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défaut d'émotion que nous avons déjà remarqué : « Je voudrais pouvoir me désespérer, pouvoir crier de douleur, je sais que je devrais être malheureuse et je n'arrive pas à l'être. Je n'ai pas plus de plaisir que de peine, je sais qu'un repas est bon, mais je l'avale parce qu'il le faut, sans y trouver le plaisir que j'aurais eu autrefois, les joies ont fui et les chagrins aussi... J'ai été à un enterrement et je n'ai même pas su avoir de chagrin. »
Ce qui domine dans son état mental, c'est un sentiment singulier de perte de l'existence, de disparition de la vie, surtout de la vie morale. Voici quelques passages de la lettre qu'elle avait rédigée pour nous expliquer son état : « Je ne comprends plus la vie, ni le monde, ni moi-même, j'ai perdu toute conscience de mon être... Il me semble que je ne vis plus que matériellement, que mon âme est séparée de mon corps. Malgré tous mes efforts pour réagir, mon cerveau ne conçoit plus les choses comme autrefois, si bien que j'en arrive à me demander si j'existe réellement. Quand ces sentiments me 'prennent, j'éprouve le besoin que les miens me caressent, afin de me persuader que je suis bien encore auprès d'eux. » Il s'ensuit des crises de découragement profond : « Pourquoi est-ce que je ne vis plus la vie de la même manière qu'auparavant,... enfin, c'est un mal indéfinissable sans pour cela souiFrir physiquement, car les quelques malaises que j'éprouve ne sont rien à côté de ces tortures morales, et je voudrais pouvoir souffrir. »
C'est sur ce sujet qu'elle revient tout le temps en insistant sur le sentiment de la perte de la vie, de la perte de la personne : u Je me figure ne plus être sur terre ; si je vis, je vis dans un autre monde... c'est la vie que je ne comprends pas, je ne puis pas me mettre dans la tête que moi et les miens nous sommes
vivants Je suis lasse d'une vie pareille, elle est si longue et je
ne la comprends plus. »
Comment devons-nous interpréter de pareilles expressions ? Elles méritent vraiment d'attirer notre attention, car elles sont fréquentes chez nos malades et se rattachent à tout un groupe de symptômes. Nombreux sont les malades qui nous disent avoir perdu leur moi, leur personne, leur vie, et il est bien probable que ce sentiment est au point de départ de bien des délires. Faut-il le considérer chez cette malade comme une obsession ? Pas précisément, car il n'y a pas encore là d'idée nette qui obsède la malade. Elle n'a pas de conception sur la vie et sur la mort ;
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elle ne formule aucune explication de son état. Ce n'est pas non plus tout à fait un doute, une rumination mentale, car elle ne s'interroge pas sur ce point, elle ne cherche pas à mieux comprendre la vie. Sans doute, les obsessions et les interrogations pathologiques sont tout près, et nous ne serions pas du tout surpris si, dans quelques semaines cette malade commençait un délire du doute à propos de la réalité de la vie ou de l'existence du monde. Mais, actuellement, elle en est tout à fait au premier degré, et elle se borne à constater les sentiments qu'elle éprouve en elle-même.
Ces sentuiients sont-ils des illusions, des résultats de quelque suggestion ? Mais cette femme n'a assisté à aucun événement où soit posé le problème de la vie ; on ne lui a jamais parlé de cela. En outre, elle n'est aucunement hypnotisable ni suggestible : comment aurait-elle pu recevoir une pareille suggestion? Non, nous sommes disposés à croire que ce sentiment n'est pas secondaire, consécutif à une idée de la malade ou à une suggestion. Nous croyons qu'il est primitif et que d'une manière plus ou moins juste, il traduit à la conscience l'état de l'organisme.
A quoi correspondent de pareils sentiments ? En partie sans doute à l'état de tout l'organisme, aux troubles de toutes les fonctions. Vous savez que pour MM. Lange et James, les émotions ne sont que l'expression psychologique des modifications respiratoires, musculaires et vaso-moti'ices de tout l'organisme. En est-il ainsi chez cette malade et les sentiments singuliers qu'elle exprime ne sont-ils que la traduction des troubles viscéraux? Cette aflSrmation nous semble exagérée et étroite. Sans doute ces troubles organiques existent chez elle, mais h un degré bien léger ; elle a surtout une constipation opiniâtre avec colite mucomembraneuse, elle prétend sentir des palpitations et des arrêts du cœur. En fait le cœur bat à 76 pulsations par minute, le pouls a une tension de i5, la respiration est de 16 par minute, le graphique respiratoire ne présente pas grand'chose d'anormal. Peut-on dire que de la constipation suffit pour donner ce sentiment de l'absence de la vie ? Combien de neurasthéniques ont de bien autres troubles organiques sans arriver h de tels sentiments. On peut dire que nous n'avons pas vu toutes les variations vaso-motrices qui doivent exister en vertu de la théorie, nous répondons que ce n'est plus là de la clinique, et que l'on n'a pas le droit de remplacer les symptômes manquants par des
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symptômes imaginaires inventés selon les besoins de la cause. En somme, nous ne trouvons pas de troubles organiques suffisants, pour expliquer h eux seuls de tels sentiments.
