‹ Les odeurs de ParisChapitre 52 sur 71 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

J'avais presque un engagement de si-* lence envers Giboter, et voici que je lui consacre deux cent soixante et quelques pages. J'ai besoin de fournir des explications là-dessus. Je les donne bien volontiers ; seulement, contre mon goût et contre mon intérêt, je suis forcé de les donner un peu longues. J'ai affaire à des lois qui se contrarient. La loi littéraire m'ordonne d'être bref; la loi -politique veut que je remplisse deux cent soixante-dix pages de ce format, pas une de moins, ou que je

subisse le timbre. Le timbre m'inspire une véritable aversion; j'ai préféré l'inconvénient d'une apparente prolixité. Si la loi, dans sa prévoyance, avait fixé le nombre de lettres que doit contenir un écrit non timbré, je me serais tu probablement. Elle a, Dieu merci, négligé ce détail , et j'ai pu m'arranger avec mon habile imprimeur pour occuper la dimension réglementaire sans noyer trop la pensée. Nous nous sommes donné de belles marges, nous avons multiplié les blancs ^ enfin nous sommes arrivés h peu prte.. Il ne restait que qua*rante*sept pages absolument vides.

Quoique je me trouve excusable d'ai«* mer mieux vendre au public du papier blanc que du timbré, il faut pourtant couvrir ces pages de quelque figure de raison. Ce sera l'objet de cette préface. J'essayerai de la rendre intéressante par la peinture d'une souffrance trop peu connue, la souffrance de l'homme qui veut

faire un doigt de politique et qui hait le papier timbré. Je dirai ensuite quelles raisons, plus fortes que les dispositions oti je m'étais trouvé d'abord, m'ont décidé à élever la voix.

Je vais au-devant d'une objeotion. Giboyer fait, à bouche que veux-tu, de la politique et de l'économie sociale, qui sont par excellence les deux choses à timbrer ; cependant il paraît à nos yeux dans un complet affranchissement de Tannage légal et des pompons du timbre. On peut dire que l'on ne voit pas pourquoi moi , si proche parent de Déodat, si malmené de Giboyer, je n'aurais point les mêmes privilèges pour défendre Déodat et rétorquer Giboyer? — Je ne le vois pas non plus, mais je sens que ce n'est pas la même chose. Les régulateurs de la lice ne regardent point du même œil Giboyer et Déodat. Il y a un suspect, c'est Déodat. L'on ne m'ôtera pas de l'esprit que le te*

nant de Déodat fait bien de prendre deux précautions pour une. Qu'il s'emmai Hotte de papier blanc j puisqu'il s'est prévenu contre cette figure du timbre dont Giboyer a gaillardement affranchi son écu d'or! — Le timbre représente une belle femme à l'antique, armée d'une balance.

C'est vraiment une cruelle chose que ce timbre I Je viens d'en prendre , à l'occasion d'une biographie de Pie IX dont j'ai désiré quelques exemplaires en grand papier. Sur chaque feuille d'impression in-8®, deux affreux cachets, l'un de cinq centimes, l'autre d'un centime et demi ; deux maculatures d'encre grasse, chacune de la dimension d'un gros sou, plaquées au milieu du texte; deux coups de poing en plein visage! Et souvent l'employé du timbre, ne trouvant pas son tatouage assez visible, s'y reprend par deux et trois

fois, semblable à TAuvergnat courroucé et yainqueur qui se fiEpt un plaisir de poser des noirs sur le visage de sa victime.

Assurément, je n'élève pas Taudace de mes vœux jusqu'à réclamer l'exemption du timbre pour les écrits qui friseraient la politique ou la matière inconnue que Ton appelle « l'économie sociale. » L'État doit tirer un petit bénéfice des maniaques qui veulent toucher à ces choses supérieures, souvent sans en être priés. Mais pourquoi deux cachets, et si larges, et si pâteux, et sur toutes les feuilles? En sorte qu'un écrit de huit feuilles peut être maculé au moins seize fois ! Dans le temps que Ton timbrait les hommes, l'employé se contentait de deux petites lettres, et sur une seule épaule. Cela suffisait, même pour les travaux forcés à perpétuité. — i- ( Dans ce temps-là aussi, les hommes attachés au pilori en étaient quittes pour une seule représentation.) — Je voudrais être aca-

démicien en faveur : je solliciterais aa pro^ fit de la littérature politique le retour à cet usage de Tancienne barbarie. Un seul petit timbre, à Tencre rouge ou bleue, dans une couronne impériale bien dessinée, appliqué sur une seule page, que nous serions heureux ! On payerait ce qu*il faut, mais l'on aurait Tillusion de ne pas trcûner le boulet. Pour cette seule mitigation, j'échangerais de bon cœur tous les avantages de la loi sur la propriété littéraire. Je ne saurais dire combien Tas* pect du timbre actuel est propre à décourager un homme qui se propose d'écrire, et je n'imagine pas ce que l'on pourrait inventer de mieux quand même il s'agi-rait de dégoûter du métier.

Dans ma détresse, j'ai rêvé d'appeler à César. Un jour, certain pauvre poëte, malade , et qui croyait que sa mauvaise santé l'empêchait seule de vendre ses vers à bon prix, considérant que l'Em*

pereur cultive lea lettres « eut l'idée de s'adresser à Lui comme confrère. Il demanda non à l'Empereur (il se croyait fier), mais à l'homme de lettres couronné, d'assister un homme de lettres affamé.

