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LES OBSESSIONS DE LËMBONPOINT ET DE LA HONTE DU VISAGE

Les ruminations mentales d'autant plus développées que l'intelligence était plus grande résultent de ces craintes : des recherches de tous les moyens possibles pour ne pas grandir, des manies de précaution interminables, des manies d'association d'idées d'une complication inouïe et surtout des serments et des pactes viennent remplir toute sa pensée. « Si je touche quatre fois une note du piano dans le même morceau, je consens à grandir et à ne plus être aimée par personne. » Elle jure de recommencer cinq fois ou dix fois une prière, de sauter cinq fois sur un pied, puis elle trouve cela absurde et jure de ne pas le faire, alors elle s'interroge pour savoir lequel des deux serments est valable. Tous les actes qu'elle aime, jouer du piano, lire, deviennent gênés par les serments, elle a juré de ne pas les faire ou elle fait un pacte maintenant en les commençant. Les actes deviennent tous de plus en plus difficiles et compliqués.

Tout devient plus grave quand vers Tâge de quinze ou seize ans, elle commence à inventer l'idée de ne pas manger pour ne pas grandir. La manie du serment s'empare de cette idée, et alors elle jure sur la tête de tout ce qu'elle aime de ne plus manger; puis quand les supplications de sa mère l'amènentà céder elle estterrifiée par la pensée des serments qu'elle a faits et elle croit qu'elle a tué ses parents. Elle passe des heures à genoux à écrire des serments et à les déchirer, la rumination mentale prend un développement mental invraisemblable.

Une fièvre scarlatine assez grave et surtout l'émotion causée par la mort de sa mère diminuent encore plus la résistance de sa volonté : la voici vers dix-huit ans en plein délire. Elle s'est imposé un régime fantastique, deux potages au bouillon clair, un jaune d'oeuf, une cuiller à bouche de vinaigre, une tasse de thé avec le jus d'un citron entier, c'est tout ce qu'elle peut absorber dans la journée.

Elle passe à plusieurs reprises six mois dans une maison de santé. On la nourrit de force, ce qui lui permet de reprendre quelques forces, puis on la remet en liberté et elle recommence. Un amour fou pour un grand musicien complique les choses. Le talent de ce musicien qu'elle était fort capable d'apprécier avait déterminé chez elle une violente émotion et cette émotion, comme il arrive souvent chez les psychasthéniques, l'avait relevée, remontée, lui avait rendu un peu le sentiment de la réalité, l'avait quelque peu débarrassée de ses pactes. Loin d'être de trop grands

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émotifs comme on le répète sans cesse, ces malades sont des engourdis, à la recherche d'une émotion. Celui cj[ui la produit devient pour eux un sauveur et ils s'y attachent désespérément.

Ce musicien d'ailleurs fort âgé vint à mourir et Nadia se figura encore que ses pactes avaient causé cette mort, la voici qui pleure sa mère et « son idéal ». Les chagrins ont chez elle le triste privilège d'être éternels ; de même qu'elle ne sait pas s'adapter à une circonstance présente, demêuie elle ne sait pas prendre son parti d'un fait passé. Encore aujourd'hui, quoiqu'il y ait treize ans d'écoulés, elle se croit au moment de la mort de sa mère, le temps n'existe pas pour elle. Elle ne le sent pas s'écouler et ne se rend compte ni de son âge, ni du passé lointain des choses. La voici de plus en ^ plus entêtée dans son régime absurde, de plus en plus irritée contre ses parents qui n'ont plus aucune action sur elle. Elle s'affaiblit, garde le lit presque constamment, ce qui n'empêche pas les scènes de violence, ni les ruminations interminables.

C'est à ce moment qu'il a fallu se décider à la séparer définitivement de sa famille et que l'un de nous l'a étudiée et l'a dirigée. C'est une personne qui n'a jamais perdu la conscience de ses délires; elle sait fort bien que tout cela est absurde; c'est pourquoi il n'est pas très difficile, si on prend quelque influence sur elle, de mettre un peu d'ordre dans sa conduite. Quand elle a été isolée des siens, qu'elle n'a plus senti qu'une seule direction, il n'a pas été très difficile de rétablir une nourriture à peu près normale, de supprimer les plus grosses absurdités de sa conduite, de lui faire perdre la plupart des habitudes de pactes et de manies mentales. Mais à quelles conditions ? A la condition de tenir compte de sa faiblesse de volonté, et de ne lui donner que des travaux au niveau de ses forces. Il est certain qu'il lui faut huit jours pour se décider à une action qui nous demanderait deux minutes, qu'il lui faut des mois pour s'accoutumer imparfaitement au moindre petit changement.il faut mettre une grande patience pour obtenir tout doucement quelques actes que l'on juge nécessaires ; nous avons mis des années pour lui faire jouer du piano devant nous, pour la faire tolérer l'éclairage de sa chambre. Elle voulait vivre dans l'obscurité et recevoir son médecin dans le coin le plus sombre en détournant la tète. Elle est arrivée par une éducation graduelle à supporter un grand éclairage électrique. Son besoin de direction lui fait tolérer les exi-

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