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LES FUGUES ET LES CRISES DE DIPSOMANIE

Voici un autre détail. Il lui est arrivé deux fois de perdre pour ainsi dire conscience au milieu de sa fugue, il ne sait plus ce qui lui arrive à partir d'un certain point, il reprend conscience ou il se réveille, beaucoup plus loin. Ainsi, il se souvient qu'il est parti de chez lui, puis il ne sait plus ce qu'il a fait, et il se retrouve à la cascade du bois de Boulogne. Cette aventure lui est déjà arrivée deux fois. Eh bien, on peut déterminer chez lui un état de sommeil hypnotique, incomplet il est vrai, dans lequel il retrouve très bien le souvenir de ces deux fugues: il voit qu'il a été entraîné par des cochers à jouer une manille, qu'il a failli être écrasé par une voiture, qu'un charbonnier, son voisin, l'a aidé à rentrer. Ajoutons qu'il se souvient de s'être déchiré la main dans un de ces états sans en rien sentir : d'ailleurs même en dehors des fugues, il a peu de sensibilité à la douleur surtout à gauche.

Vous voyez bien par ces détails que ce cas est intermédiaire entre les trois groupes de notre classification. Pour préciser, il faut voir de quel groupe il se rapproche le plus au cours de l'évolution. Nous éliminons l'épilepsie qui est peu nette, le sommeil consécutif peut aussi tenir à l'ivresse. Il nous semble que l'impulsion dipsomaniaque d'abord très consciente au début tend à devenir subconsciente et à amener des fugues avec amnésie et nous dirions, en résumé, que la fugue tend à en prendre les caractères hystériques.

Comment se sont développés ces accidents ? La mère avait des crises d'hystérie, un frère vient de mourir aliéné, dans un asile. Le malade avait des cauchemars et parlait en dormant dans son enfance ; il eut des fièvres intermittentes à 20 ans. Par malheur, il se mit marchand de vin à 3o ans et prit l'habitude de boire. Il cessa bien vite ce métier à 82 ans, mais le métier de valet de chambre qu'il prit alors lui déplaisait ; il regrettait d'être enfermé et aspirait à pouvoir se promener au grand air. Nous voyons se constituer en somme deux désirs, deux tendances: celle de boire et celle de marcher qui semblent jusqu'à ce moment normales. Surviennent des émotions, la mort de sa mère et celle de son frère qui l'ont beaucoup afifecté, et depuis ce moment il est de moins en moins capable de résister à ces deux passions dominantes. L'hérédité et probablement l'alcoolisme, puis les émotions préparent un état hystérique que nous surprenons à ses débuts.

Ici, il y a une indication thérapeutique très nette : si ce garçon

s'abstenait complètement des boissons alcooliques, au moins quand il le peut, en dehors des crises où il perd conscience, il aurait fait un grand pas vers la guérison.

Observation 194. — Impulsions génitales. — Antécédents héréditaires, manies de la conjuration, obsessions de honte, manie de la tentation.

Les autres impulsions différentes de la dipsomanie présentent plus nettement les caractères propres aux scrupuleux: nous retrouvons les hésitations, les manies des précautions et surtout l'absence d'exécution dans l'observation suivante de Vob..., cette jeune fille de vingt-deux ans. Il y a ici des antécédents héréditaires notables, une grand'mère paternelle atteinte de mélancolie anxieuse, le père colère, violent, très déséquilibré, une cousine atteinte d'hystérie délirante. Trois garçons de cette famille n'ont aucune tare, la jeune fille qui ressemble beaucoup au père semble hériter des névroses de ce côté de la famille. Elle était intelligente, et présentait peut-être trop d'e;xcitation intellectuelle dans son enfance; les troubles ont commencé à l'époque de la puberté vers quatorze ans. Elle a eu des tics, des grimaces a la figure et la manie de se ronger les ongles jusqu'au sang.

On la surprenait se parlant toute seule et répétant : «Non, non, arrière Satan.» Elle finit par avouer qu'elle était tourmentée par la pensée de ne pas bien accomplir ses dcA^oirs religieux, de commettre des sacrilèges en communiant mal: il lui semblait qu'elle perdait la foi religieuse. Ce sont là des sentiments d'abaissement, de trouble des croyances, de mécontentement de soimême qui sont si fréquents au début de la psychasthénie. Puis Vob... passa des années à gémir sur sa malhonnêteté, sur l'idée ou le remords du vol, « elle était, disait-elle, capable de combiner des plans pour voler les gens, capable de se montrer très indélicate )) ; elle avait en même temps beaucoup d'agitation et d'angoisse.