Gettç audace réussit, et l'infirme reçut plus de napoléons que les libraires ne lui avaient jamais donné de centimes. Il cessa même de faire des vers ; un bienfait n'est jamais perdu. Je considère que l'Empe* reur est encore plus publiciste qu'homme de lettres proprement dit. C'est, ou du moins ce fut mon métier; je suis publiciste honoraire. A ce titre, ne pourrais-je pas invoquer aussi quelque lointaine confraternité pour obtenir que la clémence et la puissance impériales, nécessaires toutes deux, nous délivrassent enfin de cette figure du timbre, qui n'épargne rien, sauf un peu quelquefois S|. de la Ouéronnière? — Sire, un seul timbre d'une forme gracieuse , et dans un seul endroit 1 Les

publioistes et les imprimeurs seront trèssoulagés. — Et comme les employés se dépiteront certainement d'avoir moins de papier à avilir, il conviendrait aussi que l'employé convaincu d'avoir frappé plus de coups qu'il ne faut fût livré aux académiciens qui font des pièces de théâtre, pour être perpétuellement diffamé dans tout l'empire, sans pouvoir jamais se défendre que sur papier timbré.

Cet allégement , s'il était obtenu , laisserait encore bien assez de soucis à récrivain politique qui ne prendra pas le périlleux parti de se délayer en un volume, éloignant ainsi lui-môme la foule des lecteurs, par le seul prix et le seul aspect de son ouvrage.

J'ai lu dans la préface de Giboyer que Ton peut honorablement m 'insulter jusque sur le théâtre, parce que je suis très-

bien armé pour me défendre ; et des amis de Giboyer ont insinué qne si je n'ai à ma disposition ni la langue des comédiens ni la verge du journaliste , il me reste la brochure.

Cette idée a été particulièrement soutenue par M. Taxile Delord, écrivain libé* rai, du genre plaisant. Je me persuade qu'en ce moment-là M. Delord voulait être sérieux et pûlait de bonne foi ; mais, je le vois trop, ce libre penseur ne s'est jamais proposé de rien écrire gui pût tant soit peu sortir du parc politique oh le procureur impérial cantonne la libre pensée, et il n'a pas même imaginé qu'il pût un jour se trouver tenté de déplaire.

M. Delord est connu, dit le Dictionnaire Vapereau, « par la verve comique et la « portée de ses articles, par l'élégance et « la correction de son style. » Belles qualités, s'il connaissait le malheur I 11 ne le connaît pas. 11 appartient à l'heureuse

oohorte où Ton voit les Limayrao, les DréoUe, les Gnéroult, les Sarcey, les Farpille, les Castille et tant d'autres, qui peu* vent mettre tous les jours plume au vent pour soutenir les bonnes doctrines e^u*vernementales ou faire prévaloir leurs vues en politique , littérature , religion , morale, etc. On m'a fait un sort différent ! Ce que M. Delord trouve tous les jours si simple et si facile, m*est plus que mal-* aisé. Je suis un publiciste marron ; je n'ai que tout juste la faculté de rôder de temps en temps autour des choses que M. Delord touche et tripote à sa fantaisie; je ne peux les aborder que bien enveloppé d'une triple et quadruple camisole de pa* pier timbré, lourde à porter, qui assour^ dit la voix et embarrasse le geste.

Heureux charivariste, la direction de la presse le regarde d'un œil fort doux. Elle ne s'inquiète guère de la portée de ses articles, lorsqu'il Ta dissimulée sous une

oottohe d6 «verve comiqae W Buffisante pour (Ure rire Yapereau. Sa flèche part qaand il veut^ va frapper où il veut. H tire aa Christ) il tire aux prêtres, il tire aux reli-giettses, il tire aux vainous, aux blessés, aux morts : tout est bien i Pour Yapereau c'est élégant) pour l'administration c'est correct. Moi, qui ne cherche point de tels adversaires, je n'ai point ces privi*lége» du citoyen français. Quand même je me distinguerais par la verve comique, on ne me laisserait pas faire même un charivari.

Si je veux écrire quelque chose , si je me décide enfin à ramasser le gant de Giboyer, — hélas I quel gant I — il faut premièrement que cela prenne la dimen-^ sion dune brochure et que je me décide à demander à chacun de mes auditeurs cinquante centimes au moins. Il faut en* suite que je me soumette à la censure du lilmûre^éditeur, exposé à Tamende si l'on

— lame fait un procès. Il faut ensuite que je passe sous la rftpe de rimprimeur, ear on procès que je perdrais pourrait lui faire perdre son brevet. Il faut ensuite que j'aille au parquet du procureur impérial, sonner la cloche qui avertit ce magistrat qu'un homme suspect se dispose à prendre la parole; c*est ce que Ton appelle le dépôt. Je dépose une épreuve complète, fte varietur. Je la dépose pour vingt^quatre heures. Le procureur impérial a tout le temps de lire à la loupe, de voir si mes phrases passent aux innombrables tourniquets du Code, des lois qui complètent le Code , des règlements qui complètent les lois, de la jurisprudence qui complète les règlements, des interprétations qui complètent la jurisprudenoe.

