Magnan, Société rnédico-psychol., 28 mai i
effort l'agace et l'agite, il éprouve un besoin invincible de marcher pour se calmer. Aussi sorl-il de chez lui et commence-t-il à errer dans les rues de Paris, il ne recherche jamais des camarades et satisfait sa manie seul comme un dipsomane ; il prend toujours les mêmes rues, vieilles et solitaires autant que possible et il tourne dans le même quartier pendant cinq ou six heures puis il rentre calmé et satisfait.
C'est là, si Ton veut, une variété des fugues, mais c'est une variété assez distincte. Ce n'est pas la marche en avant irraisonnée, inconsciente de l'épileptique vrai. Ce n'est pas la fugue hystérique pendant un état second suivi d'amnésie : le malade rentre tranquillement chez lui sans réveil, sans surprise et se souvient en général assez bien de tout ce qui s'est passé. Ce n'est pas non plus tout à fait l'impulsion à la fuite, ou aux voyages que Ion observe chez ces mêmes psychasthéniques ' et que M. Régis a appelée la dromomanle. Dans ces impulsions il y a une idée qui pousse le malade vers un but, il pense à aller vers un certain endroit, à fuir le travail comme on l'a vu dans une des observations rapportées dans le premier chapitre de cet ouvrage. Dans les crises que j'étudie ici, il n'y a pas là d'idée qui détermine la marche, d'obsession qui pousse au voyage, c'est la marche pour la marche. C'est une opération forcée que le malade exécute de même qu'il travaillait dans ses ï'uminations mentales.
Dans d'autres cas la marche est remplacée par quelque autre exercice physique également exagéré et inutile. M. Tissié a décrit à ce propos des cas remarquables de manie du canotage chez déjeunes psychasthéniques qui ne peuvent résister au besoin irrésistible de s'exciter et de se surmener dans les sports^.
On peut rattacher à ces crises de marche les besoins de parler ou même d'écrire qui prennent les malades dans les mêmes circonstances. Fy... (3d) femme de 35 ans, sujet remarquable à bien des points de vue, a des obsessions de honte, craint de devenir folle, et à ce moment se sent agitée « soulevée comme une plume ». Il faut qu'elle aille et vienne et surtout qu'elle parle,
1. P. Dénommé, Les impulsions morbides à la déambulatîon au point de vae médicolégal. Thèse de Lyon, 1890. Dubourdieu. La dromomanie des dégénérés. Thèse de Bordeaux,- 1892.
2. Tissié (Bordeauji), Un cas d'impulsion sportivi^ ou ludomanie. Journal de médecine de Bordeaux, a6 janv. 1896, p. 35.
qu'elle parle indéfiniment à n'importe qui, qu'elle raconte ses peines « tout ce qu'il ne faudrait pas dire ». Elle bavarde ainsi toute la nuit et ne se calme le matin qu'en écrivant une vingtaine de pages de son journal. Jean cède à un besoin du même genre quand il vient chez moi et me supplie « simplement de l'écouter pour le soulager... Il ne peut rien dire de tout cela chez lui, cela rendrait ses parents trop malheureux et il faut qu'il le dise » et pendant une heure et demie ou deux heures il parle, il parle sans s'arrêter un instant, sur le fou rire de la femme de chambre borgne, sur une pièce de deux sous qu'il a en poche et qui a été touchée par une femme, ce qui met des fluides dans son pantalon, sur les timbres-poste qui font penser à la politique et au personnage qui est mort après être resté trois quarts d'heure avec une dame, sur un petit chien qui en le touchant a failli lui gout-fouler la verge..., etc., etc. » Il se sent soulagé « détendu » quand il a fini. Peu lui importe ce qu'il a dit, il a simplement épuisé en paroles une agitation qui n'arrivait pas à se dépenser autrement.