Le dernier trouble qui s'est développé depuis trois ou quatre ans a rapport à la conduite sexuelle et se présente non sous forme de remords, mais sous forme d'impulsions. Il lui semble qu'elle est poussée à faire des choses pas convenables, elle croit qu'elle va constamment se masturber, et avant de se coucher elle

passe des heures à coudre sa chemise et ses draps, à attacher ses mains. La voici qui ne veut plus se rencontrer avec ses frères, prétendant qu'elle ne pourra pas résister, qu'elle regarde leur culotte et qu'elle va la déboutonner si on ne l'attache pas. Il est nécessaire, dit-elle, de l'enfermer dans un couvent, car jamais elle ne pourra attendre jusqu'au mariage sans se mal conduire.

Il est à remarquer que l'obsession criminelle, analogue dans ses grands traits à toutes celles que nous avons déjà étudiées, se présente non sous forme d'idées ou de remords, mais sous forme d'impulsion présente, cette jeune fille prétend qu'elle sent ses bras s'avancer, qu'elle esquisse des mouvements. On a même dit qu'il y avait à ce propos des hallucinations kinesthésiques, capables de servir de point de départ à l'impulsion. Nous croyons que ces petits mouvements sont toujours extrêmement légers, qu'ils n'aboutissent absolument à rien et que le sujet les fait lui-même presque volontairement pour se prouver qu'il a une impulsion. C'est une sorte de manie de montrer l'impulsion bien plutôt que ce n'est une véritable hallucination kinesthésique.

Observations igS, 196, 197, 198. — Impulsions au suicide. — Fréquence de c-ette obsession impulsive, phobie de la mort, idée du suicide comme interprétation de l'agoraphobie ; — besoin de direction et terreur de l'isolement ; — fatigues, sentiment de désespoir — inquiétudes, sentiments d'incomplétude, manie de l'extrême.

Nous choisissons au milieu de beaucoup d'autres ces quatre malades qui sont tourmentées par une impulsion des plus vulgaires, l'impulsion au suicide. On retrouve, en effet, cette impulsion chez un très grand nombre de malades ; il est bien rare qu'à un moment donné le scrupuleux n'ait pas passé par ce tourment. Nous ne signalons que les détails intéressants particuliers à chaque malade parce que vous retrouveriez, dans chacun d'eux, tous les phénomènes que nous avons déjà souvent décrits.

Rel..., femme de 35 ans, semble avoir été amenée à l'état psychasthénique par l'affaiblissement consécutif à des hémorragies ; elle a eu il y a cinq ans des hémorragies, répétées de l'estomac dépendant évidemment d'un ulcère. On sait que l'ulcère de l'estomac a des rapports étroits avec l'hystérie, cependant nous ne vovons pas ici de démonstration bien nette de cette relation. La

malade resta un an couchée, et se releva encore très faible, elle ne pouvait se tenir debout et ne pouvait sortir sans éprouver de grandes terreurs. C'était en somme une forme d'agoraphobie sursurvenue, comme cela est fréquent, à la suite du sentiment de faiblesse. Quand elle chercha à s'expliquer cette terreur que lui causait la marche au dehors, elle se forgea peu à peu la pensée suivante : « c'est qu'il y a non loin de sa maison à la campagne une petite rivière que l'on doit traverser sur un pont et que dans sa faiblesse elle risque de vaciller et de tomber à l'eau si elle traverse le pont ». Depuis quatorze mois, cette idée s'est modifiée, la malade prétend être poussée à se jeter à l'eau dans cet endroit, et elle n'ose plus sortir de peur d'être attirée par la rivière et de s'y précipiter volontairement. « Vous ne voyez pas, dit-elle, que ma marche et mes yeux se tournent toujours de ce côté)). L'idée de suicide est donc dans ce cas une forme dérivée de la phobie, elle ressemble au vertige qui pousse à faire ce que l'on redoute le plus. Elle s'est développée comme une sorte d'interprétation de l'agoraphobie.

Nous pouvons rapprocher de cette malade cette jeune femme de 33 ans, Er..., c'est une aboulique, une timide, qui a la peur de la solitude, le besoin d'être dirigée constamment. Elle voudrait que son mari ne la quittât jamais, et se désole quand il la laisse seule en partant pour son bureau. Tout s'est aggravé depuis une maladie du mari survenue l'année dernière, elle a eu peur de le perdre, et s'est accrochée à lui d'une manière désespérée. Quand il est présent, tout va bien, il n'y a plus la moindre obsession, ni le moindre trouble ; mais dès qu'il s'en va, angoisses, battements de cœur, terreur folle, et surtout sentiment d'automatisme. « Il n'est plus là pour me retenir, je ne sais ce que je ferais. » Dans ces conditions se développe l'obsession de la mort qu'elle redoute le plus et l'idée qu'elle est poussée à se tuer. Cette idée remplit toute lajournée, jusqu'au retour du mari.