Pendant ce temps -là, je peux imprimer.

J'imprime, et j'ignore si j'adresse ma pen3ée ^u public^ ou si tout simplement

je gâte du papier timbré. Car tout n'est pas fini, et bien an contraire !

Le temps à\^ dépôt expiré, nne henre, une minnte après la mise en vente, le délit est constaté, si les tonmiqnets dont je viens de parler ont fait supposer qu'il y a dans ma brochure un délit.

Le commissaire apparaît chez l'imprimeur, chez le brocheur, chez l'éditeur, saisit tout, porte tout au greffe, et me voilà en démêlé avec la justice ; et nonseulement moi, mais ces deux innocents qui avaient intérêt à se montrer censeurs sévères et qui ne s'y sont pas épargnés. Enquêtes, comparutions, instructions. J'ai une chance : la chambre des mises en aocusation, après quinze jours, après un mois, peut déclarer qu'il n'y a pas lieu de poursuivre, et aussitôt on me rend mon écrit.... un peu défloré, et par le temps qui s'est écoulé et par le brevet d'innocence qu'il vient d'obtenir.

Mais s*il y a lieu, alors, prooès, réquisitoire, plaidoiries sans publicité, sentence très -publique , suppression du corps de délit, amende, prison pour Tauteur, pour rimprimeur, pour l'éditeur.

Voilà, monsieur récrivain démocratique et plaisant , à quelles conditions il me reste la brochure, et comment je suis « si bien armé pour me défendre. »

Je ne me plains pas d*étre mal armé, et je ne feindrai point d*avou^r que je me confierais volontiers à mes armes, surtout par la connaissance que j'ai des vôtres... Seulement on m'a lié au moins un bras ; et vous me faites tous Thonneur de n'en pa« raître pas assez fâchés.

Mais écartons ces funèbres images d'amende et de prison, cortège inséparable de toute idée de brochure politique un peu sérieuse et acérée. J'ai su être assez pru-

dent, on a vouln ètte assez clément, ma brochure passe, circule et n'est point priée d'entrer au greffe. Je n'en suis pas plus avancé. Jereste livré aux morsures, aux in-» toxications de cent adversaires naturels ou officieux, d'autant plus implacables qu'on leur a donné des raisons meilleures, et qui savent tous admirablement s'y prendre pour tourner de travers ce que Ton a pu dire de plus clair et de plus sensé.

Il y en a qui vous jouent des tours im* payables.

J'ai publié^ 11 y a deux ans, une brochure intitulée Waterloo. Ou m'accusa de cent sottises. Les uns prétendirent que j'applaudissais au désastre de la France, les autres que je canonisais Na« poléon, plusieurs que je voulais ranimer les bûchers de Tlnquisition et que je déployais toutes les fureurs de Tartufe démasqué. Un Giboyer anonynie fit mieux.

Je ne sais comment^ par un art qu'ils ont

dans leur cour des miracles, il s'était procuré une copie de mon travail, et il en fit paraître une réfutation sous le même titre, avant d avoir eu l^;alement le temps de le lire. 11 me pillait avec audace; ce qu'il m'avait pris faisait bien un tiers de son libelle, et le reste était employé à me lapider, sans seulement me laisser entrevoir le motif de sa fureur.

Enfin, jamais je ne fus mieux disloqué, contourné, retourné, qu'à l'occasion de cette brochure, et nul moyen de donner une explication. A quoi bon d'ailleurs?

Il faut toujours finir par ne point répondre. Muni d'un journal, on a raison même de l'impudence ; on finit par faire taire même Giboyer. 11 ne faut que de la persévérance , et on le contraint de passer à un autre sujet.

Quoi qu'en ait dit M. Troplong, qui a beaucoup vanté la puissance de cet engin, la brochure n'est plus une arme, Le ci-*

toyen qui n'a que le droit de brochure pour défendre sa cause ou sa personne contre la presse quotidienne, est un homme que la police et les incendiaires laisseraient libre d'aller chercher de l'eau sur ses épaules à plusieurs journées de sa maison en feu. Quand il accourt avec son verre d'eau, il trouve des ruines, Aw faits accomplis , II n'y a que M. de la Guéronnière anonyme qui se puisse flatter de réunir instantanément cent mille lecteurs et d'arrêter ainsi l'événement en marche, ou de retourner l'opinion faite. M. de la Guéronnière luimême, mais dévoilé, ne le pourrait pas.

Et ce n'est pas tout : cette brochure qui vient' tard, qui se vend cher, qui n'aura pour lecteurs que des amisd^opinion, isolés même lorsqu'ils sont nombreux, il faut encore qu'elle parle bas : elle est censurée !

Jusqu'à ces derniers temps, n'ayant jamais songé à renverser l'Ëtat, et très-opposé à cette manie de la liberté moderne,

uniquemçDt occupé de proposer des vérités que je crois utiles à tout le inonde, j'avais écrit en liberté. Si je rencontrais quelque oensure, je pouvais la discuter, l'accepler, passer outre, risquer même de heurter la loi. Il n'en va plus ainsi. Sans être devenu séditieux, sans respecter moins ce que j'ai toujours respecté, je me trouve en présence d'une censure préventive, non voulue par la loi, eSaréOi méticuleuse, toute-puissante : la censure de l'imprimeur. L'imprimeur n'exerce son industrie qu'en vertu d'un brevet qui peut lui être retiré : il craint une condamnation, il peut craindre même d'être mal noté.

