Meigc et Fe'mdêl, Proyrcj inédiciil. 7 M'pt. i(| h
Il me semble cependant qu'il y a bien des réserves à faire à propos de cette émotivité. Cette émotion présente d'abord un caractère bien curieux qui mérite d attirer l'attention : elle est retardante, « rétrospective », comme disait Amiel. Ces malades restent souvent parfaitement calmes devant l'événement qui devrait les émotiojiner, ils se comportent comme s'ils étaient tout à fait indifférents. Les réflexes cardiaques et vaso-moteurs qui, suivant la théorie de Lange et de James, devraient accompagner immédiatement l'événement, antérieurement atout travail proprement cérébral ne se produisent pas du tout. Cependant tout n'est pas terminé : au bout de quelques heures ou au bout de quelques jours un travail s'est fait dans le cerveau à propos de cet événement et les malades ont des palpitations, des tremblements interminables comme s'ils étaient violemment émus par cet événement qui, dans sa réalité présente, a semblé passer inaperçu. Claire relève un homme qui s'est blessé en cherchant à se suicider, elle a un calme incompréhensible chez une jeune fille, elle reste indifférente toute la journée ; mais elle est malade d'émotion le lendemain. Même observation dans une foule de circonstances chez Nadia, chez Jean, chez Gisèle, Dob..., Kl..., etc. Ce fait de l'émotion retardante me parait très intéressant, il doit être rapproché de cette action retardante qui caractérise les abouliques, de cette mémoire retardante sur laquelle je viens d'insister. En un mot, chez certains malades, un événement n'a d'action, ne fait naître le phénomène psvchologique en apparence approprié que lorsqu'il est passé depuis un certain temps.
Un autre caractère de cette émotion des psychasthéniques, c'est qu'elle reste une émotion vague, indéterminée, une angoisse, c'est-à-dire la plus basse des émotions et qu'elle est très peu adaptée à l'événement qui la détermine.
Les malades eux-mêmes remarquent que cette émotion a un caractère bizarre, c'est qu'elle est toujours la même, elle survient aussi bien à propos des événements qui devraient faire naître de la peur, qu'à propos de ceux qui devraient faire naître de la colère ou de ceux qui devraient faire naître de la joie. On peut le vérifier très bien avec Ul... qui a les mêmes phénomènes de suffocation, de convulsions de la face et des yeux en recevant une lettre quelle attend ou en entrant dans un omnibus. Les crises d'angoisse de Cs... semblent être en rapport avec son délire hypocondriaque et débuter quand on parle de maladie devant elle ou
3S8 LES STIGMATES PSYGHASTHÉNIQUES
quand elle voit une fiole de pharmacie, mais elles surviennent exactement semblables, quand elle rencontre une amie dans la rue ou quand elle reçoit une page de « bâtons » faits par son petit oarçon qui a quatre ans. Lae.,. exprime cette banalité de son émotion d'une manière bizarre. Il a été ou a cru être mordu par un chien enragé à l'âge de i5 ans; depuis il éprouve perpétuellement une angoisse toute spéciale qu'il a baptisée lui-même « l'émotion du chien enragé », elle consiste en maux de tête spéciaux, tournoiement dans le ventre, secousses de la jambe gauche et besoin de regarder, de toucher cette jambe pour voir « si un chien ne la lèche pas », pour écarter ce chien. Eh bien, il ne peut plus avoir aucune autre émotion que celle-là, « c'est trop fort, je ne peux plus être amoureux, si j'embrasse une femme, cela me donne uniquement mon émotion du chien enragé et malgré moi je détourne la tête pour voir si un chien ne me frôle pas la jambe ou ne me lèche pas le pouce ».
Un détail curieux, c'est que ces crises d'angoisse peuvent se présenter chez des sujets comme chez Jean ou Nadia qui viennent de nous répéter et de nous montrer qu'ils ne peuvent p£^s avoir d'émotion. Ils ont des crises qu'on appelle des phobies qui ressemblent vaguement à de la peur et ils protestent qu'ils ne sont plus susceptibles d'éprouver la peur ; ils ont des agitations motrices qui ressemblent assez vaguement du reste, comme je l'ai dit, à de la colère et ils se plaignent de ne plus pouvoir s'indigner ni se fâcher ; c'est que ces crises ne sont pas des émotions normales de peur ou de colère et qu'elles se substituent à ces émotions normales au moment où leur développement s'arrête. En un mot, quand on remarque que ces malades ont de l'émotivité, cela ne veut pas dire qu'ils sont plus susceptibles que les autres personnes d'avoir des émotions normales et complètes, mais qu'ils sont plus disposés sous l'influence du moindre choc à commencer des crises d'agitation motrice ou d'angoisse. -
^. — Emotions sublimes.
Pour être complet dans ce chapitre et indiquer sommairement les sentiments et les émotions qui se présentent chez les scrupuleux, je dois indiquer une émotion très singulière qu'il m'est très difficile d'expliquer coipplèteraent et sur laquelle je crois nécessaire de revenir plus tard après avoir acquis quelques no-
lions générales sur la psychologie de ces malades. J'ai observé ces émotions sur une dizaine de personnes avec des symptômes assez semblables pour qu'elles ne me parussent pas des phénomènes accidentels.