La genèse de l'idée de suicide n'est pas du tout la même chez Hi..., femme de /iy ans. Cette femme assez raisonnable jusqu'à 3o ans, s'est mariée, elle a eu cinq enfants : son mari vient d'avoir le bras écrasé dans une machine et pour se consoler il s'est mis à boire. Sa femme a dû soutenir un procès pour obtenir une indemnité, elle doit lutter contre le mari qui devient délirant,

elle est épuisée, désespérée : l'idée de suicide s'est développée naturellement à la suite de ces trop grands malheurs et de sa misère. Il n'y a de pathologique que la forme revêtue par l'idée : cette femme prétend qu'elle ne veut pas se tuer, mais qu'elle y est poussée malgré elle « comme si quelque chose la jetait dans un trou noir ». En somme, c'est le sentiment d'automatisme qui s'ajoute à une idée inspirée naturellement par sa situation.

Cette jeune femme de 3o ans, Wks..., ne devrait pas arriver à l'idée du suicide car elle est au contraire très heureuse, plus heureuse que jamais. Elle a eu une petite fille à l'âge de 28 ans et a toujours été désolée de la situation irrégulière de cette enfant. Il y a deux ans, elle vient d'épouser en justes noces le père de l'enfant. Tout est donc pour le mieux et en effet elle convient qu'elle n'a jamais eu autant de raisons pour être heureuse.

Mais c'est une pauvre femme qui n'a jamais su être contente de rien ; depuis l'apparition des règles à treize ans, elle se cherche des motifs d'inquiétude, elle a eu la peur des couteaux, les remords de conscience, la peur de voler en rendant la monnaie, la manie de présages, a Si je suis gaie le vendredi, c'est que je mourrai le dimanche. » Elle n'a jamais pu avoir un sentiment complet, et, remarque que nous relevons en passant car elle nous intéresse, elle n'ajamais pu arriver à la jouissance complète avec son amant. Il semble que ce mariage qui comblait tous ses vœux l'ait encore attristée. Elle se fait des reproches pour avoir eu sa petite fille avant le mariage et elle craint d'en recevoir le châtiment. De là l'idée qu'elle est poussée à tuer son enfant et à se tuer après. C'est ce qu'elle peut imaginer le plus dans sa manie des extrêmes. Comme nous l'avons vu souvent, l'obsession criminelle est la dernière forme de la manie de la honte de soi et de la manie de l'extrême, mais elle se présente ici sous une forme plus ou moins impulsive.

Il n'y a donc de vraiment remarquable que ce caractère impulsif: il est presque toujours très exagéré, car ces malades, en réalité, n'arrivent jamais à l'accomplissement de l'acte auquel ils se croient poussés. C'est un sentiment d'irrésistibilité plutôt qu'une irrésistibilité réelle et ce sentiment d'irrésistibilité nous paraît le développement d'un des sentiments fondamentaux de l'angoisse, du sentiment d'automatisme. Quand l'attention des

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malades se porte particulièrement sur le sentiment d'abaissement, d'incomplétude, quand ils sont plutôt poussés aux ruminations qu'aux agitations et aux angoisses, ils ont plutôt des obsessions sous forme de remords. Quand leur attention se porte plutôt sur le sentiment d'automatisme, quand d'autre part, ils ont plus d'agitation et d'angoisses que de manies mentales, ils arrivent à l'idée d'irrésistibilité et ils se croient poussés à accomplir des actes malgré eux. C'est ce qui les amène à ces manies d'exécution partielle que nous avons déjà signalées comme pour se faire peur à eux-mêmes.

Observations 199, 200, 201, 202. — Les obsessions impulsives de l'homicide. — Fréquence de celte obsession, manie de V extrême, crises de dépression, émotions, colères, sentiment d'automatisme ; — troubles gastro-intestinaux, phobie des couteaux; — abaissement mental, sentiment d'étrangeté, doutes, manie de l'extrême.

De même que nous avons réuni facilement plusieurs malades tourmentés par l'obsession impulsive du suicide, nous n'avons qu'à choisir pour réunir plusieurs types de l'obsession impulsive de l'homicide.

C'est, en effet, une des plus banales parmi les obsessions de ce genre, puisque l'état mental des scrupuleux les porte à songer à des crimes, à croire qu'ils ne sont pas assez maîtres d'eux pour résister à des tentations, et qu'ils se laisseront aller à des actions odieuses, il est tout naturel que l'acte criminel le plus simple, le plus odieux, celui de l'homicide, vienne sans cesse à leur esprit. En somme, l'obsession de l'homicide est toujours en rapport avec les mêmes conditions générales qui présidaient déjà aux obsessions précédentes, honte de soi, sentiment d'automatisme, manie de l'extrême. Il suffît de noter les modifications de détail qui surviennent dans l'évolution des différents cas.