J'ignore si l'imprimeur me demandera quelques ratures, mais je peux dire que déjà je lui ai beaucoup accordé. En écrivant j'ai sous les yeux ce spectre inquiet. Il doute d'une pensée, il s'épouvante d'un mot, il flaire des allusions, il sait que la presse irrépréhensible est garnie de fu-

rets pleins de zèle^ capables de démontrer que les virgules sont des armes prohibées. Je me retiens, je prends soin de ne rien écrire qui puisse alarmer Timprimeur, ou que M. Limayrac puisse dénoncer ; j'efface^ j'effleure en courant les petites vérités^ j'évite les grandes, et je donne au public une platitude. Alors les bons limiers de la presse irrépréhensible « étalant cette platitude, proclament que je suis libre, que même j use témérairement de ma liberté. Candide auteur de Giboyer, et vous M. Delord son jovial compère, en vérité la brochure est de peu de ressource aux mains d'un simple particulier! Que Vos Honneurs n'insultent plus les pauvres gens qui ne peuvent faire que des brochures...

La vraie arme, Tarme de précision, c'est le journal. Il s'occupe du fait chaud et vi-

vant, il oommente le document de la veille et du jour, il dit le mot de la charade politique avant qu'elle soit jouée, il allume le gaz partout où la nuit artificielle porte ses ombres. Le journal est immédiatement lu par des milliers d'amis et d'adversaires ; il fortifie les uns, il embarrasse les autres et les contraint à se démasquer ; il a quelque chance d'instruire la bonne foi ignorante. L'imprimeur du journal n'est point timide comme l'imprimeur de la brochure. Craignant moins la responsabilité judiciaire , il prend ce qu'on lui donne. Sans doute, à l'heure qu'il est, même dans le journal, l'écrivain rencontre bien des entraves. II joue gros jeu ; mais enfin, il peut jouer, il peut faire son va-tout. Le soldat n'ignore pas qu'il risque d'être tué raide : il accepte à ce prix la chance d'enlever la position.

J'ai vingt-cinq ou trente ans de journalisme. Je n'ai jtfmaîs désiré pour la presse une liberté absolue et déréglée. Un temps

fut OÙ la presse avait cette liberté-là. Je Tai combattue , et je le tiens à honneur, sans faire difficulté d'avouer que, même alors, à travers tous ses excès, la presse était à la fois moins vile et moins dangereuse qu'aujourd'hui. Je ne crois pas que la liberté absolue de la presse soit indispensable à la liberté d'opinion. Des lois, même dures ; des filins, même rigoureux, sont nécessaires. La probité s'y soumet et se fait encore entendre ; la sottise et la sédition seules en sont gênées. Sous Louis-Philippe, malgré les lois de septembre, dans les premières années du régime impérial, malgré l'arbitraire des avertissements, les opinions ont dit ce qu'elles avaient à dire ; et cette législation, iqppliquée par des magistrats, au lieu de l'être par des employés, procurerait aux opinions une liberté suffisante, sans rien diminuer de la sécurité de l'État. Quant à ceux qui ont besoin d'un journal de la canaille^ comme on en

publiait BOUS la république, la société a besoin de ne les pas satisfaire ; et d'ailleurs, on peut s'en convaincre, ils ne sont ja« mais absolument frustrés.

Mds il faut voir les choses comme elles sont. En un temps de publicité si vaste, lorsqu'il y a d'un côté tant de feuilles incomparablement complaisantes et, à cause de leur complaisance même, incomparablement hardies ; lorsqu'on ajoute, toujours du même côté, les complaisances et les hardiesses du théâtre, et qu'on ne laisse de l'autre côté qu'un petit nombre de journaux perpétuellement effiraiyés, alors la liberté des opinions n'existe pas. Pour rétablir l'équilibre entre des forces si démesurément disproportionnées, c'est trop peu de chose, ce n'est rien que la faculté de publier de temps en temps des brochures toujours tardives, toujours coûteuses, toujours timides.

J'ose croire que je ne suis pas un ci-

toyen moins digne de penser et de faire connaître ma pensée que M. Havin, par exemple, ou M. Guéroult; je ne crains pas qu'on m'accuse ni surtout qu'on me soupçonne de moins de sincérité ; on ne prétendra pas que j'ai moins le droit de défendre mon opinion. Tous mes papiers sont en règle. Cependant je prie que l'on compare la liberté dont je jouis avec celle qui est assurée aux écrivains que je viens de nommer et à leurs délégués.

J'ai essayé de faire comprendre l'iniquité de ce partage. Convaincu de l'impuissance de la brochure, et trouvant les journaux oh je pourrais écrire non moins eonvaincus des inconvénients de ma collaboration, j'ai sollicité l'autorisation nécessaire pour fonder un journal. Avec une autorisation et deux cent mille francs à

mettre en hasard, on peut, sauf avertissements, dire à peu près ce que l'on pense tous les matins, contredire M. de la BédoUière et même combattre 6iboyer.