On a vu que d'ordinaire et pendant la majeure partie de leur vie ces malades sont déprimés, tristes, incapables de s'élever aux actes, à l'attention, à l'émotion normale : de temps en temps chez quelques-uns d'entre eux se produit une exaltation extraordinaire qui les soulève au-dessus de leur niveau habituel et leur donne pour un moment des émotions de bonheur ineffable, des sentiments d'activité surhumaine, d'intelligence tout à fait complète. M. Lanteirès, dans sa thèse ' sur les troubles psychopathiques avec lucidité signalait déjà un peu vaguement que certains malades éprouvent tout d'un coup « une sorte d'extase, une sorte d'éréthisme nerveux avec de voluptueux frissons ».
Voici quelques exemples de ce lait singulier Gs... en contemplant les maisons du haut du Trocadéro est enflammé d'enthousiasme, il a des sentiments d'admiration merveilleux et il oublie pour un instant toutes ses misères : « Il me semble que c'est trop beau, trop grandiose, que je suis soulevé au-dessus de moimême; sur le moment cela me cause un énorme plaisir, mais cela m'épuise, me fait trembler les jambes et il me semble que je vais tomber évanoui, incapable de supporter ce bonheur. »
Fy..., en se promenant dans la campagne, se sent comme grisée par le grand air « tout me parait délicieux, il me semble que je vais éclater de bonheur, jamais je n'avais éprouvé cela, la journée passe comme un rêve, le temps marche cinquante fois plus vite qu'à Paris. Je me sens meilleure et il me semble qu'il n'y a pas de gens méchants comme dans les autres pays, toutes les figures sont sympathiques et il me semble que je suis à l'âge d'or. Les expressions me viennent plus facilement, moi qui ne peux pas ouvrir la bouche quand il y a une personne, je parlerais devant une assemblée ». Nadia aussi a éprouvé par instants, mais incomplètement, ces sentiments au moment de son amour insensé pour un grand musicien. Nah..., homme de 21 ans, sent par moment « une stupéfaction sacrée qui cause un bonheur infini ». Gv..., homme de 26 ans, « se sent enlevé au-dessus de sa condition, il croit marcher sur
I. Lantcirés, Essai descrlptij sur les troubles psychopathiques avec lucidité d'esprit. Thèse, i885, p. 44-
WO LES STir.MATRS PSYCHASTrifiXIQUES
une autre terre où l'on est meilleur et plus lort ». L'un des plus curieux sur ce point c'est Jean qui a baptisé ce phénomène d un nom que je conserve en partie : « les sensations sublimes et solennelles. » De temps en temps, mais rarement, il est pris de cette sensation quand il rêve à une occupation intelligente et élevée qui lui plairait, mais qui est en contradiction complète avec son caractère, par exemple, quand il rêve qu'il est député à la Chambre et que devant les tribunes bien pleines il prononce un grand discours politique. Il ressent alors un petit frisson partout le corps mais qui n'a rien des fluides pénibles, il sent le cœur calme et ralenti, ses muscles sont à la fois forts et comme détendus, au lieu de sa marche humble à petits pas, la tête baissée, il se redresse et marche à grands pas d'un air important ; il a de l'excitation intellectuelle, il comprend bien les choses et ressent la soif de s'instruire, enfin et surtout il a un sentiment de bonheur qu'il n'éprouve jamais. «Ce sont des impressions divines qui me prouvent l'existence de l'âme dans le corps. »
Ces émotions sublimes durent peu d'ordinaire, elles sont presque toujours chèrement payées par les malades. Gs... tombe bien vite dans une rumination pénible sur le nombre infini des maisons, et recommence les questions : « Comment a-t-on pu les construire ? comment a-t-on pu les compter ?» Il a de nouveau un horrible sentiment de dépression. Fy... (3d), termine son idylle à la campagne par une petite crise avec perte de conscience et émission d'urine dont nous aurons à discuter la nature et le pauvre Jean retombe piteusement de la tribune : l'excitation s'est propagée aux organes génitaux, a ramené la pensée de la masturbation et toutes Içs angoisses plu« grandes qu'aupai-avant.
Je trouve ces émotions excessivement curieuses, elles forment un contraste avec le sentiment ordinaire de chute qui caractérise le scrupuleux. En outre, elles établissent une liaison très intéressante avec d'autres malades dont je ne m'occupe pas ici, mais que j'espère pouvoir étudier un jour, les extatiques. Je suis arrivé non sans quelque étonnement à cette conclusion que les extatiques ne sont pas des hystériques comme je le croyais primitivement, mais qu'ils se rattachent bien plutôt au groupe des scrupuleux. En les étudiant il faudra montrer que les extatiques ont des crises de rumination, d'angoisse et de chiite comme les scrupuleux ; il est intéressant de montrer ici que les scrupuleux ont au moins en gernie des crises d extase.