Cette femme de /i4 ans, Cos..., dont le père est alcoolique et la mère aussi probablement, a présentéla maladie du scrupule par accès. Elle a déjà eu deux accès graves l'un à seize ans, l'autre à vingt quatre ans. Ces deux premiers accès n'ont pas été très longs, ils se sont terminés en quelques mois. Dans l'intervalle elle restait presque normale : c'est là, comme vous le savez, un type d'évolution assez fréquent.

L'un des accès précédents a été déterminé par la mort du père, et par l'émotion qui en était résultée ; l'accès actuel, est en rapport avec des querelles de ménage et peut-être avec le début de la ménopause. En dehors des causes ordinaires des obsessions nous notons des colères contre son mari. Il semble que les angoisses et l'agitation banale des scrupuleux prennent chez elle l'aspect de l'émotion de la colère, ou du moins lui rappellent plus ou moins justement cette émotion. Les phénomènes physiologiques qui accompagnent les émotions et qui jouent un si grand rôle d'après la théorie de James et de Lange sont loin d'avoir une grande précision, et d'être distincts dans chaque émotion. Ils laissent à l'esprit une part d'interprétation considérable ; il est assez vraisemblable cjue tous les scrupuleux n'interprètent pas de la même manière ces dérivations viscérales diffuses qui constituent l'angoisse. L'un y voit de la peur, l'autre une agonie et une mort prochaine, celle-ci, préoccupée des querelles avec son mari, y voit de la colère. Ajoutez que cette idée doit modifier les symptômes émotionnels et rendre à chaque crise l'interprétation de plus en plus juste. Ces sentiments de colère se sont joints au sentiment banal d'automatisme et elle se croit capable de commettre les crimes les plus odieux ; en particulier, comme toujours, elle se croit capable d'étrangler son enfant qu'elle aime le plus au monde. C'est ici que le traitement bromure aura probablement beaucoup de succès en diminuant les réactions violentes qui servent de substratum à l'idée.

Chez cet homme de 5i ans, Bx..., arthritique et fils de goutteux, les phénomènes psychasthéniques surviennent visiblement à la suite de crises gastriques. Le trouble débute par une indigestion, puis le malade présente de l'atonie gastro-intestinale, il a la langue pâteuse, il sent un goût amer dans la bouche, et peu de temps après surviennent les maux de tête probablement par intoxication, puis les obsessions. Celles-ci, pendant des années, avaient la forme de la phobie classique du rasoir et des couteaux ; nous les avons souvent rencontrées. Plus tard, par évolution, ce fut l'obsession du suicide, sortant de la phobie du couteau, pais maintenant l'idée obsédante de couper la gorge à sa petite fille. Vous voyez l'idée de l'homicide c[ui sort en trente ans de la phobie des couteaux.

Au point de vue du traitement, il faut tenir compte de l'état gastrique. Nous serions curieux de savoir le résultat des lava'ges B d'estomac, pratiqués dès le début des troubles gastriques.

43i LES OBSESSIONS DU GRIME

Une autre obsédée homicide est cette femme de 09 ans, Mnd..., qui se figure qu'elle va tuer son petit neveu. C'est un enfant qu'elle a adopté depuis trois ans et qu'elle aime beaucoup, mais cet enfant n'est pas le sien et en sa qualité de scrupuleuse, elle est gênée dans sa conduite envers lui, elle craint toujours de ne pas faire assez bien, elle craint que l'enfant ne sache qu'elle n'est pas sa vraie mère, etc.. Il paraît qu'elle a été émotionnée par un délire survenu dans sa maison et parce qu'on a beaucoup parlé d'une pauvre folle : émotion, abaissement mental, sentiment d'étrangeté et obsession de la folie, telle est la première période de la maladie. Quelques mois après, elle transforme l'obsession de folie en obsession impulsive qui la pousse à faire du mal à cet enfant, elle arrive à l'idée qu'elle va étrangler cet enfant pendant son sommeil : le passage d'une idée à l'autre se comprend bien facilement.