J'exposai à M. de Persigny, ministre de l'intérieur, mon dessein de me renfermer strictement dans les limites que ses circulaires avaient fixées et que je crois d'ailleurs avoir toujours observées. En effet , je n'ai jamais été accusé de méconnaître les droits constitutionnels de l'Empereur, et je ne suis pas ennemi en principe du suffrage universel, quoique jepuisse à l'occasion, comme tout le monde, contester sur la manière de s'en servir.

S'il suffisait d*ètre écouté avec patience, je n'aurais plus de vœux à former. Après deux longs entretiens, non-seulement je me trouvai personnellement satisfait de l'accueil du Ministre, mais encore je n'étais pas tout à fait sans espoir. Cet espoir aug-*

menta lorsque j'appris qu'un écrivain qui pétitionnait en même temps que moi, M. Nefftzer (ancien employé de la Presse), avait son autorisation en poche. Au bout d'un mois d'attente, je reçus une lettre de refus dont la forme au moins m'é~ tonna. — On ne me reconnaissait pas ce fonds de douceur et cet esprit conciliant qui paraissent maintenant nécessaires pour écrire un journal.

J'accusai réception, sans proposer des objections superflues. Il n'y a rien à objecter contre la toute-puissance,, et il m'appartenait seulement de marquer que je ne reconnaissais pas bien mes idées dans le bref résumé qui m'en était fait. S'il avait été convenable de discuter, j'aurais observé qu'en promettant de ne transgresser ni la Constitution ni les circulaires ministérielles, j'avais cru prendre tous les engagements qu'on peut demander à un citoyen libre, contre lequel on

a d'aillears les avertissements officieux et officiels, les procès, la suspension et enfin la suppression. Mais il faut offrir encore un esprit de conciliation dont les lois ne parlent pas et dont le gouvernement reste seul appréciateur.

Cette condition surérogatoire me montrait le sort de M. Nefflzer moins digne d'envie que je ne l'avais cru. Faible consolation !

Telle est, du moins en ce qui me concerne , la vérité sur la situation aisée et généreuse que l'initiative du pouvoir aurait faite à la presse ; et c'est ce qui me réduit à écrire un volume de deux cent soixante-dix pages pour combattre une pièce de théâtre où les doctrines les plus anti-sociales sont professées et pratiquées, et dans laquelle, en outre, je suis attaqué d'une manière qui prouve que l'esprit de conciliation, requis pour être autorisé à publier un journal, n'est pas exigé des

gens de la maison qui veulent faire débiter en public des diffamations dialoguées.

Il est temps de dire comment j'ai été amené à composer cet écrit.

Pour mon compte personnel, dans le Giboyer, j*ai toujours tenu TAuteur entièrement quitte. Je ne saurais me ranger parmi ceux qui le trouvent tout à fait plein d'esprit, et ce qu'il en a ne me semble pas fin. A mon avis, il est de la classe des gens qui s'enferrent. Il s'est enferré sur mon chapitre. Assurément, il se proposait bien de me blesser, et l'aveu qu'il en fait, pour se couvrir contre d'autres adversaires, dépasse envers lui-même tous les châtiments, comme envers moi toutes les réparations; mais c'est son injure surtout qui est gauche. S'il est impossible de mieux montrer l'intention d'insulter quelqu'un , il est impossible aussi de mieux manquer

an mauvais coap. Je me sois arrêté à démontrer sa maladresse. J'espère qn'il s'en amasera en homme du métier; je désirerais qu'en homme raisonnable, il se promit de ne point recommencer. Son dessein, innocent par l'exécution, était au fond répréhensible. On ne se permet point de ces choses-là, particulièrement quand il fant de toute nécessité que de plus puissants vous les permettent. Et quel succès d'estime publique ou quel assouvissement privé pouvait-il en attendre? Dénué du sens qui l'eût averti que semblable brutalité contre un adversaire enchidné révolterait même les indifférents, ou résolu de me blesser à tout prix , ne devait-il pas prévoir que ses flèches s'émousseraient misérablement sur la cuirasse de dédain que m'a faite l'habitude? Son venin, si soigneusement élaboré, n'est pas cependant d'une qualité supérieure à celui des moustiques de la petite presse; vingt an-

nées d'avanfr-postes, sous un drapeau nou moins injurié qu'adoré, m'ont su rendre insensible à de plus acres poisons. Depuis longtemps je possède l'antidote de Mithridate.

J'ai donc reçu ce dernier paquet d'une Âm$ tranquille, et comme accoutumée à ae pareils présents . D'aussi terribles adversaires, Pèlerin, Gaboriau, Paul Féval, et quantité de dames de plume, et le gentilhomme De Pêne, et Martin (d'Oisy), et d'autres Martins, et mille de cette catégorie m'ont offert et m'offrent encore tous les jours tout cela ; et d'autres, hélas ! d'une catégorie infiniment iwpérieure, m'ont offert tout autant et même davantage. Giboyer vient tard. Qu'il aille en paix avec Paul Féval, Pèlerin et Gaboriau ! La seule circonstance nouvelle et un peu dure, c'est l'intrusion de certains particuliers qui m'ont défendu et qui n'en avaient pas le droit; mais je sais que Giboyer ne se

— ao —

proposait pas de me sueoiter des vengenn: qu'il aille en paix avec le gentilhomme De Pêne, Martin (d'Oisy), et les autres Martins ! Je ne hais point ma destinée. J'ai Tagrément de n'être point Voltaire et d'avoir mes Patouillets. Soit dit sans dénigrer le vrai Patouillet, fort honnête homme et que j'honore.