Il faut faire une place aux phénomènes cérébraux : Les réactions musculaires respiratoires, vaso-motrices de l'émotion, sont les conséquences des modifications cérébrales, et puisque les modifications cérébrales sont en rapport avec les phénomènes psychiques, pourquoi ces phénomènes psychiques ne seraient-ils pas tout d'abord influencés par les modifications cérébrales avant de ressentir le contre-coup des modifications organiques ?
Un point très important, c'est que ces modifications cérébrales qui déterminent de pareils sentiments, ne semblent pas être du même genre que celles qui déterminent les anesthésies chez les hystériques. L'engourdissement cérébral est très loin de se traduire toujours par Fanesthésie. En effet, ici on n'en trouve pas trace, et c'est même une surprise clinique que de ne pas trouver d'anesthésie dans des cas semblables. Les malades nous répètent qu'ils ne se sentent pas eux-mêmes, qu'ils ne sentent plus le contact des objets, qu'ils voient en travers d'un voile, on est tout surpris de ne trouver cependant chez eux que des diminutions légères souvent insignifiantes des diverses sensibilités, diminutions dues évidemment à leur peu d'attention. Ici,M'?esthésiomètre nous donne 32 au poignet droit, 33 au poignet gauche, 47 h la face externe de la cuisse droite, sur un point de la peau que la malade disait engourdi, au même 'endroit de la cuisse gauche 43, ce sont des chiffres' à" peu près normaux. L'acuité visuelle est normale, le champ visuel très large. Si l'audition est diminuée à droite, c'est h la suite d'une ancienne otite, elle est normale à gauche. On ne saurait assez répéter que le trouble mental des psychasthéniques n'est pas le même que celui des hystériques, et qu'il ne se traduit pas par des anesthésies psychiques du même genre.
L'engourdissement du cerveau, 'qui est ici général, n'amène pas le rétrécissement du champ de la conscience, mais bien une réduction générale dans la perfection des phénomènes psychologiques. Les observations précédentes, ajoutées^à celles-ci, nous montrent que ce qui disparait en premier lieu c'est la volonté, l'attention, les sentiments liés au présent; nous vous proposons d'appeler ces facultés les fonctions du réel\ nous vous proposons aussi d'appeler tension psychologique le degré de perfection qu'atteignent les
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opérations psychologiques quand elles s'approchent ou s'éloignent de ces fonctions du réel. On peut donc dire que ces états maladifs sont caractérisés par un abaissement de la tension psychologique avec perte des fonctions du réel. C'est cette perte des fonctions du réel qui se traduit ici par un sentiment de perte de la vie, ou du moins de perte de la vie réelle.
Cette malade n'a pas tout à fait justifié nos prévisions, elle n'est pas tombée dans le délire du doute et dans les obsessions comme nous le craignions. En somme, le traitement n'a pas été fort difficile et a amené, en six mois, une guérison complète. Nous vous faisons remarquer l'efFet singulier des purgatifs ; après chaque purge Dd... retrouvait momentanément le sentiment de son activité et de sa vie. Cela montre bien l'influence de la constipation, en pareils cas, et de l'auto-intoxication qui en résulte sur ces états analogues par bien des points à la confusion mentale. La reprise de son travail que nous avons exigée, les efforts d'attention que nous dirigions ont peu à peu déterminé une ascension du niveau mental. Comme nous l'avons observé souvent, la guérison n'a pas été progressive ; mais elle s'est faite par des oscillations. Le malade retrouvait par moment le plaisir de la vie, et tremblait que ce plaisir ne lui échappât, puis elle s'engourdissait de nouveau. Elle semble maintenant parvenue à un état stable où elle a oublié ses tourments précédents. Espérons que la prochaine crise déterminée par quelque fatigue ou quelque émotion pourra être longtemps retardée.
Observation 20. — Sentiment de dépersonnalisation. — Hérédité alcoolique, mère obsédée, accouchement, sentiment d'étrangeté, de perte de la personne, de rêve, d'irréel.
Il y a quelques années déjà nous avons insisté sur un sentiment bizarre qu'ont certains malades d'avoir perdu leur personnalité. Nous vous prions de revoir les deux observations de Bei... et de Ver... dans le second volume des Névroses et idées fixes*. A ce moment nous considérions ce symptôme isolément, nous voudrions aujourd'hui, puisque l'occasion se présente de nouveau de