LES MANIES .MENTALES DE L'OSCILLATION
flaques d'eau en endroits secs et les tas de houe en poussière sèche et qu'il vérifie ensuite. Il lui vient en idée que s'il fait cette vérification et qu'elle ne réussisse pas, il se croira damné. « S'il en est ainsi, je n'essayerai pas encore, je veux attendre un peu pour le faire. » '
J.-J. Rousseau qui, par bien des côtés, était un malade tout à fait semblable à ceux que j'étudie ici, note dans ses Confessions qu'il se sentait poussé h résoudre les questions insolubles par un procédé semblable. « La peur de l'enfer m'agitait encore souvent ; je me demandais : en quel état suis-je? Si je mourais à l'instant même, serais-je damné ?... Toujours craintif, et flottant dans cette cruelle incertitude j'avais recours, pour en sortir, aux expédients les plus risibles et poui^ lesquels je ferais volontiers enfermer un homme si je lui en voyais faire autant... Je m'avisais de me faire une espèce de pronostic pour calmer mon inquiétude. Je médis: je m'en vais jeter cette pierre contre l'arbre qui est vis-à-vis de moi; si je le touche, signe de salut ; si je le manque, signe de damnation. Tout en disant ainsi, je jette ma pierre d'une main tremblante et avec un horrible battement de cœur, mais si heureusement qu'elle va frapper au beau milieu de l'arbre ; ce qui véritablement n'était pas ditTicile, car j'avais eu soin de le choisir fort gros et fort près. Depuis lors, je n'ai plus douté de mon salut*. » Rousseau se dit rassuré sur son salut par une seule expérience heureuse, c'est qu'il n'était guère malade à ce moment. Nos malades ne sont pas si faciles à satisfaire et l'on a vu que la recherche des présages devenait chez eux une véritable manie, aussi interminable que la manie des interrogations dont elle me paraît dériver.
M. VanEeden' décrit sous le nom de manie de superstition une intéressante variété de manies mentales. Son malade attache une signification prophétique a des faits insignifiants : une cravate de telle couleur lui promet bonheur ou malheur, une borne qu'il touche ou non de sa canne décide de sa destinée. Ce n'est pas là une maladie particulière et rare, comme l'auteur semble le penser : c'est une forme assez fréquente de la manie de I interrogation.
Ces premiers phénomènes, les manies du doute, de la délibé-
1. Josiah Royce, The case of Banyan. Psycholofjiral Review, 1894, 187.
2. J.-J. Rousseau, Les Confessions. L liv. YI, édit des œuv., 1889, XV, p. 4^7,
3. Van Eeden, Revue de ihypnotisme, 1892, p. i4- Psychothérapie, 1894. Cf. -M. tiramwell, Brain, 1890, p. 335.
120 , LKS AGITATIONS FORGÉES
ration, de l'interrogation, des présages se relient comme on voit étroitement. Elles peuvent former un premier groupe dont le trait caiactéristique est l'oscillation de l'esprit. 11 y a un balancement entre deux idées, le oui et le non, et l'esprit n'arrive pas à se fixer définitivement ni sur l'une ni sur l'autre, il cherche avec efTort des raisons pour ou contre et il n'arrive pas à se satisfaire malgré l'interrogation des présages.
L'esprit toujours instable peut cependant ne pas osciller indéfiniment entre deux termes opposés. Il lui suffit de dépasser le terme donné, de le remplacer par quelque chose d'autre, d'aller simplement au delà. C'est le caractère que je retrouve dans une foule de manies dont je ne puis signaler que les principales.'
Le malade qui ne peut arriver à la certitude a besoin pour se rassurer d'environner ses actes et ses pensées de tout ce qui peut les préciser, les matérialiser en quelque sorte. Legrand du Saulle le remarquait déjà : « sons l'influence d'habitudes invétérées d'onanisme, dit-il, le malade eut une sorte de précision maladive, d'attention exagérée, provenant d'un certain manque de confiance en lui'. »
Nous retrouvons ce besoin chez: beaucoup de nos malades. Jean est tout à fait désespéré de ma façon de rédiger une ordonnance pour les douches, il veut qu'on indique la température exacte, la pression en chiffres, le nombre de secondes, l'endroit du dos, où doit frapper le premier jet, la ligne que le jet doit tracer sur le corps en faisant des détours pour éviter certains points, l'endroit du dos par lequel il faut finir, etc : il doit épouvanter son doucheur. Il faut faire chaque chose à sa date et il aurait des remords épouvantables s'il lisait un journal d'une date ancienne « c'est un désordre, ce n'est pas à cette date qu'il devait être lu ». Wo. s'épuise à prendre des notes minutieuses sur tous les livres