Dans le dernier cas celui de cette femme, Lro..., âgée de 26 ans, l'idée se forme encore d'une manière plus classique, elle sort nettement du sentiment d'automatisme. Père alcoolique, mère tuberculeuse, enfant toujours émotive et inquiète qui se frappe de tout, elle a été très effrayée, il y a deux ans, par une bronchite légère à propos de laquelle le médecin a eu tort déparier trop vite de tuberculose. Elle ressent des picotements, des fourmillements au-dessus du crâne : « Il me semble qu'il me tombe à cet endroit des gouttes d'eau chaude une à une sur la cervelle. » Elle a perdu toute certitude du réel : « Il me semble que rien n'est net, que je ne comprends plus mon travail. Puis, j'ai été effrayée en voyant que je disais des choses malgré moi, que malgré moi je fermais la porte cinquante fois de suite. Il m'a semblé que malgré moi je pourrais faire toutes sortes d'horreurs... «

Et nous voici à l'obsession de tuer son petit garçon. Toutes ces observations nous montrent assez bien la genèse des obsessions de l'homicide et leur point de départ dans les troubles des sentiments et dans les altérations de la volonté.

Observation 2o3. — Obsession de l'homicide. — Accidents hystériques et accidents psychasténiques, stigmates de dégénérescence, sentiments d'étrangeté, sentiments d'automatisme, manie de l'extrême.

Cette pauvre femme, Vod..., nous a intéressés et nous l'avons

étudiée quelque temps. C'est un beau type de scrupuleuse qui s'améliore facilement par la direction morale. Ce qui avait attiré notre attention, c'est qu'elle racontait son histoire de manière à faire croire qu'elle avait eu pendant longtemps des accidents hystériques, f^e problème des relations entre l'hystérie et la psychasthénie est difficile et important et nous avions cherché, si dans ce cas, il n'y avait pas une association : après examen cette supposition nous paraît improbable.

Le père est alcoolique comme toujours ; il faut ajouter que cette personne est née jumelle et qu'elle a des stigmates apparents de dégénérescence : les oreilles n'ont pas de lobule, la voûte palatine est très ogivale; mais ce qu'il y a de plus important c'est que la tête est franchement asymétrique : le front est beaucoup plus fort du côté droit, et tout le côté gauche de la face est plus petit que le côté droit, remarquez aussi que l'iris de l'œil droit est bien plus foncé que l'iris de l'œil gauche. Ces stigmates physiques sont à relever : ils sont plus rares qu'on ne croit chez les psychasthéniques. Les troubles ont commencé nettement à l'âge de 12 ans, à propos de la première communion ; depuis ils n'ont jamais ou presque jamais cessé. C'est un type de la maladie du scrupule à forme continue qu'il faut bien connaître et qui s'oppose cliniquement à la maladie procédant par accès qui est plus connue. La peur d'avoir touché l'hostie avec les dents, la peur d'être tentée par le diable et d'aller en enfer ont constitué à cet âge un premier groupe d'obsessions religieuses.

De 16 à 20 ans se placent ces accidents qui nous avaient intrigués: elle racontait qu'elle avait eu des sommeils, des crises de nerfs, des raideurs des membres. On aurait dit de l'hystérie; mais vraiment quand on précise, ces prétendus accidents hystériques, comme il arrive toujours chez les psychasthéniques, perdent de leur netteté.

Ellen'a jamais perdu connaissance dans ces crises, elle en a toujours eu le souvenir complet, elle pouvait défaire elle-même ses raideurs des membres, les hallucinations n'ont jamais été prises pour la réalité. En un mot, ce sont toujours ces agitations motrices, ces angoisses, qui ne ressemblent que de loin à de l'hystérievéritable.

Vod... est devenue plus calme depuis qu'elle s'est mariée, probablement par suite de l'excitation génitale comme elle le reconnaît elle-même. Mais la maladie n'a jamais cessé, des phobies, des obsessions de remords se succédaient régulièrement, et le

trouble actuel survenu depuis un an n'est pas une maladie nouvelle, il est simplement une aggravation d'un état bien antérieur, aggravation causée par la fatigue du dernier allaitement. Les symptômes d'insuffisance sont décrits par cette malade d'une manière intéressante. Notez ce qu'elle dit du sentiment d'ennui épouvantable qui l'envahit depuis ce moment. « Je reste comme une hébétée, une idiote... dire qu'il faut encore vivre une journée, je ne sais plus à quel moment de la journée j'en suis. J'ai des sensations terribles dans la tête, un plomb sur le sommet de la tête, des fourmis qui me mangent le cerveau, une envie de dormir seulement sur le dessus de la tête.» Remarquez ensuite les troubles de la perception. « Tout est devenu si drôle, il me semble que je rêve tout le temps... Est-il drôle que les gens aient deux trous au milieu de la figure, ces deux trous m'agacent et me donnent des envies de me jeter dessus, je ne trouve plus le monde comme il était, je ne reconnais plus personne. «Voici maintenant les sentiments d'automatisme mêlés à la honte de soi. «Ce qui m'agace c'est d'avoir toujours peur d'être punie pour des actions que je ne fais pas moi-même, car, je n'agis plus moi-même. Je n'ai jamais aussi bien senti l'action continue de la puissance de Dieu, ...quelqu'un me fait faire tout ce qu'il veut. » Cette dernière phrase est remarquable, c'est le germe des idées de fatalisme, de damnation qui vont jouer un si grand rôle dans les grands délires. Les aliénistes qui voient des délires confirmés se rendent-ils assez bien compte de leur point de départ dans ces sentiments intellectuels d'automatisme, que nous montrent beaucoup mieux nos névropathes.

