‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 141 sur 380 · I. Bail, Tt'vue seientijiquc, i88a, II · texte numérisé non relu

I. Bail, Tt'vue seientijiquc, i88a, II

pétu(41einent à la bouclir. a Inquiétudes perpétuelles, ditBrk... telle est ma vie c'est l'inquiétude qui mène à l'ahurissement. » « J'ai toujours un esprit inquiet, tourmenté comme s'il allait m'arriver je ne sais quel grand malheur. » (Kl...). « Ma maladie dit Nadia, c'est d'avoir un esprit inquiet, je guérirais si je pouvais avoir un peu de sécurité. » « Inquiétude, tolirment constant, répète Claire, c'est là mon grand mal. » «En somme j'ai toujours une mouche qui me digonne, je suis malade d'inquiétude, nous dit très bien Gisèle, malade de peur dans le doute, je n'ai pas de confiance en moi, ni en Dieu, ni en rien; je n'ai pas la paix; je fais des efforts surhumains pour avoir cette paix et mou àme est toujours emmaillotée dans l'inquiétude. J'ai peur pour mes sentiments, pour mes actions, j'ai peur pour mes idées, peur de mon cerveau dont je ne me sens plus la maîtresse, j'ai peur de lutter, peur de tout enfin et de ne je sais quoi, et au fond je ne sais même pas si j'ai peur. C'est une inquiétude poussée à un degré énorme comme si on attendait toujours quelqu'un de très cher exposé peut-être à un très grand danger, on ne sait lequel. »

Cette inquiétude ressemble en effet beaucoup à la peur et l'on voit que les malades emploient souvent ce mot, je ne crois pas cependant que le phénomène soit tout à fait identique. La peur est un état plus précis, plus déterminé qui fait naître en nous des sensations positives et qui éveille des idées d'un danoer connu ■ avec précision. L'inquiétude est beaucoup plus vaoue, ni l'état où l'on est, ni la cause de cet état, ni les actions à faire pour l'exprimer ou pour en sortir ne sont bien déterminées. D'ailleurs on constate la différence chez les malades eux-mêmes. Quand on les prie de faire attention, ils reconnaissent qu'ils n'ont pas véritablement peur ; « il vaudrait mieux avoir une vraie peur, dit Gisèle, ce serait moins pénible. » On observe certains sujets chez lesquels les émotions sont très diminuées ou même supprimées et qui depuis leur maladie sont devenus incapables d'avoir peur. Cette malade Gay... qui se plaignait de ne plus avoir peur en regardant des squelettes ajoute : « Je n'ai plus de peur, je vois que cela ne me fait plus rien... cependant je reste toujours tellement inquiète ». Pour ces raisons, je crois donc que l'inquiétude, surtout celle des scrupuleux, n'est pas de la peur, pas plus d'ailleurs qu'elle n'est aucune autre émotion précise.

L'inquiétude me paraît un phénomène complexe, elle contient en premier lieu une excitation à l'action exagérée, inutile, infé-

STIGMATES PSYGHASTHÉNIQUES

rieure, h ragit;ition : l'inquiet sent (ju'il faut taire quelque chose pour sortir de son état, il ne sait pas trop quoi et il ne peut pas rester cinq minutes en place. L'inquiétude contient en second lieu une souffrance, un état de conscience pénible. Mais l'essentiel est causé par le sentiment que l'état où l'on est n'est pas stable, définitif, complet. Il y a une inquiétude d'action quand on sent que l'action n'est pas terminée, qu'il reste quelque chose à faire, que la décision n'est pas prise. Ily aune inquiétude intellectuelle quand on sent que l'attention n'est pas fixée, que la perception n'est pas précise, que le monde a un aspect étrange et irréel. Il y aune inquiétude émotionnelle, quand on ne parvient pas carrément à un état de plaisir net, de souffrance nette, de véritable peur. Un malheur précis ne donne pas d'inquiétude, pas plus qu'un danger réel. Mais ces divers états sont justement ceux que je viens de décrire sous le nom de sentiments d'incomplétude, dans les actes, les perceptions et les émotions. L'inquiétude est donc essentielle- ~ment constituée par les sentiments d'incomplétude auxquels s'ajoutent un sentiment de malaise et une excitation à faire effort pour en sortir.

L'observation des malades démontre cette interprétation ; l'inquiétude a commencé chez Claire avec les premiers doutes religieux vers l'âge de 18 ans, c'est-à-dire avec les premiers sentiments d'incomplétude, c'est à ce moment qu'elle a eu des inquiétudes pour sa foi, pour ses confessions, des inquiétudes sur « la lumière qui s'en allait ». Lobd..., femme de 35 ans, nous dit très bien : « Quandje suis inquiète, c'est comme si je n'avais pas terminé quelque chose, comme s'il restait à propos de tout quelque chose de pressant à accomplir. » « J'ai un besoin de compléter quelque chose dit Gisèle, je cherche toujours ce que je devrais faire^ ce que je devrais surveiller, ce que je devrais chercher, mon esprit ne me paraît jamais assez occupé, assez émotionné, il cherche toujours ce qu'il aurait à faire, à sentir d'autre. »

Un sentiment de ce genre peut évidemment être la conséquence de certaines idées fixes. Mais il faut remarquer qu'il existe chez tous les malades quelles que soient leurs obsessions. Il ne me semble pas certain que l'inquiétude soit réellement déterminée parle motif qu'invoque le sujet pour l'expliquer. Si on retire ce motif, il en prend immédiatement un autre, les motifs changent indéfiniment et l'inquiétude reste la même, v^uand les inalaJes

vont mieux et qu ils n ont plus en réalité d obsessions précises, ils restent inquiets pendant quelque temps et par habitude, disent-ils, ils continuent à chercher ce qui pourrait bien les tourmenter. « C'est un fond d'habitude, dise Lise, qui m'empêche encore de dormir tranquille. » Chez beaucoup de malades, ces inquiétudes existent longtemps avant la maladie proprement dite. Mus..., Mb..., Lise reconnaissent qu'elles ont été ainsi depuis l'enfance. Jean était inquiet au lycée à cause des devoirs, des leçons, des pensums ; il devenait malade quand il y avait une composition de récitation à préparer, comme aujourd'hui il est tourmenté par les femmes, les fluides, les omnibus et les lettres à mettre à la poste. L'inquiétude me semble donc être un sentiment fondamental antérieur aux obsessions par lesquelles le malade cherche souvent à la justifier ; c'est la forme complexe que prennent plusieurs de ces sentiments d'incomplétude.

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