LES AGITATIONS MENTALES DIFFUSES ICI
considère maintenant que la rêverie elle-même. Le caractère le plus curieux de cette rêverie c'est qu'elle ne contient en apparence aucun des symptômes pathologiques que nous venons d'étudier. Lib... n'a certainement aucune obsession, bien mieux elle ne présente aucunement ce que nous venons d'appeler une manie mentale. Aucune idée obsédante ne revient régulièrement, il n'y a pas de processus mental, interrogation, recherche, comparaison qui joue un rôle réellement prédominant. Cette rêverie est très variée, le^plus souvent elle n'est pas désagréable en elle-même, et surtout elle n'est pas déraisonnable. Ce sont des réflexions, des reraémarations du passé, des imaginations de l'avenir, des discussions, des méditations qui n'ont de pathologique que leur exagération et leur irrésistibilité. « Ce que je regrette, dit-elle, c'est d'être obligée de penser ainsi un million de choses absolument inutiles, quand je ferais bien mieux de m'occuper de mon travail ou de dormir. Ce sont des tableaux innombrables et des bavardages sans fin que je ne puis arrêter que pour un moment et avec une peine extrême. »
Ce symptôme de la rêçerie forcée me paraît très important, il se retrouve chez beaucoup de nos malades. « Ce n'est pas m;; faute, dit Vk...., si je ne fais rien, il me vient des idées en surabondance, j'en suis submergée. » « Il me semble, dit Lgh..., qu'il m'arrive à l'intérieur des flots d'idées qui se succèdent avec une rapidité inouïe. Ce ne sont pas toujours des idées folles, je vous assure, ni des interrogations absurdes. Toutes ces idées me semblent séduisantes : il y aurait de bons motifs pour m'arrêter sur toutes. Mais je ne puis choisir, je suis obligé de passer de l'une' à l'autre, c'est dans ma tête un remue-ménage d'idées invraisemblable. » Lise sent bien qu'à de certains moments « toute sa vie se concentre dans sa tête, que le reste du corps est comme endormi et qu'elle est forcée de penser énormément sans pouvoir s'arrêter. Sa mémoire devient extraordinaire et se développe démesurément sans qu'elle puisse la diriger par l'attention ». \Vo..., qui a maintenant des manies mentales bien nettes (manie de la vérification et manie des pactes), reconnaît très bien qu'il n'en a pas toujours été ainsi. « Pendant bien des années mes rêveries n'étaient pas comme aujourd'hui toujours dans le mêuio sens, je savais bien que je pensais trop, que mon esprit s'embrouillait de choses à côté, que je n'en finissais pas de penser cent choses au lieu d'une seule. Depuis longtemps mes pensées
tournaient dans le vide sans pouvoir s'accrocher à rien de précis... )) Il serait très facile de retrouver cet état mental de la rêverie forcée au début de bien des cas de maladie des obsessions. Même chez les individus à peu près normaux, ces histoires interminables que l'on se raconte, cse méditations faciles qui se substituent au travail et à l'attention sont des plus fréquentes.
Ces rêveries forcées ont été, comme la rumination précédente, décrites sous le nom de fuite des idées, de volée des idées car ce sont des phénomènes très voisins. Elles correspondent aussi, si je ne me trompe, à ce qui a été décrit sous le nom de mentisme « sorte d'effervescence intellectuelle particulière, dans laquelle, pour me servir de la définition d'un auteur qui en était atteint lui-même, Dumont de Monteux, nous voyons, avec un sentiment très net, des pensées qui nous sont étrangères, que nous ne connaissons pas comme nôtres, et qui s'étant introduites du dehors, pullulent, se meuvent avec la plus grande rapidité^ ».
Dans l'étude des obsessions on s'est beaucoup occupé et avec raison des angoisses diffuses, c'est-à-dire des agitations émotionnelles diffuses. Il me paraît nécessaire d'attirer aussi l'attention sur ces rêveries forcées qui sont des agitations mentales diffuses.
Si nous l'approchons les rêveries forcées, et les ruminations mentales de toutes les manies mentales qui ont été décrites précédeznment, nous voyons qu'il existe chez ces malades un grand travail mental qui se développe d'une manière anormale. Ce travail est en apparence assez considérable : il comprend la plupart des opérations intellectuelles, associations des idées, mémoire, imagination, jugement, raisonnement, toutes sortes d'opérations qui s'effectuent surtout sur des images et des idées abstraites. Ce. travail n'est pas sans difîîculté ni sans efforts, il est souvent fatigant et pénible. Malheureusement il présente un caractère évident au premier abord, il est parfaitement inutile et stérile : qu'il soit systématique ou diffus, il n'aboutit jamais à rien de réel ni d'utile; c'est pourquoi il justifie le nom que nous lui avons donné d'agitation mentale. Cette agitation est forcée, elle s'impose au sujet d'une manière particulière ; mais ce caractère très important se retrouve exactement le même dans les mouvements forcés et dans les émotions forcées, il sera étudié plus utilement à la fin de ce chapitre.
I. DumonI de Monlonx, d'après Séglas, Leçons cliniques sur les maladies mentales cl nerveuses, i8yij, p. 69.
LES AGITATIONS MOTKIGES SYSTEMATISEES. — LES TICS 163
DEUXIÈME SECTION
La plupart des troubles mentaux précédents s'accompagnaient de quelques mouvements, ne fût-ce que de paroles ou d'écritures. Mais ces mouvements étaient en réalité peu de chose et la principale dépense de force se faisait-dans les phénomènes de pensée. Au contraire, chez les mêmes malades, on observe des troubles surtout moteurs où une sorte d'excitation semble se dépenser en mouvement, accompagnée d'une somme de pensées conscientes assez minime.
Ces mouvements présentent au premier abord les mêmes caractères déjà remarqués dans tous ces phénomènes forcés. Ils se produisent sans être en rapport ni avec les circonstances extérieures ni avec les désirs du sujet; cependant ils ne sont pas absolument inconscients, ils ne s exécutent pas tout à fait sans la participation de la conscience ni même de la volonté du sujet. Le malade sent au moins en partie qu'ils s'accomplissent et qu'ils s'accomplissent parce qu'il veut bien les accomplir, mais il se sent contraint d'avoir cette volonté inutile et absurde : ce sont tout à fait, suivant l'expression d'un malade « des travaux forcés ».
De même que pour les pensées, ces mouvements forcés peuvent être systématiques ou diffus; quand ils sont systématiques ils constituent les tics, et quand ils sont diffus les crises d'agitation.
i. — Les agitations motrices systématisées. — Les tics.
L'étude de ce phénomène est relativement récente, il était autrefois confondu vaguement avec les convulsions et les spasmes ; mais en raison de l'intérêt qui s'attache aujourd'hui aux études de psychologie pathologique, le tic a été l'objet de
16', ' LES AGITATIONS FOBCËES
beaucoup de travaux récents (jul ont au moins précisé le prol>lènîe. J\'inpruntai d'abord à ces études intéressantes les éléments d une détermination du tic, c'est-à-dire les- caractères essentiels qui constituent. le tic. Puis je résumerai brièvement la description de quelques tics importants présentés par mes malades en insistant surtout sur les caractères psychologiques de ces phénomènes.