Enfin, certainement, au fond de l'âme, j'ai vu avec plaisir que l'Auteur de Oiboyer n'aurait pas cru faire assez de mal à la cause dont j'ai été le serviteur, s'il ne frappait d'abord et plus furieusement sur moi, tout enterré que je suis. L'hommage estsensihle. J'en suis touché d'autant plus que cet auteur, je crois, ne me devait personnellement rien.

Je veux, par réciprocité, le laver d'un tort qu'il se donne gratuitement dans sa préface. Il parle de ((représailles,» comme s'il fallait attribuer son mauvais procédé au mauvais sentiment de la vengeance, et

— signe la coltellata exécutée par ses corné* diens fût la rétribution de quelque ancien coup de sifflet; mais j'interroge en vain mes souvenirs, il me semble bien ne l'avoir jamais ce qui s'appelle sifflé.

Il est vrai que la rancune enragée est le trait le plus fréquent des mœurs littéraires. Le vent du sifflet , même faible, et doux, conserve la dangereuse propriété d'allumer des fureurs inextinguibles dans le cœur des écrivains. Les rêveurs, les docteurs, les railleurs, les réformateurs, ceux qui passent prophètes, tous enfin sont exposés à cette combustion. Quelquefois il n'en paraît rien, le feu couve; quelquefois ce terrible feu parait éteint, il vit ardent sous la cendre des années; à la moindre occasion il éclate, et le bitume coule. L'ennemi qui reçoit soudain ce flot de bile incandescente, se demande pourquoi. Il ne se souvient pas qu'il a souri ou bâillé. J'ai fait cette expérience mgiintes

fois, je la fais tous les jours. Je suis perpétuellement grignoté dans les journaux du Brabant par un modiste incapable d'autre chose : il se soulage ainsi d'une engelure qui lui vint aux mains sous la république, à la suite d'une remarque froide de Y Univers. La remarque n'était pas de moi, mais elle était de mon frère: depuis lors, ce modiste est acharné à ma perte. On trouve autour des librairies à bon marché une muse noblement affamée de travailler pour les bons principes , et qui excelle à les moucheter de

fautes de français : elle délaisse sa machine à coudre, elle dépense son pauvre argent pour me décocher des placards exaspérés, parce qu'il m'est échappé du temps de Louis - Philippe , quand nous étions encore verts, une épigramme, non contre elle , l'innocente 1 mais contre les dames qui écrivent en mauvais gargons.

1 Elle a juré quelle vengerait son sexe!

J'en connais cent autres, également aflblés de gpîefs aussi graves, et que je n'espère pas attendriî^ jamais. Je sais trop que ces sentiments mesquins peuvent agiter même de grands esprits, et les lions qui veillent aux portes de l'Institut n'en défendent pas toujours nos dieux! Mais quant à l'Auteur de Giboyer, je n'y vois nul motif.

Avant qu'il eût fait ce chef-d'œuvre , je doute que j'aie prononcé son nom. Jusq[a'alors il n'existait pas pour les hommes qui s'occupent des idées. C'était un poète comique, couronné pour quelque chose de vertueux, immatriculé parmi les immortels pour quelque chose de plus plaisant ; il courait comme cent autres, tantôt seul, tantôt couplé, son petit gibier de bruit; il faisait son petit dégât dans les mœurs, ses petites prises de gloire; il était de l'Académie, il n'était pas quelqu'un pour moi. J'ignorais absolument qu'il y* eût un au*-

teur de Gabrielle^ et en quoi Gabrielle ae distingue de Camélia.

II y a plus : pendant quelque temps, j'aurais pu voir, sinon sa personne, du moins son ombre, sur la route que je sai— vais. N'a-t-il pas fonctionné dans quelque bureau de censure? un endroit couvert, où Ton gênait la circulation des mauvais livres, je veux dire des ouvrages contraires aux bonnes mœurs, et surtout à la bonne politique? En ce temps-là, au grand jour, — à mes frais , — je combattais les patrons libres et armés des pauvres hères qui tombaient dans les filets silencieux du futur panégyriste de la tribu Giboyer. Quel trait de comédie sociale 1 Le Rhadamanthe littéraire, le juge des enfers, auteur lui-même de plusieurs décolle^ tages, avait dédié son coup d'essai à la mémoire de l'auteur de Monsieur Botte \ Mais je passais sur ces anomalies. Je respectais comme tout le monde, autant

qne je le pouvais, les gens de lettres de l'État.

Ainsi, mon ancien et très-lointain compagnon de guerre contre les démocrates, qu'il appelait les Barbares, ne travaille pas aujourd'hui contre moi pour son propre compte. Il est mandataire. De qui? Je le voudrais bien savoir, et je l'ignore à peu près. S'est-il chargé des intérêts de la morale publique? Mais il est auteur de Giboyer, sans compter le reste. Je n'ai rien de tel dans mon bagage. Prétend^il exercer ses justes « représailles » au nom des légitimistes et des orléanistes que j'ai combattus quelquefois; au nom de certains impérialistes qui m'ont accusé aussi d avoir irop tôt accepté- l'empire ? C'est son cas plus que le mien, et il oublie que ces légitimistes, ces orléanistes et ces certains impérialistes constituent, à son avis, les trois grandes fractions de ce parti clérical, contre lequel il dirige son instrument. Se

fait-il enfin le vengeur des républicains et des démocrates? Mais je ne suis que leur contradicteur, et il fut leur bâillon.