Sur ce terrain a germé facilement l'obsession actuelle ; il lui semble qu'elle est poussée à tuer sa petite fille d'une manière quelconque : le procédé varie suivant l'action qu'elle fait, elle songe à lui jeter de l'ean bouillante sur la tête quand elle est auprès du fourneau, à la saigner quand elle récure les couteaux, à lui enfoncer des ciseaux dans les yeux quand elle coud, à l'empoisonner quand elle lui donne à manger, etc.

Une dernière question: (( Pourquoi donc. Madame, voulez-vous toujours couper le cou à votre petite fille et ne songez-vous pas à en faire autant à votre mari ?

La malade, en riant : — Oh mon mari, je ne l'aime pas assez pour cela.» Vous voyez l'intervention de la manie de l'extrême, l'acte obsédant c'est l'acte qu'elle redoute le plus.

La pauvre femme est très accessible aux exhortations morales, elle a été très frappée de voir qu'on s'intéressait à l'histoire de sa maladie : cela lui a déjà donné confiance. Les obsédés de ce genre aiment toujours beaucoup à être traités en malades, d'abord parce qu'ils aiment à être soignés, ensuite parce que cela les rassure sur le caractère moral de leur conduite : ils aiment mieux être des malades que des criminels. Il faut aussi fortifier cette pauvre femme et la reposer, et il est probable qu'elle sera sinon guérie, au moins ramenée facilement à l'état antérieur et chronique.

Observatioj 2o3 Lis. — Obsession de l'homicide. — Accès angoissants, troubles respiratoires, rôle de la colère dans cette obsession.

Nous vous présentons rapidement cette pauvre femme, âgée de 3o ans,Sy..., pour vous montrer dans quel état pitoyable peuvent tomber les malades au moment d'une obsession. Les obsessions, en effet, peuvent se présenter d'une manière pour ainsi dire chronique, tourmentant continuellement les malades, déterminant des paroles, des mouvements perpétuels mais avec peu d'intensité ou bien elles peuvent se présenter par accès, accès qui peuvent être d'ailleurs fort longs pendant lesquels les malades sont dans une angoisse extrême, pleurant, criant, ne s'habillant plus, sans cesse occupés à lutter contre l'impulsion. C'est le cas de cette pauvre femme, en proie à l'une des impulsions les plus cruelles, l'impulsion à frapper, à tuer. Remarquez les troubles considérables de la respiration qui sont hien mis en évidence par les graphiques des figures 20 et 21 ; vous voyez ici la respiration caractéristique de l'angoisse. Cette impulsion est, en effet, l'une des plus cruelles, l'une de celles qui provoquent les plus grandes angoisses, parce qu'elle se complique de la peur terrible qu'ont les malades d'y céder. Quand ils sont poussés à boire ou h compter, ou à blasphémer, ils ne résistent en somme que mollement et se disent: «Après tout je boirai. » Ceux-ci, au contraire, sont révoltés à l'idée de frapper, songez qu'ici la pauvre femme songe à frapper sa fille : l'idée obsédante fixe se complique de la représentation des malheurs que son exécution entraînerait. C'est ce qui met cette malade au désespoir, c'est ce qui la fait demander avec instance tous les traitements possibles. Elle a

même essayé de se faire enfermer à Sainte-Anne et elle y est restée trois mois sans retrouver le calme.

N'insistons pas sur le symptôme lui-même, impulsion survenant avec une force nouvelle dès qu'elle voit des couteaux, dès qu'elle

lit dans les journaux un assassinat, diminution de tous les phénomènes psychologiques en dehors de l'impulsion, perte de la volonté, de l'attention, de la mémoire des choses récentes. Deux mots seulement sur l'origine vraisemblable de l'obsession actuelle quoiqu'il n'y ait guère de nerveux dans la famille ; c'était une personne très nerveuse ayant déjà souvent la sensation de la boule, s'évanouissant facilement. Pour son malheur, elle avait un

F;g. 21. — Respiration de Sy... pendant l'angoisse, irrégularité complète de la respiration

abdominale.

mari ivrogne qui malgré ses supplications buvait de plus en plus. Elle se fâcha contre lui, le prit en haine et fut préoccupée par la pensée de l'arrêter, dele punir, de le frapper. Peu à peu elle devint plus nerveuse : l'idée de frapper se développa et elle devint une obsession puis une impulsion. On pourrait dire ici que cet état impulsif n'est encore qu'une émotion particulière devenue permanente, seulement ce n'est plus la peur ou l'amour comme nous l'avons vu si souvent, c'est la colère.

