petit enfant pour ^tre aime et calin^ comme un petit enfant.

II est facile de remonter plus haut, mais ici nous n'insistons pas car c'est une analyse que nous avons faite vingt fois. Le besoin d'etre aime se rattache chez les scrupuleux a trois origines : i^ a la peur de la lutte, ils d^sirent ne pas avoir d'ennemis contre lesquels il faudrait faire effort, ils veulent Hre dans un milieu sympathique : vous rappelez-vous cette pauvre femme qui pr^f6rait mourir plutot que d*6tre mal avec son concierge. 2** Ce sentiment se rattache au besoin d'etre dirige : ils veulent qu'on s'occupe d'eux perp^tucllement, qu'on leur indique tout ce qu'il faut faire. Cette brave dame souffre horriblement de la solitude; quand elle marche toute seule, elle titube, elle en oublie son chemin : (c je marche dans le vague, il me semble que je n'ai plus d'id^es, je sens que tout devient drole, » sentiment, vous le devinez, qui pent etre souvent le point de depart d'agoraphobie. 3" Ce

besoin d'etre aim6 a aussi comme point de depart le besoin d'etre excite. Ces gens qui ont une depression perpetuelle^ en souffrent et ils ont besoin d'etre perp^tuellement excites au dela de leur tension habituelle. De la, des manies de Talcool, des manies de Texcitation g^nitale, etc., et quand certaines personnes leur procurent cette excitation physique ou morale ils s'y attachent d^sesp^r^ment. Chez cette malade, ce sont les deux dernieres causes qui ont agi le plus, elle trouve que son mari est trop s^rieux, qu'il est toujours absent. « II lit son journal le soir, il ne la fait pas jouer, il ne Tamusepas)), autrement dit, il ne I'excite pas, il ne la remonte pas. De la ce besoin d'etre plus dirig^e, plus excit^e, d'etre aimee parquelqu'un.

Au dela que trouverons-nous? Tinquietude, qui a commence des Tenfance, quand elle s'effrayait de la sainte vierge et du diable. Le d^faut de croyance ferme, elle ne sait pas si elle cr.oit ou non^a la religion, elle hesite ; la timidity qui la rendait malade des qu*il fallait parler a quelqu'un ; le d^faut de volont^, d'attention, la reverie sur le pass^, etc...

Nous ne pouvons avoir aucun renseignement net sur les antecedents hereditaires, mais comme nous voyons qu'il n'y a aucune maladije capable d'expliquer cet etat psychasthdnique, comme cet 6tat a debute des Tenfance, il est probable qu'il est her^ditaire. C'est un trouble du caractere qui en ^voluant dans certaines periodes de depression arrive a determiner I'obsession. Ce que Ton peutfaire de mieux pour elle, c'est de la rassurer et de lui donner, pour un moment au moins, une illusion de la sympathie.

Une des pens^es les plus fr^quentes chez les psychasth^niques, c'est la pens6e du crime. II faut bien remarquer que dans cette maladie il ne s'agit pas du crime d'autrui qui serait dirig^ contre le sujet, comme cela arrive constamment dans le d^Iire de persecution. II s*agit presque toujours dc crimes commis par le sujet lui-meme, ce sont en somme des pens^es d'auto-accusation. Ces pens^es se pr6sentent sous deux formes principales, tantot le malade se sent pouss^ a commettre des crimes, tant6t il se demande s'il n'en a pas commis dans le pass6 : c^est Vobsession a forme d* impulsion ou Vobsession a forme de remords, Dans tons les cas, il est important de remarquer le rapport etroit qui unit ces obsessions criminelles aux sentiments d*humilitd, de honte, d'incompletudes qui caracterisent les psychasth^niques.

PREMIfiRE SECTION LES OBSESSIONS DU CRIME A FORME d'iMPULSION

Observation 189. — Impulsion aux voyages et impulsion au vol. — Fugues, diagnostic des fugues, impulsion consciente sans amnesic, aboulie, fuite de I'dcole,

Vous savez, d'apres nos cours de ces dernieres ann6es, que nous nous int^ressons beaucoup au ph6nomene des fugues chez les n^vropathes. Sans doute, ce n*est la qu'une forme de Tid^e fixe impulsive parmi tant d'autres, mais c'est une forme qui nous parait particulierement instructive. L'id^e s'exprime, s'ex^cute

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