Je ne serais pas surpris qu'avec la désinvolture d'oubli et l'irréflexion des poëtes, notre auteur ne se fût laissé souffler par quelque Giboyer parvenu, ennemi de la société régulière, oh, il ne voit pas de situation assez vaste pour son orgueil ni assez commode pour ses vices , et qui trouve plus à propos de la détruire que de s'y faire une place d'homme de bien. Il y a des Giboyers de tout grade, la plupart fort bas, quelques-uns voisins des astres. Mais cette recherche est inutile, et je prétendais seulement démontrer que mon adversaire n'a pu vouloir se venger. Il m'attaque pour raison de service, ou d'amitié, ou simplement pour se faire la main. Car Giboyer peut n'être qu'un commencement.

Quoi qu'il en soit, le Fils de Giboyer ne

m'inspira d'abord aucun désir de le combattre, ni pour mon compte ni pour le compte de la société, plus injuriée et plus diffamée que moi. Gela me parut un médiocre ouvrage, surfait par les colères autant que par les applaudissements, et destiné à tomber sans ressource après quelque mauvais bruit.

Le bruit ne cessant pas, je voulus m'en rendre compte et chercher quelle cause pouvait ameuter tant de vacarme autour de presque rien. J'étudiais par curiosité pure. Je ne voyais nulle apparence de pouvoir utiliser mes réflexions, presque toujours mêlées de cette couleur politique incommode pour un Français qui veut écrire.

Néanmoins, j'étais tenté. La tentation, longtemps écartée par la perspective du papier timbré, reparaissait, pressait davantage à mesure que les journaux et les lei^ très m'apportaient le récit des aventures

de Giboyer dans les départements. II y avait des détails, des mystères qui m'étonnaient. Je comprenais tràs-bien que i appftt du gain décidât les directeurs de théâtre à faire jouer la pièce partout où ils pouvaient compter sur un certain nom*bre de soirées : ces entrepreneurs ne sont chargés d'aucun des intérêts du bon ordre. Je m'expliquais aussi, jusqu'à certain point, l'intervention de l'administra-* tion et de la force publique pendant le jeu, pour maintenir une certaine paix entre les spectateurs caressés qui voulaient applaudir et les spectateurs offensés qui croient encore au droit de siffler. Mais ce que je trouvais bizarre, c'était la oons^ tance inébranlable des directeurs dans plusieurs villes où l'évidente majorité du public les assurait d'une chute comparable à celle de Gaëtana ; et ce qui me sraiblait mystérieux, c'était la complaisance avec laquelle l'administration favorisait,

provoquait m6me oe divertisBement, ptes^ qne partout régulièrement commeuoé, continué et terminé par un chaud échange de coups de poings. Chaud échange, non pas libre échange! L'applaudissement passe en franchise, mais le sifflet est frappé d'un temps de violon* Droit proteo» tour pour la production giboyère I

Giboyer serait-il un personnage pâli'»

tique en mission 7

Devant ce point d'interrogation, le « drôle I » comme l'appelle Malakoff , le « chenapan, » comme il se qualifie lui* même, prenait une tournure considérable. Sans cesser d'être puissamment ridicule, la prétention de l'Auteur, qui dit avoir fait une, comédie sodalt , cessait de ne mériter que la risée. On pouvait utile* ment considérer de près la matière sociale qu'il a mise en œuvre et dont le public reçoit de telles distributions.

Mes dernières hésitations furent em-

portées par une apparition de M. Francisque Sarcey.

M. Francisque Sarcey est un virtuose de la libre pensée, un des brillants de l'École normale, un des conquérants de la terre. Il a senti Giboyer, le messie Giboyer, et il a tressailli d'allégresse, sans aucune fausse pudeur. C'est bien le Giboyer qu'il avait rêvé ! Et comme il entendait dire que pourtant la pièce manquait de distinction, il fit cette belle réponse : uOn vous en <( donnera de la distinction, lorsqu'il s'a- « git de sauver la démocratie en péril I »

Je ne néglige jamais un morceau de M. Francisque Sarcey. Aucun procédé ne me saurait donner plus juste le niveau intellectuel et littéraire de la presse démocratique.

M. Francisque Sarcey m'apparut oîi je ne le cherchais point, dans un petit jour-

nal parisien intitulé le Courrier artistique. C'est là que me fut révélée clairement la haute destination politique et sociale de Giboyer, par une confidence de M. Francisque Sarcey à « son cher Martinet. » Je me décore de cette pag^ que nul autre n'aurait pu écrire; — et quoique Texorde soit étranger à mon sujet, je ne le passerais pas pour toute la gloire d'un premier ministre du roi de Piémont.

« Vous le voulez, mon cher Martinet, voilà € qui est dit ; je causerai théâtre et livres avec « votre public. Si je Tennuie, que la faute en « retombe sur vous, je m'en lave les mains/ »

Je plains oeux qxA ne goûteraient point cette prose et cette pose!

