he besoin d'aimer
De pareils sentiments deviennent facilement voisins de l'amour. Quelques malades y échappent, ils se contentent d'une direction froide ou d uu amour paternel, mais on comprend bien que beaucoup de ces personnes vont transformer ces sentiments en sentiments amoureux, bien entendu en comprenant l'amour d'une certaine manière. Gisèle le sent si bien qu'elle médite perpétuellement sur l'amour, elle devine très bien les différentes espèces damour : « lamour qui donne, c'est celui qui dirige, qui protège et l'amour qui se donne, c'est le besoin de s'incarner en un autre, de se donner, de s'abandonner, de consolider une impression de faiblesse qui cherche une force, c'est un sacrifice de sa personne pour vivre en quelque chose de supérieur. » Or elle avoue très bien qu'elle a le second amour et non le premier, car, suivant une jolie expression qu'elle affectionne, elle a toujours eu « le besoin de se blottir ».
On constate chez elle au suprême degré ce besoin immodéré de confession qui lui fait sans nécessité livrer sa vie entière. A plusieurs reprises elle a essayé de se mettre sous la direction morale et sous la dépendance de -quelqu'un, le mari comme toujours lui a semblé insuffisant pour ce rôle : « il ne me comprend pas ». Son rêve « de rencontrer une volonté droite et ferme dont on peut jouir sans mal » a semblé un moment satisfait, quand elle a été dirigée par un prêtre ; malheureusement elle mêlait bien vite à sa docilité d'autres sentiments et il a fallu cesser. C'est le malheur de ces femmes qui cherchent une direction morale et qui trouvent qu'elle se confond trop vite avec l'amour phvsique. J'ai déjà cité bien des cas de ces personnes qui évidemment ne s'abandonnent que pour obtenir un maître. L'histoire de Sim... est encore typique sur ce point, elle aimait tant à se sentir sous sa dépendance, elle avait tellement besoin dun maître capable de l'exciter qu'elle a tout fait pour lui plaire, sans même qu'il exigeât beaucoup, tout simplement parce qu'elle espérait le retenir davantage.
Il est curieux de remarquer que ces malades sont quelquefois très supérieurs intellectuellement au maître qu'elles se donnent; elles sentent bien que c'est un imbécile, mais elles trouvent si doux d'obéir qu'elles ne veulent pas prendra- la peine de
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juger. Nous retrouvons ce même besoin de direction mêlé (î'amour chez New..., chez Bs..., chez Lod... qui a ainsi une passion bizarre pour une jeune fille, il a existé chez Nadia. Elle s'était prise de passion pour un grand musicien qui était devenu son idéal, son dieu, qui représentait pour elle tout ce qu'il y avait de beau, de noble, de grand sur cette terre; elle faisait tout en pensant à lui, elle consentait même à manger. Elle aurait tout sacrifié pour pouvoir le suivre, pour l'avoir à elle toute seule et être son esclave: « la vie n'est rien pour moi si je n'ai pas quelqu'un à admirer, à aimer, à écouter; il me semble que celui que j'aime est comme un bon rocher auquel je suis attachée au milieu d'une mer en tempête ».
Rk.., avoue en gémissant « qu'à 4o ans il cherche encore le parfait ami, qui dirige et qui console, celui que l'on aime plus que tout, un frère cadet qui ait plus de tête que moi ». Wye... a été longtemps un amoureux de collège', il a eu des amours fous pour plusieurs de ses camarades dont il voulait faire « ses maîtres bien-aimés »; encore à l'âge de 4o ans, il ne songe qu'à aimer et à rencontrer l'amour. Toujours il est préoccupé de savoir s'il a plu, s'il est aimé ; il ne veut travailler, faire un effort que pour arriver à aimer.
