‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 4)Chapitre 51 sur 178 · LES PHOBIES DES SITUATIONS · texte numérisé non relu

LES PHOBIES DES SITUATIONS

tendances automatiques. La fatigue causée par ces abus, et peutêtre aussi les réflexions qu'il vient de vous indiquer lui donnèrent de bonne heure, dès l'âge de i8 ans, de grandes inquiétudes sur sa santé : il avait à chaque instant la crainte de mourir. Cette crainte fréquente chez les psychasthéniques est en rapport avec les sentiments de faiblesse, d'insuffisance, d'incomplétude qui sont à notre avis l'un des phénomènes les plus importants du début. C'est une interprétation simple d'un sentiment vrai, celui d'abaissement de la tension nerveuse. L'abaissement du niveau mental supprime déjà par lui-même les fonctions du réel, et la volonté. Quand cet abaissement est senti par les sujets, ceux-ci osent encore moins agir, car il y a des dérivations émotionnelles qui viennent augmenter leur aboulie.

Notre malade devenait donc de plus en plus incapable d'agir et surtout d'agir seul : il fallait qu'il fût constamment dirigé, aidé et défendu. Ainsi, il ne pouvait rester seul dans une chambre, il se sentait abandonné et vite il sortait à la recherche d'un défenseur : il a toujours fallu que quelqu'un couchât dans sa chambre. Cette protection perpétuelle, il l'exigeait d'une manière extrêmement violente, se montrant colère et méchant si on ne semblait pas s'occuper assez de lui. La pauvre femme qu'il a épousée et qui depuis trente ans se charge avec dévouement de sa direction, nous dit qu'il montre vis-à-vis d'elle une énergie étrange pour l'accaparer, pour exiger ses soins continuels. « C'est d'autant plus étrange, ajoute-t-elle, que c'est en réalité un homme qui manque totalement d'énergie. » Sa remarque nous intéresse, elle soulève le problème des autoritaires. Quand ceux-ci se montrent ainsi violents et énergiques, c'est qu'ils ont l'énergie du noyé qui se raccroche à une branche ; plus ces malades se sentent impuissants à vivre, plus ils dépensent leurs dernières forces pour exiger la protection sans laquelle ils ne subsisteraient pas ; c'est au fond une dernière manifestation de l'instinct vital.

Vers l'âge de 25 ans commença ce qu'il appelle lui-même « l'affaire des espaces ». Il traversait seul, notez-le bien, la place de la Concorde, quand il éprouva un sentiment bizarre qui ressemblait à une crainte ; il avait une respiration rapide et se sentait comme suffoqué, son cœur battait violemment et ses jambes étaient molles comme à demi paralysées ; il ne pouvait plus avancer ni reculer, il lui fallut un grand effort pour parvenir tout en sueur à l'autre bout de la place. Dès ce premier incident, il prit

en grippe la place de la Concorde et décida qu'il ne s'y risquerait plus tout seul. Mais quelque temps après, la même sensation d'angoisse se reproduisit sur le pont des Invalides, puis dans une rue qui était cependant étroite, mais qui semblait longue et qui descendait un peu fortement.

C'est à ce moment qu'il alla consulter Legrand du Saulle : celui-ci le présenta comme un type d'agoraphobie et le traita par les douches et le bromure à la dose de 4 et 5 grammes par jour. Il paraît que Legrand du Saulle avait pris une grande influence sur lui, qu'il le malmenait et le secouait fortement. Le malade était toujours beaucoup mieux pendant une dizaine de jours après sa visite à l'hôpital.

Cependant la maladie ne s'est pas guérie, elle a continué à se développer lentement. L'angoisse qu'il éprouve, quand il lui faut s'aventurer seul sur une place un peu étendue, est telle qu'il est devenu incapable de la surmonter et qu'il ne parvient plus à traverser la place. Il y a une dizaine d'années on l'avait chargé de reconduire chez elle une jeune fille. Tant qu'il fut avec elle, tout alla bien; mais quand elle l'eut quitté, il ne sut plus comment rentrer. Au bout de cinq heures, voyant que la nuit s'avançait, que la pluie tombait et qu'il ne rentrait pas, sa femme inquiète partit à sa recherche ; elle le trouva tout blême et grelottant au bord de la place des Invalides qu'il avait été incapable de franchir.

Depuis cette expérience fâcheuse on ne le laisse plus sortir seul : c'est d'ailleurs tout ce qu'il désirait, aussi ses crises restent-elles avortées. Quand il approche d'une place, il se secoue, il respire péniblement, il a des tics et il répète cette phrase absurde: (( Maman, ratan, bibi, bitaquo, je vais mourir. » Il faut que sa femme le tienne fortement par le bras, il se calme alors et traverse la place sans trop d'incidents. Il faut maintenant qu'elle l'accompagne partout, même quand il va aux cabinets. Quand elle parvient à l'encourager et surtout à le faire travailler un peu, il est beaucoup mieux; la pauvre femme a trouvé elle-même le meilleur traitement.

Observation 86. — Agoraphobie. — Retraite complète, angoisse morale, chute du niveau mental, sentiments d'étrangeté, d'automatisme, émotions et aboulie.

