‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 73 sur 380 · I . — La crise des efforts · texte numérisé non relu

I . — La crise des efforts

La plus curieuse de ces crises peut recevoir le nom de crise des efforts. Le malade mécontent de lui-même, désirant mieux faire, en conclut naturellement qu'il doit faire ce qui permet aux hommes normaux de se transformer, c'est-à-dire des efforts; mais ceux-ci, pour son malheur, tournent bien vite à la manie. 11 v a là un point délicat, parce que nous verrons plus tard en étudiant les procédés thérapeutiques que certains efforts sont réellement très bons pour le malade et qu'il se transforme par des efforts d'attention. Mais ces efforts utiles doivent être dirigés par le médecin et doivent avoir une nature particulière. Il est rare que le malade trouve tout seul les efforts utiles à faire et nous ne parlons pas de ceux-ci, en ce moment. Les efforts que le malade imagine sont une série d'actions assez régulières, quoique moins stéréotypées que les tics, fatigantes et pénibles, qu'il croit nécessaire d'accomplir pour donner à son acte ce caractère de certitude et de satisfaction qui lui manque toujours.

Les malades qui font des efforts de ce genre, chez qui ces efforts tournent à la manie et constituent de véritables crises. sont assez nombreux. Vy... essaye de se donner des convulsions pour faire un mouvement qui soit parfait ; elle éprouve le besoin de

pousser comme pour aller à la selle. Tr... fait des efforts comme pour soulever un fardeau, avant d'ouvrir une porte ou de faire ses prières et se contorsionne pendant des heures.

Le type vraiment extraordinaire de ce genre de manie c'est Claire. Cette malade a plusieurs fois par jour des périodes de lîontorsions épouvantables qui ont été piises bien souvent pour des crises d'hvstérie et qui, à mon avis, ne leur ressemblent en aucune manière. Ce sont des contorsions volontaires ou quasi-volontaires: quand elle sent ou se figure sentir qu'une action est mauvaise, qu'une pensée est honteuse, qu'elle va avoir son image obsédante du membre viril et de l'hostie, elle croit qu'elle doit faire quelque chose pour modifier l'acte ou éloigner l'image. Ce quelque chose, c'est ce qu'elle appelle des efforts. Théoriquement, ses efforts sont moraux ; au début, elle avait la tête dans les mains, les yeux en l'air, le regard perdu très loin et elle se livrait à un travail de rumination mentale. Mais peu à peu elle s'est convaincue que les efforts moraux doivent être accompagnés d'efforts physiques correspondants et elle a commencé à prendre des attitudes spéciales; ainsi il faut qu'elle soit assise ou couchée, en raidissant la jambe gauche, en ayant la bouche ouverte et la tête aussi basse que possible, les yeux fermés ou démesurément ouverts. Puis elle prit l'habitude de faire des mouvements désordonnés des bras et des jambes jusqu'à se mettre absolument en nage et à éprouver des douleurs dans tous les muscles. Elle plie le tronc et le relève en movivements rythmiques de salutations, elle secoue le thorax parde grands mouvements respiratoires. Elle porte ses mains à sa bouche, ronge ses ongles jusqu'au sang, suceetmord ses doigts: ces dernières manies ont fini paï développer d'énormes callosités aux articulations des doigts. Quand elle ne mange pas ses mains, elle mange ses mouchoirs et ses draps: en un hiver, elle a réduit en charpie une cinquantaine de mouchoirs. Enfin, en se livrant à cet exercice, elle ne cesse d'avoir à la figure d'horribles grimaces. Toutes ces contorsions se prolongent sans interruption pendant plusieurs heures.

La malade se figure que ces mouvements du corps sont parallèles aux mouvements de sa pensée : « si je vois l'idée tout au fond de moi, il faut que je baissé la tête très bas pour la chercher ; si je la vois en haut, il me semble que ma volonté s'élance pour la saisir et que mon corps en fait autant... Il me semble que c'est mon cœur qui pense, il faut que je cherche la pensée par

des mouvements de la poitrine et en auomentant les battements du cœur... Ma vie est à l'ombilic, il faut que je secoue le ventre pour la retrouver. » On voit bien ici se mêler aux efforts la manie du symbole et on pourrait appliquer ici les remarques de M. Ribot sur l'analogie de l'effort moral et de l'effort physique : « le sentiment de l'effort éprouvé quand nous cherchons notre route l travers une masse d'idées obscures et enchevêtrées n'est qu'une forme affaiblie du sentiment que nous avons en cherchant notre route dans une forêt épaisse et sombre »'.