Observation 2o4. — Obsession de l'homicide. — Evolution chronique, associations envahissantes, terminaison par la suppression des actes et Vinimobilité.

Cette femme, Xa..., est tourmentée par des obsessions homicides exactementcomme lesprécédentes, leur genèse nous semble être h peuprèssemblable, cependantcette malade présente à nosyeuxun grand intérêt à cause de son âge. En effet, elle a 6i ans et cet âge

est déjà pour tous ceux qui ont suivi ces leçons assez curieux ; sauf un brave homme qui était tourmenté par la manie de rechercher des mots, et qui avait 76 ans, nous ne vous avons guère présenté de sujets atteignant 60 ans. Vous vous rappelez qu'ils ont tous de vingt à quarante ans; si bien que ces troubles vous ont paru une maladie de jeunes. Cet exemple nous prouve qu'il y en a des cas chez des sujets ayant dépassé la première moitié de la vie. En outre, ce cas nous montre d'une manière extrêmement nette les terminaisons, c'est-à-dire l'état final vers lequel tend la maladie, auquel la maladie réduit les sujets quand elle évolue jusqu'au bout. Nous résumerons rapidement la vie de Xa... et nous nous arrêterons sur cet état final qui est maintenant pour nous le plus intéressant.

Comme il arrive dans ces grands états chroniques, Xa... est une héréditaire ; un oncle paternel est mort à l'asile en l'état de mélancolie anxieuse, le père était déjà un bizarre quand il est mort très jeune à 25 ans. Xa... fut atteinte dès sa jeunesse, jamais de plaisir complet dans son enfance, des inquiétudes déjà à l'âge de huit ans, puis après la puberté des peurs inexpliquables et toujours des craintes de mal faire, des peurs de dire des gros mots, de mettre le feu à la maison, de se jeter sous les roues des voitures, etc. C'était d'abord des crises passagères de quelques jours ou de quelques mois, un abaissement passager du niveau mental qui se relevait ensuite.

A partir de vingt-deux ans, à la suite d'une couche, l'état morbide devint chronique et n'a presque plus jamais cessé depuis quarante ans. 11 a toujours évolué dans le même sens : sentiment d'incomplétude et de mécontentement, sentiment d'automatisme, dérivation sous forme d'agitation et d'angoisse, puis obsessions, criminelles. « Il me semble, dit-elle, que je vais tuer quelqu'un, que je vais faire du mal à des enfants. » Pendant les premières années, le travail assez grand qu'elle avait à faire, les soucis de la vie réelle ont arrêté le développement de la maladie. Vers l'âge de 4o ans, elle eut le malheur de se retirer des affaires sous prétexte qu'elle ne pouvait plus résister à la fatigue et le trouble mental prit un bien plus grand développement.

Il faut dire aussi pour l'excuser et pour expliquer l'évolution ultérieure qu'elle commençait à être atteinte d'un grand rhumatisme déformant qui lui rend aujourd'hui la marche très difficile et quia tordu ses doigts. Ce rhumatisme est intéressant par son

association avec la maladie du scrupule. Il a aussi contribué à l'augmenter, en rendant l'occupation et le travail plus difficile. N'oubliez pas que le travail physique et moral est une grande sauvegarde pour ces malades. Ils sont perdus quand une circonstance quelconque favorise leur tendance à l'inertie. Celle-ci depuis l'âge de quarante ans va de mal en pis, et nous voudrions vous faire remarquer l'évolution qui s'est produite.