Voici un cas très remarquable d'agoraphobie sous une forme

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un peu spéciale; nous l'avons longuement étudié et nous désirons y insister devant vous, pour vous montrer un aspect particulier de l'angoisse extrêmement instructif.

Cette jeune femme de 33 ans, Dob..., fille d'une mère qui avait déjà l'obsession de la jalousie, est malade depuis son enfance et toujours de la même manière. Ce qu'elle a toujours eu, si on considère les choses superficiellement, c'est une terreur de la rue. Ce ne sont pas précisément les grandes places qui l'effrayent le plus, ce sont les rues fréquentées où il passe beaucoup de monde et qui sont loin d'une maison amie où elle puisse se réfugier, mais le résultat est cependant le même. Peu à peu elle en est venue à ne plus oser sortir, elle a dû renoncer h une carrière où elle réussissait, elle a dû s'isoler peu à peu de toutes ses relations. Même pendant les vacances à la campagne, quand sa famille sort pour se promener, elle n'ose pas l'accompagner et reste tristement à la maison. Elle en arrive à un morne désespoir : « Oui je suis lasse de lutter, et contre quoi, contre un je ne sais quoi, contre un rêve, contre quelque chose qui est plus terrible que la plus terrible des réalités... décidément je n'ai plus une parcelle de volonté; ainsi qu'une épave battue par les flots ma misérable tête est ballottée par les idées morbides qu'elle enfante elle-même et qui l'affolent littéralement. »

Cherchons donc à comprendre ce qui se passe quand elle est ainsi dans la rue, ce qui depuis vingt ans a complètement perdu l'existence d'une personne d'ailleurs intelligente et bien douée. Quand elle est sortie, qu'elle se sent dans la rue, seule, exposée aux regards, il se passe quelque chose dans sa tête : «Un mal tout spécial, qui me dessèche le cerveau, comme si le vide s'y faisait, le mal est surtout en arrière. » Elle désigne le point Lambda, à la réunion de l'occipital et des pariétaux. Cette douleur ne serait rien si elle ne s'accompagnait d'autres phénomènes physiologiques et psychologiques. Les premiers nous sont bien connus et ils sont d'ailleurs peu importants, c'est l'étoufFement, le gonflement de l'estomac, la sensation de coliques abdominales.

Ces faits n'occupent pas ici la place qu'ils ont chez d'autres agoraphobes : l'angoisse estici très peuphysique, elle est surtout morale. Il y a d'abord une modification de la perception. « Je perçois tout d'un coup les choses à travers un voile qui les change complètement; les choses me paraissent extraordinaires, étranges. » Ce sentiment d'étrangeté s'applique aussi à elle-même, le son de sa

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propre voix lui donne une sensation étrange. « Ma voix prend tout à coup une sonorité étrange qui me fait mal. » Quand elle se regarde elle-même, ses mouvements lui paraissent extraordinaires ; sa figure, vue à travers une glace, lui paraît étrange. Enfin ses pensées, elles aussi, deviennent tout à fait extraordinaires : la malade sent comme si elle était dédoublée, comme si ses pensées se répétaient deux ou plusieurs fois dans la tête, elle a le sentiment de ne plus comprendre à la façon ordinaire. C'est en vain qu'elle se répète mot à mot les raisonnements logiques qui la rassuraient tout k l'heure, ils ont perdu leur sens, elle ne les comprend plus. Le souvenir des choses passées est très diminué, tout ce qu'elle avait résolu est évanoui de sa pensée et ce qui est plus important, elle n'arrive pas à fixer de nouveaux souvenirs. « J'ai essayé, comme vous me l'aviez demandé, de faire bien attention à ce qui se passait pendant cette crise pour vous le décrire, je ne puis pas : les impressions s'eflacent à mesure et quand c'est fini, je n'ai qu'un souvenir très vague d'une chose très pénible. » Un sentiment dominant est celui de l'automatisme : « Il me semble qu'une force irrésistible me pousse, agit à ma place; j'assiste à ce qu'elle fait en me demandant quelle bêtise elle va faire, il me semble qu'elle va faire des choses horribles et que je n'y pourrai rien. «

Ces divers sentiments d'étrangeté extérieure et intérieure, de dédoublement, de perte du moi, d'automatisme, se réunissent, se concrètent dans une idée générale, qui en est en somme la synthèse assez grossièrement formée. Cette idée, c'est qu'elle est un être drôle, à part des autres, que personne n'est comme cela, qu'elle va faire des choses étranges, dangereuses pour elle-même ou pour les autres, qu'elle va se jeter de l'escalier ou embrasser les messieurs qu'elle rencontre, causer du scandale, des attroupements, qu'elle va en un mot se conduire comme une folle. « J'en arrive et c'est bien naturel à l'idée de la folie ; perdre la tête est toujours pour moi dans ces moments une épée de Damoclès. » Il en résulte qu'elle emploie le peu de forces qui lui resteh se préserver de ces folies possibles; elle court précipitamment jusque chez elle, ou bien elle se réfugie dans la première boutique venue en disant qu'elle est malade.

Sans cesse même quand elle n'a pas l'accès, elle prend des précautions contre ses excentricités possibles. Voici à ce propos un récit curieux : « Il y a quelques années, raconte-t-

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