M. Francisque Sarcey continue :

€ Le Fils de Giboyer est parti pour son tour € de France; il n'y a si mince bourgade oii l'on < ne se prépare à le jouer aujourd'hui (il veut

« dire demain). Des troupes nomades roai le c colporter de ville en ville, i travers le» dépOT' c temerU»; il passera des chefs-lieux aux sou^ « préfectures, et de là jusqu'aux simples canttmêi c applaudi partout en dépit d'impuissantes ca- € baies. »

Le dieu poormittnt sa oarriAre, ete*

Parmi les monstres barbares qui r^ poussent la lumière, M. Francisque Sarcey ne craint pas de signaler quelques préfets, et même il les raille. Oh I que Giboyer est fort I Je ne copie qu'en tremblant oes audaces, et MM. les préfets voudront bien croire que je les vénère tous :

« Quelques préfets ont interdit la pièce. On « cite entre autres celui de Lille. Il a craint pour € ses administrés. C'est que les Flamands ont la « tête chaude, savez-vous? Il ne faut pas les laisser « jouer avec les armes à feu. M. le préfet devrait € encore, pour &ire 0^ ocAtfoer son oeuvre, établir c un cordon sanitaire autour de ob département

€ si inflammable, proscrire Vwvrage de ehe% les € libraires , et défendre même qu'on en parle, c Tout Lillois convaincu d'être allé à Paris et d*y € avoir vu le Fib de Giboyer^ ne pourrait rentrer € chez lui qu'après avoir purgé sa quarantaine. « On visiterait ses bagages à la douane, et si l'on € saisissait la brochure dans ses malles^ on la ren- € verrait dans ces lieux pestiférés où elle ne peut € plus faire de Mix.. »

C'est ce qui s'appelle, en style Giboyer, crever d'esprit. Non , Saroey, vous n'ennuyez pas le publicl

Ne vous lavez pas les mains ' •

Ainsi, il n'y a plus de doute, Oiboyer remplit une mission. Il est le Pierre l'Hermite d'une croisade au profit du nouveau principe social incarné en lui. Des troupes

1 remprunte cette réflexion à la Beime du mmde cathûUqWf et je m'imoçie ii ^approbation qu'elle exprima*

nùmades sont destinées à cet apostolat qui va pénétrer dans les moindres bourgades « à travers les départements,)) avec le concours* des préfets — et au besoin malgré leur opposition.

Sous la Restauration, il y eut de célèbres missions données par diverses associations de prêtres catholiques. Voici que la démocratie imite cet exemple. Mais quel meilleur motif, et avec quel perfectionnement !

Les missionnaires catholiques, sectateurs du principe ancien , enseignaient aux populations le catéchisme, assez négligé depuis 1 789. Ils tâchaient d'apprendre à chaque auditeur ses devoirs envers Dieu, envers le prochain, envers lui-même ; — ils parlaient de la vie présente et de la vie future, des travaux d'ici-bas, des peines etr des récompenses de Tétemîté ; — ils disaient que Tàme est libre et immortelle, qu'elle a un juge divin et que devant ce juge tous les hommes sont égaux. Tout

cela paraissait fou et horrible. 11 existe un restant de vieux libéraux qui en frémissent encore. Quel outrage à la civilisation! Quel défi à l'esprit moderne ! L'esprit mo-* derne reprochait aux missions catholiques de troubler Tordre, de fausser les consciences, de répandre la discorde, de propager les ténèbres...

Giboyer, alors, lisait Pigault-Lebrun et soupirait après la lumière. Voilà Giboyer missionnaire à son tour.

11 me parait décidément intéressant d!aller au fond du missionnaire Giboyer.

C'est, le but de ce petit ouvrage. J'y rapporte beaucoup de paroles qui ont été dites à propos de Giboyer, dans un monde que l'Auteur a prétendu peindre, mais dont il ignore tellement les mœurs, les pensées et la langue, qu'on peut douter s'il l'a seulement entrevu. Ce monde a été longtemps appelé le monde ; il est modestement la

bonne compagnie. On y a dea opimiont éclairées, des principes aasurés^dea croyan* ces que toutes les défaites rendent plus inébranlables et plus sacrées. On y est pacifique, mais non pas sceptique. On discerne, on s'indigne et l'on reste debout; on est fier d'avoir bien vécu, on se pro^ pose de bien mourir.

Retirés la plupart ou écartés des labeurs et des affaires, les hommes de ce monde qui n'est plus du tout le numdêy regardent et jugent leurs vainqueurs. Dédaignés en apparence, ils font néanmoins justice de beaucoup de causes encore triomphantes pour un temps. L'Auteur de Giboyer fréquente visiblement ailleurs. 11 a écrit sous la dictée d'une imagination grossière échauffée par des rapports de subalternes ou de bannis. Il a fait des caricatures, j'ai montré les visages

L'imprimeur m'avertit que. j'ai enfin

rempli ce qui nous restait de papier blano. Le timbre est esquivé, sans que j'aie besoin pour lui échapper de passer en Cochinchine ou au Mexique. Je m'arrête et je délivre le lecteur.

Mardi gras 1 863.

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