Ce besoin d'aimer me paraît complexe, d'un côté il se rattache, comme on l'a bien vu, au besoin de direction, mais de l'autre il tient au besoin d'excitation. L'objet aimé doit « les amuser, les sortir de leur milieu morne, les relever par un mot aimable ». Mais il doit aussi être une cause d'excitation par le dévouement qu'il réclame. On rencontre souvent de ces individus bizarres qui sans nécessité, sans raison intelligible se consacrent tout entiers au soin d'un malade, à l'éducation d'un idiot, à .la consolation d'un affligé. Ces personnes exagèrent leurs soins, elles sont exigeantes et réclament une reconnaissance énorme, elles sont jalouses si quelqu'un approche leur malade. Ces personnes ont un besoin immodéré de se dévouer parce qu'il leur faut la pensée d'un but qui excite leur activité et leur émotion, parce qu'elles ont besoin de se remonter elles-mêmes en se prouvant sans cesse qu'elles sont bonnes, généreuses, utiles.
I. Sur les amours de collège, voir Marro, Puberté, traducl., p. 66. Cet auteur qui tiont grand compte du côté iiliysique de ces amours ne me paraît pas insister assez sur les besoMia moraux que ji' signale ici.
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• 8. — Besoin d'être aimé.
Il me semble cependant que toutes les affections de ces malades ne s'expliquent pas uniquement par ce besoin d emprunter à autrui une direction ou une excitation. Quand Ku... éprouve un besoin intense d'être aimée par son concierge, quand "^elle pense avec terreur à une brouille possible avec ses voisins ou à un malentendu avec sa bonne, il ne me semble pas qu'elle veuille comme les précédentes demander une direction ou unte excitation à son concierge, à ses voisins ou à sa bonne. Beaucoup de ces malades comme Kl..., Bal..., Voz..., Qsa..., parlent sans cesse de leur besoin « de manières affables autour d'eux, d'un milieu sympathique », ils ont des inquiétudes mortelles à la pensée qu'ils pourraient bien être indifférents ou antipathiques à quelques pei'sonnes de leur entourage et alors ils prennent des précautions inouïes « pour ne faire de la peine à personne, pour ne pas déplaire à quelqu'un, pour se faire pardonner ce qu'ils peuvent avoir de déplaisant. » Wye... se demande avec angoisse quel a été son effet sur les personnes du salon, si tout le monde le trouve aimable; il serait au désespoir d'avoir, je ne dis pas froissé quelqu'un, mais d'avoir déplu à quelqu'un. « Un visage mécontent me met au supplice et m'enlève toutes mes forces. » Lrm... (282) avoue « qu'il n'a jamais pu supporter la pensée que quelqu'un était fâché contre lui, il voudrait être convaincu de la svmpathie de tous, vivre dans une atmosphère de sympathie. »
Ce sentiment n'est évidemment pas identique au précédent, les malades ne demandent rien aux personnes ({ui les environnent, mais je crois qu'ils craignent quelque chose. Ils craignent une hostilité, une lutte qui exigerait de leur part des efforts. « Dans ce besoin de sympathie universelle, me disait très bien Voz..., un jeune homme de 22 ans, il y a tout simplement la peur d'avoir à se battre, n'est-ce pas horrible de sentir qu on est en concurrence avec quelqu'un. »
Ce sentiment se manifeste souvent dans les rapports des maîtres avec les domestiques. Un très grand nombre de ces malades ont pris l'habitude de ne jamais parler eux-mêmes à leurs domestiques : Qsa... prend toujours sa femme comme intermédiaire pour leur demander là moindre des choses. C'est évidemment la ^)
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peur do lencontrei' des résistances, d'avoir à commander, à lutter qui intervient dans ces cas.
Bien entendu cette crainte de la lutte peut se mêler avec tous les sentiments précédents et constituer certains « besoins d'être aimé » plus ou moins complexes. Voici l'expression touchante d'un de ces sentiments : « Mon rêve, dit Qi... femme de 35 ans, serait d'être une jeune fille phtisique. FAvc poitrinaire, que ce serait charmant ! On donne aux poitrinaires tout ce qu'ils veulent, on les gâte, on n'exige rien d'eux avec des airs méchants. Je voudrais tant être aimée ainsi, et surtout qu'on me le dise tout le temps, qu'on me le fasse sentir, qu'on me force à croire que c'est bien vrai. » ■