Bien entendu toutes ces contorsions violentes et toutes ces pensées amènent toutes sortes de perturbations viscérales, des troubles de la respiration qui est exagérée et anxieuse, des troubles du cœur qui bat à tout rompre. Mais ce qui est surtout provoqué à la suite de cette agitation et de ces mouvements abdominaux c'est une grande excitation génitale et les eflorts se terminent tout simplement par une véritable masturbation. Je signale l'extrême importance de cette substitution de l'excitation génitale à des efforts volontaires.

Nous retrouverons ces faits dans les prochains paragraphes où nous étudierons les phénomènes émotifs de l'angoisse. Je tiens seulement à remarquer ici que cette malade a plutôt les phénomènes extérieurs de l'angoisse que l'angoisse elle-même. Elle ne se plaint pas du tout de souffrir pendant cette crise d'efforts. « Les mouvements de sa poitrine et de son cœur, dit-elle très justement, sont dus à l'essoufflement tout simplement. » L'agitation dans ce cas reste motrice beaucoup plus qu'émotionnelle.

Un exemple bien curieux de ces crises d'efforts est celui de Lrm.(232),un hommedequarante ans. Ses crises bizarres se compliquent de manie du symbole et d'obsessions de persécution. Ce pauvre diable avait, comme tous les scrupuleux, besoin de sympathie et il avait horreur do la lutte. A la suite d'une querelle insignifiante avec un individu qui était son associé et son meilleur ami, il garde, sinon une idée obsédante, au moins un sentiment obsédant, o'estqu'il est enlutte contre cet individu, X. Il lui semble que X. l'attaque, qu'il faut lui répondre, quoique ce soit bien pénible, qu'il est nécessaire de se défendre. Sans avoir aucune hallucination, en sachant bien qu'il est seul, que X. n'est

I. Ribot, Les maladies de la vnhni^. p. T07 (Tiiris. I-'. Alcan).

p:is nrésont. il sf sont, obligé clo lutter coiitro lui. T>n lutte est matérielle : il se met debout, lance des coups de poing et des coups de pied avec fureur, il se démène comme un forcené, se frappe lui-môme, se mord les poings et finit par tomber par 'erre épuisé par de tels efl'orts et ruisselant de sueur. Il ne faut oas oublier que ce malade n'a aucun délire, il sait très bien « que X. est son meilleur ami et que, s'il était là, il se garderaitbien de le loucher », mais cette lutte matérielle est le symbole d'une lutte morale « qu'il devrait faire s'il avait du cœur » ; elle est le résultat d'efforts inouïs qu'il se sent obligé de faire.

Quelquefois les crises d'efTorts sont plus précises, plus systématisées encore et se rapprochent des tics. Je n'insisterai pas sur ces malades, hommes ou femmes, qui font des efforts inouïs pour arriver à la perfection dans la masturbation. Je prendrai comme exemple une crise d'efforts qui se présente assez fréquemment et qui est bien typique. Un homme de 55 ans, Qsa..., comme on l'a déjà vu, a des digestions pénibles et souvent des vomissements plus ou moins volontaires pour décharger l'estomac, vomissements qui se rapprochent des tics. De temps en temps, à la suite de troubles prémonitoires dont je parlerai plus tard, il sent que son estomac le tourmente davantage et il s'agite de toutes manières, il a des ruminations mentales sur la mort, sur ses parents qui ne l'aiment pas assez ; puis il marche, ne peut plus tenir en place, puis il essaie de boire un peu, il suce des bonbons, il commence à secouer son estomac par des spasmes de l'abdomen. Puis il essaie de vomir, mais il prétend s'y être pris trop tard, ne plus pouvoir vomir ou du moins ne pas vomir assez bien. Il vomit un peu, il crache énormément, mais il sent que ce n'est pas sullisant, qu'il serait guéri s'il pouvait rendre une certaine gorgée de bile qui ne vient pas. Et ce sont pendant des heuies d'épouvantables efforts pour vomir cette gorgée de bile, des contorsions de tous les membres et de tout le corps. Parvenus à ce degré les efforts diifèrent à peine de ceux de Claire, si ce n'est que de temps en temps il y a un violent mouvement de vomissement. La crise peut durer une nuit entière, elle s'arrête soit après un petit vomissement quelconque, soit par l'épuisement du malade qui finit par s'endormir. Je retrouve ces crises d'efforts pour vomir chez deux autres malades, en particulier chez un enfant de 12 ans qui a fait de grandes crises semblables toutes les lois que ses parents lui faisaient manger

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