Le caractère essentiel de la maladie dans la dernière période, c'est la généralisation des troubles : les obsessions qui ne se produisaient fortement qu'à la suite de circonstances particulières se produisent maintenant à propos de tout. C'est ce que la malade explique par de prétendues associations d'idées : ainsi l'obsession criminelle, l'impulsion à l'homicide, se produisait autrefois à propos des couteaux comme il est de rigueur. Voyez ce qui arrive maintenant ; Xa... ne peut voir des enfants, ni les entendre, parce qu'elle pourrait les tuer; elle ne peut voir des fleurs, parce que certaines sont rouges et font penser à du sang, ni des journaux, parce qu'ils parlent de crimes, ni des arbres parce qu'ils ont des branches et que les jardiniers les coupent. Elle ne peut plus voir son fils parce qu'il a eu le malheur de mettre une fois une cravate où il y avait du rouge. Mieux encore, nous lui avons donné une garde et le malheur a voulu qu'elle s'appelât Antoinette ; aussitôt le nom de Marie-Antoinette fit penser à l'échafaud, au meurtre, etc., et depuis ce moment, il n'y a plus ni garde ni de domestique qu'elle puisse tolérer. Poussez les choses à l'absurde, vous n'arriverez pas encore au bout : la susdite Antoinette a déposé un ouvrage sur un des fauteuils de la maison, d'où la contamination du fauteuil, mais le fils imprudent qui s'était assis sur ce fauteuil est allé ensuite s'asseoir sur les autres sièges, il a transmis la contamination à tous les meubles de l'appartement. Il n'y a plus un siège qui n'éveille la pensée de l'échafaud, de l'homicide, etc.. Ces belles histoires se répètent toute la journée; la pauvre malade pousse des hurlements plaintifs à cause de ces hasards malheureux, u Ces choses n'arrivent qu'à moi, dit-elle, car enfin, si mon fils avait pris la précaution de changer de pantalon après s'être assis sur le premier fauteuil, j'aurais conservé des sièges disponibles. Tout vient de ces malheureux hasards arrivés dans cette maison... Il faut que je change d'appartement et tout ira bien. » Non, ce n'est pas vrai, tout ira aussi mal, car les circonstances n'y sont pour

rien du tout. Avant Antoinette, il y avait autre chose, et il y aura toujours quelque chose de semblable. Elle invente les explications après coup ; en réalité, c'est la rumination, l'angoisse, qui se produisent perpétuellement à propos de n'importe quel fait psychologique et qu'elle explique par ces associations d'idées.

Les conséquences de cette généralisation sont des plus remarquables : chaque obsession, nous le savons, gêne ou supprime une action et à notre avis c'est même la gêne de l'action qui commence. Au début déjà, il y avait impuissance à se servir de ciseaux ou de couteaux ; mais avec le développement de la maladie, les actes supprimés sont de plus en plus nombreux.

Il y a quelque temps encore, Xa... se promenait au bois de Boulogne, quand l'histoire des arbres et de la hache du jardinier est survenue. Elle allait encore par les rues sans arbres, mais sa voiture a roulé sur un papier rouge, donc suppression des sorties. Elle voyait encore son fils, la cravate rouge l'a fait renvoyer ; elle ne peut plus voir d'amis, de peur qu'ils ne lancent des phrases malencontreuses. Elle ne peut plus tolérer de domestiques depuis Antoinette, et la voici qui ne peut même plus s'asseoir. Nous avons trouvé cette pauvre vieille rhumatisante, tremblante de fatigue, debout au milieu de la chambre.

Mais direz-vous, c'est de la folie complète ? Non, et voici à notre avis ce qui fait l'horreur de la situation, c'est que cette femme conserve un esprit parfaitement lucide. Elle a une intelligence qui est plutôt remarquable, et quand on peut distraire son attention, elle cause même très bien. Elle a pour ses propres folies plus de mépris et plus de rires que nous ne pouvons en avoir ; mais c'est là de l'ironie purement abstraite qui n'aboutit à rien de réel. Si ridicule qu'elle se trouve, elle ne peut cependant ni sortir, ni se laisser couper les ongles, ni s'asseoir. Il semble qu'il y ait divorce entre l'intelligence abstraite et la volonté pratique. Xa... en est arrivée à vivre tout à fait en dehors du réel, elle est parvenue à la suppression presque complète de toute action.

C'est là cette conclusion que nous voulions vous faire remarquer : le terme de la maladie, ce n'est pas la démence ordinaire, le naufrage de l'intelligence, c'est uniquement la perturbation et la destruction des actes. Tous ces malades aboutissent peu à peu à la réduction de la vie : la sociabilité disparaît la première, ils se cloîtrent volontairement, puis dans leur retraite, la vie se réduit encore, ils en arrivent à une immobilité presque absolue. Il y

avait, il y a quelques années, dans le service d'un de nos maîtres, M. J. Falret, une vieille femme de ce genre qui restait toute la journée assise et immobile dans sa cellule et qui ne manifestait sa vitalité que par les hurlements de colère qu'elle poussait dès que quelqu'un faisait mine d'approcher.

Cette terminaison de la maladie du scrupule par l'isolement de plus en plus complet et par la suppression de tous les actes nous montre quelle importance ont les troubles de la volonté dans tout son développement.

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